A mes filles, qui feront de moi une grand-mère dans le vent… :)
I
En ce samedi de mi-février, le temps est maussade.
Il est 15h30 et depuis ce matin, la pluie ne cesse de glisser le long des carreaux. La température a légèrement baissé et Anna vient d’enfiler son gilet gris perle. Profitant de cette météo peu engageante pour une promenade, elle fait du rangement dans ses photos et sélectionne les plus belles. Les élues seront classées dans le magnifique album que ses petits- enfants lui ont offert pour la dernière fête des grands- mères. Anna déteste ces fêtes qu’elle considère comme du commerce pur et dur. À ce rythme-là, avec l’espérance de vie qui ne cesse d’augmenter, bientôt on va décréter la fête des arrière-grands-parents, bougonne-t-elle souvent. N’empêche que cet album, elle l’adore. Ses sept petits-enfants l’ont confectionné eux-mêmes. Il est divisé en six compartiments, un pour chacun d’entre eux, sauf pour les petits jumeaux que l’on a mis ensemble parce qu’inséparables dans le quotidien, avec les photos qu’ils ont choisies et une décoration personnalisée pour chaque compartiment.
Et il est vrai que celle-ci reflète bien le caractère de
chacun. Ils ont même rajouté des pages supplémentaires pour qu’elle le complète à sa guise.
À ses côtés et très concentrée sur son dessin, Chloé sept ans, la tête penchée sur sa feuille. Pas de maison, pas d’enfants, pas de balançoire ni de voiture dans sa composition. Mais un cheval, un chien, un chat, des lapins, un étang avec un canard et un poisson sauteur.
Plein d’oiseaux aussi (son grand-père lui a appris à dessiner des oiseaux avec deux traits de crayon).
Depuis, elle en remplit des pages entières et ne cesse d’améliorer sa technique.
Anna tient dans sa main une photo de Chloé bébé.
Un bébé avec un duvet sur la tête aussi noir que sa peau était blanche. Aujourd’hui, ses cheveux toujours aussi foncés ondulent sur ses épaules et sa peau de porcelaine se hâle tout juste en été. Ses grands yeux bleu océan, entourés de longs cils noirs, donnent à son regard une force que bien des adultes ont du mal à soutenir. Surtout lorsque Mademoiselle n’est pas contente. Un véritable lance-flammes. Anna, un sourire aux lèvres, passe sa main dans cette chevelure brillante et douce qui sent le bonbon sucré.
Sans lever la tête, la petite entame la conversation avec son aïeule.
– Grand-mère ?
– Ouh là là ! Généralement, quand tu m’appelles comme ça, c’est que la question va être sérieuse.
– Mes questions sont toujours sérieuses ! – Certes, certes, vas-y, pose ta question.
– Est-ce que tu as eu une vie heureuse ? –…
– Mamina ?
–Oui, oui, minute, c’est une des questions les plus sérieuses que l’on ne m’ait jamais posée jusqu’à ce jour. Elle demande donc un minimum de réflexion, patience mon enfant. Même moi, je ne me l’étais pas posée, c’est te dire.
– Alors ?
– Alors ? Alors, je dirais que je n’ai pas eu la vie dont je rêvais mais je n’ai pas été malheureuse.
Voilà !
–Donc, si tu n’as pas été malheureuse, ça veut dire que tu as été heureuse !
–C’est un peu simpliste mais on peut le résumer comme ça.
–C’était quoi la vie dont tu rêvais ?
– Tout un programme, ma fille ! Quand on est jeune, on fait des tas de rêves, qui évoluent, qui changent au fur et à mesure que l’on grandit. Certains de ces rêves se réaliseront, mais d’autres, souvent les plus importants, hélas, ne resteront que des rêves. Ce qui effectivement ne veut pas dire que l’on ait eu une vie malheureuse.
– Raconte-moi un de tes rêves qui ne se soit pas réalisé.
– Voyons, voyons. Pour que tu comprennes bien, je vais t’en raconter un tout simple. Quand j’étais une toute jeune lycéenne, je voulais faire de grandes études. Sans vouloir me flatter, j’étais une très bonne élève.
– Ça veut dire quoi se flatter ?
–C’est quand on s’envoie des fleurs, que l’on dit des choses bien sur soi-même.
– Ah ! C’est comme quand maman demande à papa s’il n’a pas les chevilles qui enflent, quand il se
regarde dans la glace en disant qu’il est vraiment beau gosse ?
– Exactement, tu as tout compris. Je disais donc…
–Ça aussi j’ai compris, tu étais une très bonne élève !
– Ouh ! Toi ! Si tu te moques de moi, je ne te raconte plus rien.
–Allez Mamina, s’il te plaît !
–Bon d’accord. Je disais donc que je voulais faire des études à la fac, pour avoir un bon métier qui me plairait.
–C’est quoi ce métier qui te plaisait ? –Je voulais être… pilote d’avion.
–Pilote d’avion ? Toi, Mamina ?
– Mais non, je plaisante ! Mais je ne vois pas pourquoi tu me regardes avec des yeux tout ronds. Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas pu être pilote ?
–Mais tout simplement parce qu’à ton époque les avions n’existaient pas encore, Mamina.
– Oh mon Dieu, Chloé ! Tu me crois si vieille que ça ? Figurez-vous jeune fille, que les avions ont été inventés bien avant ma naissance.
– Bon alors, si tu ne voulais pas être pilote d’avions qui existaient déjà, qu’est-ce que tu voulais faire comme métier ?
– Eh bien, je voulais être interprète traductrice.
J’explique, je voulais apprendre plusieurs langues pour, lors de grands événements réunissant des personnalités importantes de différents pays, pouvoir traduire les discours afin que tout le monde puisse se comprendre. Tu comprends ?
– Oui je comprends, mais je ne trouve pas ça extraordinaire, encore moins d’en rêver. Pour moi, un rêve c’est, par exemple, d’être vétérinaire pour pouvoir soigner des animaux sauvages dans la jungle.
– Je comprends parfaitement ton point de vue, mais je t’ai dit que les rêves évoluaient avec le temps.
Et tu verras que même ton rêve risque de changer en grandissant.
– Dommage ! Bon d’accord, mais ton rêve n’avait pas l’air si difficile à réaliser ?
–C’est vrai… et pourtant. Après mon bac, j’ai dû aller travailler. Pendant deux ans, je suis allée à la fac en cours du soir, mais… c’était trop dur, alors j’ai laissé tomber. Je le regrette encore aujourd’hui. Mais quand on a vingt ans, personne ne peut nous forcer à aller au bout des choses. On vit le présent sans penser aux conséquences de nos choix pour le futur.
– Et à sept ans, on va toujours au bout des choses ? – A sept ans, tes parents sont là pour te mettre un coup de pied aux fesses pour te faire avancer.
–Ça c’est bien vrai! Surtout lorsqu’il s’agit d’aller au bout de ma soupe !
– Tu es vraiment une enfant surprenante ! Mais ta mère a raison, parce que la soupe, ça fait grandir.
– Ta ta ta Mamina ! Toi aussi, tu veux me faire avaler ma soupe ?
– Tu en as souvent mangé de la soupe chez moi ? – Hum, pas que je me souvienne. Je déteste la soupe ! C’est pas naturel la soupe ! Alors pourquoi maman s’entête à vouloir m’en faire manger et pas toi ?
– Parce que ta mère a le devoir de faire grandir ton corps. Moi, je ne prends que le plaisir de faire grandir ton esprit.
– Eh bien dans ce cas, je dirais que je préfère la nourriture de l’esprit.
–C’est très joliment dit, mais si l’esprit grandit, ton crâne lui aussi doit grandir, pour accueillir cet esprit gonflé de nouvelles connaissances. Donc il faut manger ta soupe.
Chloé abandonne son dessin pour fixer Mamina avec ses deux grands yeux bleus horrifiés.
– Tu veux dire que si je ne grandis pas, les idées vont se serrer dans ma tête jusqu’à ce que plus rien ne puisse y rentrer ?
Mamina éclate de rire.
– Heureusement pour toi, ça ne fonctionne pas tout à fait comme ça, parce que curieuse comme tu es, ton crâne aurait déjà explosé il y a longtemps.
– Ouf ! Mamina, tu as le chic pour me flanquer la frousse ! Alors comment ça marche ?
– Eh bien disons que les deux vont de pair. Ton corps se développe tous les jours un petit peu mais il doit recevoir de la bonne nourriture pour ça et…
–S’il te plaît Mamina, stop ! Ne me dis surtout que la soupe c’est de la bonne nourriture ! Mon ventre a mal dès qu’il voit le bol de soupe approcher. La soupe ne peut pas être bonne pour mon corps si ça me fait mal à mon ventre !
–Bon, je n’insiste pas. La soupe, c’est un non définitif ?
– Définitif de chez définitif !
ʄʄʄʄ
II
Devant sa tasse de thé fumant, Anna observe Manop seize ans. Les cheveux hirsutes après une nuit de bataille acharnée avec son polochon, il déguste, glorieux, son petit-déjeuner. L’odeur du chocolat chaud et de ses traditionnels trois pains au chocolat embaume toute la cuisine. Grand-père est déjà au bord de la piscine, extirpant du fond les feuilles et autres insectes indésirables venus s’y noyer. Même en hiver, il maintient la piscine propre. La vue de cette eau transparente et limpide est agréable tout au long de l’année. Il aime particulièrement quand c’est au tour d’un de ses petits-fils de venir passer le samedi à la maison. Avec eux, il peut enfin faire des choses de garçons. De la pêche, de la moto, du squash, de l’aquariophilie et j’en passe.
Par la fenêtre de la cuisine, le soleil levant fait jouer des ombres sur les murs avec les branches des arbres. Le ciel est lumineux. Le tic-tac imposant de la pendule deux fois centenaire, est le seul élément qui indique que le temps continue à s’écouler. Leurs regards se croisent. Manop découvre en un large sourire, des dents d’une régularité et d’une blancheur
dignes d’une pub de dentifrice. Par la même occasion, ses yeux d’Asiatique ne forment plus qu’une fente.
Anna s’est souvent demandé s’il y voyait encore quelque chose lorsqu’il souriait. Manop est un garçon doux et joyeux, mais en ce moment…
– Ça va mon petit ?
– Ça va, dit-il en se laissant glisser sur sa chaise et en détournant son regard vers la fenêtre.
–Pourtant… Manop, mon chéri, tu sais très bien que tu ne peux rien me cacher. Cela fait plusieurs mois maintenant que je te vois changer à chaque visite. Je ne t’ai jamais rien demandé, parce que j’attendais que tu aies envie de me parler.
–Je sais, et j’apprécie que tu me laisses le temps, que tu respectes mon silence.
– Oui, mais les mois passent et je lis de plus en plus de détresse dans tes yeux. Et je ne voudrais surtout pas que mon silence passe pour de l’indifférence.
–Mamina, le jour où je lirai de l’indifférence dans tes yeux, c’estqu’on te les aura arrachés.
–Ou que je serai morte… long soupir.
– Hey ! C’est moi qui déprime ici, alors ne me pique pas mon rôle !
– Voilà, le mot est lancé, maintenant on peut parler. La déprime a forcément une raison d’être.
Veux-tu en parler ?
– Non… je ne préfère pas, ça va passer Mamina, ne t’inquiète pas.
–Autant me demander de m’arracher les yeux moi-même pour ne plus lire cette tristesse dans ton regard. Manop, ce qui t’arrive est forcément grave, en tout cas, ça l’est pour toi. Tes notes scolaires baissent
comme une avalanche, tu délaisses le piano qui est ta passion, au grand désespoir de ton professeur qui te voyait déjà en haut de l’affiche. Et tes parents sont très inquiets, tu le sais mais tu ne leur dis rien. Mon petit, laisse-nous t’aider. S’il te plaît.
–Mamina, c’est délicat, j’ai peur de vous faire mal, j’ai peur que vous me preniez pour un ingrat.
–D’accord, dans ce cas, laisse-moi faire le premier pas.
Anna se lève, débarrasse la table, nettoie les traces de chocolat et les miettes des petits pains et disparaît dans le salon sous le regard intrigué de Manop. Elle revient quelques secondes plus tard et dépose sous le nez du garçon, une enveloppe blanche sans aucune inscription. Elle retourne s’asseoir en face de lui et attend sa réaction. Manop contemple longuement l’enveloppe, puis sans la toucher demande :
–Qu’est-ce que c’est ?
– Eh bien ouvre grand dadais et tu le sauras ! Manop prend délicatement l’enveloppe comme si elle risquait de lui sauter à la figure. Il l’ouvre avec une lenteur qui provoque un mouvement d’impatience de Mamina, qui se retient de lui arracher cette enveloppe et de l’ouvrir à sa place. Et pourtant, s’il y a quelqu’un de bien connu pour son calme… ne cherchez plus, c’est elle. Il finit enfin par en extraire le contenu. Il regarde Anna sans comprendre. Il a entre les mains des billets d’avion. Trois exactement. Pour ses grands- parents et lui. Il s’attarde longuement sur la destination. Il se laisse retomber en arrière sur son siège. Il regarde par la fenêtre. Il ne doit pas pleurer.
C’est un homme, oui ou non ? Et on le sait, les
hommes ne pleurent pas mais… une larme glisse sur sa joue.
– Comment as-tu deviné ?
–Il suffisait de t’observer. Bien, maintenant on peut en parler ?
– On part tous les trois, un mois, au… au Vietnam ! – Je suis au courant merci puisque c’est moi qui ai acheté les billets, mais est-ce que ça te fait plaisir ?
– Bien sûr Mamina, mais pourquoi ?
–Tes parents t’ont emmené dans ton pays de naissance lorsque tu avais huit ans. C’est bien. Mais je pense qu’aujourd’hui ton état d’esprit demande à renouer avec tes racines et c’est tout à fait normal. Ce qu’il est important de comprendre, c’est ce qui a déclenché ce besoin. D’où vient ton malaise ?
–J’ai du mal à comprendre moi-même. Parfois je l’associe à une chose, parfois à une autre. Ça n’est pas très clair dans ma tête.
– Alors jouons au psy. Il y a bien un détail qui a déclenché tout ça ?
–Mamina, c’est bien plus qu’un détail…
– Oui ?
–C’est… c’est le cœur !
– Ah ? Eh bien tu vois, je suis fine observatrice, mais je n’avais pas pensé à ça. Faut dire aussi que pour moi, tu es toujours petit garçon, alors la blessure d’amour, non ça ne m’a pas traversé l’esprit. Et pourquoi tu avais peur de nous rendre tristes ?
–Parce que cet amour m’a renvoyé à la face ma différence.
– Comment ça ?
–Mamina, c’est même pas de comprendre, c’est de réaliser ma différence.
–Tu veux dire… physique ?
– Oui, physique. Je suis un Français dans un corps asiatique. Et en ce moment, je suis déchiré entre ces deux personnes.
– Comment ça deux personnes ? Moi, je n’en vois qu’une, avec une âme qui habite un corps, c’est tout.
Surtout ici, en France, où on en voit, si j’ose dire, de toutes les couleurs. Tu sais, je pense que cette situation serait nettement plus marquante dans le sens inverse.
– C'est-à-dire ?
– C'est-à-dire, un petit Français bien de chez nous, adopté par une famille vietnamienne, habitant au Vietnam. Là, effectivement le petit Français pourrait se sentir unique. Mais toi ?
– Eh bien je suis un petit peu comme ce Français au Vietnam.
– ???
–C’est vrai qu’ici il y a un mélange extraordinaire de races. Mais il faut différencier ces étrangers qui vivent en communauté en France et ces étrangers qui comme moi, vivent dans la tradition française. Les premiers sont généralement en harmonie aussi bien avec leur culture d’originequ’avec celle d’accueil. Tu comprends ? J’ai grandi en me regardant dans la glace et en voyant pendant toutes ces années, un petit Français. Pour moi j’étais… blanc, comme papa et maman.
–J’aimerais que tu me racontes ce qui s’est passé avec cette fille. Ça peut aider à mieux comprendre.
– Tu vas me trouver bête !
–C’est sûr! Parce qu’il n’y a rien de plus bête mais aussi rien de plus beau que l’amour.
– Mamina, je vais vérifier mais dans l’horoscope chinois tu dois être chat ! Tu as le don de retomber inlassablement sur tes pattes.
– Miaou ! Allez sérieusement, raconte, tu sais que je ne me moquerai pas et que cette conversation ne sortira pas des quatre murs de cette cuisine.
– Eh bien… elle s’appelle Julie, elle est grande, blonde avec de longs cheveux épais qui lui tombent sur les reins, des yeux noisette et elle est tout le temps en train de rire. Elle est drôle !
–Comment l’as-tu connue et depuis combien de temps ?
– On est dans la même classe depuis la 6ème, et depuis on est toujours ensemble. On fait nos devoirs ensemble. On va au cinéma ensemble. Et plein d’autres choses. On est inséparables.
– Comment se fait-il qu’avec tout le temps que nous passons ensemble toi et moi, tu ne m’aies jamais parlé d’elle ? Tu me fais des cachotteries ?
– Ah Mamina ! Mon cœur n’appartient qu’à moi et je le jalouse au point qu’avec personne je ne veux le partager !
–??? C’est du théâtre que tu aurais dû faire et non pas du piano ! Je vais me préparer un thé à la menthe, dit-elle, tu en veux toi aussi ? Comme au Maroc avec beaucoup de sucre ?
– Allez, soyons fous, continuons à mélanger les cultures !
Manop rit aux éclats comme seul lui sait le faire.
Mamina lui prend les mains et les serre très fort dans
les siennes. Mais qu’il est beau ce petit, qu’il est beau et pourtant, il ne sort pas du ventre de sa fille. Mais qu’il est beau !
Après quelques minutes de silence, elle revient avec sa théière en argent ciselé qu’elle a rapportée d’un de leurs voyages au Maroc. Depuis qu’elle a découvert ce pays, il y a déjà quelques bonnes années, elle se rend régulièrement dans le quartier du Plan Cabane à Montpellier, pour acheter les produits de là- bas. A chaque coin de rue, on y trouve des vendeurs de bottes de menthe fraîche pour préparer le thé.
Elle sent que Manop est plus détendu et que si jusque-là, il avait précieusement gardé son secret, aujourd’hui, les mots n’attendent qu’un signal d’Anna pour jaillir.
– Voilà mon petit, dit-elle en déposant le thé brûlant devant lui.
– Merci, merci beaucoup Mamina.
– Allez, raconte-moi ce qui s’est passé avec Julie.
– Eh bien ! Je suis tout de suite tombé amoureux d’elle. Le coup de foudre ! Elle est tellement…
Waouh ! – Waouh ?
– Waouh ! Bien sûr pendant toutes ces années, je ne lui ai rien dit, et elle n’a jamais rien vu.
–Ou elle n’a jamais voulu voir.
– Ah ça non Mamina ! S’il te plaît, ne critique pas Julie !
–Mais je ne la critique pas, je constate c’est tout, j’ai vécu la même chose.
– Quoi ? Toi ?
– Oh ça va hein ! Eh oui, j’ai eu moi aussi quinze ans un jour, et j’ai eu droit moi aussi à mon meilleur ami, avec qui je me promenais bras dessus, bras dessous. Jusqu’au jour où il m’a déclaré son amour.
Ça m’a fait un choc ! Au fond de moi-même, je le savais depuis longtemps. Mais je ne voulais pas le voir, pour ne pas le perdre, cet ami.
– Oui mais pour moi, il y a une variante.
– Ah ? Laquelle ?
–C’est que ce qui a coincé avec Julie, c’est le physique, tu comprends ?
– Tu veux dire parce que tu es Asiatique ? – Oui !
– Et alors ?
– Et alors ? Eh bien je me suis pris en pleine figure ma différence que je n’avais pas remarquée jusqu’à ce jour.
– Attends Manop, je crois que là, tu mélanges vraiment tout. Soit, vexé parce que tu t’es pris une claque en pleine figure, tu mets sur le compte d’une différence ce refus, soit tu confonds tout, parce que quelque part, et un jour ou l’autre, ta différence devait ressortir.
–Non Mamina, c’est vraiment parce que je suis d’origine asiatique qu’elle ne veut pas de moi.
– Et alors ?
– Ça ne te choque pas ?
– Ben non ! Cet ami dont je te parlais et pour qui j’avais une énorme estime, on était complices, mentalement on était faits l’un pour l’autre. Et en plus, il était blanc comme moi et pas moche. Mais