Hasard et Chaos
Jacques Le Bourlot Avril 2004
1 Introduction
“C’est moi ou le chaos !”. Dans nos expressions courantes, le terme “chaos”
revient souvent pour qualifier le plus grand d´ esordre. On l’associe ` a une situation insaisissable, domin´ ee par le hasard. Or, en physique, “chaos” se rapporte ` a des ph´ enom` enes bien identifi´ es, dans lesquels la pr´ evision rencontre certes des limites importantes, mais o` u le hasard ne joue aucun rˆ ole. Mais tout d’abord qu’est- ce que le hasard ? Ici encore, ce terme du langage courant recouvre des r´ ealit´ es diverses pour le physicien.
Nous allons pr´ eciser ces termes, et montrer que, face ` a une situation “chaoti- que”, on n’est pas tenu de s’en remettre aux seuls d´ ecrets du destin.
2 Hasard ou hasards
“La pr´ evision est un art difficile, surtout quand elle concerne l’avenir”. Au del` a du bon mot (P. Dac), on peut trouver des causes diff´ erentes ` a notre diffi- cult´ e ` a pr´ evoir le r´ esultat d’une exp´ erience. Pour tenter de restreindre l’immense vari´ et´ e de possibilit´ es offertes par la vie de tous les jours les physiciens raffolent d’exp´ eriences simples, pr´ ecises, parfois “inutiles” mais permettant de poser une question clairement (et ´ eventuellement de tenter d’y r´ epondre).
La “science” d’aujourd’hui a accumul´ e tellement de succ` es que l’on est habitu´ e
`
a la voir r´ ealiser des prouesses : on a ´ et´ e capable de pr´ eparer et de r´ ealiser des
voyages sur la Lune, d’imaginer puis de r´ ealiser des greffes de coeur, etc... Pour-
tant certaines exp´ eriences simples restent “impr´ evisibles”. On peut distinguer au
moins trois types de raisons pour lesquelles notre pouvoir de pr´ evision est mis en
´ echec :
– Certains ph´ enom` enes physiques incorporent intrins` equement une part d’al´ eatoire.
C’est entre autre le cas de tous les ph´ enom` enes qui se d´ eroulent ` a l’´ echelle des particules. On connaˆıt tr` es bien le temps n´ ecessaire pour que la moiti´ e des atomes d’un morceau d’uranium se d´ esint` egrent (` a cause de sa radio- activit´ e), mais il est impossible de pr´ edire quand un atome particulier
´
eclatera.
– De fa¸con beaucoup plus banale, il nous arrive aussi de ne pouvoir pr´ edire correctement un r´ esultat d’exp´ erience en raison d’un simple manque d’in- formation. Si l’on prend deux chaussettes dans un tiroir dans le noir, il est tr` es possible qu’elles ne soient pas de la mˆ eme couleur. Il suffit ici d’allumer la lumi` ere pour acc´ eder ` a l’information visuelle en plus du toucher et tout s’arrange.
– Enfin, de nombreux autres ph´ enom` enes semblent ´ echapper ´ egalement ` a notre pouvoir de pr´ ediction, ` a tel point que nous les utilisons mˆ eme pour
“fabriquer” du hasard : par exemple, le jeu de pile ou face, ou le lancer de d´ es (voir l’article sur les statistiques dans ce volume).
Il y a l` a trois “types” de hasard bien diff´ erents. Dans le premier cas, ce “flou”
irr´ eductible de la physique aux plus petites ´ echelles n’est li´ e ni ` a un manque de connaissance, ni ` a des imperfections de nos instruments, mais ` a la nature mˆ eme du monde. Nous n’en parlerons plus ici.
Dans le deuxi` eme, nous sommes au contraire typiquement dans un probl` eme
`
a “variables cach´ es” : l’information existe (allumer la lumi` ere permet de voir la couleur des chaussettes). Encore faut-il savoir o` u aller chercher cette information.
Une part importante du travail de recherche consiste justement ` a explorer des pistes nouvelles ` a la poursuite d’informations originales 1 .
Le troisi` eme cas est plus complexe. Lancer un d´ e semble une op´ eration simple.
D’ailleurs, si je vous le lance ` a la figure vous n’aurez probablement aucun mal ` a le rattraper au vol. L’´ etude des mouvements est ` a la fois tr` es intuitive (ainsi que le d´ emontrent avec brio les joueurs de ping-pong) et une des plus anciennes branches
1 Notons qu’Einstein croyait que la m´ ecanique quantique est une th´ eorie “` a variables
cach´ ees”, et que la n´ ecessit´ e d’une description statistique ne venait que de nos limitations hu-
maines. Des exp´ eriences plus r´ ecentes ont prouv´ e qu’il avait tort, et que cet aspect probabiliste
est bien intrins` eque.
de la physique (depuis Galil´ ee et Newton). La conquˆ ete spatiale a bien montr´ e quel degr´ e de sophistication on peut atteindre dans ce domaine. Et pourtant on ne sait pas sur quelle face le d´ e va tomber, ou dans quelle case la boule de la roulette va finir sa course.
Il y a l` a une complexit´ e intrins` eque, bien diff´ erente du hasard de la radio- activit´ e : on peut am´ eliorer la pr´ ediction en raffinant les mesures et les calculs, on peut essayer (en laboratoire) de laisser tomber le d´ e plusieurs fois de fa¸con suffisamment semblable pour obtenir (presque) ` a chaque fois le mˆ eme r´ esultat, mais malgr´ e tout l’exp´ erience finit toujours par ´ echapper ` a l’exp´ erimentateur. La moindre impr´ ecision semble grossir jusqu’` a dominer le r´ esultat de l’exp´ erience, rendant toute pr´ ediction ` a long terme vaine.
C’est l` a la d´ efinition mˆ eme du chaos en physique, cette sensibilit´ e extrˆ eme aux
“conditions initiales”. Dans la suite de cet article nous allons voir comment elle peut s’introduire dans des ph´ enom` enes apparemment tr` es simple, et comment malgr´ e tout nous ne sommes pas compl` etement d´ emunis face ` a elle.
3 Une exp´ erience de chaos
L’observation d’un jet de d´ e semble simple, mais pr´ esente un obstacle s´ erieux : le jet n’est pas reproductible. Mˆ eme si l’on tente de lancer le d´ e de fa¸con aussi semblable que possible deux fois de suite, il reste des diff´ erences observables.
C’est d’ailleurs sa fonction principale ! Et comme cette exp´ erience est tr` es br` eve, il est difficile d’en tirer beaucoup d’informations. On trouve dans les magasins de gadgets de jolis jouets, compos´ es de mobiles et d’aimants et dont le balancement irr´ egulier fascine. Ce sont des exemples simples de mouvements chaotiques ; mal- heureusement, ils ne sont pas tr` es “r´ eglables”, et ne permettent pas au physicien d’exp´ erimenter.
Nous allons donc “travailler” ` a partir d’une autre exp´ erience que l’on peut sim- plement r´ ealiser chez soi. Elle est construite en briques “L´ ego ”, et ressemble ` r a une simple balan¸coire (voir la figure (1)). Comme nous voulons pouvoir prendre tout notre temps pour l’observer, il nous faut fabriquer un mouvement “entrete- nu”. Un petit moteur ´ electrique permet de compenser les pertes d’´ energie dues au frottement, et maintient le personnage en mouvement ind´ efiniment 2 .
2 Enfin, ...tant qu’il y a des piles.