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iTÂ
SOUS LE DANEBROG
Droitsdeleinoaiiuiiuii eldeiraduclion réservéspourtous les pays, ycomprislaSuède,laNorvègeet laHollande.
( ;
IMPRiagillECUAlX,HUKBEHGÈRE,30,PARIS.
—
2t34SH1-0<.Cbci*UrflleU)JEAN D'ORLEANS
DUC DE GUISE
SOUS LE DANEBROG
-
SOUVENIRS DE LÀVIE MILITAIREEN DANEMARK -
(1894-1899)
11 w
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
3. RUE AUBER, 3
AVANT-PROPOS
AVANT-PROPOS
L'article 4 de la loi
du
22 juin1886
s'exprime ainsi: «Lesmembres
des familles ayant régné en France ne pourront entrer danslesarmées
de terre et de mer, ni exer- ceraucune
fonction publiqueniaucun man-
dat électif,»
J'étais fils d'un officier qui fit
campagne
en Italieaux
côtésdel'armée française,puis combattitaux
États-Unis dans les rangsde
cette république américaine qui dut sa nais- sance à l'aidedécisivedes vieilles troupes de France,d'unsoldat quise jetadanslamêlée,
sous LE
DANEBROG
durant la néfaste guerre de 1870, sous
un nom d'emprunt que
consacra la croixde
laLégion d'honneur ; j'ambitionnais
donc
,
comme
tant d'autres fils de colonels, l'hon- neiirde servirmon
pays sous le pantalon rouge;mais
j'étais né prince, la loi m'at- teignit ; j'étais Français, il neme
restait qu'à m'incliner et jedus
aller à l'étrangerpour y
apprendre à servirma
patrie.En Danemark,
ce petit pays sisympa-
thique,
ma sœur
aînée était mariée àun
fils
du
roi.Mon
départ pourCopenhague
fut décidé. J'y arrivaiau mois
dedécembre
1891, suivi demon
fidèle serviteur Arthur,ancien zouave, décoré de la médaille colo- niale,etdontj'avaisdepuisdelonguesannées apprécié le dévouement.
Je suis restédans ce pays hospitalier huit ans; j'ai vécu près
de
six années dans sa noble petitearmée, si fidèle àson vieux dra- peau légendaire le«Danebrog».
Ce futun
AVANT-PROPOS
5bon temps
passéau
milieu de braves gens travailleurs et honnêtes. Ils ont développé enmoi
l'amourdu
métier militaireet leres- pect de la discipline. Je suisheureux
de pouvoir lesen remercier.De nombreux
liens ont uni la France et leDanemark
; cesdeux
pays ont souffertde lamême
blessure faite par la baïonnette prussienne.Aux
siècles derniers,beaucoup
de Français ont passé dansles rangsdanois.Sous Louis
XIV,
le régiment Royal -Danois a servi la France; plus tard, c'est le futur ministre de Louis
XVI,
lecomte
de Saint-Germain,
qui réorganisa l'armée danoise.Sous le premier Empire, en 1813, le corps auxiliaire danois
compta parmi
les meil- leures troupes placées sous les ordresdu
maréchal Davout; ilfautlireaux
archivesdu
corpsles lettres desgénéraux français siélo- gieuses
pour
les soldats danois.On
avu
des Danois décorés en Afrique6 sous LE
DANEBROG
SOUS les
murs
de Constantine; d'autres ont suivi, en 4870, le drapeau tricolore. Depuisla guerre, les stages
dans
l'armée française sont très recherchés desofficiers danois.A
lagarde, j'avaiscomme camarades
troislieutenants qui ont conservé
un
touchant et précieux souvenir des soldats français. J'ai étésouventému
en défilant sous l'uniforme danoisaux
sonsdu Pan pan
rAi^bt des zouavesou
de lasuperbemarche
de Samhre- et-Meuse qu'ils avaient rapportée de France.J'arrivai
donc
àCopenhague pour
la Noël 1891 enmême temps qu'un
filsdu
roi de Siam, le prince Chira.Comme
moi, il venait apprendre le métier militaire enDanemark, où deux
de ses compatriotes avaient déjà servi.Jeune,très intelligent,charmant cama-
rade, dévoué, d'un entrain endiablé, nousvécûmes
l'un près del'autre pendantsixans et j'aime àme
rappeler cet excellent ami.Il nous fallut
deux
anspour
apprendreAVANT-PROPOS
la languedanoise et le
programme
d'admis- sion àl'école militaire.Je reçuspartoutetde tousun
accueil etune
aideque
je ne sau- rais oublier. Aujourd'hui, je ris encore en pensant àmes
premières leçons: necompre-
nant pas le danois, j'étais obligé de parler français, anglais et allemand avec les pro- fesseurs.Avant
de conduire le lecteur à la caserne de la gardeoù
je fismes
débutscomme
soldat, il n'est pas inutilededire
deux mots
de l'armée danoise.Le
service militaire, qui est obligatoire,comporte une
durée dehuitansdanslaligne et de huit ans dans le « renfort».La
duréedu temps
de présence sous les drapeaux,comptée
en mois, varienon
seulement sui- vant l'arme,mais
encore suivant les catégo- riesd'hommes
appelés.La moyenne
est de huitmois pour
l'infanterie, quatorzepour
la garde et lacavalerie, treize
pour
l'arlille-sous LE
DANEBROG
rie de
campagne,
neufpour
l'artillerie de forteresse.Neuf
millehommes
environ sont appeléschaque
année souslesdrapeaux
ety
reçoivent leur instruction.Le
recrutement est régional.En temps
de paix, le territoire, naturellement partagé parle grand Belt en
deux
corps d'armée,forme
cinq circonscriptions de brigade, entre les- quelles sont réparties les troupes des diffé- rentes armes.L'infanterie
comprend
: la garde « Livgar- deny>, puis cinq brigades àdeux
régiments de quatre bataillons, dont trois de ligne etun
de renfort.Dans
ces dix régiments les bataillonssontnumérotés deun
àquarante.La
cavalerie sedécompose
enun
régi-ment
de hussards de la gardeet quatre régi-ments
de dragons. Ces cinq régiments sont à troisescadrons, avecune
école qui devient ledépôt entemps
de guerre.L'artillerie de
campagne comporte deux
AVANT-PROPOS
régiments à
deux
groupes de trois batteries deligne etune
batterie de renfort.La
batte- rie danoise est à huit pièces.Le
régiment d'artillerie de forteresse està trois bataillons;
chacun
a quatrecompa-
gnies de ligne et trois derenfort.A
l'arme de l'artillerie sont rattachéesdeux
compagniesdu
train etdeux
sections techniques.Le
régimentdu
géniecompte
entemps
de paixneuf compagnies, donttroisde renfort.11
y
a, en outre, le corps des auditeurs, des chirurgiens, de l'intendance, etc.Ajoutons
pour
terminerque
l'effectif de guerre est de soixante-douze mille quatre centshommes.
Notons, dès maintenant, ces
deux
traits caractéristiques de l'armée danoise.Nul
ne peut arriverau
grade d'ofîicier s'il n'a accomplicomme
simple soldat la première période d'instruction dansun
corps.Dans
1.
10 sous LE
DANEBROG
chaque arme
il estformé
des écoles de recrues: elles ne sont dissoutes qu'après lapremière période d'instruction. Les recrues sont versées alors à leurs compagnies res- pectives et
commencent
à servir avec les ancienssoldats. C'est aussi lecasdelagarde, qui, bienque
corps d'élite, reçoitchaque
annéedeux
cent soixante-douze recrues sanslamoindre
instruction militaire.Le
26 janvier 1894,j'adressaiau
ministre de la guerreune demande pour me
pré- senteraux examens de
l'École militaire etpour
entrer dans la garde, le5 mai,comme
recrue.
Dix jours après, j'eus
une
agréable sur- prise. J'entends frapper trois coups àma
porte.
Un
plantondu
ministère de la guerre entre, fait le salut militaire. Il extrait d'une grande sacoche en cuir jauneune
longue enveloppe bleue portant le cachetdu mi-
nistère.
AVANT-PROPOS
11Mes deux demandes
éteient agréées ;j'au- rais volontiers sautéau
coudu
brave plan- ton;j'avais dix-neufans et c'étaient les pre- mierspas vers leSaint-Cyr de l'exil.Suivant lesinstructions dela lettreA.
345 du
ministère, jeme
présentai le1"
mars, à midi, à l'École des officiersau
châteaude
Fredericksberg.Les anciens étaient
aux
fenêtrespour
cri- tiquer les aspirants et s'enmoquer. Nous
étions cinquanteet
un
aspirants; nousfûmes
divisés en petits groupes, après avoir reçu des instructions écrites et verbales
pour
lesexamens
qui durèrent douze grands jours.Ce
que
je redoutais le plus était l'écriten mathématiques.Jesuaisà grossesgouttes,ne pouvant d'abord résoudreles problèmes.Le
colonel
commandant
l'Écolevintnousinspec- ter. Il se dirigea versma
table. Jeme
levai et joignis les talons. Ilme
dit en français :— Comment
cela va-t-il ?12 sous LE
DANEBROG
—
Très mal,mon
colonel, répondis-jeen danois.II sourit; je n'avaispas enviederire alors.
Le
19 mars, les aspirants réunis dans la salle de TÉcole reçurent des brevetsaux
armes du Danemark
et comportant toutes les notes.Muni
de cedocument
d'unegrande
importance àmes
yeux,jeme
rendis en France, d'où je revinsau mois
demai
suivantpour
endosserl'uniforme tant désiré.L'ÉCOLE
DES REGRUES DE LA GARDE
L'ÉCOLE
DES REGRUES DE LA GARDE
Lesrecruesdelagardeavaient reçul'ordre de se trouver à la caserne le
5 mai
1894, àune
heure de l'après-midi.Pour
entrerdans la garde il faut avoir soixante-sept pouces'au minimum
et être belhomme.
Je ne faisque
traduire le règlement; aussicompren-
dra-t-on facilementque
le recrutement de ce corps s'opère dans toutes les provinces;
c'est le Jutland qui fournit d'ordinaire les plus grands et les plus
beaux
soldats.1. Unmètrequatre-vingt centimètres environ.
16 sous LE
DANEBR06
Dèsle malin, lesabords de lacaserne pré- sentaient
une
animationpeu
ordinaire. Les lourds paysans fumaient leurslonguespipes deporcelaine, tenantd'unemain
leursdemi-
bottes,
—
l'État ne fournitpas de chaussures à latroupe,—
de l'autre leur petitbaluchon.D'autres s'empressaient vers
une
petite bou- tique en sous-sol, près de la caserne,où
ilsachetaient toutce qu'ilfaut
pour
astiquer: la boîteen bois blanc,de
dimensions réglemen- tairesettraditionnelledans
l'armée danoise, remplie de brosses, cirage, cirepour
les cuirs, blanc d'Espagnepour
les bandes des pantalons.On
ne devaitpasoublierlatringle de métal àmanche
en bois destinéeàfrotter les boutons d'étain alignés sur la patience de bois.Des groupes se forment; les gardes en-
tament
la conversation avec les recrues.Avec un
certain flair ils découvrent celui qui a quelques économies;bonne
aubainel'école des RECRITES DE LA
GARDE
17pour
le garde demontrer
à la recrue les curiosités de la grande ville,y
compris le Jardin zoologique et les cabaretsoù
l'on faitmieux
connaissance.Il est près d'une heure, instant fixé
pour
l'entrée
au
service. J'arrive,accompagné
demon
père en redingote, portant à laboutonnière le
ruban
rouge. Les soldats contemplent avec admiration cet autre sol- datbronzé par les campagnes, car bien vite on a su à la caserne qui était leduc
de Chartreset ce qu'il a fait.Le
personnel de l'école des recrues est réuni. Officiers, vieux sous-officiers instruc- teurs, sous-caporauxrécemment promus
etregardant
complaisamment
leur galon d'ar- gentsurmonté
d'un petit bouton au bas des manches, tous sont en grande tenuepour
recevoir leurshommes.
Les adjudants arrivent et divisent les recrues en quatre groupes
pour
chacune18 sous LE
DÂNEBROG
des quatre compagnies.
La
journée se passe rapidement: appels et contre-appels, visitesdu
médecin, puis tournéeau magasin
d'ha- billement.Chaque compagnie
a le sien qui renferme l'armement etTéquipement com-
plet
pour
lacompagnie
sur le pieddeguerre.Le
sergent-major, aidé des gardes,remue
des piles devestes,de
pantalons, de bonnets de police.Dans un
coin, j'aperçois des rangées de bonnets à poil, les tuniques rouges de gala.Mon
flair de collectionneurm'a
fait découvrirun
vieux sabrede tambour-major
avec son baudrier noirsemé de
coquillages.Étantétrangeretsurnuméraire, la
compa-
gnie ne m'habille pas; je m'équipe à
mes
frais. Quel bonlieur d'endosser l'uniforme des recrues: bonnet
de
police bleu de ciel à ganses blanches1On
le porte sur l'oreille droite, et le gland vous ballotte entre lesyeux.
Ce
bonnetde
policeme
rappelle par sa forme et sa couleurcelui des lanciersde
l'école des
recrues
de lagarde
19la garde impériale sous Napoléon III.
La
petite veste bleu de ciel, avec ses boutons blancs, vous pince à la taille. Le collet est rouge
comme
lepasse-poildes pattesd'épau-lettes sur lesquelles se poseront plus tard les chiffres de métal
du
roiChristianIX
; je dis plus tard, car les recrues n'ont pas encore cet honneur. Le pantalon est aussi bleu de ciel avec des bandes dedrap
blanc sur lecôté qu'il faudra souvent blanchir.Une
fois habillés, nous descendonsdans
lacour de lacaserne. Devant celle-ci s'étend la place d'exercices. L'adjudant range sa compagnie. Je
compte
à la première. Étantle plus grand,
on me
confie le poste recher- ché là-bas de «HojreFlojmand», l'homme
de droitedu
premier rang.Quatre de
mes
prédécesseurs à cette place ont aujourd'hui l'épaulette ; c'est debon
augure. L'adjudant, qui aune
barbegrise et estdécoré etmédaillé,numérote
seshommes,
20 sous LE
DANEBROG
A
partir de cejouron
n'est plus « Monsieur Hansen, le baron X, lecomte Z
»,mais
onest la recrue 23,101,
En ma
qualité d'étran- ger, je ne reçois pas de matricule.Une
idée demon
lieutenanty
remédie. Je suis baptisé parma
place : « Hôjre Fltijmand»,surnom que
j'ai toujours gardé et auquel je répon- daisaux
appels parun
«Her
» sonore.Je fais connaissance avec
mes camarades
qui ne peuvent concevoir que. Français, je ne puisse porter l'uniforme demon
pays.J'ai été assez longtemps à le leur expliquer.
Maintenant quelques
mots
surle personnel del'écoledes recrues:un
capitaine,marcheur
infatigable;
deux
lieutenants très chics; des sous-ofTiciers instructeurs dont plusieursmé-
daillés; puis
une
troupe de sous-caporaux qui s'emparent chacun de leur escouade.Mon
sergent, chevronné, très grand, avec de grosses moustaches rousses, roulede
petits
yeux
gris. Il sait troisou
quatremots
l'école des
recrues
de lagarde
21de
français qu'ilme
ressortira maintes fois.Mon
sous-caporal, ancien maître d'école, aune
jolie figure avec des moustaches en croc; très coulant,nous
l'aimons beaucoup.Dans mon
escouade, ily
avait la recruen" 1 qui se tenait derrière
moi
et quiau commencement,
dans les marches,me
labourait les talons. Il avait été garçon de ferme, parlantle patois
du
Jutland; les pre- miers jours je ne pouvaiscomprendre un
traître
mot
desarx)nversation.A
côtéde moi,le
numéro
3devenu
sous-lieutenant, puis le 4, maintenantvaletdechambre
àla cour, le2
un
boucher plutôt irascible,... puis le 17 portantmaintenant lecasque de cuir bouilli à chenille des officiers de dragons. Braves gens, pas mauvaises têtes, contents de ser- vir, appréciant l'honneur d'être dans la garde. J'ai passéun bon temps au mi-
lieu d'eux, partageant leurs peines et leurs fatigues.
22
sous
LEDANEBROG
On
a bien vite fait connaissance avec lachambrée. Les lits sont en bois; sur le
mur,
les planches traditionnelles et les crochets, car les effets
y
sontpendus
etnon
pliescomme
en France.A
coté des planches se dresseun grand
pieupour
!'«ourson», lebonnet à poil.
Dans
les corridors, les râte- lierspour
le fusil et sa baïonnette etpour
les sabres-briquets de lagarde
—
des sabres prussiens pris sur l'ennemi en 1848, s'ilvous plaît.
— A
l'entresol,chaque compa-
gnie aune
grande pièce servant àtout, avec de longues et larges tables.Au mur,
des armoires avec des casiers percés de trous, se fermantavecun
cadenas.Chaque
soldaty
place son pain, ses vivres. L'État ne lui fournitqu'un
long pain noir qui, par son goût,me
rappelle celuique
l'ondonne
à l'éléphantau
Jardin d'acclimatation. Il est excellent,du
reste, et l'impératrice douai- rièrede Russie et la princessede
Galles nel'école
des recrues
de lagarde
23dédaignent pas d'en faire venir de
Dane- mark. Tous
les cinq jours, le soldat reçoitun
pain de sept livres et demie, fabriqué àla manutention de
Copenhague
; il touche enmême temps
sa solde: soixante-quatre ores parjourpour leshommes
de lagarde'.A
la caserne,chaque compagnie
a son aile distincte. Cette caserne est l'ancienne orangeriedu
château de Rosenborg, trans- formée aujourd'hui en musée.La
garde l'oc-cupe depuis 1786.
A
dixheuresdu
soir,un
des petits blon- dins de la batterie descend dans la couret bat la retraitecommencée
parun
long rou- lement corsé de coups de baguettes, puisillonge la caserne en battant la
marche
;aux
cantonnements, les notes aiguës des fifres l'accompagnent. Après dix heures, le plusgrand
silence règne àla caserne.1. La couronne d'argent ou cent ôres représente une valeurde unfranctrente-neufcentimes.
24
sous
LE DA.NEBUUGA
cinq heuresdu
matin, sonnerie de clai- ron. Les recrues selèvent; lagrosse voixdu
sous-caporal émoustilleles retardataires.Toi- lette,
rangement
rapide, puis vite à la can-tine,
où
l'onprend
lecafé, lethéou
lasoupe àlabière, àpayer surlasolde.Nous sommes
ensuite confiés à nos sous-caporaux qui cherchent à nous faire quitter nos vilaines manières depékin,
comme
ditnotre sergent, et nous inculquent les premières notionsdu
service.
On
nous enseigne d'abord le salut militaire, spécial à l'armée danoiseet rappe- lantle salut militaireitalien: porter lamain
droite horizontalementétendueà la hauteur
du
bonnetde
police, les doigts allongés, lesongles en dessus, lamain
et l'avanl-bras parallèles à l'épaule.On rompt
les rangs;je préviens le capitaine
que
je dois dîner chez le roi et luidemande
la tenuequ'ilme
faut endosser. «
Tunique
avec ceinturon et baïonnette »,me
répond-il.l'école des
recrues
de lagarde
25Je rentrechez
ma sœur au
palaisJaune
etcommence
à m'astiquerpour
le dîner.Un
ordre
du
roime
parvient. Je dois paraître en civil, en habit noir; je suis navré.Depuis moît arrivée en
Danemark,
j'aitoujours dîné le
dimanche
àla cour avecle prince Chira; j'y ai reçuun
accueilque
jene
peux
pas oublier;je garderai toujoursun
souvenirému
de la paternelle tendressedu
roi etdela reine àmon
égard.Le
dîner est généralement à six heures.Quelques minutes auparavant,les princesse réunissentdans
un
petitsalon.L'heuresonne;un
laquais en rouge ouvre àdeux
battants laporte, le roipasse avec la reine, suivi de ses enfants et petits-enfants. Il entre alors dansun grand
salonoù
sont rangés par ordre de préséance et par sexe les invités.Dans un
coin,deux
oflSciersde
la garde font lesalut militaire, lamain au
bonnet à poil qu'ilsenlèvent surun
signedu
roi; puisle2
26 sous LE
DÂNEBROG
roi fait cour avecles
hommes,
tandisque
la reineen faitautantavecles dames.Le grand
maréchal indique àchacun
sa place à table et le fourrier de la courvientannoncer que
le repas est servi.
On
se place : leroi à côtéde
la reine, en face d'euxlegrand
maréchal ayant à ses côtés lesdeux
officiersde
gardeau
palais.Le
repasest gai.Y
a-t-ilun
invité en de- hors des habitués? le roine manque
jamais de viderune
coupe deChampagne
àsa santé.La
personnese lève, s'incline, videsacoupe, salue et se rassied.On
boitpeu
d'eau; c'estmôme une
impolitesse d'en offrir à ladame
qu'on a
pour
voisine.Le
dîner est à la française avec quelques plats danois.Le
fourrier, bicorne sous le bras, tourne autour de la tablepour
sur- veiller le service des laquais. Derrière le roi se tient son chasseur en vert foncé, lecouteau de chasse
au
côté, les éperonsaux
4
l'école des
recrues
de lagarde
27chaussures.
Le
roi faitun
signe, legrand
maréchal se lève et précède le roiau
salon.Là, selonla
coutume
danoise, ilserre lamain
à chaque invité en disant : «
Velbekom- men
». Après avoir fait cour,on
se retire pour fumer.A
neufheures, le thé est servi chez la reine; le roi faitson whist, les autres s'asseyent à la table de la reine, et le tradi- tionnel jeudu
loupcommence.
L'enjeu est d'ordinaire faible : 25 ores parjeton ; c'estseulement lorsque l'empereur de Russie et les princesses de Galles sont là
que
le jeu peut monter.A
onze heures,on
soupe;on
prenddu
lait caillé, de lagelée de rhubarbe, de la soupe à la bière; en été,on
retrouve d'excellentes fraises à lacrème
et des sand- wiches recouvertsde viande, de fromage,de
radis
ou
decrevettes. Le roi souhaite le bon- soiret après avoir tendrement embrassé ses enfantset petits-enfants, ilse retire.On
s'en va alorsimpressionné,ému
de tant de sim-28 sous LE
DANEBROG
plicité, à la vue d'une cour patriarcale
où chacun
essaie de faireoublier l'étiquette qui vraiment n'apparaît qu'aux grands jours defête et de cérémonie.
Le
lendemaincommença
réellement notre vie militaire.A
sixheuresdu
matin, l'école se forme;on
nous fait mettre la jugu- laireau
bonnet de police et nous exécu- tons les premiersmouvements
de l'écoledu
soldat; puisdeux
heures après, notre sous-caporal nousfait lathéorie.Après, nous jouissons d'un reposd'une demi-heure: c'est le déjeuner.On
avale des sandvviches.On
coupe de longues tranches de pain noir
que
l'on beurre
ou
sur lesquelles les recrues étendentdu
fromage, de la graisseou
dela viande. Le tout est arrosé
d
eauou
de la lourde bière foncée chérie des Danois.Un
petit verre
de
«snaps», eau-de-viede grain, termine le repas.A
neufheures, notre capi- tainefait former \(\ carré surla place d'exer-l'école des
recrues
de lagarde
29cices.
Un commandement
: « Fixe, tête à droite», et lecolonel paraît, suivi de tous les officiers de lagarde.D'unevoixforte, il nous souhaite la bienvenueau nom du
roi, nous parle de la patrie,du
passé de la garde etdonne
l'ordred'amener
le drapeau. Je le vois encore, ce vieux drapeau de la garde,Danebrog
blanc etrouge, déchiqueté avec sa lourdehampe
àpique, portantencorelechif- fredu
roi Christian YIIIet sesglands et cor- donnets d'or.Un
vieux sergent le porte; il estaccompagné
delagardedu
drapeau,beaux
grenadiers en bonnets àpoil,aux
buffleteries blanchescroisées sur la poitrine.Un
lieute-nantfaitprésenter les
armes aux
grenadiers.Nous
étions tousémus
en considérant cette loque glorieuse.On me
permettra de dire quelquesmots
sur la gardedanoise :Elle futcréée le 10 juin 1638, sous le
nom
de régiment
du
roi.Composée
de quatre2
30 sous LE
DANEBROG
compagnies d'abord, elle en eut jusqu'à douze, dont six contribuèrent à la belle défense de
Copenhague
en 1658. L'année suivante, plusieurs compagnies prirent part à labataille deNyborg
et aidèrent à recon- quérir la Fionie, puis passèrent en Holsleinpour
prendrepart à lacampagne
de Schack contreBrème.
En
février 1661, le régiment comptaithuit compagnies, et, en 1669, tout le corps est réuni à Copenhague. Viennent les grandes guerres contre la Suède,deux
compagnies aident à prendreWismar
en 1675.A
la batailledeLund,
lerégiment perd plus de la moitié de son effectif; à Landskrona,deux
cent quarante-deuxhommes
; à l'assautde
Christianstad, soixante-six; àMalmo,
trois cent vingt-huit. Aussi reçoit-il en 1676-1677 des renforts des autres corps.En
1676,une
compagnie du
régiment prend part àlaprise de Gotland; en 1678, le 2" bataillon estl'école des
recrues
de lagarde
31décimé à labatailledeNj'-Fœrgerskanse.
En
4684, lerégimentportele
nom
de «Livgardetil Fods ».
Un
bataillonau
service de l'An- gleterreprend
part,en 1698,aux
guerresde LouisXIV
enIrlande,puisfaithuitcampagnes
en Flandre.A
Steinkerque, les pertes de lagarde s'élèventà
deux
cent onze tués etcent quatre-vingt-treize blessés.Un
autrebatail- lon, à la solde de la Hollande, fait treizecampagnes
en Flandre, de 1701 à 1714, pen- dantlaguerredelasuccessiond'Espagne. Lesdeux
bataillons restésenDanemark
prennent part à la guerre Scandinave.A
la bataille d'Helsingborg, la garde ne recule qu'après avoir laissé sur lechamp de
bataille quatre cent soixante-trois mortsou
blessés, dont vingtetun
officiers.A
Gadebusch,quatreoffi- cierssupérieurs sontblessésou
tués.En
1715, lagarde fait lacampagne
de Poméranie.En
1763, elle estréduite à
un
Imtaillon; licen- ciée le 21décembre
1771, elle est reconsti-32 sous LE
DANEBROG
tuée le
20
janvier 1772. Elleprend
partaux
défensesdeCopenhague
de 1801 et1807.Pen- dantlaguerre de 1848-1851, lagardedonne
le 5 juin1848
à Dybbôl, à Ullerup le 6 avril1849
et surtout en1850
à Isted,où
sa con- duitehéroïque est restéelégendairedanstout leDanemark. En
1864, lagarde concourtàla défense de Dybbol. Lesdeux
derniers colo- nelshonorairesde lagarde ont été le roideSuède
CharlesXV,
depuis 1860, et l'empe- reur de Russie Alexandre III, dès 1879.La
présentationdu
drapeauune
fois ter-minée, l'exercice est repris etles rangs sont
rompus
à dix heures et demie. Les corvées s'effectuent alors; le soldat danois fait la sieste, passe à la cantine prendreun
plat chaud, puis,de
quatre à sept, l'exercicerecommence.
Cettedivision delajournéefut lamême
pendant les premières semaines.Je fis la connaissance d'un personnage célèbre
au
bataillon, de « Soixante-sept »l'école des
recrues
de lagarde
'ôSd'après son
numéro
matricule,un grand
chien moitié griffon, moitié caniche,mort
aujourd'hui. Il était très intelhgent, avait sa placemarquée
à l'écolede
bataillon elne la quittait jamais, prenant part à toutes les évolutions.
Moyennant
quelques dons en nature, il daigna m'honorer de son amitié.Le
mercredi, je voisle prince Chira, lieu- tenant dans l'armée siamoise, revêtudu
coquet uniforme de sous-lieutenant d'ar- tillerie danoise.La
chambrée, ce jour-là, sentait très fort l'eau de Cologne ;une
enquête permit de découvrir la cause de ceparfum
inaccou- tumé.Le
baron X,ou
plutôtla recrue n° 23, couchait àcôté de 22 dont l'odeurincommo-
dait son organe nasal; le 23 imagina de répandre
un
flacon d'eau de Cologne sur les pieds de son voisin. Cette histoire fitla joiedela garde.34
sous
LEDANEBROG
L'événement de la journée est la remise
aux
recruesdu
fusil Krag-Jôrgensenmodèle
d889,du
poids de quatre kilosun
quart sans baïonnette.Le mien
porte le matricule L. G. B. 262-17(368. C'estune
excellentearme
à répétition à verrou, calibre huit millimètres; lahausseva jusqu'àdeux
mille cent mètres.Le magasin
s'ouvre sur le côté à droite de la culasse mobile;on y
introduit successivement cinq cartouches;du
reste,un
arrêt de répétitionpermet
de tirercoup
parcoup
sansentamer
la réservedu
magasin.La
baïonnette avec salame
de Solingen ressembleàun
couteau.La
fabrique d'armes près deCopenhague
fournit à l'ar-mée
cesfusils, quiontremplacéleRemington
modèle
1867, destiné àrarmementde
la ré- serve. Notre fusil est,d'ailleurs,incommode
pour
l'exercice.Pendant
la pause,je voisque
presque tousmes camarades
ont les doigtsen
sang; la hausse débordantdu canon
al'école des
recrues
de lagarde
35des angles aigus qui ont fendu l'ongle
du
pouce demon camarade
n"3.La
théorie sur l'armementcommence
bientôt; nous
sommes
réunis par sections ; le sergent nous instruit.Que
denoms
da- nois à retenir! Jene puis oubliercette pre- mière théorieetpour
cause.Mon
voisin n" 1 m'offreune
chique.Pour
ne pas le froisser, j'accepte. Ilmord
dans sa longue chique etme
la passe. J'en coupeun
gros bout avec les dents. HorreurIma
grimace fait lebonheur
dema
section.Ne
voulant paspei- nermon
paysan, je gardai dans la joue pendantune
heure cette grosse chique in- fecte. Les soldats danois, cette année-là, chiquaient presque tous; jem'y
suis mis.J'ai
connu beaucoup
d'officiers qui chi- quaient; c'estadmis
là-bas et,du
reste, c'est assez agréable pendant les longues heures, souvent monotones, del'exercice.En
quittantlacaserne, cejour-là, jerencon-36
sous
LEDANEBROG
trai leroi en voiture avec son cocher revêtu derouge,etsonchasseurenvert surlesiège.
Conformément au
règlement, je m'arrêtaiet fis frontà lavoiture en faisant le salut mili- taire.Nous commencions
ànous accoutumer au maniement
d'armes fortcompliqué dans
l'armée danoise. Ainsi,on
présentelesarmes
en partant de l'armeau
brasou
de l'armeau
pied. Je fus tancé bien vite parmon
sous-caporal
pour un
fauxmouvement
occa- sionné par la vue de notre superbe tam- bour-major. Aujourd'hui, il a quitté sa canne demajor pour
celle de suisse d'un palais royal. Il a pris sa retraite après plus de quarante ans de service. Qu'il étaitbeau avec sa grande barbe grise tou- jours teinte en noir de geai! Il chiquait et avait
un
tic, celui de se hausser les épaulespour augmenter
sa taille.Il portait desdemi- bottes à triple semellepour
lamême
raison.l'école des
becrues
de lagarde
37Tous
lessouverains de passage depuisTem-
pereur de Russie jusqu'au roi de Siam, lui avaientdonné
des croixetdes médailles.Sa
c( clique » se composait degamins
les plus petits possible, sachant battre lacaisse,sonner
du
clairon et jouerdu
fifre. Ilmar-
chait en tête de la
musique,
tenant sa cannecomme un
cierge, à l'allemande; der- rière la musique, venait sa batterie.Son
grandami
était le chef demusique
qui bat- tait lamesure
avec son bonnet à poil;un
autre
ami
était son chien Fritz, qui allait àl'écoledestambours. Le
tambour-major
étaitchargé de suivre la corvée de la
musique
;quand
il allait installer celle-cipour
les dîners de gala, il disait qu'il se rendait àla cour
où
l'on nemanquait
jamais de lui octroyerdu bon
vin. Je découvris plus tard qu'un de sesprédécesseursnommé
Diedrich avait, au siècle dernier, ététambour-major
d'unrégimentau
servicede la France.3
38 sous LE
DANEBROG
Le
samedi, à sept heuresdu
matin, l'ar-murier
passa l'inspection des armes. C'étaitun
petit vieux ù lunettes, lapeau
jaune citron, quiexamina
très longtempsma
culasse mobile et enfin la trouva à son gré.
Exercice ensuite par
un
soleil brûlant.L'après-midi
du
samediest consacréà lasti- quage,au
lavageetà latoilettede lacaserne, sans oublierdebattrelesmatelas. J'apprends alors ce qu'on entend par de « l'huile de bras» et l'art d'astiquerun
ceinturon avec lebouchon
et la flanelle. Défense absolue de brûler le cuirpour
faire rentrer la cire dedans. Il faut ensuiteblanchirles gansesdu
bonnet depolice, lesbandesdu
pantalon,elc.En me
rendant chezma
sœur, cejour-là,il m'arriva
une
petite aventure. Elle n'est pas àmon
honneur; mais elle peint bien le roi ChristianIX
etmontre
à quel point ilest paternel. Rien neluiéchappe; il est resté
si militaire !
l'école des
recrues
de lagarde
39J'étais dansla cour
du
palaisJaune, lors-que
le roi revint de sa longuepromenade
à pied avec son chien. Le roiaime
à parcou-rir seul les quartiers de la ville,
où
il est l'objetdu
culte et de la vénération de tous ses sujets. Je fais le salut militaire.Le
roi
me
pose quelques questions sur le ser- vice; malheureusement,une me
fait rire.En
riant, j'ouvre la bouche.
Le
roi avu mes
dents :
—
J'espèreque
vous soignez bien vos dents?—
Oui, Sire.—
Maisil faut lesbien soigner.—
Sire, je ferai observerau
roique
jefume beaucoup
etque
lafumée
les rend jaunes.Ma main commence
àse fatiguerdesaluer.Je pique
un
soleil,comme on
ditsur lebou- levard.— Vous
savez,me
ditle roi,que
lesdents40 sous LE DANEBIIOG
font partie de la tenue, vous m'entendez; au revoir.
En bon
français : «Vous
avez les dentspeu
propres. »Entendreceladela
bouche
d'unmonarque,
c'est à se suicider. J'en suis tout ahuri. Je rentre et je
me
brosse les dents avec tous lesingrédients quime tombent
souslamain.Le lendemain, le roi
me
diten riant :—
Bravo, vous avez les dents bien blan- ches, aussi blanchesque
cemarbre-là.Il
me montre
le sein d'un buste de jeunefemme dans
son salon. Il aimait àfaire plai- sir, cebon
roi.Voici la Pentecôte,
une bonne
aubainepour
les recrues, qui, en dehors des appels, n'ont pas de service ledimanche
et lelundi.Après
lamesse, jemène
le prince Chiravisi- ter la caserne de la garde. L'impératrice douairière de Russie, en nous voyant côte à côte, nous a baptisés : « l;i côtelette »; j'en
l'école des
recrues
de lagarde
41suis l'os avec
un
mètre quatre-vingt-qua- torze de longueur, tandisque mon ami
sia-mois mesure
seulementun
mètre cinquante- quatre.Dans
lajournée,je vais rendre visiteà
un
capitaine,un
demes
anciens profes- seurs. Jemonte
l'escalier et sonne;une bonne
blondeapparaît.—
Salut mililaire.—
Je remets
ma
carte,pour
lecapitaine absent, dans lesmains
rouges de labonne
; puis je luidemande
de bien vouloirme
prêterun
Bottin. Elle croit que... et
me
ferme vio-lemment
la porteau
nez.Le
lundi de laPentecôteun
demes cama-
rades avait inscrit sur son journal ces sim-[)les
mots
; « Lundi.— Amours
». Je n'ose pas imiter ici sonexemple.A
lacaserne,notredeuxième
semainecom- mence
pardeux
heures degymnastique
: de six heures etdemie
à huitheures et demie,etdepuis, presque chaque jour, nous en fai- sons le matin.
En Danemark
le soldat fait42
sous
LEDANEBROG
de la g}^mnastique en pantalon et veste de toile;
aux
pieds, des sandales quime
rap- pellentcelles des baigneurs.La gymnastique
avec tout le paquetageestpeu
employée. Les assouplissements ne s'exécutent pascomme
en France avec le fusil.
Il nousfallaittraverserlaplaced'exercices
pour
aller dansune immense
sallede gym-
nastique construite
au
siècle dernier et ser- vant à toute la garnison de Copenhague.On commençait
par des assouplissements, desmouvements
d'ensemble; puis venaient les sauts en longueur et en hauteur.On grim-
pait à la corde lisse, puis arrivait
un
être odieuxpour
moi, lecheval deboissur lequelil fallait voltiger. J'allais oublierles haltères dont
on
ne se sert plus aujourd'hui.Les
armes
étaientreprésentées parle sabre et l'escrime à la baïonnette.On
recevait des gants à crispinmontant
jusqu'au coude, desmasques
imprégnés de la sueur de lagarni-l'école des
recrues
de lagarde
43son depuis dix ans, puis
une armure
res- semblantà
cellesdu musée
d'artillerie, qui vous protégeait la poitrine et les cuisses.Ainsi équipés, le sergent nous faisait
com- mencer
la leçon.On
recevait de vieux fusils transforméspour
l'exercice. Il ne restaitque
la crosse, le canonet
une
baïonnetteavecun
gros
tampon au
bout. C'étaient de longues passes d'escrime àla baïonnette, des assauts terribles.Au
sabre,on
se fatiguaitmoins
;mais en revanche
on y
attrapait des bleus surtout lorsque le fer touchait le coude.Notreservice durait toujours jusqu'à sept heures
du
soir. Les théoriessur l'armement,les ervice intérieur, le paquetage, etc., se multipliaient;
au
début, elles étaient faitespar les sergents.
Un
matin, surun coup
de sifflet de notre capitaine, l'école seforma
en bataille. Le prince royal venaitvisiter les recrues; jeme
rappelle qu'il inspecta plusieurs escouades,
44 sous LE
DANEBROG
la mienne, entre autres. Notre sous-caporal nousfit
décomposer
lamarche
à troistemps du Grand
Frédéric, ceque
les Anglais appel- lent le « goose-step ».Au
premiertemps on
lèvele
genou
assezpour que
la cuisse et lebas dela
jambe
formentun
angle droit.Le
princero}aldaignacomplimenter
notre sous- caporal, ravi ettrès fier.A
lapause, tousses collègues accoururent :—
Qu'est-ceque
t'a dit le prince? Il t'a parlé?L'instruction progresse.
Le numéro
20, le loustic de la compagnie, est puni de la sallede
policepour
être rentré après la retraite.On nous
distribuedes capotes avec des cour- roies spéciales permettant deles porter rou- lées sur le sacou
bien en bandoulière.On
nous
dote aussi d'une musette et d'un gros bidon recouvert de cuir jaune. Il se fixeau
ceinturon ot vous ballotlo dans le bas dos reins.l'école des
recrues
de lagarde
4ÔEnfin nous sortons
un
matin de lacaserne—
il enseraainsichaque
jour— pour
nous rendre sur le terrain demanœuvre.
Jeme
rappelle bien cette première sortie. Cela
me
fit
un
drôle d'effet demarcher
dans le rang et d'entendre résonner sur le pavé le pas cadencé des élèves de l'école.Nous
portions le fusilau
bras gauche presque étendu, la crosse reposant dans le creux de la main.Arrivés sur le terrain de
manœuvre,
nous continuions l'écoledu
soldat d'abord, avecdu
pasgymnastique
et des assouplis- sements; puischaque
escouade apprenait la chargedu
fusil et lemaniement du
magasin. Ensuite venait l'exercice par sec- tion avecbeaucoup
d'ordre dispersé.En Danemark,
le soldat déployé en tirailleur,quand
il s'arrête, secouche presque toujours à plat ventre. Les sous-officiers aimaient à nousfaire coucheret relever très viteetnom-
bre de fois, dans la suite nousappelions cet
46 sous LE
DANEBROG
exercice la danse
du
ventre. Des vachespais- saient sur le terrainde manœuvres
laissant des souvenirs odorants, qui faisaient des taches brunes surles belles bandes blanchesdu
pantalon;pour ma
part, je détestais alors la gent bovine.Nous
étions ensuite confiés à des instructeurs de tir qui nous faisaient viserettirer à blanc; cette instruc- tion était particulièrement soignée.Un
repos coupait la matinée en deux.La
voiture peinte en blanc de la cantinière se montrait.On
tirait de sa musette des sandwiches, puis le bidon était vite vidé.Une
bière à la cantine faisaitdu
bien; ensuite, la pipe étaitun
vrai délice.Tous
les matins nous allions ainsi
humer
l'air;l'après-midi, théories diverses.
Je
me
rappelleune
théoriepour
apprendre à roulerlescapotes. J'avaisétendu lamienne
soigneusement;j'allais laplierlorsquejesens quelque chose dedur aux
poches; c'étaitl'école des
recrues
de lagarde
47deux œufs que
je remisau
sergent.Tout
lemonde
de rire etmoi
le premier. J'ai tou- jours soupçonné 20, le loustic de lacompa-
gnie, de cette inoffensive plaisanterie. Les vraiesbrimades n'existent pasen
Danemark.
A
la caserne,on
nous fit tirerau
tube àtrès petites distances de dix à vingt mètres.
Ces tirs s'exécutaient dans les corridorsavec des cartouchesspécialesqui faisaient
un
petit trou dans lescibles de carton. Il fallait en- suite les reboucheren
collant des rondsde
papier blancou
noir. Lesmauvais
tireurs étaient sûrsdu
peloton de punition qui reposait presque toujours sur des exercices préparatoires de tir; les mauvaises têtes à la théorie étaient tenues à des heures d'étude supplémentairedu
grosmanuel.Le mois
de juin, le « BorgerVœbning
», sorte de garde nationale de Copenhague, en- vahit laplace d'exercicespour y
exécuterune
courte période d'instruction. Ils nousamu-
48 sous LE
DANEBROG
saient
beaucoup
etmanœuvraient armés du
fusil
Remington.
Pour
la fêtedu
prince royal qui tombaitun dimanche, nous
fûmes, le prince Ghiraet moi, conviés à
une
partie decampagne
de lacour.Nous
prîmes placedansun
train spécialpour
Fredensborgoù
le lunch fut servi dans le château royal.On
sepromena,
et le soir
un grand
dîner réunissait à Copen-hague
tous les invités.Quelques jours après, en revenant
du champ
demanœuvre,
nous nous dirigeâmes d'un autre côté. Très intrigué et pressé de rentrer àlacaserne, j'apprisqu'onnous me-
nait à la baignade. Jolie
promenade
le longde
lamer
avec toutes ses villas si coquettes.Nous
arrivons. Lesdeux
centsoixante-douze recrues ne peuvent se baigner à la fois.On
lesdivise en groupes. Quelle joie pour pres-
que
tous de se plonger dans l'ondeamère
etde
se réunir ensuite pour s'asperger; quel-l'écolk des
«ecrues
de lagarde
49ques-uns
secramponnent
à l'escalier, ont peur de l'eau et prélexlent desmaux
imagi- naires jusque-là inconnus.Ceux
qui sont restés sur la berge écoutent la théorie des sergents sur le fusilmodèle
1889, en atten- dant leur tour. Le plusennuyeux
est de se dévêtir et de se rhabiller enun
clin d'œil.Le lieutenant est pressé et
pour
cause.Aux nombreuses
théories s'ajoute celle sur le service encampagne,
et nous nous rendonsau
terrain varié qui fait partiedu champ
demanœuvres.
Nous
allonsdeux
fois par semaine à l'îled'Amager
exécuter des tirs à la cible. C'est làque
sont leschamps
de lir pour l'infan- terie etpour
l'artilleriequiy
ases quaitiers.On y
passe tout l'après-midi.Avant
le dé- part de l'école,une
corvée quitte la caserne emportant des caisses en bois, peintes en rouge à raies bleues, et contenant des car- louches.En temps
de paixon
ne confie des50 sous LE
DANEBROG
cartouches à
chaque
soldatque pendant
les tirs de guerre; autrement les cartouchièresne
contiennentque
des cartouchespour
l'exerciceetce qu'il faut
pour
l'astiquage de l'arme. L'école part;on
gagne le dépôt des cibles; autre corvée de porterles cibles, le disque à longmanche
qui indique les coups, le potde
colle, la tente-abri, etc.On
arrive
aux
ciblesque
des élévationsde
ter- rain séparent les unesdesautres.La compa-
gnie est divisée en escouades.La
première s'avance;on
passe la revue des armes. Le lieutenant surveille tout,envoie deshommes pour marquer
les coups ;un
autre presse lebouton électrique
pour
prévenir la corvéede lacible àchaque
coup. Puison
exécute destirs à touteslesdislancesdepuis cent mètres jusqu'à six cents mètres, debout, à genoux, couché.