R EVUE DE STATISTIQUE APPLIQUÉE
E. V ENTURA
La recherche opérationnelle (1)
Revue de statistique appliquée, tome 4, n
o1 (1956), p. 57-78
<http://www.numdam.org/item?id=RSA_1956__4_1_57_0>
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LA RECHERCHE OPÉRATIONNELLE (1)
par
E. VENTURA
Ingénieur
en chef des MinesRédacteur en chef des Annales des Mines
Dans l’article
ci-après,
l’auteur décrit brièvement enquoi
consiste laRecherche
Opérationnelle,
ses méthodes, sesapplications.
Plusieurs exemplesconcrets illustrent l’exposé : choisis volontairement très simples, ils sont traités
en évitant de
faire
appel all langagemathématique.
[lnexemple prutique
d’étudede programme linéaire est traité en annexe.
Ce n’est que depuis très peu de temps que l’on parle en France de recherche
opérationnelle.
Cette technique nouvelle,puisque
sondéveloppement
date de lalie guerre mondiale, est le fait des pays
anglo-saz-ons.
Elle apris
naissance en 1939en Grande-Bretagne et s’est particulièrement
développée
après la guerre aux Etats- 1,’nis. Son essor est dù surtout au.r retentissants succès obtenus dans le domaine militaire,singulièrement
dans celui de la marine et de l’aviation. Actllellement, la rechercheopérationnelle
apris
droit de cité aux Etats-Unis et en Grande- Bretagne, où l’on compteplusieurs
grandesentreprises
ayant leur service de recherche opérationnelle propre, des centres universitaires ou privés,indépendants,
spécialisés.En France, des conférences de
vulgarisation
ont été présentées, notamment del1ant la Société des Ingénieurs Civils de France, la C.E.G.O.S., etc Un séminaire de recherche opérationnellefonctionne
sous la conduite éminente de G. GUILBA un, à l’Institut deStatistique
Henri-Poincaré de l’Université de Paris. Malgré lescepticisme
de certains, bien compréhensiblequand
il s’agit d’une nouveauté, la recherche opérationnelle progresserapidement,
et nombreux sont lesesprits
tournés vers les
techniques
d’avenir, qui cherchent sincèrement à se documentersur la recherche opérationnelle et se trouvent dans des dispositions favorables
pour la mettre à
l’épreuve
de la réalité. C’est à eux. aux chefsd’entreprises
clair- voyants que s’adresse M. VENTURA.1
LA RECHERCHE OPÉRATIONNELLE, AUXILIAIRE DE LA DÉCISION RATIONNELLE
LA
DÉCISION
ET LEJUGEMENT
La vie est le
siège
d’actions émanant d’un certain nombre de cellules dedécision.
L’industrie, le commerce,l’armée,
etc..., sont dessystèmes
danslesquels
interviennent des hommes et des machines. L’étude des relations desuns avec les autres, au sein du
système étudié,
est le propre de la rechercheopérationnelle.
Ces relations se traduisent par une suite de décisions. Ces der- nières sont devenuesaujourd’hui
si nombreuses, ellesdépendent
de tant de facteursplus
ou moins bien connus,qu’il
estpratiquement impossible qu’un
chefd’entreprise importante puisse
avoir la certituded’agir
dans tous les cas de lafaçon
laplus
rationnelle. S’il est des circonstances où l’on peut, sansdommage
(1) -
Etudepubliée
dans le Bulletin de la Société d’Etudes et de Documentationéconomiques,
industrielles et sociales
(205
Boulevard St.Germain)
15 novembre 1955.Reproduit avec l’autorisation de l’auteur et des éditeurs. 8
excessif,
prendre
une décision au sentiment, il en est d’autres où une seule décisionimportante inadéquate
entraine lacatastrophe. Plus l’entreprise
oul’organisation
est vaste,plus
une erreur dejugement
au moment de ladécision,
peut s’avérerdésastreuse.
La recherche
opérationnelle
est l’auxiliaire de ceuxqui
sont victimes de lacomplexité
croissante des1:temps
modernes etqui
se rendent compte que lesdécisions que leurs fonctions les
obligent
àprendre
ne reposent pastoujours
surune connaissance suffisamment
approfondie
des faits et des mécanismesqui
les commandent.RECHERCHE
OPÉRATIONNELLE
ET ORGANISATION DU TRAVAILL’organisation
du travail est, certes, une nécessité vitale, devant lacomple-
xité des
tâches.
La rechercheopérationnelle
ne se confond pas avec elle, mais lacomplète,
en utilisant l’information laplus totale,
que l’onpuisse obtenir,
pour établir des modèles danslesquels
interviennent les éléments de l’action. Si cer- tains éléments viennent à se modifier dans letemps,
le modèleréagit ;
il s’ensuit diverses décisions
possibles,
dont onpeut prévoir
leseffets,
et tirer desconclusions sur
l’organisation
d’ensemble.La recherche
opérationnelle
n’est en aucun cas unplan
d’action. Elle nefournit que les conclusions d’une
analyse systématique,
etpeut
allerjusqu’à
for-muler des recommandations.
La décision incombe, de toute
manière,
àl’exécutif,
ainsipréalablement
éclairé. Il est hautement souhaitable, d’ailleurs, que la rechercheopérationnelle
soit totalement distincte de la
ge stion.
Le chercheuropérationnel
est un auxiliairedu chef
d’entreprise, auquel
on demanderad’analyser
unproblème
avecobjectivité,
sans
passion,
sans amour-propre, avec l’attituded’esprit
du savantdésintéressé.
LIMITATIONS DE LA RECHERCHE
OPÉRATIONNELLE
La recherche
opérationnelle
n’est pas unepanacée.
Elle ne peut éliminertous les
risques
d’unedécision.
Ellepeut
lesréduire,
et surtout les mettre enlumière,
de telle sorte que la décision soittoujours prise
avec le maximum de connaissances. Elle n’éliminerajamais
l’incertitude. Bien au contraire, s’adres- sant très souvent à desphénomènes aléatoires,
elle sera, par la force des choses, amenée à fournir letype
de solution que l’on peut attendre d’unproblème
oùinterviennent des
grandeurs
aléatoires : une solutionqui,
en moyenne, sera la meilleure, ou dont ladispersion
sera laplus réduite,
le toutexprimé,
non passous forme de
probabilité,
mais sous forme d’alternatives chiffrées enargent.
DÉFINITION
DE LA RECHERCHEOPÉRATIONNELLE
Cette
présentation
liminaire de la rechercheopérationnelle risque
d’irriterquelque
peu, car nous n’avons pas encore défini la rechercheopérationnelle ;
nousn’en avons pas donné les
caractéristiques précises.
Nous avonsplutôt
dit cequ’elle
n’est pas.
Or, la
première question
que se pose le lecteur est évidemment :"Qu’est-ce
que la rechercheopérationnelle ?
Parquoi
se caractérise-t-elle ? Aquoi
sert-elle ?" Plusieurs définitions ont été avancées. Aucune n’a été indiscutée. A la
vérité,
il semble bienqu’il
soit encoredifficile,
pour unconcept
encore enpleine évolution,
derépondre simplement à
une t,ellequestion.
Et pourtant, la rechercheopérationnelle
est un fait, un faitincontestable, qui
se traduit par des manifes- tations concrètes : création de sociétés de rechercheopérationnelle,
revuesspécialisées, langage
commun à un certain nombre despécialistes,
etc...L’une des meilleures définitions que nous connaissions est celle de M. Ellis A.
JOHNSON,
directeur duOperations
Research Office à la JohnHopkins
Univer-sity.
Il écrit :"La recherche
opérationnelle
est laprédiction
et lacomparaison
de la valeur,l’efficacité et le
coût,
d’une série d’actionsspécifiques possibles, qui
mettent enjeu
dessystèmes
homme s -machine s en vue d’atteindre desobjectifs
donnés. Acette fin elle utilise un modèle d’action, déterminé par
l’analyse logique
et,quand
cela s’avère
possible,
par des méthodesmathématiques".
La définition
répond
souvent à un besoin pour certainsesprits cartésiens,
mais,lorsqu’elle
est fournie, elledéçoit
engénéral
car, une fois fournie avec la concision nécessaire à toute définition, on n’en sait pasbeaucoup plus
surlesujet.
C’est
plutôt
entraçant
les contours, en fournissant desexemples
concretsd’ap- plication
de la rechercheopérationnelle,
en incitant le lecteur à avoir la curiosité deparcourir quelques
numéros d’une revuespécialisée (1) qu’on parviendra,
ànotre avis, à la reconnaître comme une entité distincte, une branche de la connais -
sance humaine.
LA RECHERCHE
OPÉRATIONNELLE
EST UNE RECHERCHETout
d’abord,
la rechercheopérationnelle
est une variété de recherche. Elle vise,d’abord,
àl’intelligence
d’une situation, d’unproblème,
en vue d’en tirer,ultérieurement,
desprincipes
rationnels d’action, se substituant à des recettesempiriques qui masquent l’ignorance
danslaquelle
on se trouve d’unphénomène.
C’est, par
conséquent,
une science. Elles’efforce,
comme telle, de trouver les caractèrespermanents, réguliers,
d’unphénomène, puis
de relier ces caractèresà d’autres sur
lesquels
on peutagir.
Uneéquipe
d’hommes, un ensemble de ma-chines, une usine, une mine, dans
lesquelles
interviennent des hommes, des machines, forment un tout, uneentité,
dont on doit chercher les lois de compor- tement, les facteursqui
le conditionnent. La rechercheopérationnelle
sedistingue
d’une recherche
appliquée
à un domaineparticulier (recherche
sur lespropriétés
d’un acier, sur la résistance de l’air sur une voilure,
etc...).
C’est une recher-che portant sur un ensemble d’hommes et de machines, devant concourir à un même but. C’est la recherche au stade de l’action en commun, au stade de
l’opération.
Bien
entendu,
si le terme de rechercheopérationnelle
est nouveau, celane veut pas dire que le processus depensée
et les méthodes utilisés n’aientjamais
été utilisés
jusqu’à présent.
De nombreuxexemples d’applications
delà rechercheopérationnelle
peuvent être fournis sansdifficulté,
dans diverses branches d’acti- vité. Parmi lesprécurseurs,
ceuxqui
ont fait de la rechercheopérationnelle
sansle savoir, on peut citer Archimède dans
l’antiquité
et Thomas Edison dans les tempsplus
modernes.Cependant,
le vocable de rechercheopérationnelle
aura rendu au moins ceservice de mettre en évidence l’unité des démarches intellectuelles dans les
disciplines
lesplus variées,
leur similitudeprofonde,
l’utilisation des mêmesconcepts
de base.LA RECHERCHE
OPÉRATIONNELLE
ET LES DISCIPLINES CONNEXES Nécessité du travail enéquipe
Comme dans toute recherche, le but à atteindre est la connaissance, J la
compréhension
desphénomènes.
Toutestechniques
de mesure, de calcul, de dé-duction,
que les autres sciences peuvent fournir sont utilisées à une telle fin, pour autantqu’elles
permettent decomprendre
lesphénomènes,
J et, de cefait,
de les
prévoir,
d’exercer uncontrôle,
unecommande,
sur eux. Le nombre de sciences différentes intervenant dans la rechercheopérationnelle
est tel que la solution idéale à l’étude d’unproblème opérationnel exige
la réunion d’uneéquipe
de chercheurs de différentes
spécialités,
chacun d’eux apportant ses connaissances(1) -
Journal of the Opérations Research Society of America, notamment.- Management science
- Revue de Statistique Appliquée
à
l’équipe.
L’un desexemples
lesplus probants
de l’efficacité de l’"équipe"
a étéfourni en
Grande-Bretagne
en 1940. Le Professeur P. M. S. Blackett de l’Université de Manchester, lauréatNobel,
futchargé
par legénéral
Pile, commandant enchef de la défense
anti-aérienne,
d’étudier la mise enplace
et la coordination d’un réseaud’équipement
radars,qui
avaient donné de bons résultats dans les stations d’essais, et ne s’avéraient pas satisfaisants àl’expérience.
Le Professeur Blackett réunit une
équipe composée
de 3biologistes,
2spé -
cialistes de
physique mathématique,
un astronome, unphysicien,
deux mathéma- ticiens, unstatisticien,
un militaire. Cetteéquipe,
le "Blackett circus" commeon
l’appela,
montrarapidement
l’efficacité de la formuleemployée.
Par la suite,elle eut à
s’occuper
deproblèmes
afférents à la détection des navires, des sous-marins, etc...
LA
STATISTIQUE MATHÉMATIQUE
ET LE CALCUL DESPROBABILITÉS,
DISCIPLINES FONDAMENTALES
La
fréquente régularité
relative ducomportement
de certains ensembles hommes-machines a faitcependant
de lastatistique mathématique
unediscipline
fondamentale
parmi
toutes cellesauxquelles
la rechercheopérationnelle
doit faireappel.
Mais lastatistique
nepeut
être utile à l’action, à laprévision, qu’à
lacondition d’être
accompagnée
d’une théorieexplicative, qu’elle
a pourobjet
deconfirmer ou
d’écarter.
Cette théorie ne peut être fournie que par uneanalyse systématique
duproblème
àrésoudre, analyse
danslaquelle
les modèles mathé-matiques jouent
un rôleparticulièrement important.
Un modèle est, comme l’on sait, une
représentation schématique,
donc sim-plifiée,
d’unphénomène beaucoup plus complexe,
maisqui
rend compte, avecune
approximation jugée
suffisante, des mécanismesqui
le conditionnent et per- mettent, dès lors, deprévoir
cequi
se passera dans des conditionsdonnées,
de"domestiquer"
lephénomène.
Par ailleurs, il est
fréquent dans
la vie courante de constaterqu’un phénomène
est dû soit à de très nombreuses causes de faible effet chacune, soit à
quelques
causes en nombre
limité, auxquelles s’ajoutent
différentespetites
causes. L’effetcumulé de nombreuses
petites
causes, trop nombreuses pour être identifiées etanalysées
donne lieu à des fluctuations que l’on attribue au l’hasard". La rechercheopérationnelle
s’intéressant auxphénomènes
naturels, que l’on rencontre dans lesopérations
courantes, fait donc naturellement unlarge appel
au calcul desproba- bilités.
Mais cequi
lacaractérise,
c’est que ce recours au calcul desprobabilités
est orienté vers une décision
pratique,
vers la recherche del’optimum
degestion
sur le
plan économique ;
elle vise, en un mot, à gagner del’argent.
Sans
prétendre pouvoir
êtrecomplet
dans notreexposé, qui exigerait
un livre, nous nous efforcerons dans cequi
suit dedégager,
en faisantappel
aumaximum à des cas concrets, les méthodes de travail utilisées en recherche
opérationnelle ,
fondées sur lastatistique mathématique
et lecalcul des probabi- lités,
d’unepart,
et sur les modèlesmathématiques
quepermettent
de construire d’autresdisciplines,
ou branches dedisciplines, apparentées
ou non, d’autrepart
(théorie
des queues, théorie desjeux,
programmeslinéaires,
théorie de l’information, contrôle dequalité, etc...).
Il I
LES MÉTHODES DE TRAVAIL ET LES THÉORIES UTILISÉES
EN RECHERCHE OPÉRATIONNELLE
LIAISON FONCTIONNELLE -
DÉPENDANCE STATISTIQUE -
REGRESSIONDans la
grande majorité
des situations rencontrées dans lapratique,
l’étudestatistique
ne porte pas sur une seulevariable,
mais en fait intervenirplusieurs.
L’étude des relations entre les variables en cause fait intervenir la notion de liaison
fonctionnelle, lorsque
les relations entregrandeurs peuvent
être observées à l’état"pur" (Exemple : période
dupendule
en fonction de salongueur
et de lagravitation terrestre),
ou la notionplus large
dedépendance statistique lorsque
les
grandeurs
nepeuvent
être observées à l’état pur en raison de l’intervention demultiples
causes de variabilité ou du caractère aléatoire de certainesgrandeurs.
Les
exemples
dedépendance statistique
sont innombrables : --
pouvoir calorifique
et teneur en cendres d’un charbon- résistance à la traction et teneur en carbone d’un acier
- rendement en blé et
engraissement
des terres- consommation d’acier et revenu national par tête, etc...
Alors que dans la liaison
fonctionnelle,
ladépendance
entre deux caractèresse
représente
par une courbe, ladépendance statistique
se traduit par un nuagede
points
-On
conçoit
que dans la liaison fonctionnelle, ledegré
de connaissance soitparfait, puisqu’à
une valeur donnée d’un des caractèrescorrespond
une valeur bien déterminée de l’autre. Dans le cas du nuage depoints,
pour une valeur donnée de l’un descaractères,
onpeut
avoirplusieurs
valeurspossibles
de l’autre dont unpetit
nombre seulement aura pu êtreobservé; mais
toutes ces valeurspossibles
ne sont pas
quelconques,
elles sontréparties
autour d’une valeur centrale, avecune certaine
dispersion.
La connaissance de la liaison entre le caractère y et le caractère x, sans être aussi stricte que dans le cas de la liaison fonctionnelle, n’en est pas moins très utile etparfois
suffisante pour l’actionpratique.
C’estla théorie de la
régression.
On
appelle
coefficient de corrélation linéaire(1)
entre x et y unegrandeur mathématique
Rqui
mesure la variabilité de y pour xdonné,
ouréciproquement,
de x pour y donné. Si cette variabilité est nulle
(cas
de la liaisonfonctionnelle),
ce coefficient de corrélation est
égal à
+ 1 ou - 1 selon que les deuxgrandeurs
varient ou non dans le même sens. Si la variabilité est trè s
grande,
le coefficient de corrélation est très voisin de 0.Le carré du coefficient de corrélation R me sure la fraction de la variabilité de y que l’on peut attribuer à la liaison de y avec x. Si la fraction
inexpliquée
1 -R2
est
importante,
on mettra en cause une variablesupplémentaire
z. Onpeut,
de même queprécédemment,
chercher la variabilité de y pour x et z donnés. On obtient de même un coefficient de corrélationmultiple Ry/x ,
z dont le carré mesu-rera la fraction de la variabilité de y
expliquée
par la liaison entre y et l’ensem- ble z, x. On peut naturellementgénéraliser
à un nombrequelconque
de variables.La
statistique permet,
de cettemanière,
deprocéder
comme les sciencesexpérimentales,
J enopérant
"toutes choseségales
par ailleurs".(1) -
Sur la définition des termes utilisés, pris ici dans un sens techniqueprécis,
nous ren-voyons le lecteur aux ouvrages spécialisés
(par
ex.l’ouvrage
de MM. E. MORICE et F. CHAR- TIER, intitulé METHODE STATISTIQUE - Institut National de Statistique - Paris 1955.ANALYSE DE LA VARIANCE
L’analyse statistique
de la variabilité d’unegrandeur peut
ainsi conduire àmettre en évidence un
petit
nombre de facteursproduisant
chacun un effetappré-
ciable, que l’on peut
précisément
mesurer.Cette
analyse s’appelle analyse
de la variance. Elle a été mise aupoint
parl’anglais
R.A. FISHER à propos deplans d’expérimentation agronomiques.
Ellepermet de conférer à
chaque
facteur étudié un"poids"
dansl’explication
duphé-
nomène de variabilité étudié.
On isole ainsi des facteurs dits contrôlés des facteurs inconnus
responsables
de la fluctuation résiduelle.
Lorsque
ces facteursjouent simultanément,
maisindépendamment,
et demanière
additive,
sur unegrandeur déterminée,
on montre en effet que lavariance
totale(variance
= carré del’écart-type
de la distributionconsidérée)
est la sommedes variances
qu’on
obtiendrait sichaque
facteurjouait
seul.C’est cette
propriété
fondamentalequ’utilise l’analyse
de la variance, dont lesexemples d’application
sont très nombreux(influence
del’opérateur
sur la dis-persion
d’une mesure,qualité
d’unproduit fabriqué
dans des conditions diffé- rentes,etc...).
Exemple
Nous allons donner un
exemple
de rechercheopérationnelle
fondée surl’analyse statistique,
en prenant un cas, étudiérécemment,
où l’on ne s’attendrait pas à voir apriori
intervenir une scienceréputée
exacte. Ils’agit
d’une étude desproblèmes
sociaux(moral
des ouvriers,commandement) qui
vient d’être faite dans les houillèresbritanniques (1).
Dans cette
étude,
on s’est attaché à rechercherquels
facteurspouvaient
influencer certaines
caractéristiques
mesurables de l’état moral des ouvriers,comme les
primes d’assiduité, (ou
son inverse,l’absentéisme),
lestonnages perdus
en conflits du travail, etc...L’analyse
a montré quel’importance
de l’effectif dechaque
fosse, unité de travailhomogène
etindépendante, jouait
un rôleconsidérable,
etqu’il
y avaitune corrélation fort nette entre l’effectif et l’absentéisme par
exemple,
ce dernier étantplus
élevé pour les fosses lesplus importantes
et moins élevé pour lespetites
fosses.Une observation semblable
ayant
été faite pour les taux d’accidents, on a puse demander dans
quelle
mesure lagrande
fosse n’était pas uneconséquence
de lapuissance
des couches àexploiter,
les couchespuissantes
donnant lieu, par ailleurs, àdes taux d’accidentsplus
élevés que les couches minces. Pourrépon-
dre à cette
question,
on a établi unestatistique
du taux des accidents dans les carrières àciel
ouvert,qui
a confirmé les résultats obtenus pour les houillères.L’effet de "couche
puissante"
se trouve donc éliminé et il existe bien une forte corrélationpositive
entrel’importance
de l’effectif et l’absentéisme ou le taux des accidents.L’auteur s’est ensuite demandé si d’autres facteurs n’intervenaient pas de
façon significative,
et il a eu l’idée d’étudiersystématiquement
l’influence du commandement, de sa "dilution" relative, des circuits suivis par le cheminement des ordres en descendant lahiérarchie,
et des informations en la remontant.Contrairement
à ce quel’on pourrait
penser, ces différents facteurs d’influence peuvent se mesurer, non certes avec laprécision
des sciences exactes, maisavec une
approximation
suffisante pour en tirer desenseignements
utiles pour l’action. Lestechniques
de ladépendance statistique,
de la corrélationmultiple,
de
l’analyse
de la variance dont nous avons ditquelques
motsprécédemment
permettent
d’y.parvenir.
(1) -
Dr R.W. Revans - Facteurs dimensionnels dans la gestion des houillères britanniques(Annales
des Mines’ - Novembre 1955 àparaitre).
L’étude citée a été extrêmement utile pour
jeter
la lumière sur desphénomè-
nes sociaux
jusqu’à présent
malanalysés,
ou connusempiriquement
ousubjecti-
vement. Elle a ouvert la voie à des réformes dans la structure du commandement dans les houillères
britanniques.
LES
TECHNIQUES
DEL’ÉCHANTILLONNAGE
ET DU SONDAGEUn corps de théorie extrêmement
important
par sesmultiples applications
estcelui de
l’échantillonnage.
Ils’agit
de se prononcer, sur la foi d’un nombre limité deprélèvements
dans unepopulation comptant
un trèsgrand
nombre d’individus.Par
exemple,
de déterminer le nombre de détonateurs défectueux dans un lotlivré,
la teneur d’un minerai, la richesse d’ungisement,
etc...Plus le nombre des
prélèvements
estgrand,
meilleure sera l’estimation de lagrandeur
étudiée.Mais le contrôle à
100% peut
être onéreux ou mêmeimpossible (évaluation
d’un
gisement).
On peutdéterminer, grâce
aux théories fondées sur le calcul desprobabilités,
le meilleurcompromis
àréaliser,
danschaque
casparticulier,
entre les
dépenses
entraînées par un contrôleplus poussé,
et les inconvénients queprésentent
lerejet possible
d’un lot de fabrication, une évaluation erronée de la richesse d’ungisement,
etc... Lesphénomènes
aléatoiresauxquels
on aaffaire se traitent en cherchant les solutions
qui,
en moyenne, fournissent le meilleur ré sultat financier.En
Afrique
du Sud, uneéquipe d’ingénieurs
des mines, d’économistes et de statisticiens estemployée
par la CentralMining
and InvestmentCorporation,
pour l’étude
systématique
de l’évaluation desgisements
aurifères. Ses travauxremarquables (1) ont
montré que l’onprocédait
dans lepassé
defaçon simpliste
et erronée en tablant sur les moyennes
arithmétiques
des teneurs desprélèvements
et en ne tenant pas
compte
de la véritable loi des distributions des teneurs ; ils ont conduit à améliorer considérablement latechnique
des estimations des panneaux rentables ou non rentables.La théorie de
l’échantillonnage
a desapplications
extrêmement nombreuses, dans tous lesproblèmes
industriels où il fautporter
le meilleurjugement possible
sur une
population d’objets
en trèsgrand
nombre, sansqu’il
en coûtetrop
cher.LA
THÉORIE
DESQUEUES
OU DES FILES D’ATTENTEDans de très nombreuses circonstances, l’on rencontre le
phénomène
de laqueue ou file d’attente. L’arrivée d’une des unités intervient avant que
l’opération
de l’unité
précédente
ait pu s’effectuer. Un avion arrive sur un aérodrome et doitattendre que
lapiste
soit libre, c’est-à-dire que l’avion arrivé avant lui ait effec- tué sonopération d’atterrissage
etquitté
lapiste.
Un bateau arrive auport
alors que les bateaux àquai
sont encore endéchargement,
aucuneplace
n’étantdispo-
nible. Dans les chemins de fer, la circulationroutière,
devant lesguichets
de poste, debanque,
les pompes à essence, dans une chaine deproduction,
sur deslignes téléphoniques,
etc..., c’est-à-dire dans des situations extrêmementdiverses,
l’on rencontre desembouteillages,
ou des files d’attente. Or, les mé- thodesd’analyse
de telles situations relèvent toutes d’une des branches de la rechercheopérationnelle,
la théorie des queues.Il est évidemment éminemment souhaitable
d’analyser
cephénomène
afin d’entirer des
enseignements pratiques,
visant àsupprimer
ou réduire les files d’at- tente. Il enrésultera,
bien entendu, desgains
trèsimportants,
pouvant se chiffrer par des centaines de millionsparfois.
. Dans la
plupart
des cas, les arrivées des diverses unités seproduisent
auhasard dans le
temps.
Bien entendu, si l’intervalle detemps séparant
deux arri-vées successives est, en moyenne, inférieur à l’intervalle de temps nécessaire
(1)
Publication enfrançais
imminente dans les "Annales des Mines".à
l’opération
de service(temps d’atterrissage
d’un avion, dedéchargement
d’unnavire,
etc...),
la queueaugmentera
indéfiniment. Mais, dans le cas contraire, l’on ne peut éviter la formation de queuequ’à
la condition que les arrivées et lestemps
de service soientparfaitement réguliers.
Si tel n’est pas le cas, il seproduit,
selon la loi deprobabilité
àlaquelle
obéit l’instant d’arrivée ou le temps de service, ou les deux à lafois,
des queues dont lalongueur,
lafréquence,
peuvent faire
l’objet
dereprésentations
par un modèle. Cetteanalyse effectuée,
il est
possible d’agir
sur certains éléments duproblème
surlesquels
on a desmoyens d’action
(horaire, longueur
desquais
maritimes, nombre deguichets, etc... ),
sur lesparamètres
duproblème,
pour obtenir sur le résultat, les queuesune modification dans le sens voulu.
L’étape
suivante consiste à mettreen balance les
gains
réalisés par la diminution des attentes et lesdépenses
ousacrifices consentis pour,
l’aménagement
des moyens d’action. On voit, dès lors, que l’on peutparvenir
à définir unoptimum économique.
On commencera par former un modèlemathématique,
danslequel
on se donne apriori
la loi de pro- babilité àlaquelle
obéit l’arrivée d’une unité ou le temps de service, et on en déduit la loi derépartition
des files d’attente. La loi deprobabilité généralement
utilisée est celle de Poisson,
qui
seprête
bien aux calculs par sonexpression analytique.
Puis, l’on cherchera si, dans la
pratique,
cette loi deprobabilité
convientbien aux
phénomènes
observés. Si tel est bien le cas, c’est-à-dire si l’on n’a pas de raisons de supposerqu’ils
n’obéissent pas à cette loi deprobabilité,
on calculeles coûts des files d’attente déterminés par le
modèle,
et l’on voit cequ’ils
deviennent en modifiant l’un des
paramètres,
parexemple
en réduisant letemps
de service. On compare au coût des moyens
supplémentaires
mis en oeuvre. Onaboutit à une décision rationnelle.
Pratiquement,
il n’est pas rare quel’ignorance
de la théorie des queues conduise à
l’adoption
de décisions malappropriées.
Philip
M. MORSE cite le cas d’unecompagnie
denavigation qui
avait recours à 3 ports dedéchargement. Ayant remarqué
que l’un d’euxpratiquait
des temps dedéchargement
inférieurs aux deux autres, elleprit
la décisiond’envoyer
tous sesnavires se
décharger
au port de meilleur rendement. Le résultat fut que la cadence moyenne d’arrivée des bateaux fut si voisine dutemps
moyen dedéchargement qu’il
s’en suivit untriplement
des surestaries. Lesdirigeants interprétèrent
cerésultat comme une baisse soudaine de rendement dans le
port réputé
leplus rapide.
La théorie des queues,quand
elle futappliquée
à ce casparticulier,
mon-tra
qu’il
n’en était rien, etqu’une
utilisation limitée des deux autres ports de moindre rendement donnait les meilleurs résultats.Dans ce
qui précèse,
nous avons visé des lois deprobabilité
ayant une expres- sionanalytique simple,
seprêtant
aux calculs sur les queues,lesquels
ne sontpas
simples
pour autant. Une nouvelleméthode,
dite méthode de Monte-Carloa un domaine
d’application plus large,
parcequ’elle permet
d’utiliser une loideprobabilité
non pasthéorique,
mais relevéed’après
lapratique
observée. Grâceà l’utilisation de tables de nombres au hasard, on
peut
reconstituer toute unesérie de
phénomènes
tels que l’arrivée etl’atterrissage
d’avions, dotés desmêmes
propriétés statistiques
que l’arrivée etl’atterrissage
d’avions dans la réalité. Une machineélectronique
donne alors les résultats de calculscompliqués
en un
temps remarquablement
court. Les résultats obtenus n’ont, certes, nil’élégance
ni le caractère degénéralité
de ceux dérivant d’une formule mathéma-tique,
mais ils sont d’obtention trèsrapide,
et permettent de dresser des tablesnumériques
utilisables enpratique.
On voit
quelle
est la richesse et lechamp
d’action de cette théorie des queues, assortie ou non de la méthode de Monte-Carlo.Certains
problèmes
de circulation automobile sont, à l’heure actuelle, en France, étudiés enpartie grâce à ce puissant
instrument de travail.En Angleterre,
on a étudié la circulation routière d’une artère en fonction de la vitesse des auto- mobiles et de la
largeur
del’artère,
et l’on a chiffré l’économie annuelle en heures de travail des personnestransportées,
en moyens detransport
pour untonnage
de marchandisesdonné,
en essence, etc... pour unélargissement
déter-miné de
l’artère,
dont on connaissait le coût par ailleurs. On a pu déterminer sil’opération
étaitintéressante,
dans l’immédiat et à terme, aux taux d’intérêtpratiqués
usuellement dans les gros investissements del’espèce.
LA
THÉORIE
DESJEUX
La théorie des
jeux, développée
très récemment par deMorgenstein
et VonNeumann
( 1 ),
constitue un autre outil de travail trè semployé
en rechercheopé-
rationnelle. Ils ont montré que toutjeu
se ramènepratiquement
auconcept
élé-mentaire suivant :
Supposons
le tableaurectangulaire
del’exemple
ci-dessousLe ler
joueur
a le choix d’une deslignes
A, B, C, DLe 2e
joueur
a le choix d’une des colonnes I, II, III, IV, V.Chacun des
joueurs ignore
le choix de l’autre. Quand les choix ont été faits de part et d’autre, on convient que le chiffrefigurant
à l’intersection de laligne
et de la colonne est le montant que le 2e
joueur
doit verser au ler.Ainsi, si le ler
joueur
a choisi laligne
B2e
joueur
a choisi la colonne IV, le 2ejoueur
versera au ler- 1
(c’est-à-dire
gagnera1 )
On voit que le résultat est déterminé par les décisions combinées des deux
joueurs,
et non pas- par l’un des deuxjoueurs indépendamment
de l’autre.Il est clair que si le ler
joueur
connaissait à l’avance le choix du second, ilpourrait
déterminer la valeuroptimale
pour lui. Parexemple,
si le lerjoueur
sait que le second choisira la colonne IV, il
prendra
laligne
A.Réciproquement,
si le 2e
joueur
sait que lepremier
choisira laligne
A, il fixera son choix surla colonne V,
optimale
pour lui.Supposons
que le 2ejoueur
sache que le lerjoueur
a untempérament
àjouer
la défensive, c’est-à-direqu’il
voudra éviter surtout deperdre
gros. Il y a alors des chances pourqu’il
ne choisisse pas deslignes
où les pertes peuvent être lourdes pour lui, etqu’il
choisisse donc laligne
A où la perte est limitée à 1,toutes les autres combinaisons donnant lieu à
gain.
Le 2e
joueur,
raisonnant ainsi, sera alors amené à choisir la colonne V.Réciproquement,
le lerjoueur,
reconstituant le raisonnement du 2e, etprévoyant qu’il
fixera son choix sur la colonne V, sera bieninspiré
de modifiersa
"tactique"
et de choisir laligne
B, pour gagner 5.Le tableau de valeurs
numériques
que nous avonsprésenté
icipour mieux
nous faire
comprendre
peut êtreremplacé
par un tableau de choix ou "actions"possibles, désignés
par des lettres ai,bi,
c,, ... pour le lerjoueur,
ensemblede
tactiques (Ti),
ai’b2,
C2, ... pour le second, ensemble detactiques (T2).
Letableau des situations
produites
par l’ensemble des 2tactiques.
(ai a2) (a,
1b 1) ( a
1c 2 )
...(b, a (b,
1b2) (b,
1C2) ...
(Ci a2) (ci
1b2) (C1 C2)
pouvant se
représenter
par(R) = (T1))( (T2)
C’est sur un tableau de ce genre que s’exerce la réflexion
préalable
des deuxjoueurs,
chacun d’eux connaissant l’ordre depréférence
des résultatspossibles.
Cette réflexion