REVUE MÉDICALE SUISSE
WWW.REVMED.CH 15 décembre 2021
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BLOC-NOTES
Fragilités
n 2019 dominait la légende solution- niste, celle des évangélistes de la Silicon Valley, des rois de la techno-économie qui distribuaient de la promesse de bonheur du haut de leurs gigantesques fortunes. Le solutionnisme consiste à affirmer – et surtout à croire – qu’il existe une solution technologique à tous les problèmes humains, y compris ceux créés par la technologie elle-même. Un avatar mythologique très puissant, aux caractéristiques religieuses, que Morozov a très bien théorisé.
Mais le solutionnisme s’est cassé les dents sur la pandémie et ce qu’elle a d’un coup révélé : nos sociétés sont fragiles, fragiles par leur bio- logie, leurs conditions de vie et leurs rapports à l’environnement, mais fragiles aussi de la faiblesse des discours qui tiennent les individus ensemble. Les biotechnologies sont au sommet de leur force idéologique, tandis que les visions et valeurs communes semblent avoir perdu leur énergie vitale. Or tous les pouvoirs technolo- giques que nous avons en main, y compris d’extraordinaires vaccins, ne peuvent pas grand-chose face au chaos des égoïsmes et à la désinformation complotiste. Ce monde dénué de récit cohérent, un minuscule virus l’a plongé dans une profonde incertitude.
Nous sommes fragiles. Un peu moins grâce aux progrès technologiques. Sans la civilisa- tion, cependant, la technologie n’est d’aucun secours.
Mais la fragilité ne vient pas seulement de la chute d’un mythe fondé sur sa négation. Elle découle aussi du ridicule déni de notre condi- tion concrète, dont le pathologique, le déviant et la souffrance sont inséparables. À la place d’envelopper ces failles dans un sens, d’en faire donc une forme de normalité, nous les délé- guons comme des sous-produits. Pour la prise en charge de la souffrance et de ses décli- naisons, nous avons créé des métiers et des spécialisations. Dans des cabinets, des centres de soins, ou 24h sur 24, dans les hôpitaux, de petits groupes d’humains s’occupent des per- sonnes souffrantes, gravement malades ou mourantes. Quant aux autres, les non-spécia- listes, ils peuvent jouir de leur inconscience, revendiquer des droits à la liberté de mépriser le savoir épidémique. On les a déchargés des fragilités, ces à-côtés « gênants » ou « nuisibles » de l’humanité. Ne leur reste que la souffrance intime, la leur ou celles de leurs proches. Mais même elle se partage de moins en moins. La force, la réussite et les solutions produisent un bruit de fond qui couvre la musique intérieure
de la vulnérabilité. Au réel et à ses fragilités, l’individu moderne préfère l’abstraction et ses anesthésiants réconforts.
Assumer la souffrance d’autrui, alors qu’elle a de moins en moins de représentation collective, ne se fait pas sans prix. Impossible, pour les soignants, d’en éluder le poids affectif et psychique, de la confondre avec le rêve qu’il ne se passe rien, ou qu’on peut, face au Covid, laisser aller le virus à ses tendances, sans égards pour les dégâts aux marges. Ils ont sous les yeux la réalité, les malades, les corps précaires, la mort qui parfois termine des soins donnés minute par minute, jour après jour.
À la fragilité brutale des corps et des esprits, on ne s’habitue pas. La souffrance et la mort ne sont pas des faits comme les autres, elles obligent les soignants à l’interrogation, à l’indignation, les entraînent de temps à autre dans le dégoût, la lassitude ou le burnout.
Il arrive que des soignants livrent aux médias leur détresse et leur révolte. Ou que des journalistes promènent une caméra dans un centre de soins intensifs, avec des images saisissantes de malades avec, penchés sur eux, des soignants aux visages épuisés. Mais comme pour des migrants qui disparaissent en mer, tout cela semble terriblement loin de la vie quotidienne. Ce qui occupe et révolte l’esprit du grand nombre, en ces temps de pandémie, ce sont les masques, les jauges et les contraintes qui rendent les vies gluantes de distanciation.
À propos des mesures anti-Covid, on oppose la liberté des non-vaccinés à celle des vaccinés. Mais le véritable paramètre de ce qui arrive, ce qui justifie l’atteinte aux libertés parce qu’encore supérieur dans l’échelle de ce qui importe, c’est la grande souffrance, avec son lot d’injustice, de solitude, d’inhumanité.
Non seulement celle que vivent les malades mais aussi l’angoisse des personnes vulnérables, les enfants et les jeunes perturbés dans les moments essentiels de leur développement, les métiers impossibles à pratiquer, et pour ceux qui vivent dans la précarité, la crainte de davantage de précarité encore. Tout cela se situe dans l’angle mort d’une société qui considère comme faiblesse toute fragilité et comme dangereuse la remise en question de son indifférence.
Même chez nous, pays riche et habitué au mieux, les hôpitaux donnent des signes inquié- tants. Les soins intensifs sont pleins, on com- mence à parler de triage. Un ultime bastion de l’éthique par beau temps commence à céder.
Certains politiciens, souvent affiliés à un grand parti vaccino-sceptique, affirment, sûrs d’eux : la solution consisterait à créer davantage de lits en soins intensifs. Seulement, le véritable nœud de la pénurie ne se situe pas dans la faiblesse des moyens alloués. C’est le manque de soignants et le découragement de ceux qui sont formés. Impossible d’en créer de nouveaux à la chaîne. On en transfert un petit nombre depuis d’autres secteurs, où s’installent des pénuries secondaires. Mais les soignants ne sont pas des machines : ils sont écœurés et fatigués de soigner, au prix d’une partie de leur liberté personnelle, de jeunes patients non vaccinés dont la maladie est absurde, symp- tôme d’un trouble collectif.
Assaillie d’incertitudes nouvelles (ou plutôt d’anciennes, mortes il y a quelques mois et renaissant de leurs cendres, comme de mauvais génies), la population se montre de plus en plus confuse. Eh oui, nous sommes fragiles, vulnérables, démunis. La biologie commune de l’humanité nous envoie des variants depuis l’autre bout du globe. Tout le monde sait que nous ne sortirons pas de la pandémie sans une réponse organisée sur le plan mondial. Et rien ne bouge. Les pays riches se contentent de danser sur la peur. Prenez le variant Omicron : des bribes d’infos, d’innombrables trous dans les connaissances, et voilà que les dés des prochains mois sont rejoués. À qui se fier ? Même les dealers modernes de savoir sont décontenancés. Nous étions dopés au progrès, à la vitesse, à l’accélération même. Le futur s’annonçait meilleur, sans le moindre fléchisse- ment. L’actuel embourbement dans la pandémie apparaît comme une désespérante incapacité à guérir, l’obligation de reconnaître qu’une maladie chronique frappe l’époque.
Comment désormais parler aux gens ? Ils attendent de bonnes nouvelles. Mais impos- sible, au risque du ridicule, de leur ressortir la métaphore du bout du tunnel qui s’approche.
Pour le moment, la situation menace les cadres éthiques, l’inquiétude monte. Et pourtant, le pire ne se trouve pas là. Il serait que le drame se banalise, que la pandémie se réduise à des chiffres, des courbes, des représentations. Que les soignants soient laissés seuls avec ce qu’une partie de l’humanité considère comme sans intérêt, la souffrance et la mort. Que le normal ne laisse aucune place à la fragilité. Ou alors, à l’inverse, que la peur panique de la fragilité entraîne l’humanité dans davantage de fragilité.
E
Bertrand Kiefer