LE MYSTÈRE DE LA MORT
DANS LES RELIGIONS D'ASIE
MYTHES ET RELIGIONS
Collection dirigée par P.-L. COUCHOUD
LE MYSTÈRE DE LA MORT
DANS LES RELIGIONS D'ASIE Solange LEMAITRE
par�, PRÉFACE DE JACQUES BACOT
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1943
DÉPÔT LÉGAL 1" édition 30 janvier 1943
TOUS DROITS
de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays
COPYRIGHT by Presses Universitaires de France, 1943
Je liens à remercier ici MM. JACQUES BACOT, GEORGES SALLES, RENÉ GROUSSET, LOUIS MASSIGNON et PAUL MASSON-OURSEL,.
dont les écrits m'ont été — entre tous — précieux et singulièrement leur sollicitude attentive et leurs conseils.
Ma reconnaissance va vers ces maîtres des hautes études asiatiques.
Solange LEMAITRE.
PRÉFACE
Le manuscrit de ce livre comptait tout d'abord un chapitre de plus, le problème de la mort dans le Christianisme, en raison de l'origine orientale des croyances de l'Occident. Dans la suite, cette extension a paru rompre l'unité d'une . étude objective, par l'accent personnel d'ar- dentes convictions. Cet éclaircissement n'est pas vain. Il situe mieux l'effort de Mme Lemaître qui, sans céder aux facilités du syncrétisme, a toutefois perçu une même clarté à l'horizon des grands mysticismes, parce qu'elle porte cette lumière en elle-même.
Et puisqu'en cette matière, nos mots français expriment des concepts chrétiens, il est bon de signaler encore en quoi diffèrent principalement, en dépit des ressemblances, du même héroïsme, de la même progression, les mystiques orientales et chrétiennes. Elles ne sont pas sur le même plan de départ. L'expérience mystique orientale est une expérience provoquée ; son progrès est déterminé comme celui d'une expérience de laboratoire. Bien menée, avec toutes ses exi- gences, elle ne peut que réussir. La doctrine,
sauf dans l'Inde moderne, ne comporte ni grâce, ni don gratuit. L'homme arrive par l'effort ascé- tique à supprimer l'écran qui lui masque le soleil. Il en est alors éclairé inévitablement, sans que le soleil le veuille ou même le sache.
Il faut mourir au monde pour percevoir l'aube de la délivrance et renaître à la vie spirituelle.
Doctrines spéculatives, métaphysiques, amour divin, tout aboutit au renoncement, c'est-à-dire pratiquement, vu la brièveté des heures, à la pensée constante de la mort. Partout aussi cette pensée, loin d'être paralysante, comme on pour- rait le croire, est féconda pour l'action.
' Une métaphysique et une éthique se dégagent de cet empirisme qui a orienté la civilisation de presque tous les peuples de l'Asie. C'est pourquoi ce livre permet de dissiper une ignorance dont s'accommode trop aisément chez nous la culture générale.
Ceci nous amène à définir ce qu'il faut entendre ici par ésotérisme. Il ne s'agit pas de « secrets » ni d'une « sagesse » pour privilégiés ou « initiés ».
Ce sont là prétentions modernes et interpréta- tions occidentales ou pour occidentaux. Les ésotérismes sont très simplement les doctrines orthodoxes dans leur pureté originelle. Dans les vocabulaires de leurs Écritures, le même mot signifie initiation, consécration, ordination. Mais celles-ci ne sont conférées qu'à ceux qui peuvent réaliser la doctrine. Or ils sont peu. Il faut
donner des gages de bonne volonté qui éloignent les foules. Il faut la vocation, c'est-à-dire force d'âme et non pas curiosité. L'ésotérisme n'existe qu'en fonction des élites. Il est l'esprit alors que l'exotérisme est la lettre. Il s'offre à tout appelé comme en témoigne cette boutade d'un maître tibétain du xie siècle : « Le maître a dit que les doctrines rapportées par lui de l'Inde devront être emportées par quiconque, pour le bien des créatures. Quand un chien même se présente- rait, il lui enseignerait la doctrine et lui serait agréable par le don de la consécration. »
Telle est la vérité du principe dont la mise en œuvre ne peut être que pratiquement fort limi- tée. La science des mystiques n'est pas ce que nous entendons par ce mot. La science occiden- tale est la plus haute réaction de l'homme devant le monde sensible et elle l'a pour objet. Elle poussera ses investigations et ses certitudes, par la spéculation logique, bien au delà des horizons visibles, au delà même du concevable. La science mystique, ou la science orientale tout court, ne se préoccupe pas de l'objet sensible. Elle s'en détourne au contraire et n'interroge que le sujet sentant afin de découvrir ce qu'il est. Se reconnaître cela seul est connaître. Dans l'ex- périence mystique le sujet et l'objet ne font qu'un.
Le porteur de ces messages d'Asie ne les a - pas seulement cités des sources écrites les plus
sûres et les mieux contrôlées. Mme Lemaître nous vient aussi des pays qui ont le plus favorisé le détachement ét orienté les âmes vers la contemplation, vers la recherche du simple, du durable, de l'absolu. D'abord l'idée de ce livre lui fut inspirée par les solitudes de la Laponie, première image de mort, vide et silencieuse. C'est ensuite dans son cadre iranien, récemment visité, qu'elle place le brasier de la mystique musul- mane.
La préférence de Mme Lemaître pour cette dernière se dégage, non exprimée, de ces courts aperçus offerts à la comparaison. On admire certes cette méfiance philosophique de l'Inde à l'égard des phénomènes sensibles, la découverte de leur réalité apparente que dissipe l'analyse.
Il est remarquable que cette philosophie ait déterminé le renoncement, plus remarquable encore qu'elle s'achève en charité. Mais l'amour démesuré, proposé par les exemples de ses Écri- tures, est une création intellectuelle ; il n'est pas j humain, il n'est pas vrai. On peut dire de pareils j enseignements ce que Vauvenargues disait des conseils des vieillards, pareils au soleil d'hiver :
« Ils éclairent mais ne réchauffent pas. » Ces enseignements ont pourtant réalisé plus de dou- ceur que nos modernes pragmatismes. Au delà des limites de ce livre sans conclusion, il apparaît bien en effet que le Royaume cherché par tous les mystiques n'est pas de ce monde. Il n'est
pas la cité idéale d'ici-bas. Celle-ci échappe toujours à la recherche directe des hommes et elle ne peut être trouvée que par surcroît. C'est en visant le Vrai au delà de la mort qu'on atteint le plus de vérité en deçà. J. BACOT.
Seigneur, donne à chacun sa propre morl, qui soit vraiment issue de celle vie où il trouva l'amour, un sens et sa détresse, Car nous ne sommes que la feuille et que l'écorce.
La grande morl que chacun porte en soi, Elle est le fruit autour duquel tout change...
Rainer Maria RILKE.
En Laponie du nord, pays à peine peuplé, nul ne pénètre dans les forêts. La vie et la mort s'y mêlent.
étroitement en une continuité émouvante. On aper- çoit de loin les restes de sapins morts, soutenus avant de s'effondrer sur le sol, par de jeunes sapins pleins de sève.
Ce colloque suprême des aiguilles rousses et des aiguilles vertes, lorsque les unes retournent à la terre d'où elles sont issues tandis que les autres se dirigent à leur tour vers le ciel, offre le spectacle de la mort dans la nature en sa simplicité la plus parfaite et la plus significative.
La vie et la mort se suivent, s'enchaînent et se remplacent, en un cycle sans commencement ni fin, comme le jour et la nuit.
Il n'y a pas de mort, d'achèvement définitif. La mort n'est qu'un état transitoire, un nouvel aspect de la vie qui évolue ainsi que l'exprime la Bhagavad Gîlâ, poème hindou du début de l'ère chrétienne :
« Je suis le fil d'or de la continuité qui court à travers toute chose. Je suis la semence impérissable qui s'épanouit en tous. Je suis la flamme éternelle de la vérité qui s'étend de planète en planète, d'homme à homme, jusqu'au silence des dieux et même au delà, jusqu'au silence ultime, énergie du repos. » La mort est le grand mystère de l'humanité. Le sens qu'on lui accorde donne à la vie sa vraie valeur.
... Les forêts de Laponie la laissent voir, inéluctable
en sa pureté végétale, lente transformation qui s'ac- complit dans l'air et sur la terre, au sein d'une impassible et naturelle solidarité...
C'est à l'homme que la mort doit son caractère dramatique. Il en a fait la terreur de la vie. L'épou- vante qu'elle inspire dès l'enfance s'augmente du cérémonial dont on l'enveloppe. Pourquoi dit-on qu'elle est un départ vers la lumière alors qu'on repousse cette lumière de toute la force des volets clos, de toute la lourdeur des draperies noires ?
A la peur instinctive de la mort qu'éprouve le sauvage s'ajoute, chez le civilisé, la peur lucide, fruit de l'individualisme. Une conscience plus aiguë de la vie exige parfois le secours de certaines notions abstraites d'honneur ou de devoir pour vaincre la crainte de mourir.
Il y a ceux qui ne croient qu'à la réalité des choses visibles. Et puis il y a ceux qui cherchent à lire ce qui est invisible. Pour tous la mort est une énigme terrible.
Nous voudrions en faire sentir toute la grandeur et la beauté. Ne serait-elle pas la face lumineuse d'une existence dont nous ne connaîtrions sur terre que la face obscure et douloureuse ? Pour apprendre à aimer la mort, après avoir aimé la vie, il faut aller en Asie où elle apparaît souriante comme une promesse, grâce aux témoignages déposés en sa faveur, au cours des âges, par les religions qui ont éclairé des plus hautes espérances certains peuples privilégiés.
MYTHES ET RELIGIONS
COLLECTION DIRIGÉE PAR P.-L. COUCHOUD Volumes parru :
1. MYTHES ET DIEUX DES GERMAINS, par Georges Dumézil 19.50 2. LES HÉRÉSIES DU MOYEN AGE, par Emmanuel Aegerter 19.50 3. L'HOMME ET LE SACRÉ, par Roger Caillois 19.50 4. LE PROBLÈME RELIGIEUX DANS
L'EMPIRE FRANÇAIS, par G. Hardy... 19.50 5. LA NAISSANCE DU PROTESTAN-
TISME, par H. Hauser 19.50 7. DIEUX ET HÉROS DES CELTES, par M.-L. Sjœstedt 19.50 8. LA POÉSIE RELIGIEUSE DE L'INDE
ANTIQUE, par Louis Renou 19.50 9. LA SAINTETÉ, par le R. P. Festugière. 19.50 10. LÉGENDES ET CULTES DE HÉROS
EN GRÈCE, par Marie Delcourt 19.50 Il. LES DIEUX DES ROMAINS, par V. Basanoff ... 19.50 Sous presse :
LE MYSTÈRE DE LA MORT DANS LES RELI- GIONS D'ASIE, par S. Lemaitre.
MAGIE ET MÉDECINE, par le Dr Filliozat.
En préparation :
LES RELIGIONS PRÉHISTORIQUES, par R. Lantier.
LES GRANDS MYTHES DE ROME, par J. Hubaux.
LES DIEUX DE MYSTÈRE, par P.-L. Couchoud.
LES DERNIERS PAÏENS, par J. Bidez.
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