LES SCIENCES MEDICALES
R e m è d e s pour personnes âgées.
Actuellement, en France, un sujet sur sept a plus de soixante ans, et le nombre des octogénaires doublera d'ici l'an 2000. Quant à l'an 2025, i l sera caractérisé par une véritable explosion démo- graphique des gens du troisième âge ! Ces vieillards toujours jeunes représenteront alors un tiers de Pélectorat et poseront à la collectivité des problèmes financiers (retraite, allocations diverses), que l'avancement de ladite retraite et les progrès cons- tants de la médecine ne pourront qu'aggraver.
C'est ce que la Pharmacie mondiale du mois de décembre 1982 nommait — d'une manière irrévérencieuse mais cocasse — le « papy-boom ». Or les personnes âgées se rangent, par la force des choses, parmi les gros consommateurs de médicaments. Elles se montrent, par ailleurs, vulnérables à certains d'entre eux. Voilà pourquoi l ' A . M . I . P . (Association des médecins de l'industrie pharmaceutique) a choisi comme sujet de discussion de sa récente réunion P « évaluation des médicaments chez le sujet âgé ».
Selon les membres de cette association, i l devient urgent de savoir quels sont les remèdes le plus souvent prescrits au troi- sième âge, et aussi quels sont leurs effets, c'est-à-dire les acci- dents iatrogènes (de iatros, médecin) les plus fréquemment ren- contrés dans cette partie non négligeable de la population.
Les trois quarts des gens âgés de plus de soixante-quinze ans se soignent, ce qui semble assez naturel ; les deux tiers d'entre eux consomment de un à trois médicaments par jour, alors que le dernier tiers s'en administre quotidiennement quatre à six. Les remèdes les plus utilisés sont les antibiotiques et les sulfamides, les antalgiques, les anti-inflammatoires, les tonicardiaques, les diurétiques et autres antihypertenseurs, les antidiabétiques, les
anticoagulants, enfin les psychotropes et antidépresseurs.
Il est difficile d'établir une hiérarchie entre ces remèdes.
D'après le docteur Huyn, qui a étudié le milieu psychiatrique de long séjour, les psychotropes viennent en tête des prescriptions avec un chiffre de 32 % , bientôt suivis des médicaments du sys- tème cardio-vasculaire (23 %) et des laxatifs (16 % ) . Mais le docteur Samson, qui connaît les besoins d'une même classe de patients restés à domicile, compte deux fois moins de psycho- tropes et cinq fois plus de vaso-régulateurs cérébraux.
Quoi qu'il en soit, ces remèdes, donnés à la posologie
« adulte », se heurtent chez les vieillards à quelques modifications organiques, modifications très variables en intensité et en locali- sation suivant les individus. On ne vieillit pas de partout à la fois, et certains octogénaires qui ont un organisme intact parais- sent braver le temps. Toutefois, on peut établir q u ' à mesure qu'on avance en âge la résistance vasculaire à la périphérie augmente ainsi que la masse graisseuse, alors que les autres paramètres auraient plutôt tendance à diminuer : débit sanguin, sécrétions digestives, albumine plasmatique et eau, mémoire et seuil de dépression.
E n général, on observe une chute progressive de la capacité fonctionnelle du rein. E n l'absence d'affection rénale, on admet que les possibilités d'élimination baissent de 30 % entre vingt et soixante-dix ans à travers le filtre qui s'encrasse. Cette circons- tance est d'autant plus fâcheuse que la plupart des médicaments s'éliminent par le rein. Toutes les fonctions se ralentissent en raison de l'altération fréquente du système nerveux végétatif qui règle à notre insu la marche des organes. Le cœur, le foie, l'intestin en profitent pour amorcer une semi-grève. Sans athéro- sclérose, la réduction du débit sanguin amène une anoxie chro- nique (un manque d'oxygène) particulièrement néfaste au cerveau.
E n résumé, ainsi que le soulignait la Lettre du Comité fran- çais pour la santé en avril dernier, « la diminution du métabo- lisme, de l'excrétion et de l'absorption, l'altération des récepteurs et la perturbation de la distribution entraînent une augmentation de la forme libre du médicament et par conséquent un effet pharmacologique plus important ».
Faut-il, en conséquence, réduire systématiquement les poso- logies dès qu'on s'adresse à des malades qui ont largement dépassé vingt ans ? Ce serait user d'un raisonnement par trop simpliste.
L a posologie dépendra de l'état général des malades et de la gravité de leur affection. Elle dépendra surtout des remèdes employés. D'après une étude menée par le Centre de vigilance de Clermont-Ferrand, les principaux accidents iatrogènes surve-
nant chez des sujets âgés de plus de soixante-cinq ans sont attri- buables aux antibiotiques, aux cardiotropes, aux anti-hyperten- seurs (y compris les diurétiques) et aux anti-inflammatoires non stéroïdiens. Plus de 50 % des remèdes impliqués appartiennent à l'un ou l'autre de ces quatre groupes. Si on y ajoute les psycho- tropes, les analgésiques et les anticoagulants, on cerne réellement les trois quarts des ennuis possibles.
Les antibiotiques ne causent ni plus ni moins d'accidents que chez les adultes plus jeunes. L a différence des statistiques provient seulement de ce qu'ils sont plus souvent utilisés chez les vieillards. A l'opposé, il semble que cardiotropes, psychotropes et anti-inflammatoires soient plus nocifs au sein d'une population qui fait preuve à leur égard d'une particulière sensibilité. Arrêtons- nous un peu sur chacun de ces groupes de médicaments.
Les antibiotiques et les sulfamides, qui sont d'un maniement délicat, sont pourtant indispensables au troisième âge où le méde- cin les emploie systématiquement dans les grippes et bronchites saisonnières qui, au soir de la vie, ont tendance à se compliquer.
U n retard dans l'administration de l'antibiotique risquerait d'avoir de sérieuses conséquences. Le praticien en sélectionne un possé- dant un spectre assez large pour couvrir à lui seul un vaste éventail de germes. Il l'administre à dose normale, sauf en cas d'insuffisance rénale. Pour plus de sécurité, le traitement sera prolongé de huit à quinze jours après la cessation des manifes- tations infectieuses.
Tous les anti-inflammatoires — qu'ils soient stéroïdiens comme les cortisones, ou non stéroïdiens — exposent aux ulcères de l'estomac et du duodénum. Une utilisation prolongée de corti- coïdes est habituellement proscrite chez les personnes âgées, et cela en raison des poussées d'hypertension qu'ils peuvent déclen- cher. Les autres anti-inflammatoires sont conseillés avec précau- tion. Mais comment s'en passer à l'âge de l'arthrite ? Le tout est question de mesure.
Les tonicardiaques, en général à base de dérivés de la digi- tale, sont souvent nécessaires eux aussi. Ils seront donnés pru- demment, à cause de la sensibilité accrue d'un cœur fatigué, de manière à ne pas susciter des troubles du rythme.
Les anticoagulants s'adressent également au système circu- latoire. Parce qu'ils sont éliminés par des reins dont la valeur fonctionnelle a diminué, ils sont prescrits avec précaution chez les vieillards. Puisqu'ils empêchent le sang de se prendre en
caillot, ils favorisent les saignements. Il convient avec eux de se méfier d'éventuelles sources d'hémorragie : ulcères gastro-duodé- naux, polypes, cancer, prédisposition à l'hémorragie cérébrale.
Les anticoagulants majorent ces risques. Leurs traitements, qui sont autant que possible de courte durée, mettent en jeu l'hépa- rine, avec une posologie adaptée à la susceptibilité de chacun.
Mis à part les épargneurs de potassium, les diurétiques à la longue entraînent l'hypokaliémie, le déficit en potassium dans le sang. E n période de chaleur, ils augmentent le danger de déshy- dratation, ainsi qu'en cas de fièvre intense. II faut savoir prêter attention aux malaises insidieux qui accompagnent la déshydra- tation, afin de prendre aussitôt les mesures qui conviennent.
Les autres antihypertenseurs, desquels nous avons parlé longuement ces derniers temps, ont certes quelques inconvénients, le plus grand de ceux-ci étant l'apparition éventuelle d'une hypo- tension orthostatique, génératrice d'étourdissements et de chutes.
Mais comme ils sont, d'une part, indispensables à de nombreuses personnes âgées, et comme d'autre part, on ne cesse d'en décou- vrir de nouveaux, il paraît relativement facile pour chaque malade de trouver celui qui lui réussit et de s'y tenir, sous une constante surveillance médicale.
Les psychotropes, enfin, sont très employés pour conserver coûte que coûte aux anciens la joie de vivre. Sauf cas spéciaux, les barbituriques (gardénal) sont à éviter chez le vieillard. Les tranquillisants et neuroleptiques offrent une relative sécurité. Dans les antidépresseurs, les I . M . A . O . ne sont mis en œuvre qu'après l'échec des tricycliques. Ceux-ci sont bien tolérés, à dose modérée, à condition de connaître leurs contre-indications (glaucome, insuf- fisance cardiaque, etc.).
Le secret est justement, et puisqu'on ne peut se passer des médicaments énumérés, de ne rien ignorer de leurs effets secon- daires afin d'aviser — interrompre le traitement ou lui en substi- tuer un autre — dès qu'ils se manifestent. Sur ce point, le malade peut aider son médecin en lui signalant aussitôt ses symptômes.
L a seconde règle d'or serait d'éviter la polymédication, c'est-à-dire la prise simultanée de nombreux remèdes, d'autant plus tentante à l'âge où se fait jour une polypathologie, l'âge où i l n'est pas rare de souffrir plusieurs maux à la fois. Il faut éviter surtout l'automédication, la prise intempestive de remèdes
anodins qui n'étaient pas portés sur l'ordonnance, et dont la consommation va néanmoins s'ajouter à celle des médicaments indispensables, interférant avec eux et quelquefois les contrariant.
Mieux vaut s'abstenir aussi de consulter plusieurs médecins dans le même temps.
Ces recommandations semblent superflues, mais quand on a la chance de parvenir à un âge très avancé, i l est légitime de se montrer bouleversé par le moindre écart de santé, et impatient de se guérir. Suivre son ordonnance paraît naturel. Or les travaux faits sur ce sujet prouvent que la mauvaise interprétation des prescriptions est à la base de multiples ennuis. Faut-il prendre les remèdes à jeun ou pendant les repas ? Chaque détail a son importance. Jamais un pharmacien ne refusera de répéter l'expli- cation du médecin.
Pour les personnes du troisième âge, la forme même du médicament joue un rôle. Essayez de compter des gouttes avec la main qui tremble et la vue qui trahit. Tâchez de séparer en parties égales les « comprimés sécables ». C'est pourquoi Î'A.M.I.P. a demandé qu'on veuille bien se pencher sur le pro- blème des gens qui ne sont plus jeunes et qui ont précisément besoin de se soigner. U n certain nombre d'études et quelques essais permettraient d'adapter des remèdes à leur usage, pour pallier leurs défaillances les plus habituelles. Naturellement, quand on parle de la santé du troisième âge, on prononce le mot de
« prévention », un mot très à la mode. Il est entendu que chacun de nous est responsable dans une certaine mesure de sa propre santé. L'existence entière de l'homme (ou de la femme) répond de sa longévité : ce n'est pas toujours vrai. E n tout cas, on devrait dès l'enfance penser au diabète, à l'hypertension et à quelques autres fléaux, de manière à les empêcher d'être là un demi-siècle plus tard. Ces préceptes ne semblent pas très sérieux. Avoir sa vie durant la phobie des maladies n'est pas le plus sûr moyen de les tenir en respect.
Aussi notre troisième règle de sagesse ne remonte-t-elle pas au déluge. Elle propose aux vieillards de s'entretenir en santé par un exercice modéré et une nourriture rationnelle. Si l'estomac est moins vif et les dents moins solides, i l convient d'user d'ali- ments légers et nourrissants. L e poisson et les œufs répondent à cette définition. Les laitages et le fromage en particulier apportent le calcium sans lequel les os dégénèrent. Les légumes se chargent d'apporter les vitamines et les sels minéraux. Les boissons doivent être abondantes avec des reins qui ont tendance à devenir pares- seux.
L'exercice modéré ralentit le vieillissement. Il empêche les muscles de fondre, les articulations de se rouiller. L a marche quotidienne est le meilleur d'entre eux. Plus encore que ses muscles, i l faut exercer son cerveau. Trop souvent l'âge de la retraite sonne le glas des préoccupations intellectuelles. S'il est vrai, comme nous l'avons dit tout à l'heure, que chacun de nous tient plus ou moins sa santé entre ses mains, on peut avancer sans se tromper qu'on gère entièrement ce capital-vie après soixante-dix ans. A nous de l'économiser pour le faire durer plus longtemps.
P A U L E F O U G E R E
A C A D E M I E DES SCIENCES
Q U A T R E SEANCES
CONSACREES A L A PHILOSOPHIE DES SCIENCES 5 NOVEMBRE : M . Pierre Jacob : les Recherches anglaises et
américaines récentes en matière d'epistemologie.
12 NOVEMBRE : M . Gilles Granger : les Recherches françaises : pour une epistemologie du travail scientifique.
19 NOVEMBRE : D é b a t sur l ' i n t é r ê t et les limites de la m é t h o d e e x p é r i m e n t a l e entre R e n é T h o m et Anatole Abragam.
26 NOVEMBRE : M . Daniel Andler : les Sciences de la cognition.