L’animal : un sujet de loisirs
Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques
Au pas du cheval
Cécile Souchon
DOI : 10.4000/books.cths.16081
Éditeur : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques Lieu d’édition : Paris
Année d’édition : 2022
Date de mise en ligne : 10 mai 2022
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques EAN électronique : 9782735509263
http://books.openedition.org Référence électronique
SOUCHON, Cécile. Au pas du cheval In : L’animal : un sujet de loisirs [en ligne]. Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2022 (généré le 13 mai 2022). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/cths/16081>. ISBN : 9782735509263. DOI : https://doi.org/10.4000/
books.cths.16081.
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Au pas du cheval
Cécile Souchon
1 Certains plans anciens ne comportent pas d’échelle, mais la plupart des cartes anciennes (antérieures au XIXe siècle) en comportent une – souvent animée par la figuration d’instruments ou de personnages – ou même plusieurs, mentionnées en français ou en latin, alignées les unes sous les autres, reflets de l’infinie variété des mesures de l’Ancien Régime, en France et en Europe (fig. 1). Les toises et les lieues sont les plus usitées, avec leurs variations régionales, selon l’amplitude du terrain cartographié, ainsi que les degrés de méridien déterminés par les mesures de plus en plus précises de la terre, qui enferment la carte dans le cadre d’un monde de mieux en mieux connu.
Fig. 1. - « Le gouvernement général de Guienne et Gascogne… », 1760.
Arch. nat. Paris, NN 190/59. Cliché Martine Plouvier ©.
2 Cependant, même ces mesures très répandues ne sont pas si faciles d’emploi ! Ainsi, sur la carte du Gouvernement général de Guyenne et Gascogne dressée par Jean-Baptiste Nolin (1686-1762) en 1760, on trouve cette réflexion gravée avec la carte :
« Observation sur la différence des lieues : Il faut se servir de ces lieues avec discrétion, car il se rencontre souvent que, quoi que l’on ne compte que 2 lieues d’un lieu à un autre, elles valent 3 ou 4 des lieues ordinaires, personne ne peut dresser une carte sans ces différentes mesures. Il est fort ordinaire en Guyenne, Gascogne, Languedoc, que l’on ne compte que 2 lieues en quelques endroits, quoi qu’il faille 3 h et ½ et quelquefois 4 h pour y arriver. Dans les mêmes provinces, il y a des lieues beaucoup plus courtes que l’on fait facilement en une heure. C’est ce qui fait de la peine à concilier, particulièrement depuis que Messieurs de l’Académie royale des Sciences nous ont donné des points fixes pour certaines positions. C’est sur ces principes que j’ai dressé ma carte, où vous trouverez la tour de Cordouan…
Bordeaux… Narbonne… [l’auteur donne les degrés de longitude et latitude des divers lieux] ce qui fait une différence très considérable avec les cartes qui ont été faites ci-devant des mêmes pays. »
3 À la suite de cette déclaration, Nolin indique quatre échelles, dont une en lieues d’une heure de chemin (fig. 2).
Fig. 2. - « Le gouvernement général de Guienne et Gascogne… », 1760. Détail.
Arch. nat. Paris, NN 190/59. Cliché Martine Plouvier ©.
4 Les cartes sont bien d’un domaine situé entre science et expérience, entre le savoir théorique, astronomique, mathématique, et ses applications pratiques gravées sur les cuivres et distribuées en feuilles ; les distances terrestres (ou maritimes) peuvent être approchées, supposées, suggérées, représentées avec le plus de probabilité possible, l’espace étant parfois un immense territoire dont nul n’a encore fait complètement le tour. S’y ajoute un élément qu’il n’est pas simple non plus de donner à apprécier, celui du temps qu’il faut évaluer pour rejoindre ou traverser cet espace.
5 Les voyageurs et autres personnages se déplaçant aux XVIIe et XVIIIe siècles sur la terre ferme sont des piétons ou des cavaliers. La mesure qu’ils comprennent le plus clairement est liée à leur corps, à leurs jambes, ou encore aux pattes de leur monture.
6 Comme celle de Nolin, une grande quantité des cartes anciennes de la collection des Archives nationales, série NN, est pourvue d’échelle en « heures de chemin ». Il s’agit déjà là d’une évaluation pour le moins subjective, fondée sur des moyennes vécues, avec une approximation qui ne rebute alors personne. Il semble entendu qu’une lieue, dite gauloise ou française, équivaut à peu près à une heure de chemin, ou à 3 000 pas, ou pas géométriques. À nous de déterminer, selon ces critères flexibles, comment
Fig. 3. - Description de la vicomté de Bourbourg…, 1645.
Arch. nat. Paris, NN 188/47. Cliché Martine Plouvier ©.
7 D’autres mentions d’échelle, quoique rares, sont encore plus étonnantes à nos yeux, puisqu’il s’agit d’échelles mesurées en heures « au pas du cheval ». Sous réserve d’en trouver d’autres dans les milliers de documents que conservent les dépôts d’archives, le premier document du fonds des Archives nationales portant cette mention (fig. 4 et 5) est la « Carte de la Vicomté de Turenne suivant l’établissement des juridictions ordinaires qui dépendent du sieur Vicomte ». Cette carte est orientée le nord en bas et comporte une légende en couleurs et deux échelles : l’une de « trois grandes lieues » (8,8 cm) et l’autre « de neuf heures de marche au pas ordinaire du cheval » (19,7 cm).
Ne faut-il pas vraiment une familiarité certaine entre homme et animal pour confier ainsi la mesure d’une carte représentant l’étendue d’une seigneurie au rythme de déplacement, qui plus est « ordinaire », de son cheval ?
Fig. 4. - « Carte de la Vicomté de Turenne… », XVIIe siècle.
Arch. nat. Paris, NN 194/1. Cliché Martine Plouvier ©.
Fig. 5. - « Carte de la Vicomté de Turenne… », XVIIe siècle. Détail.
8 Le second (fig. 6) est la « Carte générale de la Comté de Bourgogne, dédiée à Mgr le duc de Duras, Pair de France, capitaine des gardes du corps du Roi, gouverneur et lieutenant général pour Sa Majesté de ladite Comté de Bourgogne, après avoir été revue, corrigée et augmentée par ses ordres en l’année 1675 ».
Fig. 6. - « Carte générale de la comté de Bourgogne… », XVIIe siècle.
Arch. nat. Paris, NN 17/7 et 15. Cliché Martine Plouvier ©.
9 Imprimées à Besançon chez Louys Rigoine, imprimeur du Roi, en 1692, les feuilles de cette carte portent près de leur bord supérieur la mention :
Distantiae leucarum unius horae itineris equestris1.
10 De nouveau, la distance de référence (lieues d’une heure) a pour mesure l’heure de marche du cheval. Lorsqu’on a connu le plaisir de rencontrer cette mention, on ne peut plus omettre de regarder attentivement comment, et selon quels critères, sont indiquées les échelles des cartes.
11 Bien sûr, le pas d’un cheval est plus poétique que la vitesse moyenne des moteurs des véhicules d’aujourd’hui, lancés sur des routes carrossables et redressées. Mais quelle que soit la manière de faire, il s’agit toujours, pour la carte, d’indiquer grosso modo combien de temps le voyageur va passer sur la route ou le chemin, et en compagnie de quel animal.
NOTES
1. Distance en lieues d’une heure au pas du cheval.
RÉSUMÉS
Voyageurs et montures sont suffisamment proches, auxXVIIe-XVIIIe siècles, pour être solidaires, sur certaines cartes anciennes, dans la description des distances (espace) par l’intermédiaire du temps de parcours (temps) « au pas du cheval ». On en montrera quelques exemples, ancêtres poétiques de nos kilométrages pragmatiques.
AUTEUR
CÉCILE SOUCHON
Conservateur général honoraire du patrimoine