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CONFÉRENCE DU JEUNE BARREAU DE BRUXELLES

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(1)

1 11 .

r:

HEBDOMADAIRE JUDICIAIRE

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Edmond Picard Léon Hennebicq

J

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J

1882 - 1899 1900 - 1940 .

, Charles Van Reepinghen 1944 - 1966

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EDITEURS : MAISON FERD. LARCIER S. A.

Rue des Minimes, 39 1000 BRUXELLES

CONFÉRENCE DU JEUNE BARREAU DE BRUXELLES

Séance solennelle de rentrée du 5

ÉLOGE DE L'HYPOCRISIE Discours de Me Alain Durieux

Avocat à la cour d'appel

Pour des raisons que l'auteur juge suffisantes, il a omis de faire figurer dans ce livre nombre de gens, de lieux, d'observations et d'im·

pressions. Certains étaient inconnus et d'autres connus de chacun, et chacun a écrit son mot là-dessus et sans doute écrira davantage encore.

Lorsque Jacques Isorni eut terminé sa plai- doirie pour Philippe Pétain, le procureur général Momet lui donna publiquement l'acco ...

lade et déclara : « Vous avez tellement dit tout ce que je pensais».

Est-ce· assez vous avouer que mon propos sera l'hypocrisie, cette sage-femme de l'histoire, ce mot qui claque et siflle et s'insinue comme les guêpes griffent la langueur des soirs d'été.

~·· l'hypocrisie sans laquelle les gens de robe ne seraient que le drapé d'une manche; les philosophes eux-mêmes, c'est-à-dire rien; les magistrats la sécheress·e du droit et les mili- taires une escarmouche.

.. .. l'hypocrisie qui force à une façade, cette maîtresse que la société nous impose avec le dédain superbe des règles qu'elle a édictées, mais qui nous empêche de parler de ceux ou celles que nous portons en notre cœur, comme la droite porte sa croix et la gauche sa condi- tion.

... l'hypocrisie, donc.

Une seule formule ne peut suffire à encadrer ce sentiment nécessaire. Ses facettes sont mul- tiples comme des sautes d'humeur. L'hypocrisie est une pudeur de bon ton. C'est la fausseté à pourfendre. C'est la défense qu'érige la fai- blesse. C'est la franchise des autres. J'ajoute une goutte de candeur, un zeste de mauvaise foi et je vous invite à boire ce philtre pour qu'il s'insinue en vous et fasse oublier, qu'un jour, Alain a dit: « Tout orateur est plein de ruses» car; nouveau montreur d'ombres chinoi~

ses, je dois vous convaincre de leur réalité.

Vous vous demandez : Cette hypocrisie, va- t-il la fustiger· au nom de la morale, ce chat à neuf queues des bien-pensants ou songe-t-il à en faire l'éloge?

Je fais l'éloge de l'hypocrisie.

HEMINGWAY.

Je me suis souvenu du serment que j'ai prêté, voici près de dix ans dans cette même salle : obéissance aux lois, ne •rien dire ou publier de contraire à la paix publique, ne 'jamais m'écar- ter du respect dû aux tribunaux et aux autori- tés ... Brisons là. Tout est bien. Je suis ligoté.

Notre époque connaît la remise en question de tout ce qui est établi. L'édifice d'hier s'écrou- le aujourd'huL Le vote d'après-demain sera re- nié la semaine suivante. Les agitateurs voienit le sable de leur déraison prendre des allures de forteresse. Qu'à cela ne tienne! «N'importe qui fréquente n'importe qui! Les charcutiers achètent les châteaux et les cafetiers font les ministères» (1). Telle est la descendance des héritiers Buffe.

Je suis donc justifié.

Et je m'avance, sûr de cette impunité, certain de votre complicité. Ne sommes-nous pas entre orfèvres et novembre n'est-il pas à l'automne l'odeur d'un peu de pourriture?

'* * *

La tentation est grande de s'accrocher alors au destin d'un personnage coil'lIDe le Prince de Bénévent; de déceler les premières atteintes- de cette force, lorsque tout petit, il apprend à per- sécuter la spontanéité; d'admirer plus tard ses passes d'armes, ses intrigues, de savourer ses justifications... « De tous les gouvernements que j'ai servis, il n'y en a aucun de qui j'ai reçu plus que je ne lui ai donné ... » Oui, la tentation est grande de l'accompagner dans sa retraite, d'écouter sa voix dicter au secrétaire la fidélité orientée des souvenirs. Vraiment qu'il serait aisé de s'inscrire dans le cadre traditionnel d'une vie (1) G. Chevalier, Les héritiers Euffe, Ed. du Nord, p. 79.

novembre 1971

exceptionnelle et, de la naissance à la mort, des salons de la du Barry à la monotonie de V aleru- çay, de suivI'e la courbe des phrases et des livres. Le parcours est jalonné, les dangers signalés, les haltes préparées. L'écheveau se dévide.

Mais, bien plus grande est La tentation de remuer Le fatras où nous vivons, de le fouiller, d'en extraire quelques pierres à polir ou à tail- ler pour nous apercevoir que taille ou polissage se pratique toujours de la même faço11 et que le matériau présente la même continuité. Pour- tant les mots ne sont plus les mots et les lettres qui les forment prennent une signification diffé- rente suivant celui qui les aligne. Jacobins, im- périalistes, royalistes. Fascistes, colonialistes, marxistes.

L'être de 1971, enserré par l'environnement, concerné par les mass-media, étiqueté comme gauchiste de droite ou centriste d'abomination

s~ débat dans la phraséologie. Si l'homme du XIXe siècle pouvait encore nager en eaux trou- bles, celui du xxe les a tant brassées qu'elles sont devenues mélasse et le paralysent. Amou- reux du paradoxe, l'homme est .alors parti pour les étoiles. Bien avant de les atteindre, il se les était décernées. Ultime hypocrisie terrestre.

Première coquetterie sidérale. Nouveau déchi- rement. Car, au-delà de notre volonté dérisoire, le balancier nous écartèle; l'être ou le néant, ange ou démon, la belle ou la bête. Il est facile de poursuivre.

Seule, l'hypocrisie nous permettra de faire le point. Nous sommes partagés entre le colo- nel Bramble - je hais les gens intelligents - mais il est militaire, et le maître de Santiago - je ne tolère que la perfection - mais ·il est mystique. Entre ces deux imbéciles, du latin imbecilis, faible d'esprit, l'angle est obtus et nou:s nous y trouvons.

Au nom des principes, toujours supérieurs, nous nous dressons, faction contre faction, pour la défense des concepts et le plus grand profit, même momentané, de personnages plus habiles.

Il leur a suffi de sus('.iter l'enthousiasme par une formule, francisque ou marteau, pourvu qu'elle frappe.

Souvent, remarquez-le, elle sera identique dans l'idée. 1914. A Berlin. « Nach Paris>.

Àprès les guerres de Charles VIII, Parisiens ou Italiens à qui Vénus laissait quelque souvenir, se plaignaient soit du mal de Naples, soit du mal français. Et ce que l'industriel qualifiera de grève sauvage deviendra dans la bouche du syn- dicaliste une grève spontanée, sans doute parce que la sauvagerie est le sentiment le -plus spom- tané de l'homme.

(2)

Si le slogan se ramasse en une médaille, sa justification, par contre, doit être filandreuse.

Le bien-fondé d'une philosophie ou d'une ligne de conduite sera en proportion directe de la difficulté qu'elle comporte. Foin des facilités du langage clair. Pour bien penser, l'homme doit être confus. Ce n'est pas nouveau. L'aura qui entourait ~es rites les grandissait. lmagine- t-on Eleusis sans la ciste, Mithra sans un par- fum d'orgie, le christianisme sans les dogmes et le communisme sans le Grand Soir ? Non, n'est-ce pas. Chacun, dès lors, va forger les armes de la séduction et l'individu, flatté, acceptera la perte d'une parcelle de liberté, pourvu qu'on lui offre en contre-parti,e une voie vers l'inconnu. Pour le bien supérieur ? Je crois plus volontiers que cette clé n~est souhaitée que pàrce qu'elle élimine les autres d'un monde réservé. Mais comment l'avouer crûment ? On créera donc par un vocabulaire approprié cha- pelles et mystères. Qu'en penser? Ce qu'en pen- sait l'évêque d'Autun lorsqu'évoquant sa mère, il avoue: «Il m'est resté d'elle un g,rand éloi- gnement pour les personnes qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des ter- mes tecb.piques » (2).

Que

dire si cela touche à l'être ? « .. . il ne faut phis déterminer l' « essence > à partir de I'essë. essentiae, ni à partir de l'esse existentiae,.

mais à partir du caractère ek-statique de l'exis- tence humaine. En tarit qu'ek-sistant, l'homme assume l'être ~ le -:--- là, lorsqu'en vue du

~ souci » il accueille le là, comme éclairement d,e l'Etre. Mais cet être - le - là se réalise lui-:même comme « jeté >. Il se réalise dans i'acte de jeter de l'Etre, cet Etre dont le destin propre est de destiner> (3).

· Signé Heidegger.

A . défaut d'.être intelligible, ceci doit être mtelligent et remplir d'admiration le regard des jeunes vierges devant le charlatan, hissé sur les tréteaux des universités. Autrefois, les mar- chands de potions miracles revenaient rarement sur les lieux de leurs bénéfices. Le paysan ne le leur aurait pas pardonné. Aujourd'hui, ce sont les conférences des philosophes qui font recette. Faut-il croire que nos papillons intellec- tuels en sont toujours· au culte de la flamme ? Ils attendent le message, résurgence de la bonne nouvelle. Quel leurre ! Rien n'a été aussi gal- , vaudé que ce terme. Le moindre chanteur, le moindre scribe - j'allais dire le moindre ora- teur - s'est cru obligé de porter au monde un message, sursaut de fraternité, alibi de son pro-

~e vide.'

Quand le jargon est en plaee, il faut le répandre.

c';est alors· qu'ils fleurissent les petits pro- phètes, dans la broussaille de leur barbe, l'éclat de fours yeux et les cheveux sales de leurs grandes prêtresses. Se prétendant novateurs, ils veulent détruire. Se voulant purs, ils polluent.

Dénigrant la civilisation de eonsommation, ils

ne

cessent point de consommer pour autant.

J.ouant aux affranchis, ils sont pris au piège de la franchise.. Pour eux, tout est trop construit.

Ils. veulent l'état brut. La première pierre est four péèhé originel et le mal est l'édifice. U faut dès 1ors lézarder les murs. Ecroulez-vous, iuines désirées ! est le cri de ralliement de ce romantisme qui s'ignore. Pour Gustave lbibon, rien n;est plus sincère qu'une maison sur la- quelle les démolisseurs portent la pioche. De la chambre révélée aux soubassements mis à nu, elle se réduit au néant, vérité franche vers laquelle tendent nos Christ au rabais. Ils ne songent . mêni.e pas que sa disparition peut

(2) Talleyrand, Mémoires, Jean de Bonnot, tome 1, p. 45.

(3) Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Aubier, 1957, p. 63.

éclaircir un paysage, lui rendre le briHant que sa présence ternissait. Non. Ils ont voulu détriii- re. C'est fait. Et après? Après? Nous. Assis sur les décombres .. Et après? Plus rien. Si ce n'est l'attente que vingt-trois chromosomes s'unissent à vingt-trois chromosomes ou peut- être à vingt-quatre pour repartir vers d'autres humains, vers d'autres mutants.

Il y a là une résignation, une volonté de suicide par la certitude d'être inférieur à ce qu'on espérait.

Fau:t-il approuver? Certes non. Je n'en ai ni l'intention, ni ta possibilité. Parce que des barrières sociales se sont déjà reformées sur moi, m'imposent leurs tabous et leurs contrain- tes; cela m'est interdit Le serment, ·rappelez- vous. Mais si je veux démonter le mécanisme, ce qui est autorisé, si je veux savoir pourquoi les poètes - et je ne parle pas ici des rimail- leurs de guinguettes dominicales - pourquoi les poètes sont devenus des intouchables que technocrates ou doxagogues méprisent, je ne dois pas remonter trop loin dans le temps.

Depuis 1930, aucune époque, si ce n'est le Bas-Empire, n'a donné à voir tant de lâcheté, de bassesse et de négation de valeur vraie.

. Il faut être prudent, ne pas s'aventurer à' 1a légère. Les grands principes, auxquels je faisais allusion, conduisent plus que jamais au pinacle ou au pied du mur dans la petite aube des exé- cutions. Ne pas prendre une position trop traru- chée, soutenir l'un, donner des gages à l'autre est la gymnastique que le monde pmtique pour faire valoir l'intelligence et l'acuité de sa ré- flé:idori ·politique; Si Primus gagné, on sera bien sût· de son· côté· et l'on mettra en relief les services rendus à sa cause grâce aux accointan-- ces que l'on ·entretenait dans le camp de ·secun- dus, ce traître, ce vaincu. A la Bourse des vic- toires/là'spécülation joue à la hausse et souvent les mieux nantis touchent d'autant plus le prix de leurs ferveurs qu'elles sont toutes neuves.

Paris 1941. Fabre-Luce. Journal de la Fran- ce. Un des personnages, .qui «d'instinct... serait plutôt gaulliste » mais qui. par snobisme serait poussé « à v:oltiger autour de l'occupant >, un des personniages, donc, morigène une belle amie aux'· sympathies · fort affichées ·: « Je vous ai aperçue; ce matin ohez Maxim's avec des Alle- mands. Passe encore· si c'était au premier éta.,.

ge... Mais au rez-de-chaussée ! > ( 4). Comme cela est justement observé, et comme ils sont peu nombreux ceux qui, dans la masse énorme des vainqueurs, sont des convaincus de la pre- mière heure.

Ceux-ci, une fois là. question tranchée, les traités signés, re8tent souvent dans l'ombre des' mani.f estations officielles ou autres. La certitude du bon droit leur était acquise. Elle leUT demeu- re. Leur dignité sauve les victoir-es. Ils ne doi- vent pas se dédouaner, ·hurler avec les loups et participer ·dans la 1 foule à des agapes que les frayeurs trop longtemps contenues. rendent cra- puleuses.

Le temps est un fleuve sans bord, disent les sages. Et les passeurs qui le traversent ont autant de mémoire que le braconnier devenu garde-chasse. Les réflexes jouent. Seuls, les buts sont devenus différents. Tout est bien.

Lorsqu'en septembre 1834, Georges Sand et un homme de lettres berrichon - Rollinat - qui se faisait passe·r pour Alfred de Musset, s'invitèrent auprès de Madame de Dino au château :de Valençay, ils furent reçus de façon charmante. Le merci d'Aurore Dupin parut dans la Revue des Deux Mondie<S le 15 octobre.

De Talleyrand, elle évoque « cette lèvre con- vexe et serrée comme celle d'un chat ... comme celle . ~·un satyre, mélange de dissimulation et

(4) Fabre-Luce, Journal de la France, p. 3S5.

de lascivité ... un honime né pour les grands vices et les petites actions ». Voici Dorothée :

« vêtue d'::! blanc, comme une jeune fille, com- me une nymphe de Diane ... les plus beaux yeux de France ... les éclafrs magiques ». Mais d'ima- giner «l'impur commerce» et de s'émouvoir :

«le monde contient-il de tels monstres? Ne répète pas cela : épargne . à. mon imagination ces tableaux· hideux et ces soupçons horribles.

Si la débauche 11ampante et la sordide avarice habitent des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laissez-moi les ignorer, laissez-moi les nier » (5).

11 paraît que Talleyran:d fut accablé.

Il devait pourtant savoir que la pudeur ou la v.ertu affichée peut refaire un pucelage.

L'hypocrite joué par l'hypocrite. Il a suffi de peu de choses : un état d'âme, un battement de cils, un de ces mouvements de. cape que les femmes de Félicien Rops réussiront si bien pour que les hommes s'y viennent encorner ..

Car, que sommes-nous, pauvres êtres, lorsque dans un regard, nous découvrons un intérêt passionné ou des promesses qui ne le sont pas moins ? Faut-il hésiter ? Pas une seconde .. C'est le charme personnel qui a servi. de catalyseur.

Il est si bon de se sentir grandi par une atten~

tion, élevé par une miette de souvenir que l'on gardera au fond de soi et que l'on cultivera secrètement comme pavot en Iran.

Quelle importance n'accorde-t-on pas à des détails, oublieux que pour l'opiomane, la pipe dans laque11e il fume est toujours la plus belle.

N'est-il pas vrai que nous essayons d'enlumi- ner nos ades, rie fût-ce que pour nous suppor- ter? Notre plaidorie était presque la meilleure, notre -répartie la plus fine et le seigneur fait son entrée dans la cour d'honneur, l'émerillon sur le poing émergeant d'un,e manche de bro- cart à crevés. Les crevés, ce sont les autres et nous lardons de riches heures une vie qui tente d'épier les conversations aux portes de l'in-

conscienit. · ·

... ...

L'homme est ùne fuite. Ne voulant être

·confronté à son image, il se réfugie dans le petit monde qu'il s'est créé sur les débris de ses· .illusions.

Il y a le soldat de fortu11e, abandoriné en bordure d'Eldorado, et· que l'on rencontre, accoudé à un comptoir, l'air lointain, écoutant pour lui · une ·chanson. de la Légion. Tout le sable du monde l'a fouetté de ses grains. Il a rêvé de tous les Camerone. Il lui est venu, comme au Boisfeuras des Prétorien.S l'ernvie de se lancer « ~ l'assaut de ce vieil Occident et de ses Byzance pourrissantes ». Est-ce le cou- rage qui lui a manqu~ ? Est-ce la fatigue qui l'a englué? Est-ce parce que depuis longtemps il est sa seule patrie ? . Qu'importe. Il dérive.

Et ce soir, il est là, tapi dans un coin: du bar, à pelleter la nostalgie de ce qu'il ne réaliser.a jamais, à débusquer les francs-tireurs de sa mé- diocrité, doux rempart hypocrite.

Il y a. cette inscription sur les murs de la Sorbonne en 1968 : « Professeurs, vous nous faites vieillir >, ce cri · de dés~pérance de la situation établie. Pourquoi craindre la vieilles- se ? Elle vient pour tous au rythme de vingt- quatre heures par jour. Est-ce parce que, com- me l'a dit Malraux : « Tout vieillard est un aveu » que les jeunes redouteraient ce moment, où, face à eux-mêmes, ils ·· comptabiliseront défaites et joies ? Ou encore, est-ce la peur du vide qui les tenaille, la peur du temps perdu en palabres destinées à sauver un monde qui ne s'en soucie aucunement, lancé dans sa cour- se en spirale?. Ou serait-ce parce què l'appro-

(5) Jean Orieux, Talleyrand, Flammarion, pp. 781- 782.

(3)

che inéluctable de la décrépitude les empêche- rait de réaliser leurs espémnces? Car, généreu- se, la jeunesse l'est. Et je ne crois pas, comme Sa Sainteté Paul VI l'affirme, qu'elle manque d'initiative (6). La désacralisation amène la démagogie, c'est certain, mais je doute que si la jeunesse, pour le détromper, édifiait des bar- ricades entre les colonnes du Bernin, le cama- rade Pape _apprécie cette démarche.

L'homme est une fuite. Mais pour lui, l'hom- me lucide ·est le pire ennemi. Il sait derrière quel buisson se love une lâcheté, de quelle crête va s'abattre une injustice, dans quelle fête il sera heureux.

Pour obtenir cette lucidité, il faut qu'empor- tement et générosité soient canalisés. Il faut des êtres remarquablement intelligents pour s'en charger, des êtres, qui, habitués aux pi- rouettes, n'hésitent pas danis d'autres cas à jouer l'immobilisme ou à laisser à d'autres le soin d'une prise de position officieusement sug- gérée. Ils savent, pour l'avoiï expérimenté, que certaines vérités deviennent dans l'heure sui- vante, le support d'une corde de pendu. Com- me les castes, les peuples attendent les phrases qui leur permettront, au-delà des lassitudes, de porter haut le front de leur orgueil. C'est ce dernier, et parfois l'attentisme, qui leur tient lieu d'honneur.

Lorsqu'en 1958, certain général se rendit à Alger l'effervescente après avoir pris le pouvoir en métropole grâce à la magie d'une Algérie française, il parut au balcon du gouvememernt.

« ••• Un déferlement inouï de vivats soulève l'énorme foule qui est rassemblée sur la place, raconte-t-il dans ses Mémoir:es. Alors, en quel- ques minutes, je lui jette les mots apparemment spontanés dans la forme, mais au fond bien calculés, dont je veux qu'elle s'enthousiasme sans qu'ils m'emportent plus loin que je n'ai résolu d'aller. Ayant crié : « Je vous ai com- pris ! » pour saisir le contact des âmes, j'évoque le mouvement de mai ... » (7).

C'est le même homme, qui, le 24 octobre de la même année, écrira à un autre général :

«Mon cher Salan ... on ne doit pas lâcher l'Algérie ... » et plus loin: « ce cessez-le-feu comportera nécessairement la remise des armes des rebelles à l'autorité militaire. Je vous diis cela à vous seul pour que vous sachiez à quoi vous en tenir. Naturellement, ne 1e répétez pas» (8).

Naturellement ...

A cette lecture, il était évident, n'est-ce pas, que le rebelle ne pouvait être que le Français dans le même temps que l'autorité militaire était détenue par le Front de libération natio"' nale. Il fallait avoir mal lu ou croire aux mots apparemment spontanés pour se faire traquer dans le couloir des polices parallèles jusqu'au bout de son erreur.

C'est à ce moment, que je devrais peut-être parler de « l'engagement » pour rappeler que l'hypocrisie des alliances aide à supporter la solitude. Les combattants abandonnés de Ba- ta:an espéraient que viendraient à leur secours des corps de cavalerie composés de noirs mon- tés sur chevaux blancs pour repousser l'assail- lant jaune.

Ils étaient les seuls à croire.

Ils étaient seuls.

On oublie trop vite que ce sont les grands blocs, Chine, Russie, Etats-Unis, qui furent à

(6) Allocution rapportée par la presse du 4 avril 1971.

(7) Ch. de Gaulle, Mémoires d'Espoir, Plon 1970, p. 51.

(8) R. Salan, Mémoires, Fin d'un Empire, Presses de la Cité, p. 12.

la pointe du combat pour l'indépendance des peuples colonisés. Avaient-ils tout à coup découvert la noblesse de certain terme que par leur économie ou leur ligne générale, ils refu- saient à leurs vassaux ? Ils vous certifieront évidemment que la liberté est leur unique objec- tif. Ne se sont-Hs pas révoltés contre les Anglais et leurs taxes à Boston? N'ont-ils pas anéanti le tsarisme et ses abus ? N'ont-ils pas écrasé les mandarins et leurs privilèges ? C'est qu'ils sont purs, que leurs intentions sont droites, qu'ils souffrent de voir peuples ou individus brimés, condamnés au silenœ.

Mais que l'on demande à un Pékinois ce qu'est devenu Liou Chao Chi, il vous répondra que le sort des Panthères noires le préoccupe beaucoup. Interrogez alors un Américain sur ce problème, il vous avouera que la détention de Daniel et Siniavski l'a empêché de dormir.

Si vous espérez ensuite qu'un Moscovite vous donne de Leurs nouvelles, il dira que son cœur saigne à la pensée du sort réservé à Liou Chao Chi. Des choses pareilles ne se passent pas chez eux.

C'est sur l'Europe que leurs regards conver- gent lorsque le prurit du bouc émissaire com- mence à les démanger. Qu'il y ait du pétrole au Biafra ou en Algérie, de l'uraruum au Kiatanga ne les init:éresse pas. Si leurs avions stationnent sur les aérodromes de ces pays, c'est qu'ils servent au transport des conseillers tech- niques pour aider les populations à se défaire du joug des premiers conquistadores. Puis ils reprendront Le cours des missions qu'ils se sont arrogées, comme un receleur retourne à son activité de façade, après avoir desserti 1e dia- dème volé moyennant sa petite commission.

Monsieur de Talleyrand disait déjà: «Non- intervention est un mot métaphysique et politi- que qui signifie à peu près la même chose qu'intervention » (9).

Personne ne contestera que le premier postu- lat dans l'art de gouverner est de détourner l'attention des siens si surgit un problème. On suscitera des pôles d'intérêt totalement diffé- rents et l'on cherchera le moyen d'attribuer à d'autres un complexe de culpabilité en vue de les affaiblir. Une pierre. Deux coups.

Si dans le Tiers-Monde, puisqu'il faut sacri- fier à la mode, la famine promène ses écuelles vides, c'est la faute de l'Europe, que d'aucuns considèrent déjà comme la pointe extrême de l'Asie. Elle est obèse quand les Indes meurent àe faim. Elle produit quand l'Amérique du Sud manque d'industries ou quand celles-ci sont aux mains des impérialistes. Et pour peu qu'une mise sur orbite audacieuse permette la décou- verte d'une vie embryonnaire sur Antarès, croyez-moi, ce sera encore sa faute si elle n'est pas plus développée.

Ceci posé, je ne souhaite nullement après avoir constaté la misère réelle, la remiser dans l'armoire des problèmes à ne pas débattre; Mais ce qui serait ridicule serait d'admettre, comme certains voudraient nous en persuader, que ce que nous possédons, nous l'avons volé aux peu- ples défavorisés. Refuser à l'Europe le crédit de ses réalisations revient à nier les faits de l'histoire.

Qu'on ne me fasse pas dire, non plus, ce que je n'ai pas dit. L'indépendance est la chose à laquelle j'attache le plus de prix. Sans cela, je ne serais pas avocat. Mais ce qui peut étonner est cette fièvre qui s'empara des grandes na- tions, la rapidité avec laquelle ce cadeau mer- veilleux dut être offert alors que cette sim- plicité n'est pas de mise au Vietnam, au Thibert ou en Tchécoslovaquie. Cela fait penser à la décision d'un juge de la jeunesse, qui, sur l'heure, prononcerait la déchéance d'un père

(9) Jean Orieux, op. cit., p. 766.

pour indignité. Indignité, parfaitement. L'Orga- nisation mondiale de la santé, après 1960, re- procha à la Belgique d'avoir abaissé le taux de mortalité dans son ancienne colonie. Une telle réprimande était justifiée à suffisance. Vous voyez le processus : natalité croissante, surpo- pulation, main-d'œuvre abondante, exploitation.

Le mobile odieux est percé à jour.

Cela ne rappelle-t-il pas les phrases écrites par George Sand après sa visite à Valençay ? Une interrogation, cependant. A la lumière des récents événements d'Irlande, je serais cu- rieux de savoir si ceux qui l'idiot International qualifie de «nègres roux », ou leurs frères, ont toujours l'optique qui était la leur, lorsque du côté de Lubumbashi, ils contribuai,ent à réta- blir un ordre international. Le sens de l'his- toire est souvent déroutant. Ceux qui font l'amour avec elle apprennent qu'il est difficile de croire au fond des impasses à une porte ouverte sur les solutions nettes.

* * *

L'hypocrisie, c'est encore l'écume fidèle de nos espoirs, cette frange si jolie quand la mer se retire. Avec obstination, elle reviendra pour d'autres marées.

Ainsi, l'homme déçu reportera ses aspira- tions sur d'autres objects. Les médecins vous diront qu'il fait de la compensation, alors qu'il reste lui-même, accroché à son espérance.

Cent fois, des civilisations se sont élevées sur les mines des ancêtres, avant de devenir aïeules à leur tour. Cent fois des hommes de chair et de sang se sont embarqués sur des caravelles pour découvrir Cathay ou Véga de la Lyre.

Cent fois, ils sont revenus à la charge, comme ces gens qui croient qu'ils aiment mieux plus ils protestenit: de leur amour, un peu à la façon d'une prière destinée à lasser le dieu.

Une prière. Le dieu.

Vous le voyez, on renie difficilement une éducation. Et c'est dommage. Car si les maî- tres - prêtres lamentables ou théoriciens à œillères que collèges et athénées peuvent réser- ver - sont parfois oublieux, l'élève se sou- vient que par leur inconscience à prôner des idées que leur attitude bafoue, ils sèment décep- tion et dégoût. Leur trahison, au long des heu- res, devient pourtant aussi légère qu'ils sonrt inconsistants, quand le regard de l'adolescent s'abaisse vers la cour de récréation et l'arbre solitaire, qui, avec lui, pleure ses feuilles: une à une, comme autant de chimères desséchées.

Même Chades Maurice de Talleyrand Péri- gord était sorti du séminaire, écœuré de· ce qui avait trait aux rites religieux. (10)

Laissons à Bernanos - il Les connaît bien - le soin d'autopsier ces êtres dont une seule remarque pouvait faire basculer une foi. Dans l'imposture, évoquant l'abbé Cénabre, il livre la clé de sa vie : « une hypocrisie presque abso- lue. Qu'on n"entende point par là simplement la constante recherche à l'égard d'autrui d'un alibi moral, ni ·rien qui se puisse confondre avec les seuls calculs de l'ambition, mais quel- que chose de plus. Le goût, l'ardeur, la fréné- sie du mensonge et son exercice perpétuel, aboutissant à un véritable dédoublement, à un dédoublement véritablement monstrueux de l'être. L'origine de ce mal affreux doit être recherchée très loin, sans doute jusqu'à la pre- mière enfance, alors que le petit paysan rouge d'orgueil, jouait presque innocemment, d'in- stinct, au foyer familial la lugubre comédie de la vocation. » (11)

(10) Jean Orieux, op. cit. p. 96.

(11) Bernanos, L'imposture, Plon, 1969, p. 80.

(4)

Il y aura toujours des pharisiens aux marches des temples. Il y aura toujours des débauchées pour se prétendre vierges et des hommes pour croire à la rectitude éternelle d'une même pen- sée.

Alors, à quoi bon mettre en balance les déclarations de Léon Blum ou de Thorez lors- qu'ils glorifient le fusil brisé avant 1940 - Rib- bentrop va signer à Moscou - et celles de l'évêque de Majorque quand à propos des répu- blicains abattus par les franquistes, il se ré- jouit : « Dix pour cent seulement de ces chers enfants ont refusé les derniers sacrements avant d'être expédiés par nos bons militaires>. (12)

A quoi bon, n'est-ce pas ? Cela ne fera re- vivre ni les morts de la Somme ni ceux de la gueI\fe d'Espagne.

Reconnaissons plutôt le droit à l'erreur. C'est le seul qui rende les humains réellement égaux.

Quand l'intellect s'unit aux viscères, il vaut mieux les laisser ensemble et se faire oublier.

Il n'y a pas de remède contre le parti pris dé- libéré, cette drogue la moins coûteuse et la plus puissante qui sert d'intelligence aux pau- vres d'esprit. Mais combien je préfère à ces aveugles, San Antonio lorsqu'il affirme : « Ma came à moi, c'est de ne pas en prendre.>

Le temps cache de ses manteaux les blessu- res. Les révoltes s'installent dans l'ordre auquel elles aspiraient. Et l'homme poursuit sa route.

Cela n'a pas plus d'importance pour lui qu'un fait divers, prétexte d'écrivain, travelling de cinéaste. Il est attablé à une terrasse, un journal entre les mains et il découvre au hasard d'un communiqué qu'un bateau a coulé au Pa- kistan. Deux cent vingt morts. Il se dit : deux cent vingt vies fauchées, deux cent vingt exis- tences que l'on retire du jeu. Il rêve un instant à des crépuscules de mousson, des musiques aigres et lancinantes. Il se sent heureux de vi- vre à ce moment, heureux d'être là, parce que d'autres n'y sont plus. Mais comme ce sentiment ne peut être clamé à la face du voisin, il œ- tourne à son pastis ou à sa vodka améliorés au jus de tomate; il hoche la tête. Deux cent vingt morts avec leur passé défini et leur futur avorté.

Puis il se lève et va s'écraser dans une gale- rie où César expose son cimetière de voiture.

Il faut être vu. Il faut se montrer. La considé- ration est à ce prix, alors qu'il eût été si bon de flâner au gré de ces devantures poussiéreuses que l'on ne retrouve qu'à Paris, enserrées entre deux plaques chargées d'histoire - ici, Voltaire ferma les yeux d'Adrienne Lecouvreur, là, mou- rut Oscar Wilde -un peu honteuses de n'être qu'elles mais où dans la grisaille perce la lu- mière d'un Marquet ou l'éclat d'un Desnos en originale.

L'hypocrisie est le carcan consenti à notre li•

berté. L'hypocrisie, c'est nous.

Parlons-en.

·* **

'* * *

Aristide Briand, à l'époque garde des sceaux, ne put s'empêcher de constater devant un ta- bleau représentant « Le Droit embrassant la Justice> : «Ils s'embrassent, ils se disent adieu, ils ne se rev·erront jamais ».

Il me plaît pourtant d'imaginer qu'entre ces amants impossibles, un pont fragile est jeté qu'arpentent inlassablement avocats et magis- trats, unis parfois dans la recherche de la véri- té, le plus souvent défendant celle qu'ils ont choisie.

(12) H. Thomas, La Guerre d'Espagne, Cercle du Bibliophile, p. 174.

Ils observent les obligations des Codes et les convenances du leur, tout en pensant «ce n'est pas parce que je suis poli que je vous écoute, que je vous approuve». (13) Toujours Talley- rand.

Le sourire est le moindre mal qui permet à la conciliation de lancer des reconnaiss1ances.

Il ne faudrait cependant pas établir en norme que la déférence sera l'apanage des uns, la condescendance celui des autres. ôn--gtisse tel- lement vite dans l'obséquiosité ou la morgue.

Mais heureusement, la plupart de ceux qui doi- vent ainsi se fréquenter connaissent les from- tières à ne pas franchir sous peine de mépris.

La force des hommes vêtus de noir est d'écri- re « Mon cher confrère » ou de dire « Mon- sieur le juge » quels que sient les sentiments qu'ils éprouvent pour l'individu. La qualité de la fonction ne permet pas d'autre formule.

Mais admettr:e que tout est bien, n'empêche pas l'objectivité. Trop de lois, d'arrêtés ou de directives dont la v'Olonté de progrès n'est pas en cause, sont détournés de leur but.

Mieux qu'une énumération, un exemple suf- fira. C'est presque une fable. Représentez-vous, dans l'absolu, une salle d'audience. Le prévenu est à son banc. La défense, Le ministère public.

Les magistrats. Le jury éventuel. Voilà pour le décor. Les faits sont établis. L'appréciation de la peine, seule, est à l'origine de torrents d'élo- quence.

Le conseil de l'accusé l'a rencontré souvent et pour peu qu'il s'y prenne avec humanité, il connaît son client. Il parle d'un homme.

L'avocat général quant à lui - visons haut - ne l'a rencontré qu'en chambre des mises en accusation, le temps de demander la con- firmation du mandat d'arrêt ou le 1renvoi de- vant les juges. Il ne peut agir autrement. Mais il ne parle pas d'un homme. Il parle d'un dos- sier. «Dans le cas présent, requiert-il, la socié- té ne comprendrait pas qu'une peine trop légère fût infligée au prévenu. De toutes manières, la loi Lejeune lui permet d'être libéré au tiers de la peine s'il est délinquant primaire, aux deux-tiers s'il est récidiviste, sans oublier la mesure de grâce toujours possible. >

Cette pmase va peser lourd. Elle sera reprise lors du délibéré. Le plus souvent, elle s'impo- sera.

Après avoir approché les juridictions d'ex- ception, Pasteur Vallery-Radot s'était écrié: c Si j'avais su alors comment on pouvait manœu- v(rer un jury, aucune condamnation à mort n'aurait jamais été prononcée». (14) Ce mot s'applique, mutatis mutandis, à la situation que j'ai supposée.

Le fait, que dans la mathématique judiciaire trois années peuvent n'en représenter qu'une, rend légère une condamnation à neuf ans. Cet homme sortira , quand même après trois ans.

Va donc pour neuf ans.

Le raisonnement est logique. En théorie. Si

· la mise en pratique vous intéresse, adressez-vous au ministère de la Justice. On vous communi- quera les gmphiques établis par l'Institut natio- nal de statistique. Et vous lirez ce qu'on veut bien vop.s livrer. Nombre d'affaires terminées par les tribunaux correctionnels en 1968 - c'est l'année la plus récente - 61.131. Retran- chez les appels de police: 13.521. Ajoutez si vous le désirez les 50 affaires soumises aux cours d'assises et le total s'établit à 47.660 af- faires pénales. On ne reprend pas le nombre d'acquittements si ce n'est pour les assises: 4.

On ne reprend pas le nombre de personnes

(13) Jean Orieux, op. cit., p. 253.

(14) Presse du 9 octobre 1970.

condamnées à une simple amende ou à une peine de prison avec sursis. Mais ce qui est certain, c'est que 5.634 requêtes en vue d'obtenir la grâce furent soumises au Roi après examen par le ministère et que 1.933 d'entre elles furent accueillies partiellement ou ,intégralement, soit 34 %, qui fixe également la moyenne depuis 1960. Quant aux libérations conditionnelles, 88·3 seulement furent prononcées dont 325 alors que moins de trois mois de détention restaient à su- bir. (15)

Force nous est de constater que l'arbitraire du pouvoir l'emporte en mansuétude sur le

« social > ou ce que l'on présente comme tel.

Abandonnons les chiffres, mais retenons ce que la notoriété publique nous rapporte :, rares sont les détenus libérés avant la moitié de la peine, sinon les deux-tiers.

Bien sûr, rétorquera-t-on, mais leur conduite le danger qu'ils représentent, l'amendement, l'entourage - malheur au célibataire - la ré~

insertion dans le contexte de la société entrent en ligne de compte. Devrais-je en conclure que la ba:lance de la Justice serait une balance de laboratoire que des bras métalliques manipu- leraient derrière une vitre et que l'individu se- rait comparable à ces pierres de Lune que des savants sur Terre s'essaient à disséquer ?

Evidemment non.

Tout est bien. La Justice est bonne parce qu'elle doit l'être. Je ne peux croire un instant avec Charles Dumercy que « les coquins ne sont bien jugés que par leurs pairs ». (16) Mais, qu'il est difficile de ne pas s'arrêter au mouve- ment de pendule.

Une vie humaine avec sa chaleur, même au travers des abjections.

Un dossier, une pierre, au centre 4u méca- nisme.

Comme l'hypocrisie devient douce, lorsque, assermenté, je dois me complaire dans cette bulle à la Jérôme Bosch que la moindre de mes réactions pourrait troubler.

Comme l'hypocrisie est douce, vraiment, qui m'autorise à c retourner dans ma tanière et rentrer dans l'engourdissement qui seul me con- vient maintenant ». (17)

Adieu, Monsieur de Talleyrand.

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Monsieur le président, vous allez reprendre les lacunes, les erreurs, les contradictions que mon propos vous aura révélées. L'important, je crois, n'est pas d'être en concordance, mais plutôt de livrer les réflexions qu'un sujet, que tous nous pratiquons, peut inspirer. Que d'au- tres pensent différemment, je l'espère, je le souhaite ... La vérité n'est jamais unique et quoi qu'on en dise, la distance la plus courte est toujours urne courbe, qu'elle épouse l'allongé de la terre ou les hanches d'une femme aimée.

Dans ce procès qui va se clore, permettez- moi une dernière hypocrisie. C'est de la jus- tifier au nom de son absence.

Car quelquefois - un hasard sans doute - cette force, cette seconde nature cède la place.

On devient soi-même. On est à merci. On rend les armes. Ce sera peut-être un matin gris, un matin de roman anglais, lorsque vers l'océan, les mouettes volent en criant dans le vent. Ce

(15) Statistiques judiciaires, 1968, no 1, Institut na- tional de statistique, ministère des Affaires écono- miques, pp. 16, 18, 20, 47 et s.

(16) Ch. Dumercy, Blasphèmes judiciaires, Larcier, 1908, III, p. 14.

(17) Jean Orieux, op. cit., p. 777.

(5)

sera peut-être un matin froid, comme ceux où l'on préfère paresser au lit, voir la buée enva- hir les vitres, songer à des cheveux entrevus dans un soir de nostalgie, et perdus, à une sil- houette, à des yeux très chers que l'on n'a ja- mais osé scruter. Par timidité. Par lassitude.

On est assoupi. On croit être triste et l'on est heureux. Il suffirait d'un geste, d'un- sourire pour le savoir. Mais il n'y a ni geste, ni sou- rire. Et l'on reste inexprimablement soi-même, parce que le matin est gris, parce que le matin est froid. Parce qu'on n'a pas osé parler.

L'hypocrisie ne trouve-t-elle pas ainsi sa rai- son puisqu'elle nous offre par son abandon ces gouttes de tranquillité, cette joie qui nous fait espérer l'arrêt du temps, celui du moment où nous pouvons saisir un de ces airs - cla- rinette déchirante du New Orléans ou majesté de l'orgue de Bach, et tant pis pour le sacri- lège - mais qui, thème immuable, nous mène à des milles et des milles de nous-mêmes, un de ces airs qui évoquent une ville étrangère ou simplement ailleurs, parce que nous n'y sommes pas, parce que nous n'y sommes plus.

On sent au travers de ce bonheur un fili- grane d'amertume. C'est impalpable. C'est voué à la disparition avec un arrière-goût de rêve confus, avec au cœur ces choses dont l'image s'estompe comme un soupir décroché à la hus- sarde, comme un oiseau raie le ciel sur fond d'orage.

Et l'instant qui a grandi en nous dérive au fil de l'eau, entre les berges ou les quais de cet ailleurs fantôme. Il s'est glissé de notre esprit dans notre vie et, nous quittant, il nous laisse plus meurtris que nous ne croyions mais plus vieux d'un sentiment.

Que coulent donc les heures. Que s'en aille le fleuve. Que reviennent les sentiers de mon- tagne qu'il faudra gravir. L'intérêt prendra la place de la vérité, les circonstances auront fa- çonné les souvenirs et nous aurons oublié ce soir ou ce matin pendant lequel nous nous sommes découvert. La vie reprendra ses droits, les autres leur présence et nous retrouverons notre cuirasse, notre masque, notre défroque, notre personnage.

C'est pour cet éclair que nous devons nous rappeler une phrase de Créon à Antigone.

Créon, vous le savez, est ce roi un peu falot de l'histoire grecque, dont Jean Anouilh s'est empa·ré pour en faire un politique en smoking.

C'était en 1944. Aujourd'hui, il porte le pull à col roulé. Il explique son choix - Etéocle ou Polynice - le patriote ou le traître - qui se sont entretués pour la couronne de Thèbes, à la tête de leurs troupes. Créon parle. Il ne crie pas. Il dit simplement ce. qu'il doit dire au nom du pouvoir : « la charge de la cava- lerie argyenne leur est passée dessus. Ils étaient en bouillie, Antigone, méconnaissables. J'ai fait ramasser un des corps, le moins abîmé des deux, pour mes funérailles nationales et j'ai donné l'ordre de laisser pourrir l'autre où il était. Je ne sais même pas lequel. Et je t'assure que cela m'est égal. » (18)

Voilà ce que dit Créon à Antigone, la pure, la pauvre petite chose, idéaliste, crédule en- core. L'amour, la patrie, la religion vont con- damner ce chien fidèle en r:aison même de son attachement.

Hypocrisie, merveilleuse conscience, adorable justification. Hypocrisie, beau souci... J'ai fait ramasser un des corps. Le moins abîmé des deux. Comme il reste important de préserver alors les lambeaux que la vie n'a pas retenus à ses épines.

C'est la grâce que je vous souhaite.

(18) 1. Anouilh, Antigone, La Table Ronde, p. 91.

Réponse. de Me Roger Lallemand

Président de la Conférence du Jeune barreau.

Il n'est pas trop excessif que je me plaigne.

Me voilà chargé, sans trop savoir qu'en faire, de ce corps mutilé que vous avez sauvé et que vous jetez en pâture à ma duplicité. La diffi- culté que j'ai ressentie au long de ce discours subtil, rapide, c'était d'identifier mon contra- dicteur alors que je ne parvenais pas à savoir de qui l'orateur parlait exactement. Créon était-ce lui ? ou Antigone ? ou l'un de ces deux corps défaits à qui l'on ne faisait pas, par mé- pris, des funérailles nationales ? Ou tous en- semble encore ? Qui parlait derrière ce dis- cours?

J'ai donc traqué Me Durieux dans tous les méandres de son exposé, espérant l'aborder sur un exemple pour lui rendre son cadavre.

Peine perdue ! Au moment même où je pen- sais me saisir de l'idée comme d'un marche- pied, elle se défilait derrière une autre qui la contredisait et approfondissait sans cesse la complexité d'un insondable sujet.

J'admire l'audace remarquable et combien juste, aiguë et perfide, que celle qui nous pré- sente Talleyrand, le prince de l'hypocrisie, berné par la romantique et exaltée - on dirait aujourd'hui la gauchiste - George Sand ! Hy- pocrite joué par l'hypocrite!

Mais je m'étonne, en même temps, de trou- ver sous l'éloge de l'hypocrisie, une sournoise et virulente dénonciation : celle de Bernanos contre l'église : vous avez entendu l'orateur dé- noncer - je cite ! - « la lugubre comédie de la vocation religieuse», stigmatiser ces prêtres lamentables, ces théoriciens à œillères, ces po- litiques retors.

Président de gauche, condamné par une tra- dition perverse à contredire la droite pour annuler l'efficacité de son discours, je suis ten- té de dire sournoisement avec le général de Gaulle : « Comme je vous comprends » !

Au passage, admirons l'équivoque : A quoi sert-il dans ce palais, d'être distingué de la droi- te, lorsque son orateur vilipende les prêtres et dénonce l'hypocrisie sous le prétexte ambigu d'en faire l'éloge?

Mais puisque je dois préserver ici le sens de la contradiction, je ne vais pas le compren- dre si rapidement ni lui faire l'injure insidieu- se, paradoxale, en parlant de son discours, d'en vanter la sincérité.

Ce serait un comble en effet, mais le pire ici n'est peut-être pas assuré.

L'orateur nous a certes prévenu. «Nouveau montreur d'ombres chinoises», nous a-t-il dit,

« je dois vous convaincre de leur réalité », et, non sans panache, il nous a mis en garde :

« tout orateur est plein de ruses >. Mais pour- quoi donc les dénoncer ? Pourquoi nous mon- trer ces cartes truquées ?

J'ai pensé tout d'abord que Me Durieux nous avait dit la vérité et qu'il voulait nous prévenir d'un mal sournois. Son discours nous parlait sincèrement. Dès lors, pensais-je, ces ruses dont il parle ne sont qu'un moyen péda- gogique. L'on peut y échapper. Et s'il en est ainsi, au moins existe-t-il un moment de vérité entre les hommes, puisqu'ils pourraient se par- ler sans arrière-pensée. Une communication authentique, un lieu privilégié pour les hom- mes peut s'échanger, par exemple, à cette tri- bune.

Mais alors l'hypocrisie serait odieuse puis- que nous pourrions nous parler sans tricherie et nous reconnaître dans le vrai.

Et il n'en aurait été fait, dès lors, qu'un scandaleux éloge.

Puis, au terme d'une réflexion seconde, je me suis dit que cette sincérité, comme vous l'an- nonciez, n'était peut-être qu'apparence et que, en annonçant vos ruses, vous nous aviez abusé davantage encore. Ainsi vous n'auriez montré vos armes que pour mieux les cacher à notre vigilance et votre discours - et, bien sûr, le mien qui doit surenchérir au vôtre - ne serait plus qu'un prétexte, l'alibi d'un autre projet, l'occasion insidieuse de prendre, sur le public qui l'écoute sans en saisir tout de suite la por- tée, de substantiels avantages.

N'était-ce pas cette tactique que vous repro- chiez à Heidegger, ce philosophe difficile que l'on admire après l'avoir compris, sans l'avoir lu?

Mais, dès lors, peut-on éviter de penser que votre éloquence ne soit la ruse première ?

Il m'a paru troublant que l'orateur ne nous ait cité aucun exemple d'hypocrisie qui ne soit lié à l'exercice du langage. Et lorsqu'il nous a parlé d'une possibilité - d'authenticité, lorsqu'il a donné une chance à la sincérité - une fois n'est pas coutume - ce fut pour la retrouver hors du monde des hommes, dans la solitude silencieuse d'une chambre, celle dans laquelle Pascal enfermait notre salut.

Mais voilà justement que de cette chambre vous êtes sorti aujourd'hui pour un périlleux divertissement et je vous entends avec inquié- tude dire : « que reviennent les sentiers de la montagne qu'il faudra gravir » - et le discours est cette pente par où vous êtes sorti - « et la vie reprendra ses droits, les autres leur pré- sence et nous retrouverons notre masque, notre défroque, notre personnage >.

Sommes-nous en mieux protégés d'eux, en l'apprenant de vous? Nous voilà prisonniers de cette ruse du langage.

Aussi, au travers des personnages qu'il éra- flait au passage, l'orateur n'a cessé de nous dire, en somme, que c'est par la parole que l'hypocrisie arrive, .et que le mensonge s'orga- nise. Dès lors, son discours ne fait qu'affirmer paradoxalement son imposture, son impossibi- lité morale, bref sa nécessaire hypocrisie.

Me Durieux l'a certainement pensé: les grandes sincérités sont muettes. Pourquoi donc les étrangler en le clamant du haut des tribu- nes ? C'est que, par une étrange fatalité, la dénonciation des maléfices du discours est encore parole et qu'aussi tout orateur _s'avance masqué derrière le prétexte de son sujet.

Car, sous le couvert de l'idéal, il masque son privilège. Il est au pupitre. Il s'y est impo- sé. Il contraint les autres à l'écouter sans leur dire clairement que son souci est de prendre rang parmi eux. Michel Foucault le dénonce:

« le discours en apparence a beau être bien peu de chose, les interdits qui le frappent révè- lent son lien avec le désir et avec le pouvoir >.

Il trahit « ce pourquoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s'emparer» (1).

Le désir ! le pouvoir ! voilà donc ce que veulent sournoisement assouvir, pour ceux qui les prononcent, plaidoyers, prêches et homélies, panégyriques et sermons et autres mercuriales.

Cela explique, sans doute, que dans toute société, la prise de parole soit entourée d'une

(1) Michel Foucault, «L'ordre du discours», Gal·

limard, p. 12 et s.

(6)

très grande méfiance et que des précautions soient prises pour que le discours soit contrô- lé, soumis à des contraintes et interdits « qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les

dan~ers, d'en maîtriser l'événement aléatoi- re ... » (1).

Quel épouvantable danger, en effet, si l'ora- teur ne se contrôlait plus, s'il parlait en public, avec une sincérité catastrophique !

L'on convaincra sans peine en affirmant que les discours des rentrées judiciaires n'exposent jamais à de tels risques. Ils suivent l'ordre des traditions. Et elles sont rassurantes puisque, selon un cérémonial éprouvé, 1es moments essentiels sont, par avance, annoncés. L'on sait par exemple que le Procureur certifiera sa très grande modestie et son humilité à cet endroit - vite oublié - de sa mercuriale, que le bâtonnier soutiendra l'éloge bouleversant d'un confrère qu'il n'a jamais vu. Comme cet hom- me politique qui, pour la centième fois, com- mence son discours en prévenant que « ses yeux enfin se sont ouverts» et c'en est une cruelle insomnie.

Voilà de bons exemples pour le sujet que Me Durieux a magistralement décrit.

L'hypocrisie, il n'a cessé de nous le laisser croire, serait donc inéluctable dès que l'hom- me parle à un autre homme. Et pourtant, cette affirmation, pouvons-nous vraiment y croire ? Car, malgré les carcans qui la retiennent, la parole, dès qu'elle s'exprime, menace l'ordre des choses d'un risque permanent. Elle veut s'épanouir, s'exprimer pleinement et donc vin- culer les contraintes, les interdits, les peurs qui la canalisent ou l'arrêtent. Les mots cherchent à passer les digues et à les faire sauter. Et quand ils réussissent, le verbe se fait acte im- médiat. L'hypocrisie disparaît avec les tabous démystifiés. La révolution c'est d'abord un éclatement de l'ordre du discours. Il s'est pro- duit en mai 1968, pendant quelques mois. Les prêches sur la révolution se turent. Les dis- cours sur la révolution firent place à une révo- lution du discours. On vit éclore des assem- blées «libres» parce qu'elles s'étaient débar- rassées qe l'orateur.

Quiconque parlait trop, c'est-à-dire plus que n'importe qui, était accusé de confisquer la parole à son profit : c'était une véritable in- fraction à la démocratie. Aucune conférence n'était possible. Le temps de parole était limité à chacun, donné à tous. Un monde médusé assista ainsi, dès les premiers jours, dans un climat de fête, à la remontée du rêve et du désir que l'on ne refoulait plus. Dans le dé- braillé des propos, une joie de vivre exultait.

Toute contrainte était dénoncée. Les murs de la Sorbonne portaient ces mots : « Il est in- terdit d'interdire». L'imagination, au pouvoir, symboliquement, assassinait les pères endormis.

Des psychiatres le racontent aujourd'hui : ils virent des cures psychanalytiques progres- ser à pas de géant. On entendit des bègues par- ler correctement, des timides devenir éloquents, et des sots découvrir l'intelligence de la situa- tion. Tous n'en sont, malheureusement, pas encore revenus.

La chape de la contrainte sociale s'était le- vée pendant quelques semaines : assez pour déclencher l'espoir fou et merveilleux de la liberté dans le groupe, avec les autres et non plus contre eux.

Il n'y avait plus apparemment de distance entre l'individu et ses semblables. Chacun avait l'illusion exaltante di'être spontanément à la hauteur des principes les plus purs et de la liberté la plus exigeante. Plus de tabou, donc plus d'hypocrisie. Mais il est vrai, cette liberté

(1) Michel Foucault, « L'ordre du discours », Gal- limard, p. 12 et s.

n'a existé que très brièvement. Nous ne l'avons rencontrée que pour la perdre et sans doute la rechercher toujours, peut-être comme un rêve.

Mais le lieu d'une telle espérance n'est pas ici. Pour écarter le reproche d'hypocrisie, il fallait, dès l'abord, nous taire et rendre à la salle la parole que nous lui avions prise. C'en était fait de la rentrée judiciaire.

J'ai imaginé cette scène digne des agressions surréalistes : que l'orateur se lève, attende avant de commencer son exposé et qu'après un long silence, il se rasseye au milieu d'une gêne épouvantable.

Il eût certes trahi son mandat, mais il aurait été fidèle à son intime conviction : seul le silence est grand. On aurait perçu alors que la prise de parole est un acte oppressant, sacri- lège, que tout discours fait peur et que peut- être l'on ne parle que pour exorciser ce que l'on redoutait qui fût dit sur soi-même et sur les autres.

Mais, évidemment, on relèvera qu'à tout diœ, nous n'avons rien fait, et que la tradition est aussi intacte que notre' hypocrisie !

Pour échapper à cette incohérence, il fallait donc inévitablement que nous en fassions l'éloge.

Mais voilà qu'en cours de route, Me Durieux a abandonné le parcours. Sous l'audace de la louange, il a laissé percer la réprobation et parfois le scandale. Du général de Gaulle, du procureur général Mornet, de George Sand il a fait des héros à la triste figure, fourbes sinis- tres. Ainsi, après avoir fait l'éloge du prince de l'hypocrisie, Talleyrand, il a fait implicite- ment le procès de sa caricature - et dont cu- rieusement il n'a soufflé mot, c'.est-à-dire de Tartuffe, cet immortel hypocrite.

Je le soupçonne donc d'avoir, à l'endroit de ses personnages un réflexe moralisateur alors que c'est précisément l'exigence morale qui les a poussés à la ruse et au mensonge.

Je crains qu'il n'imagine que Tartuffe, le personnage de Molière, soit fondamentalement différent de ceux qui le conspuent au théâtre et qu'il ne }e condamne, comme un malhonnête homme. Mais ce procès est impossible. Tartuf- fe nous aura devancé en jetant la confusion et c'est lui qui dénoncera le premier notre hypo- crisie.

Ainsi, déjà au temps de Louis XIV, les dé- vots pour éviter toute méprise, avaient con- traint Molière à intituler sa pièce « l'impose.

teur ». Précaution inutile: c'est Tartuffe qui, en toute franchise, stigmatise son indignité et s'accuse le premier. N'est-ce pas lui qui s'écrie :

« je suis un méchant, un coupable, un malheu- reux pécheur tout plein d'iniquité».

L'homme qui pade ainsi ce n'est pas le car- dinal Danielou, ni Sartre, ni Mauriac, ni même Molière, ni beaucoup d'autres personnes, dont c'est pourtant le langage habituel (1). Car Tar- tuffe parle notre langue à s'y méprendre. Il est l'inquiétant sosie de tous les idéologues et des intellectuels.

Certes, nous sommes tentés, à tout instant, de crier à ce personnage, puisque nous en avons fait le bouc émissaire de nos mauvaises intentions, qu'il ment, qu'il est odieux. Nous voudrions, comme Orgon, à la fin de la pièce, comme Molière qui le fait arrêter par le Roi - ce qui est le comble de l'invraisemblance - demander à Tartuffe d'avouer, de reconnaître son imposture et lui faire assumer son men.- songe.

Vaine démarche. Tartuffe ne ment pas, par- ce qu'il est tout entier dans son mensonge et qu'il ne le sait pas. Il ne voit pas ses fourbe- ries. Il est aveugle, comme vous et comme

(1) Michel Foucault, « L'ordre du discours», Gal- limard, p. 12 et s.

moi à sa duplicité. Disons ce paradoxe que Clément Rosset n'hésite pas. à affirmer :

« c'est que Tartuffe est sincère. Tartuffe est un homme qui se représente ses tendances per- sonnelles au ·travers d'intérêts nobles et supé- rieurs et qui masque ses propres exigences sous le couvert d'aspirations élevées et collec- tives. Autant dire que Tartuffe est Monsieur tout le monde, sincère et honnête. homme com- me tout un chacun ou alors c'est que tout le monde est hypocrite, comme-Tartuffe». (Clé- ment Rosset, Le monde et ses remèdes, Presses universitaires de France, pp. 72-73 et 74) (1).

Mais si le mal est inévitable, et si tout le monde en est atteint, ce procès de l'hypocrite que vous avez tenté, est évidemment perdu.

J'entends ici l'hypocrisie selon la définition que, me semble-t-il, vous lui donneriez.

Dans ce sens le plus large, l'hypocrisie, en effet, ce serait l'opération, le processus, qui modifient et séparent ce qui est immédiatement pensé de ce qui est finalement exprimé. EHe est dans la première politesse. Elle réside dans la distance 1a plus grande qui sépare la pensée de son expression, l'intention de l'acte, l'indi- vidu des valeurs et des principes, les moyens des fins qu'ils poursuivent et trahissent néces~

sairement. 1

Toute dissociation interne d'un être, entre un fond et une forme, serait déjà le chemin de la trahison intime, d'une sorte de péché ori- ginel.

Alfred de Musset disait: «tout est nu sur la terre hormis l'hypocrisie ». Elle va donc se déployer dans l'enveloppement sous l'éclat du style, dans les rites, sous la robe judiciaire qui prétend cacher les différences. Elle se tra- lut dans l'apparente impassibilité du juge qui occulte sa sympathie ou son antipathie, dans la considération scientifique de celui qui recou- vre un désir ou une volonté. On l'a trouve plus fondamentalement encore dans le discours juri- dique lui-même, lorsqu'il exprime la règle géné- rale. «Tous les Belges sont égaux devant la loi». Ils ont droit à un traitement égal. Y a-t-i,I mensonge plus grand à traiter de la même manière, le puissant et le pauvre .et d'affirmer leur égalité? Et pourtant, c'est la vertu pre- mihe de la justice. Ainsi une équivoque déna- ture et justifie tout à la fois une justice qui, au mieux, ne peut accorder aux pauvres comme aux riches qu'un droit égal à loger sous les ponts.

L'égalité dans la loi cache l'inégalité dalllS la vie. Le mal est donc fondamental et dans la logique de votre attitude, il est irrémédiable.

Car dénoncer l'hypocrisie serait vain. Pis, ce serait encore un plus grand mensonge qui en redoublerait l'efficacité.

L'histoire ne cesse d'ailleurs de nous l'ap- prendre: Bonaparte fut d'abord républicain sin- cère. Staline, un démocrate aussi convaincu que le jeune Robespierre qui militait pour l'abolition de la peine de mort.

Nous ne cessons de découvrir que ces libé- rateurs qui réussissent, deviennent des: maîtres danger:eux.

Ils gagnent la confiance du peuple en dénon- çant l'imposture et les. mensonges du pouvoir établi, en clamant leur volonté de supprimer toute discrimination de classes et de mettre le monde entier à égalité. Ainsi, se font-ils élire.

Et on les voit, députés et puis ministres, gravir à reculons les échelles de la réussite sociale.

Et on les retrouve alors au sommet des hiérar- chies comme Jules Grévy, à la présidence de la République française, regrettant presque comme lui qu'il n'y ait plus d'avancement. Cer- tes, l'équivoque est grande et elle se découvre

(1) Michel Foucault, «L'ordre du discours», Gal- limard, p. 12 et s.

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