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CONFERENCE DU JEUNE BARREAU DE BRUXELLES

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EDMOND PICARD 1882 - 1899

LEON HENNEBICQ 1900 - 1940

IPIIHVMV

HEBDOMADAIRE JUDICIAIRE EDITEURS : Maison FERD. LARCIER, S. A.

26-28, rue des Minimes. Bruxelles.

CONFERENCE DU JEUNE BARREAU DE BRUXELLES

Séance solennelle de rentree du 27 novembre 1948

BENJAMIN CONSTANT OU LA FOI LIBERALE Discours de Me Gilbert-Sadi Kirschen

Aüocat a la Cour d'appel.

Aux sons aigres des cornemases, Ie demier regiment écossais quittait Bruxelles, Ie 5 février 1816, escorté par les acclamations enthousias- tes d'un peuple heureux d'avoir retrouvé la paix et la prospérité et fier aussi des doges que Wellington avait décernés aux Belges pour leur comportement a la bataille de Waterloo. (l)

La ville est gaie : bals populaires a la Porte de Flandre, réceptions somptueuses dans les demeures patriciennes, ces « Foires aux vanités » ou dansent les héros de William Thackeray.

C'est la lune de miel de l'union hollando- beige que commence déja a troubler lépineuse question des droits sur la bière, mais la presse peut néanmoins accorder une large place aux choses du théatre : une troupe fransaise dont la vcdette est Marceline Desbardes, et ou jouera bientóc Prosper Valmore, débute au Théatre Royal dans Ie Barbier de Séville; les acteurs anglais du théatre de garnison ont plié bagages et cédé la scène du Parc a une compagnie de passage qui annonce du Marivaux ; Ie feuille- toniste du Surveillant s'en plaint, car, écrit-il, Ie Jeu de l'Anwur et du Hasard est une pièce usée et la réputation de son auteur est surfaite.

Heureux temps des guerres qui n'étaient pas totaks: Russes et Prussiens, Anglais et Autri- chiens sont fêtés et choyés, mais c'est vers les proscrits de France que se porte la sympathie des JBxuxellois. Convjentionnels, régicides, hauts dignitaires de FEmpire, ils arrivent a Bruxelles, chaque jour plus nombreux, et envahissent les salons, les cafés, les clubs et les journaux. La police da rai Guillaume s en iaquiète et les fait surveiller: elle dresse des listes et fait des fiches, comme toutes les polices. Or, voici que débarque a Bruxelles M. Ie baron de Constant, Benjamin, lieux de naissance et de domicik ignorés, porteur drun passeport délivré a Paris par Ie conseiller de la légation prussienne. Ie 22 septembre 1815.

De Londres a La Haye, (2) de La Haye a

(i) Le commandant en chef devait écrire dans son rapport en parlant des Belges « They did ex- ceedingly well n.

(2) Henri Fagel, ambassadeur des Pays-Bas a la Cour de St-James écrk a son frère Jacob Fagel, membre du Conseil d'Etat, a propos de Lady Charlotte Greville qui, a Bruxelles, recevait chez elle Constant et d'aurres proscrits u It is very silly in Lady Charlotte Greville (with her Ladyship's leave) to receive such people at her home, mais c'est un mal général». (Colenbranden 1815-1825, m, p. 321).

Vienne ( 3), les dipl'omates se passent la nou- veile : Constant est suspect a plus d'un titre, mais il est difficile de traiter avec rigueur (4) Ie nouvel arrivant, qui est Ie cousin du genéral Constant de Rebecque, chef d'état-majar des farces néerlandaises.

La presse s'en .mêle: VOracle salue Farrivée de Benjamin Constant venu chercher asile a Bruxelles: dés Ie lendemain, (5) Benjamin écrit au redacteur pour rectifier : il n est pas present, sa visite est parement pnvee, mais l'occasion est trop belle pour ne pas décocher une flèche, et il ajoute, avec une feinte naïveté

« insmuer qu'un citoyen qai n'est pas coupable

» cherche un asile hors de sa patrie, c'est faire

» injure a son gouvernement ».

L'Oracle inséra Ie droit <ie réponse: son redacteur ne connaissait pas Ie Journal Intime de Constant, il n'avait pas lu ces pages ou Ben- jamin ne cache pas son <iésir ardent de s'éloi- gner au plus tot de Paris, ses demarches inces- santes auprès de Fouche pour obtenir un visa...

Est-il ou n'est-il pas proscrit ? Peu nous importe. Et, d'ailleurs, peut-on exiler un Ben- jamin Constant qui a l'Europe entière pour patrie ?

Il est ne en Suisse, (6) descendant de hugue- nots frangais émigrés. Sa mère étant morte en Ie mettant au monde, son enfance, précoce et vagabonde, ,se passa xians -nos yrovinces (^nais surtout a Bruxelles) au hasard des garnisons de son père, officier suisse au service de Ia Hollande. Le colonel Juste de Constant n'inter- venait dans Féducation de son fils que pour renvoyer successivement les précepteurs qu'il lui donnait, en fidèle disciple de Rousseau. Lassé finalement de ces pauvres hères, faméliques et ignares, il laissa Ie jeune Benjamin courir Ie monde et, par une intuition plus heureuse que ses inspirations livresques, voulut que son fils allat puiser au sein de chaque nation Ie meilleur de sa culture.

(3) Lettre de Bendez, ministre d'Autriche a La Haye, au prince de Metternich, Ie 23 déc. 1815 (Colenbranden, 1815-1825, p. 462).

(4) 3 déc. 18x5.

(5) Constant devait recevoir, seul parmi les exi- les de France, une carce de sureté qui lui fut délivrée Ie 2 déc. 1815. Le dossier de police de Benjamin Constant ne se trouve pas aux Archives Générales du Royaume ni au Ministère de la Jus- tice; peut-être est-il conservé a La Haye ?

(6) A Lausanne, Ie dimanche 25 oct. 1767.

Oxford dabord, a lage de 13 ans; puis rUniversitê d'Edünbourg, a la beUe epoque de la philosophie écossaise ; les procès-verbaux d un club d étudiaats, la Speculative Society, gardent la tracé de sou esprit incisif et révèlent déja son sens de la discussion (7). Il partidpe notamment. Ie mardi 13 avril 1784, au debat sur Ie point de savoir si « les Etats de l'Europe ont quelque raison de redouter la puissance de la Russie qui s'élève au plus haut dans la ba- lance politique », et. Ie mardi 22 février 1785, il est. invite a dire s'il estime que les députés sont tenus d obeir aux ordres de leurs électeurs.

M^is il ne suffit pas de savoir discuter ou discourir, il faut connaitre l'histoire et la logi- que, la theologie et Ie droit naturel ; trois se- mestres a l'Université d'Erlanges y poury'oiront et Ie formeront a la discipline mcthodique de Ia science allemande.

II n'est pas d'honnête homme sans culture fran(aise. Dans les salons de Paris, brillant de leurs derniers feux a la veille de la Révolution, il finira ses années d'apprentissage et devieadra Ie causeur étincelant et subtil, paradoxal et dé- sinvolte auquel les femmes pardormeront volon- tiers la gaucherie de sa démarche et la laideur de sou visage (8). Et Benjamin, qui a plus appris encore de ses maitresses que de ses mai- tres, a aimé par toute l'Europe: Mme Récamier, ce récif sur lequel vient se briser sa vie senti- mentale, est l'incarnation même du charme francais; MIUe de Charrière fut Belle Van Zuy- len, célèbre en Hollande par ses mariages man- qaés; la mélancolique Anne Lindsay, qui lui inspira Adolphe, vient d'Irlande; Mme de Stad est européenne; les femmes qu'il épousa sant toutes deux allemandes et insignifiantes, et, a Bruxelles enfin, il est hantê par Ie souvenir de son premier amoar, cette Mme Johannot, la seule femme dont il ait toujours parlé avec ten- dresse et dont il n'a jamais pu, dit-il, entendre prononcer Ie n'om sans être emu jusqu'au fond de I ame.

Gardant son parfum de plaisirs enfantins et damours adolescentes, notre ville est prête a lui rendre aussi des parents et des amis, voire me- me des confrères, car n'cxersait-il pas notre profession, en amateur, lorsqu'il rédigeait a Bruxelles, en 1787, des mémoires pour défen- dre son père dans les treize malheureux proces que Ie colonel de Constant soutint contre les officiers de son regiment, coupables, a ses yeux, d insubordination ?

(7) Voir Ie bel ouvrage de M. Gustave Rudler sur La jeun-fsse de Benjamin Constant (pp. 168 et s.

(8) u De stature clancée, il avait de la grace dans sa gaucherie, des traits nobles dans sa laideur et sous un teint blafard et des cheveux roux que depuis j'aime toujours, une expression de virilité juvénile ». C'est ainsi que Thérèse Huber dans une lettre a Mue Reinhold décriv-ait Benjamin Constant a 24 ans. (G. Rudler, p. 434).

(2)

II connaït notre pays et ses problèmes; il a esquissé, autrefois, une histoire de la Révolu- tion braban^onne et il prend des notes pouf un curieux « Tableau du Royaume des Pays- Bas »(9), qu'il publiera en 1817, et ou il relève surtouL- l'attachement des Belges a la liberté et dit son admiration en voyant la presse liberale voler au secours d'un abbé ultramoa- tain persécuté par Ie gouvernement. (10)

Mais c'est Ie parc de Bruxelles qu'il retrouve avec la joie la plus pure, ce parc ou il jouait enfant et qu'il dépeignait dans ses lettres a sa grand'mère, ce parc ou bivouaquaient, il y a quelques mois, les escadrons cosaques (11) et ou errent, mélancoliques et désoeuvrés, les pros- crits de France, brassant des complots et ber- gant leur nostalgie.

Il loge aux abords immédiats du parc:

d'abord rue Ducale, (12) au Petit Hotel Wel- lington, qui abrite aujourd'hui i'ambassade de France, puls a l'Hótel de la Montagne du Parc, a l'emplacement actuel d'une de nos grandes banques.

Ces indkations nous sont fournies par Ie Registre des Passeports, qui est conservé aux Archives générales du Royaume, car Constant qui a tant écrit aux autres et sur lui-même, ne nous dit rien de ce sêjour a Bruxelles qui devait s'étendre d'octobre 1815 aux premiers mois de 1816. Quelques lettres a Mme Récamier et de brèves notes au Journal Intime témoignent de son impatience a revoir sa femme, Charlot- te de Hardenberg, qu'un éloignement de plus

<Tun an avait dotée de toutes les vertus. (13) Ah, si nous avions retrouvé cette suite au Jouinal Intime, ce fameux carnet vert dont parle Sainte-Beuve: peut-être n'est-il pas loin de nous, car certains érudits croient que Beii- jamin aurait confié une malle de papiers a un banquier bruxellois, dont, éternel distrait, il aurait par la suite oublié Ie nom et l'adresse...

Mais ne pouvons-nous deviner les rêves du promeneur solitaire par les allses dénudêes du parc royal ?

Une vie ratée, une vie gachée, une vie inu- tile, engagêe tout entière dans un vain combat, dans une lutte qui ne pouvait rêussir. La Li- berté et lui, lui et la Liberté, viennent d'être abattus. Et cela après avoir eu l'insigne privi- lege, d'assister a la libération de l'Homme, après avoir connu ces heures grisantes ou les faits venaient justifier les doctrines, ces annêes ou la liberté, jaillie de France, cherchait a éclai- rer l'Europe.

Maintenant il faudrait admettre que tout était inutile et voué a l'échec, il faudrait com- prendre que ce prodigieux effort ne pouvait pas aboutir, parce que l'homme n'est plus fait pour la liberté et il faudrait reconnaitre, aveu plus humihant encore, que la liberté s est dévorée elle-même, qu'elle n'a pa faire mieux qu'en- gendrer l'anarchie, puis la dictature.

Mais qui pleure les espérances évanouies ? Un congres se tient a Vienne, et au lieu de

(p) « Ce royaume dont - une partie est liée a l'Angleterre par ses habitudes, dont l'autre tient a la France par ses souvenirs et dont l'ensemble est uni a la Russie par des alliances, partagera les destinées européennes... n

(i o) « C'est que les écrivains de la Belgique ont fait assez de progrès en liberté peur sentir que la cause d'un seul individu est celle du corps social et de chacun de ses membres. On ne les Voit point pour satisfaire leurs haines personnelles ou leur intérêt privé, applaudir a ce qui peut frapper les partisans des opinions opposées ».

(u) En février- 1814 un regiment de cavalerie tartare ou cosaque cantonna dans Ie Parc, sans y commettre d'ailleurs de déprédations (Louis Hy- mans, Bruxelles a travers les Ages, p. 264).

(i 2) La me Ducale avait été débaptisée en me de l'Egalité, lors de la Révolution et s'étdit appelée autrefois rue des Genevois, car de nombreux Ge- nevois exilés de leur patrie y habitaient. Benjamin les avait fréquentés lors de ses précédents séjours a Bruxelles.

(13) La baronne de Constant avait re^u son passeport a Hanovre Ie 17 sept. 1815 et arrivait a Bruxelles au début de déc. 1815.

faire Ie point en sortant de cette effroyable tourmente, au lieu de batir un monde nouveau, les hommes d'état d'ancien régime se disputent places fortes et arpents de terre. lis sant par trop occupés a tailler et a recoudre a grands traits la carte de l Europe, pour se souvenir en- core de la rêsistance des paysans russes et des étudiants allemands qu'ils avaient soulevés au nom de la libertê.

La victoire, une fois de plus, est dissociée de ses artisans et la liberté n'est qu'une friandise que l on promet parfois aux hommes, mais qu'on ne leur donne jamais, car elle est indi- geste.

Ma tache est terminêe, se dit Benjamin, bri- sons avec les hommes, leurs faiblesses et leurs injustices, retournons a nos études en Allema- gne, a (Weimar, peut-être, pres de Goethe qui nous honore de son amitié... (14) et ache- vons Ie grand oeuvre de notre vie. Ie Traité sur la Religion. Et pour rompre la monotonie de cette retraite austere, pourquoi ne pas ecnre un roman. Adolphe n'a pas encore eté publié (Ie manuscrit sera vendu quelques mois plus tard a un libraire de Londres pour 70 louis), mais sa lecture dans les salons a déchaïné les applau- dissements et les pleurs. Benjamin peut encore extraire de ses expêriences tant d'épisodes poi- gnants, tant d'enseignements féconds, et que d'heures délicieuses et attendrissantes ne passe- rait-il pas a êvoquer Mme de Charrière, qui lui donna un amour presque maternel et la com- préhension du siècle passé, ou Julie Talma qui lui donna sa mort édifiante, ou Mme de Staël qui lui donna tant et trop d'amour et qui est loin (c'est heureux) et se ronge de passion pour un autre (c'est vexant)...

Ou peut-être Benjamin pourrait-il rentrer en France et se terrer pour toujours dans sa petite maison de campagne, y connaïtre ce cal- me et cette sérénité, refrains obsédants du Journal Intime et toujours poursuivis en vain.

Des crieurs de journaux débouchent en cou- rant des quartiers populeux d'Isabelle, envahis- sent Ie parc et arrachent Ie promeneur a ses songes mélancoliques: « La Gazette Générale des Pays-Bas ! », « Le Nain Jaune ! », « Le Censeur des Girouettes, qui vient d'arriver de Paris ! ». Le Censeur des Girouettes, (15) voila une satire ou son nom doit figurer en bonne place car Fopinion, fut-elle aussi rom- pue que la nótre aux renversements d'attitude et aussi indulgente aux Messieurs Caméléon, se refuse a lui pardonner sa palinodie sensation- nelle.

Le Premier Consul Fa chassé du Tribunat en 1802 et Fa forcé a partager pendant de longues années l exil de Mme de Staël. Benjamin Cons- tant s'est vengé en attaquant Napoléon dans un pamphlet incisif et vibrant sur l'Esprit de Conquête. Et puis, il a servi l'Empereur, lors des Cent-Jours, non sans lui avoir, une derniêre fois, dame publiquement et solennellement sa haine.

La scène fatale est toujours vivante en sa mémoire. Mme Récamier resoit Ie samedi 18 mars 1815. Napoléon qui a débarqué de File dElbe, Ie ler mars, apprache dangereusement de Paris. Juliette Récamier, royaliste convaincue, cherche a rallier les hésitants et persuader les incertains. Elle a un gracieux sourire pour Ie plus dangereux rival de Benjamin, Ie marquis de Forbin, qui vient, arme de pied en cap, ju- rer qu'il se battra pour les Bourbons, et, se tournant alors vers Benjamin, elle lui demande:

« Et vous, mon ami, ne ferez-vous rien ? ».

(14) Note au fournal Intime. Ie 28 févr. 1804:

K Soupé avec Schiller et Goethe. Je ne connais personae au monde qui ait autant de gaieté, de force et d'étendue dans l'esprit que Goethe n.

(15) « Le Censeur du Dictionnaire des Girouet- tes » réplique au u Dictionnaire des Girouettes i>

était en vente chez la veuve Lemaire, rue de l'Im- pératrice (Annonce parue Ie 5 oct. 1815 dans Ie Journal de la, Belgique).

C'en est assez. Benjamin, qui devait avouer plus tard, « ce fut Ie grand sabre de M. de For- bin qui me perdit ». se met aussitót a^griffon- ner sur Ie coin d'une table, son fameux arti- de ou, après avoir comparé Bonapaite a Attila et a Gengis-khan, il recommande la fidélité aux Bourbons et conclut par une eclatante profes- sion de foi: « J'ai voulu la liberté sous toutes ses formes; j'ai vu qu' elle était possible sous la monarchie; je vois Ie Roi se rallier a la Nation; je n'irai pas, misêrable transfuge, me trainer d'un pouvoir a l'autre, couvrir Finfamie par Ie sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse ».

L article parait Ie 20 mars dans Ie Journal des Débats. Mais, ce même jour. Ie roi Louis XVIII part pour Gand, accompagné d'ailleurs par Ie marquis de Forbin, tandis que Napoléon rentre a Paris.

Affolé, Benjamin court a Nantes dans Fes- poir de s'embarquer pour les Etats-Unis. Trop tard. Il rentre a Paris et se cache. On sonne a sa porte: non, ce ne sont pas des argousins, c est un chambellan qui Ie prie de se rendre chez I'Empereur.

Dramatique et surprenante entrevue (16) dans les jardins de FElysée: Ie diable c'est fait ermite et Napoléon est devenu libéraL — ou du moins il Ie prétend: « Je prêvois une lutte difficile, dit-il a Benjamin, une guerre lon- gue. Pour la soutenir il faut que la Nation m'appuie. Mais en rêcompense, elk exigera de la liberté. Elk en aura. Je ne demande pas mieux que d'être éclairé. Je vieillis: on n'est plus a 45 ans ce qu'on était a 30. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus surement a m'on fils ».

Aujourd'hui, nous n hêsitons pas lorsque Fennemi se presse aux portes de la cité a noas démunir de nos libertés les plus sacrees, et, FAngleterre, elle-même, en 1940, na-t-elle pas suspendu les effets de VHabeas Corpus Act ? Napoléon, lui. Ie despotisme fait homme, ren- dait la liberté a la France au moment ou en un suprême effort il partait affronter l'Europe entiere.

Ce n était pas un vain propos dans la bouche de l'Empereur; il voulait doter la France d'une constkution liberale et il voulait que ce fut Constant qui la rédigeat.

Comment résister a pareille tentation ? Ben- jamin eüt, certes repoassé dédaigneusement I'offre <fun haut poste ou de quelque prébende, mais, quitte a passer pour un « misérable trans- fuge » allait-il refuser de faire triompher ses idees, de couler en lois et décrets ses rêves de vingt années ?

L'ceuvre de Benjamin Constant devait por- ter Ie titre officiel et modeste d'Acte Addition- nel aux Constitutions de l'Empire mais, pour les initiés, c'était la Benjamins. La France avait connu et allait subir bien des constkutions:

celle de Constant ne devait vivre que quelques semaines, mais la France dut attendre de nom- breuses annêes pour retrouver un régime aussi libéral.

Un tel résultat n'avait pas été atteint sans de rudes combats et Benjamin avait du batail- Ier pendant plusieurs séances au Conseil d'Etat contre un Napoléon vindicatif et obstiné qui voulait maintenir dans les lois la peine de la confiscation des biens, répétant qu'il ne se lais- serait pas désarmer et qu'il devait pouvoir faire sentir a ses adversaires « Ie vieux bras de l'Em- pereur ».

Amères souvenances de ces journées brulan- tes et déja lointaines: Napoléon vogue mainte- nant vers Sainte-Hélène et la légende, Benja- min Constant arpente Ie parc de Bruxelks ressassant Ie Mêmoire sur les Cent-Joucs qui doit Ie justifier.

(i 6) Note au Journal Intime après son entre- tien avec Napoléon : u Ie 14 avril. Entrevue avec l'Empereur, longue conversation, c'est un homme étonnant. Demain, je lui porfe un proj'et de Cons- titurion. Arriverai-je enfin ? Faut-il Ie désircr ? L'avenir est noir. La volonté de Dieu soit faite.

Dïné chez la duchesse de Raguse avec Juliette ».

(3)

Il ne nie pas ks faits (comment Ie pourrait- il d'ailleurs), mais les reconnaït avec haute;ur:

« Celui sous lequel j'avais refusé de servir quand l'assentiment universel l'appuyait, je l'ai servi quand il était l'objet de la haine euro- peenne ».

Son article incendiaire du 20 mars ? Mais c'était une riposte aux proclamations révolu- tionnaires lancées par Napoléon lors de son débarquement, proclamation ou sonnait « Ie langage de la Convention dans la bouche d'un pretonen ».

Constant n'a-t-il pas simplement devancé son époque en rangeant la fidélité a ses idees avant la fidélité a la personne du Prince? Il était libéral, il lest resté et Ie restera: c'est pour ses idees libérales qu'il combat et non pour Napoléon ou les Bourbons.

Les Bourbons, d'ailleurs, ne lui garderont pas rancune puisqu un ami viendra lui dire que son plaidoyer a persuadé Ie Roi, et Cons- tant de répliquer, en haussant les épaules : «Je Ie crois bien, je me suis presque persuadé moi- même ! »

Tout Benjamin est dans ce trait jailli de la même veine que Faiïusion au grand sabre de M. de Forbin, responsable de son malencon- treux article. Persiflage désinvolte, cynisme tranquille, si Fon veut; mais il ne faut pas s'y laisser prendre: ils cachent Ie véritable Gons- tant, celui qui ayant toutes les excuses pour les autres, n'a jamais pu, selon k mot de Char- les Du Bos, s'aimer lui-même.

Loin de lui attirer la compréhension et l'in- dalgence, cette sévérité de Benjamin envers lui- meme devait inciter ses juges a une plus gran- de rigueur.

Rien ne lui sera pardonné: les folies de jeu- nesse, relatêes avec complaisance au Cahier Rouge, les résolutions velléitaires et les scrupu- les angoissês du Jouxnal Intime, la cruelle fai- blesse et Ia flagrante vérité d'Adolphe, tout sera voué au mépris et livré aux sarcasmes des pharisiens.

La sincérité même lui sera contestée. Sainte- Beuve devait donner Ie signal; il avait peu connu Benjamin et ne l'aimait guère(17), partageant a son égard les rancunes du clan de Stael. « Constant passa sa vie, écrit-il, a faire de la politique liberale sans aimer les hommes, a professer la religiosité sans pouvoir se don- ner la foi, a chercher en tout lémotion saas atteindre a la passion ». (18)

Voila donc Benjamin analyse, expliqué et classé par ce jugement catégorique proféré sur un ton mi-caustique et mi-doctoral. Mals au tribunal de la critique, les décisions de Sainte- Beuve elles-mêmes, peuveat être frappées d'ap- pel et des dizaines de volumes, aajourd bui, nous rendent Ie vrai visage de Constant, hom- me, philosophe, politicien.

Comment Sainte-Beuve comprendrait-il Ie róle profond que la religion tient dans la vie intérieure de Constant, sans avoir lu ses lettres a Prosper de Barante ? Et nous, pouvons-nous croire que Benjamin n'aurait jamais eu la foi, lorsque nous retrouvons presqua toutes les pa- ges du Journal Intime ce sigle qui ponctue Ie récit de la journée: l. v. d. D. s. f. : « La vo- lonté de Dieu Soit Fake».

Quand ce même Jownal ïntime nous révèle avec des accents déchirants, 1'am.our de Benja- min pour Juliette Récamier, ou quand sa cor- respondance avec Anne Lindsay (19) nous

(17) « II l'a détesté... et Ie poursuit comme un chien fait de sa proie ; il Ie traite comme un en- nemi personnel et comme un homme qu'il mé- prise » dira Emile Faguet. Sur des raisons de cette animosité voy. Rudler, p. 8.

(i 8) Portraits Littéraires, III, p. 280. Louis de Loménie, inspiré par Mme Récamier, prir la défense de Benjamin dans un article de sa Galerie Con- temporams ïïlustres et une polémique s engagea entre les deux critiques. Voir Edouard Herriot, Madame Récamier et ses amis, p. 535.

(19) On a longtemps cru qu'Adolphe était Ie récit des amours mouvementés de Benjamin Cons- tant avec Mme de Staël. Mais comment identifier Corinne avec Ellénore qui « n'avait qu'un esprit

dévoile Ellénore qui souffre et Adolphe qui aime, allons-nous admettre que Constant n'au- rait jamais atteint a la passion ?

Et lorsque Sainte-Beuve reproche enfin a Benjamin d'avoir fait de la politique liberale sans aimer les hommes, voudrait-il imposer au liberalisme <ie recruter ses tenants parmi les seuls philanthropes ? Insaisissable, Benjamin défie toutes les formules et déjoue les portrai- tistes. Certes, il voyait et parfois montrait les défauts et les faiblesses de ses semblables avec une impitoyable clairvoyance qu'il exer{ait sur lui-même. Mais sous un apparent mépris des hommes éclate sa foi dans l'hommc.

Sa vie et ses écrits nous la rêpètent sa foi dans I homme et surtout sa vie, car son libéra- lisme n'est pas une conception abstraite, c'est la projection, sur Ie plan de Ia politique, du Benjamin, qui souffre et qui espère.

On ne peut saas Ie déformer dissocier en lui l'amant du philosophe. Ie romancier du politi- cien, I homme qui pense de l'homme qui agit.

Et bien plus que toutes les professions ou confessions, c'est la dêcision que Benjamin murit a Bruxelles, en 1816, qui nous révèle l'intensité de sa foi liberale. Vous n'ignorez pas qu il a délibérément étouffé en lui Ie ro- mancier et contenu Ie philosophe religieux, qu'il a rejeté de sa vie les retraites studieuses et les méditations sereines pour reprendre, sur la scène fran^aise, son róle de chef de Fopo- sition liberale.

Cette heure, pas plus que la nótre, ne dolt être au découragement ou a la résignation. La liberté démodée, denigrée, discréditée l appelle et Fattend: la dialectique rigoureuse et agres- sive de Constant, son érudition universelle et féconde, sa verve railleuse et sa connaissance de l'ame humaine doivent être aussitót engagées.

La lutte sera apre; parfois féroce. Ses adver- saires voudront lui interdire la tribune de la Chambre des Députés et lui contesteront la nationalité frangaise que Ie Directoire lui avait reconnue. Lorsqu'il invoquera l'article de la loi considérant comme francais les descendants d'émigrés pour cause de religion, un généalo- giste au service de ses ennemis s'acharnera a démontrer que Ie capitaine Augustin de Cons- tant <iut s'exiler, en 1605, a la suite <Tun complot contre Henri IV et non parce que hugucnot, et un chartiste viendra rappeler que les Constant étaient originaires de l'Artois.

province qui, a cette epoque, n'etait pas rat- tacbée a la France.

Grace a sa filiation maternelle, il parv-iendra cependant a se faire reconnaïtre Fransais et il sera du député de la Sarthc pais de la Seine, et enfin du Bas-Rhin. Mais il rcstera toujours en butte aux tracasseries da gouvernement : poursuites intentées par Ie procureur général et proces de presse; lourdes amendes et peines de prison. De jeunes officiers de l'Ecole de cava- lerie de Saumur, royalistes fanatiqucs, voudront même attenter a sa personne. II sera sous la surveillance perpetuelle de la police qui rap- porte ses propos en les déformant, dresse des listes de ses amis, aussitót suspects, et voit un complot dans chacun de ses déplacements. Les notes qu'adresse au Ministre de l'Intêrieur, Ie prêfet du Bas-Rhin, chaque fois que Benjamin vient visiter ses électeurs, sont édifiantes et ces deux puissants personnages règlent d'une ma- nière expéditive Ic sort d'un petit commis a Fenregistrement, coupable d'avoir assisté a une réunion ou Constant prenait la parole. (20) Est-ce Fambition qui a poussê Benjamin dans l'arène politique et lui a fait assumer une tache a laquelle rien ne paraissait Ie prédestiner?

Alfred de Vigny devait noter a son carnet Ie

ordinaire u ? La cousine de Benjamin, Rosalie de Constant eut beau indiquer qu'Ellénore était Annc Lindsay, la légende était tenace et ne s'écroula qu'en 1931, par la publication dans la Revue des Deux Mondes, des lettres de Benjamin Constant a Anne Lindsay.

(20) Voy. Benjamin Constant sous l'CEil du Guet ou Victor Glachant public la correspondance of- ficielle.

jour des obsèques de Constant: « C'était un homme d esprit supérieur. Il combattit tou- jours sans recompense. Mais je crois qu'il avait un but d'ambition tres élevé qu'il n'a pas atteint. Il n eut pas été satisfait d'être pair de France ou premier ministre. Peut-être lui fal- lait-il une république et en être président ».

Oui, Constant nourrissait une grande ambi- tioa: convaincre. Mais en lui aucun désir de pouvoir, aucune soif d'honnears; il ignorera toujours les avances que lui feront certains ministres de la Restauration. Si, par Mme Réca- mier, il garde Ie contact avec Chateaubriand, il n aura recours a lui que pour obtenir la grace de quelques conspirateurs libéraux.

Lorsqu'éclate la révolution de juillet, Cons- tant, malade, se soigne a la campagne: mais La Fayette lui adresse ce billet, d'un laconisme emphatique: « II se joue ici une partie terrible.

Nos têtes en sont l en jeu. Apportez la votre. » Benjamin retourne aussitot a Paris et contribue a l avênement de Ia monarchie liberale.

Reconnaissant, Louis-Philippe paiera les dettes'de Constant et Ie nommera président au Conseil d'Etat; Benjamin, tout en acceptant cette charge, r^servera son indépendance vis-a- vis du nouveau gouvernement. Il l'attaquera même, avec fougue, dans son demier plaidoyer pour Ia liberté de la profession d'imprimeur, prononcé quelques jours avant sa m'ort, en dé- cembre 1830.

La diversité de Constant est teiïe que chaque être qui se penche sur lui croit entrevoir sa propre image et feint <Tentendre Constant lul dicter une voie qu'il a déja choisie. Maurice Barrès ne devait pas échapper a eet envoute- ment et la ou Vigny décelait l'ambition, il croit diagnostiquer un besoin démotion: eest Barres qui parle et n'on Benjamin lorsqu au cours d'un colloque imaginaire, l'ombre de Constant lui déclare: « J'ai servi toutes les cau- ses pour lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois eiïes n'étaient pas par- faites et souvent elles me nuisireat, mais j'y dépensai la passion qu'avait mise en mol quel- que femme ».

Non, pour Benjamin, les affaires publiques ne sont pas un <ierivatif et il ne part point guerroyer pour la liberté Ie jour ou toutes les autres sources d'émotions sont taries: la défen- se de la liberté est la trame sur laquelle, en tons chatoyants et nuances, est tissée sa vie, tiame qui reparait, en 1816, dans son austère solidité lorsqu'il se donne tout entier a la lutte poli- tique.

Au moment ou il quitte Bruxelles, sa volon- té est trempée et ses armes sont acérêes: il a forgé autrefois sa conception liberale <le la so- ciété aux creusets des philosophes et idéologues du XVIIP siècle, puis, avec Ie detachement lucide d'un homme de laboratoire, il en a suivi les succes et les avatars au cours de la gigan- tesque expérience révolutionnaire et mainte- nant, enfin, ces quelques mois d'exil lui ont permis de fondre en une doctrine les idees et les faits. Le Liberalisme est ne.

Dans la chaise de poste, cahotante et bran- lante, qui Ie ramène a ses destinées, par ces routes de Brabant qu'il courait a franc étrier au temps de ses juvéniles cscapadcs. Ie visage sévère de son père et Ie doux sourire de Mme Johamiot, les étroites arcades de la place Royale et les hautes fatales du parc l'ont déser- té. La liberté est désormais sa seule compagne.

Benjamin n'en sera ni Ie chantre ni l'apolo- giste, il ne veut pas justifier ou glorifier la liberté, il la constate comme un besoin, comme la revendication première de l homme.

Il sent avant tout Fimpêrieuse nécessité de dissiper les équivoques qui obscurcissent la no- tion de liberté et surtout la plus dangereuse, celle que provoque Ie mirage de Fantiquité.

Ainsi qu'il Ie rappellera dans son Discours d l'Athénêe Royal de Paris, (21) la liberté pour les anciens « consistait a exercer collectivement mais directement plasieurs parties de la souve-

(21) Cours de folitique constitutionnelle, vol.

IV, pp. 238 et s.

(4)

raineté tout entière, a délibérer sur la place publique de la guerre et de la paix, a conclure avec les êtrangers des traités d'alliance, a voter les lois, a prononcer les jugements, a examiner les comptes, la gestion, les actes des magistrats, a les faire comparaitre devant tout Ie peuple;

mais en même temps que c'était la ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient com- me compatible avec cette liberté collective, Fassujettissement complet de l'individu a l'au- torite de F ensemble ».

Poursuivant son exposé. Constant démontre comment l'étendue plus considérable des états, la disparition de l'esclavage et les exigences du commerce font que l'Europe ne peut plus être gouvemêe comme l'était la république d'Athè- nes. Les citoyens du XIX" siècle doivent com- prendre qa en s'affublant de prénoms a I'anti- que, ils ne feront pas refleurir la constitution de Solon et ils doivent renoncer a partager en- tre eux Ie pouvoir social.

Que veut l'homme moderne lorsqu'il récla- pie la libertê ? Il veut, dit Constant, « Ie droit pour chacan de n'être soumis qu'aux lois, de ne pouvoir être ni arrête, ni détenu, ni mis a mort, ni maltraité d'aucune maniere par l effet de la volonté arbitraire d'un ou plusieurs indi- vidus... Ie droit pour chacun de diie son opi- nion, de choisir son industrie et de l'exercer, de disposer de sa propriété, d'en abuser même:

d'aller, de venir sans en obtenir la permission

<t sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches... Ie droit pour chacun de se réunir a d'autres individus, soit pour conférer sar ses intérêts, soit pour Ie culte que lui et ses asso- ciés préfèrent... ».

Telle est la conception moderne de la libertê et elk est foncièrement moderne car faut-i rap- peler Ie proces de Socrate ou l'ostracisme pour prouver que les anciens ignoraient la liberté religieuse et la liberté individuelle. Et Terpan- dre même ne pouvait chez les Spartiates ajou- ter une corde a la lyre sans que ne s'émeuvent les éphores.

Scrupule de l'historien ou respect de l'êcri- vain pour la propriêté des termes ? Non, cette distmction entre les deux aspects de la libertê est la dé même de la pensée politique de Cons- tant: Ihomme ne recherche plus une partici- pation directe au pouvoir, il veut que Ie pou- voir lui garantisse la jouissance de ses droits individuels. Ce glissement de la notion de liberté-action a celle de liberté-garantie se tra- duit dans les systèmes et dans les lois; la cons- titution révolutionnaire de l'an IV est encore toute imprégnée de liberté-action tandis que la

« Benjamine » annonce l'avènement de la liber- te-garantie.

Triomphe bien êphémère : ne voyons-n'ous pas aujourd'hui la liberté-action et la liberté- garantie s affronter a nouveau, non plus dans Ie temps mfiis dans Fespace, sur cette ligne de l'Elbe ou les démocraties populaires se heurtent a la conception occidentale de la liberté ?

Le problême essentiel pour Constant consiste a garantir a l'individu la jouissance de ces libertés privées. Des lors la participation indi- recte du citoyen a Fexercice du pouvoir par Ie truchement d'un gouvernement représentatif ou parlementaire ne sera plus une fin, en soi, ce ne sera qa'un moyen destiné a permettre Ie controle du pouvoir et sou maintien dans les limites tracées. Peu importe a Constant que la Constitution soit monarchique, républkaine ou imperiale, qu'elle prévoie une Chambre des Pairs ou un Sénat conservateur, qu'elle soit du type amëricain ou s'inspire du m'odèle anglais;

ce sont des questions techniques, d'un intérêt secondaire dont les solutions peuvent varier se- Ion les mceurs et les époques. (22)

Benjamin Constant aura pour véritable ta- che de formuler ces libertés privées, d'en ciseler

(22) « Je n'ai qu'une passion, l'amour de la liberté et de la dignité humaine. Toutes les for- mes gouvernementales ne sont a mes yeux que des moyens plus ou moins parfaits de satisfaire cette sainte et légitime passion de l'homme )>

(Tocqueville, Oemres. II, p. 70).

les contours avec une précision rigoureuse et une délicatesse infinie. Et celui qui lit son Cours de politique constkutionnelle, découvrira que Constant a place les bornes de la liberté de la presse, de la libertê individuelle ou de la liberté religieuse a l'endroit exact ou elles se trouvent encore aujourd'hui, et il ressentira une émotion semblable a celle qui nous gagne lorsque les vieux cartulaires nous révèlent que les limites de nos champs n ont pas vaiié en dix siècles.

Mais Benjamin ne se contente pas de définir ces libertés et de les délimiter, il les amalgame en un tout coherent et indissociable et proclame la liberte une et indivisible: « Aucune lol juste, écrit-il, ne demeure inviolable auprès d'une me- sure qui soit illegale. On ne peut accorder la libcrté aux uns et la refuser aux autres. Sup- posez un seul acte de rigueur contre des hom- mes qui ne soient pas convaincus, toute libertc deviendra impossible. Celle de la presse ? On s'en servira pour émouvoir Ie peuple en faveur des victimes pcut-être innocentes. La libertê individuelle ? Ceux que vous poursuivrez s en prévaudront pour vous échapper. La Llberté d'industrie ? Elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gêner toutes, les anéantir également. Les hommes voudraient transiger avec la justice, sortir de son eerde pour un jour, pour un obstacle et rentrer en- suite dans l'ordre. lis voudraient la garantie de la regie et Ie succes de l'exception. La nature s'y oppose; son système est complet et régu- lier. Une seule déviarion Ie dctruit comme dans un calcul arithmétique, l'erreur d'un chiffre ou de mille, fausse de même Ie résultat ».

Et couronnant enfin, ce temple qu'il érige a la dignitê humaine. Constant place la liberté hors d'atteinte de la lol (23); Ie citoyen n'est pas tenu d'obéir a une lol tyrannique, a une loi qui exigerait de lui « une mise a la masse com- mune plus forte qu'il n'est nécessaire pour que la communauté subsiste ». Cette loi lui deman- derait d'abdiquer; il ne Ie peut car voudrait- il devenir une chosc, il doit rester un homme.

C'est la doctrine du droit divin <ie l'indi- vidu: Benjamin Constant peut batir sa cité liberale, notre cité liberale.

Mais pour qui la construit-il ? Pour une classe de propriétaires terriens, de manufactu- riers avides et de rentiers apeurês ou pour tout un peuple ? Cette liberté tant vantêe implique- t-elle necessairement Ie droit pour les forts d'asservir les faibles ? Et lorsque Constant pro- dame la libertê du travail et s'oppose a la résurrection des corporations, veut-il désarmer les masses ouvrières et les livrer sans défense aux rigueurs implacables de la loi de l'offre et de la demande ?

De cette interprétation tendancieuse du libê- ralisme envisagé comme une monstrueuse ma- chine de conservatisme social, il n'y a qu'un pas a franchir pour lui imputer la responsa- bilité de la situation misérable du prolétariat urbain au XIXe siècle, les journêes de 14 ou 16 heures. Ie travail des enfants, les salaires de famine, l'hygiène désastreuse,...

Relisons plutót Constant et scrutons les faits. Assurément il a combattu avec energie Ie rétablissement des corporations et des jurandes.

Mais ces corporations, elles n'étaient plus, lors- qu'elles furent supprimées en 1789, que des groupements de maïtres, ou, pour empl'oyer la formule saisissante de Coornaert, (24) des

« syndicats de patrons exploitant un mono- pole ». Les restaurer eüt été non seulement un anachronisme, mais aussi un echec pour la classe ouvrière qui se serait rivée a son sort, isolce dans les divers métiers et condamnée a une sujétion définitive.

(23) Dans sa mercuriale du 14 sept. 1948 (J. T.

n 3778), M. Léon Cornil, procureur genera! a la Cour de cassation, rappelait que la u Révolution frangaise a mis fin a l'absolutisme du roi mais elle lui a substitué un absolutisme nouveau, celui de la loi ».

(24) Emile Coornaert, Les Corporations , en France avant 1789.

Loin de barrer la voie, Constant a abattu ces vestiges du passé qui auraient entravé l'efflo- rescence des syndicats.

Emondant et élaguant, il a laissé a son ami et conseiller, Fêconomiste suisse, Simon de Sis- mondi. Ie soin de faire germer et murir une oeuvre sociale. Et Sismondi, l'inventeur de la norion moderne du plein emploi et ladmira- teur enthousiaste de la Benjamine, (25) pro- posait dés 1827 de « supprimer les lois qui protègent les coalitions des maïtres contre les ouvriers et toutes celles qui ótent aux ouvriers leurs moyens naturels de résistance ».

Et comme il est aisé de se méprendre sur les raisons qui ont incité Constant a s'opposer vig'oureusement a la rêglementation des salaires par la loi: il ne veut pas empêcher quune rêmunêration decente soit assurée au travailleur, mais il comprend que, de son temps, une fixation legale des salaires tournerait imman- quablement a l'avantage des patrons qui for- meraient la majorité dans des chambres élues au suffrage censitaire.

L'époque ou vit Constant doit également nous faire comprendre Ie sens profond de son bostilité envers l'Etat. Constant est ne et a été formé sous l'ancien régime au temps ou Ie monarque affirmant: « LEtat c'est mol » ne pêchait pas par vanite mais posait un axiome de droit public: l'Etat personne morale s'iden- tifiant avec la personne physique du Prince.

Et cette confusion ne s'opérait pas uniquement en politique: Fintervention de l'Etat dans l economie, c'était Ie colbertisme avec ses ma- nufactures crêees pour enrichir Ie roi; les ini- tiatives de l'Etat pour combattre Ie paupérisme et Ie chómage, c'était Ie travail forcé aux colo- nies, sous la férule des compagnies a charte pour la plus grande gloire et fortune du roi.

Il faudra qu'une génération, au moins, aït voté des budgets et arrêté des listes civiles pour que Ie peuple prenne pleinement conscience de l'existence d'un Etat, representant des intérêts de la collectivité et distinct de a personne du Prince. Mais, ce passé, tout recent encore, reste gravé dans l'esprit de Constant et lui dicte une profonde méfiance de lEtat: ne faut-il pas craindre que Ie Prince pour regagner sa puis- sance politique n'abuse des droits, qui seraient reconnus a l'Etat dans Ie domaine économique ou sur Ie plan social ? Un souverain qui pour- rait, en réglementant les prix et en dirigeant la main-d czuvrc, enrichir ses partisans et rainer Ses advcrsaires serait un despote plus red'outable

encore que les monarques absolus.

Si les attitudes sociales ou économiques de Constant portent Ia marque de son temps, doit-on forcément en inférer que toute l'oeuvre de Constant est dépassée, qu'elle ne presente plus qu un intérêt hlstoriquc ?

Il serait, certes, vain de rechercher dans les écrits de Constant la formule exacte du diri- gisme ou une justification des consells d'entre- prise, presqu'aussi illusoire que de demander a Lavoisier une solution aux problèmes de Ia chimie des plastiques ou de l'énergie nucleaire.

Mais qui oserait prétendre que les principes découverts, énoncés et dêmontrés par Lavoiskr ne sont pas a la base même de la chimie contemporaine ou que ses methodes analyti- ques, expérimentales et déductives ne seraient plus d actualitê. ?

Présente, jeune et vivace, teiïe est aussi Ia pensée de Constant et sa cité n'est pas un para- dis perdu dont nous gardons la nostalgie; c'est Ia construction même ou nous vivons et dont nous ne pouvons renier l'architecte sous Ie prétexte que, parfois, nous abattons une cloi- son ou ajoutons un etage.

Mais Constant est plus qu'une signature sur un bloc de pierre; il est la liberté vivante et militante; il Fincarne a jamais malgré sa non- chalance et ses errements, sa faiblesse et ses inquiétudes qui n en ternissent point l'éclat mais, bien au contraire, la grandissent en l'hu- manisant, tout comme un léger brouillard de l'aube flottant aux cimes des arbres, adoucit les lignes et harmonise les contours.

(25) Voir les Souvenirs de Prosfer de Barante.

(5)

Discours de Me Yvan Collon

Président de la Conference du Jeune Barreau.

Mon cher Confrère,

Le 24 novembre 1934, sous la présidence de Me Gaston Collon, M. Ie batonnier Pierre Graux a pron'once, en cette même salie, dans une atmosphère recueillie, I'éloge de votre père.

Le Barreau en était justement fier.

Me Sadi-Kirschen, avait osé dêfendre, pen- dant des années — et avec quel talent ! — les patriotes belges devant les conseils de guerre de l'occupant. Il les avait arrachés a la mort. Il les avait rendus a cette liberté qui devait enfin resplendir pour chacun de nous Ie 11 novem- bre 1918.

Bon sang ne peut mentir!

Vous aussi, vous professez ce culte de la liberté. Votre livre si jeune et si vivant : Six amis viendrant ce soit, nous a raconté avec cette modestie des hêros, les peripéties de votre fugue, votre arrivce en Angleterre, votre enga- gement comme parachutiste, vos « descentes » en Belgique, vos activités en Hollande. Et vous n'avez pas réussi a nous cacher votre bravoure.

Comme les lieutenants Limbosch et Renkin, morts héroïquement presqae a vos cötés, vous aviez, vous aussi, fait cTavance Ie sacrifice de votre vie. Je rends, mon cher confrère, un nou- vel hommage particuliêrement reconnaissant a votre conduite admirable.

Depuis lors, vous avez abandoané les armes poar reprendre la toge, ce qui nous vaut au- jourd'hui cette j'oute pacifique, ou je suis infi- niment heureux d'être, par tradition, votre tres amical adversaire.

Vous avez choisi un sujet magnifique: Ben- jamin Constant. Le liberalisme.

Le liberalisme n'est pas seulement cette doc- trine politique de la fin du XVIIP siècle qui sur les ailes de la Révolution fran^aise, déferla sur FEurope durant tout un siècle. Le libéra- lisme n'est pas un phênomène nouveau, origi- nal, a considérer en soi. Il n'est qu'une mani- festation renouvelêe, naturelle de Fesprit humain dans la longue évolution politique de?

peuples depuis leur naissance. Le problème est vieux comme Ie monde. C'est l'éternel conflit entre les aspirations individuelles de l homme pour « rêaliser », dans tous les domaines, sa personnalité, d'une part — et de l'autre, la rêglementation sociale de son clan, de sa tribu, de ses gouvernants.

Problème crucial! Les hommes ne devraient- ils pas sentir et comprendre que s'ils ne réagis- sent pas ênergiquement aujourd'hui, pour sau- vegarder la liberté menacée, je veux dire la dignité, la fierté, l'autorité. Ia responsabilité de sa personne, ils ne seront plus que des robots, mornes et impassibles rouages d'une gigantesque machine sociale qu'un nouveau totalitarisme dirigera.

La Liberté ! Problème d'hier ! Problème d'aujourd'hui ! Problème de demain ! Et des lors, considcrant de plus haut et d'une ma- nière moins exclasive. Benjamin Constant, ce publiciste êtincelant mais d'un individualisme si ombrageux, il nous sera permis de Ie regar- der, non comme Ie père du liberalisme, mais comme l'un de ces innombrables hommes qui, dans la chaine émouvante des siècles exprimè- rent cette aspiration éperdue vers la libertê qni sommeiiïe au cceur de tout individu. Et ainsi, en Benjamin Constant nous verrons mieux Fhomme, l'homme tellement complexe qu on pent en <iire a la fois tant de bien et tant de mal.

« Un libéral qui n'est pas un optimiste, un sceptique qui a Ie système Ie plus impérieux et Ie plus dogmatique, un homme sans aucun sentiment religieux, qui a êcrit toute sa vie un livre sar la religi'on, et destiné a la remettre en honneur, UIT homme d'une moralitê tres faible, qui appuie tout son système politique sur Ie respect de la lol morale; et, encore, un homme d'une rectitude merveilleuse <}e pensêe et d'une extraordinaire incertitude de conduite, presqae grand 'homme par l'intelligence, pres-

que enfant par la volonté, presque au-dessous de la moyenne pour n'avoir jamais su ce qu'il voulait, infiniment au dessus, pour avoir su exactement ce qu il pensait, chose peu com- mune ». (Faguet. Pol. et Mor. du XIXe siè- de, p. 187).

Tel est eet homme étrange, divers, a la fois audacieux et irresolu, d'une intelligence étin- celante et souple, mais tourmenté et troublant er, en fait, comme il Fa déclaré, d'une incon- tante moralité.

Vous critiquez Sainte-Beuve lorsqu'il dit:

Il passa sa vie a chercher Fémotion sans atteindre la passion ».

Msis Constant ne nous a-t-il pas donné lui- même la confirmation de ce jugement en di- sant: « J ai des qualkés excellentes: fierté générosité, dêvouement, mais je ne suis pas tout a fait an être réel. Il y a en moi deux personnages, dont Fan observe lautre, sachant fort bien que ces mouvements convulsifs de douleur doivent passer. Ainsi, dans ce mo- ment je suis triste; mais si je voulais, je serais, non pas consolé, mais tellement distrait de ma peine qu elle serait nulle, mais je ne Ie veux pas, parce que je sens que Mme de Staël a be- soin non pas seulement de ma consolation, mais de ma douleur » ? (Benjamin Constant, Jour- nal Intime).

Ainsi, subissant cette manie romantique morbide, qui nous parait aujourd'hui si fac- tice. Benjamin Constant prétend voir clair en lui-même. Il considère, il analyse, il décrit ses sentiments, ses plus fugitives impressions, les moindres manifestations de son « Moi ». C'est un vrai romantique. Ces romantiques sant tous des « dandys ». lis jouent un role.

Mme de Charrière, Mme de Stad, Mme Réca- mier « ces trois femmes qui ont décidé de ma vie», comme il Ie soaligne dans son Journal Intime, et toutes les autres moins célèbres et plus passagères, comment les a-t-il aimées ?

Il a aimé Ie jeu de l'amour. Mais, refusant de s'engager, il coupait indéfiniment par Ie stylet de l exces d'analyse, les mailles de l'amour qu'EHénore s'évertuait vainement a renouer.

En réalitê, il na jamais vibré; il na pas vraiment aimé. Ce Don Juan mettait dans ses amours plus de passion que de sensibilité, plus de romanesque que de passion, plus d imagi- nation que de romanesque.

S'il n'avait pas foi en l'amour. Constant éprouva-t-il au moins la vraie foi, la foi sin- cère en Dieu ?

Sainte-Beuve répond, non. « II a professé, dit-il, la religiosité sans pouvoir se donner la foi ».

Nous qui connaissons Ie caprice de ses amours volages et égoïstes, ne devons-nons pas recónnaitre avec Sainte-Beuve, que notre grand homme témoignait d'nn coupable detachement, d'une sorte <l'hypocrisie^ sinon de « rosserie ^, comme on dit aujourd'hai, qaand il souhaitait, au bas de chacune des pages de son Journal Intime, — et a sa maniere — que « la volonté

» de Dieu soit faite» ? (L v. d. d. s. f.).

Non, eet homme-Ia n'avait pas Ia foi. S'il admettait la religion, ce n'était que dans la me- sure ou il s'en servait. EIle n'étsit qu'un moyen pour lui de lutter contre lomnipotence de l'Etat. Dés que la religion, exigeant l obêis- sance, déjoue les folies manifestations de son individualisme tumultueux. Benjamin Constant se dresse contre elle et il combat Chateaubriand, Joseph de Maistre, de Bonald et Lamenais.

Benjamin Constant n'avait vraiment ni amour, ni foi sincères.

Il passa sa vie a faire de la politique libé- rale sans estimer les hommes », a dit encore Sainte-Beuve.

Vous ne goutez guère Ie jugement de Samte- Beuve, nous Ie savons deja, mais ne l avez- vous cependant pas confirmé lorsque vous avez dit: « Oui, malgré sa réputation d'égoïs- me, réputation fondée principalement sur Ie seul fait d'avoir tenu un journal intime, la générosité foncière de Constant éclate dés que l on apersoit sous son mépris des hommes, sa foi dans l homme ».

Hélas ! Il est tres .beau de nous parler de l homme, de considérer l'homme comme une entité qui n'existe pas en eiïe-même. Ce qui existe, ce sont précisêment « des hommes ». Ce sant les hommes que Benjamin Constant ne semble pas avoir considérés.

Qui pourrait en douter quand on saura que toute sa doctrine liberale consistait en ceci: li- berté en tout, laisser dire, laisser faire, laisser passer; en matiêre de religion, d'enseignement, de presse, <Tindnstrie, et de commerce, liberté la plus entiêre amenant en définitive les résul- tats les meilleurs. Ie bien l emportant ainsi sur Ie mal.

Tout gouvernement est un mal.

Toujours la foi de Constant dans Ihomme et dans sa perfectibilité.

Comment a-t-il pu songer a batir son édi- fice sur ce sable ?

Comment n'a-t-il pas compris que I'homme n est pas aussi essentiellement raisonnable qu il l'a cru; comment a-t-il pu penser que la so- ciétê si difficilement construite et élevée puisse être entretenue par ses membres affranchis de toute entrave et libres de tout faire ?

Car ce fils de Rousseau — Ie vrai père du liberalisme — est, comme lui, un romantique.

C'est sa faiblesse. Il y a en lui plus de senti- ment que de raison. « J'ai servi » dit-il,

« toutes les causes pour lesquelles je me sen- tais un moavement généreux. Quelquefois, elles n étaient pas parfaites et souvent elles me nuisirent » (si ce n'eut eté qu'a lui!) « mais j'v dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme ».

Quelle considération peut-on av'oir pour un homme qui se dit philosophe, se croit homme d'Etat, quand on sak qu'il est tout entier sous l'emprise de son amour du moment. Neuras- thénique, égoïste, pessimiste a cause de Mme de Charrière, ctest Mme de Staël qui deelde du parti qu'il prendra a Fépoque du Consulat;

son amour de la coquette Mme Récamier et son désir d'écarter son rival Ie comte de Forbin, l'incitèrent, trois semaines avant les Cent-Jours,

« Je n'irai pas misérable transfoge... » Trois semaines aprês, il était ministre du Gengis-khan.

Sola inconstantia Constans.

De révolutionnaire, il devint constitutionnel en 1795; il ctait pour Bonaparte en entrant au Tribunat, mais il fut contre Ie Premier Consul au point cTen être chassé. Il hait Napo- léon — et comment ! — mais Ie sert durant les Cent-Jours; il rentre a Paris avec les Boar- bons, mais dirige contre eux l'opposition jus- qu'au jour ou Louis-PhiIippe lui offrit un cadeau de trois cent mille francs et la Prési- dence du Conseil d'Etat. Benjamin Constant ne fut toutefois pas Ie vêritable < transfoge » parce qu'il resta en somme fidèle a son pro- gramme de politique liberale. Et c'est pourquoi voas avez judicieusement souligné que « Ia défense de la libertê fut la trame de sa vie ».

Et j'ajoate: la dêfense de toutes les libertês, la défense de tant de libertés que sa doctrine fut, en fait, non celle du liberalisme, mais la doc- trine de l'individualisme.

Pour Benjamin Constant, Findividu est roi.

Ni Famour, ni la religion, ni la Société, ne peuvent attenter a sa liberté. Et, en vrai romantique, imbu de cette hyperesthésie du

« Moi » qui les enflamme tous et qui les rend si souvent insupportables. Benjamin Constant défend son idee avec un talent éblouissant a la fois vif, souple, agressif, ingênieux, en toute occasion, contre Ie gouvernement et FEtat et sous tous les régimes. Il est incontestable que, célébrer ainsi cette doctrine extreme de la suprê- matie integrale de l'mdividu, c'était commettre une erreur psychologique. C était méconnaitre

(6)

I'enseignement de Bossuet: « Oa tout Ie monde peut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut; ou il n y a pas de maïtres, tout Ie monde est maitre; ou tout Ie monde est maitre, tout Ie monde est esclave s>. C'était ne pas connaitre les hommes a qui la libertê absolue devait donner Ie droit de réaliser par tous moyens leurs ambi- tions, dussent les autres hommes en souffrir et Ie monde retomber dans Ie pitoyable déséqui- libre <Tavant 1789. Et c'est ce qu'il advint.

Je considère Benjamin Constant, malgré Ie brillant de ses moyens, comme un cérébral au raisonnement sec et froid. Si convaincu qu'il ait semblé, il m'apparaït comme un rheteur. Son coeur na jamais frémi. II n'a pas senti ce qu'il y avait de profondêment émouvant dans eet épanouissement merveilleux de Ia personnalité humaine si souvent opprimee au cours des siè- des. II semble ne pas avoir compris que la liberté des uns ne peut fleurir qu'en laissant fleurir la liberté des autres et que, pour la bien pratiquer. Ie gouvernement des hommes dok, dans I égalité, et pour leur bien a tous les rap- procher en une harmonieuse fraternité. Cons- tant na jamais éprouvé cette chaleur rêconfor- tante de Ia fraternitê qai, grace a d'autres, plus tard, devait parer Ie liberalisme de son flearon Ie plus émouvant.

D'antres hommes, en effet, l ont ressentie, compnse, pratiquèe.

Si Ie liberalisme a créé une ricbesse incontes- table et magnifique partout et dans toutes les branches de l'activité humaine: commerce, poli- tique, arts, industrie, colonisation, il devait cependant, mal compris, mal organisé, suscitcr lantagonisme entre la bourgeoisie et Ie peuple.

Antagonisme terrible, ne certes des circonstan- ces, mais combien fortifié par I'attitude du libé- ralisme, regardant Ie mal en spectateur passif mais partial. Laissant aux institutions écono- miques Ie soin de pallier les maux qu'elles engendrent, il n'entend intervenir en rien, fi- dele a sa theorie du laisser-faire.

S étonnera-t-on alors que Ie régime monar- chique de juillet 1848 ait été jusqu'a nier l'existence de tout problème social et que Ie president de ïa Chambre des Députés Sauzet, prétendant rappeler a une juste conception de ses devoirs parlementaires nn député invoquant I'intérêt des manoeavres, ait prononcê cette phrase inouïe: « Nous sommes ici pour faire des lois, et non pour donner de l'ouvrage aux ouvriers » ?

S étonnera-t-on cncore des paroles suivantes caracterisant les résultats dêplorables du libé- ralisme détournê de ses fins premières: « Ainsi donc après avoir ébranlé tont un état social, avoir brisé les chaines du peuple, l'avoir sou- leve contre ses maitres, avoir fait de lui leur bourreau, puis tranqaillement, lui avoir remis ses cbaïnes, s'être substitué a ses maïtres dispa- ras et l'av&ir exploité plus cyniquement et plus férocement que l'on ne Favait fait jusqu'alors, en Ie persnadant d ailleurs que c'est pour son bien, ce n est pas une oeavre ordinaire » ?

Le révolutionnaire qui pronongait en 1895 ces paroles était Ie duc cTUrsel !

Mais l'échec du liberalisme cst-il l'échec de.

la liberté ?

Oui, car Ie liberalisme d>m Benjamin Cons- tant est l approbation de la liberté aa profit de certains, tandis qu'on laisse aux autres Fillu- sion d une liberté cependant proclamée pour tous.

C'est en cela que mix que l'on a dénommés, en France, les catholiques libéraux se sant dis- tingués des libéraux comme Constant, parce qu ils ont voulu que la liberté soit un bienfait ponr tous et non lapanage d'une seule classe sociale. Certes ils furent moins briiïants qu'un Constant, mais ils eurent aussi plus de réalisme et d'equilibre, car ils ont intégré les aspirations libérales du siècle dans Ia synthese chrétienne, sans oublier leur complement social.

C'est Lamennais et ses disciples, dont Ie plus

brillant fut Lacordaire, avocat au Barreau de Paris, converti, dominicain, fondateur des Con- férences de Notre-Dame de Paris, qui fit applau- dir sous les voutes de Notre-Dame, la liberté chrétienne après la tourmente de la Révolution, (comme après Ia grande tourmente ds notre siècle. Ie Père Riqaet fit littéralement applaudir sous les mêmes voutes les idees sociales chrétien- nes).

C'est Faristocrate vicomte Armand de Melun se préoccupant sans cesse du sort des humbles.

C'est Mgr Affre qui donna au peuple la plas belle preuve d'amour en se faisant tuer pour lui sur les barricades de juin 1848.

C est Ozanam, souvent mieux connu comme fondateur des Conferences de Saint-Vincent de Paul qui s'écrie en 1836 : «La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques, c'est une ques- sociale, c est de savoir qui lemportera de l'es- prit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice; si la société ne sera qu une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consêcration de chacan pour Ie bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d hom- mes qui ont trop et qui veulent avoir encore;

il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d hommes une latte se prépare, et cette lutte menace d être terrible : d'an cóté la puissance de l or; de Fautre, Ia puissaace du désespoir ».

(Frédéric Ozanam, Message d'un voyant, abbé Labelle, p. 20).

Comme nous sommes déja loin du liberalisme d un Constant, avec son laisser-dire et son lais- ser-faire.

Combien ce même liberalisme apparait étroit et egoïste a cotê de celui d un Lamenais qui lui, accepte toute la theorie liberale mais en la vou- lant pour tous, avcc toutes ses libertês, et aussi avec son corrolaire catholique et démocratique.

A l encontre de Constant, il se penche sur les misères du peuple et entend rechercher Ie moyen de les soulager, dans un régime de liberté.

« La liberté, dit Lamennais, est l'état <Tun être que rien ne détourne de sa fin, ou n em- pêche d'arriver a la perfection qui lui est pro- pre ». Définition magnifique qui s inscrit dans une synthese de l'homme et est aux anti- podes de la licence et de tous les exces du libé- ralisme constantien. Et cette liberté, respectueuse des libertês lcgitimes d'autrai, c'est-a-dire de la fin de chacun et de ses moyens appropriés, cette liberté est une forme de lamour des hommes.

C'est donc la charité qui conserve Ia liberté.

Mais, me direz-vous, Lamennais fut condamné

par l Eglise. Certes, et peat-être fut-il Ie seul a ne pas en comprendre la raison. C'est que de- puis des siècles, l'Eglise catholique était auto- ritaire. Or, que lui proposait Lamennais ? De renoncer a cette tradition historique pour reve- nir a l'esprit ancien et pour reprendre contact avec Ie peuple qu'elle avait cessé de connaïtre.

Lamennais conviait FEglise a faire la révolution, alors qu'il eut du se contenter de lui demander une évolution. Car Ie catholicisme qui feint de ne pas évoluer, n avoue pas facilement qa'il évolue, parce qu il laisse au temps Ie soin de faire disparaitre ce qu'il peut y avoir de révolu- tionnaire dans une doctrine. Puls, lentement il Fintègre en en conservant I'essentiel. Ainsi donc aprês avoir condamné les outrances de Lamennais, I'Eglise s est assimilc Ie principal de ses idees;

elle en fait de même de nos jours pour Ie socia- lisme; ce dernier a certes rendu les plus grands services dans la latte contre Ie liberalisme indi- vidualiste, mais il ne put s empêcher de tomber a son tour dans l'exces contraire.

De nos jours n'a-t-il pas tendance a dev^nir socialisme d'Etat qui, par système politique et au nom de la seule ideologie, intervient en tont et nous vinculant positivement, réglemente, asserrit, brime et finira par tuer en nous toute initiative ?

Des avant 1848, les catholiques libéraux réalisant humainement leur amour de la libertê politique et religieuse s'étaient donc montrés sensibles aux conditions tragiques de l'existence ouvrière. Ce sont ces hommes-la, positifs, et si différents du « velleitaire » Benjamin Constant, qui ont, eux, réalisê vraiment Ie liberalisme, je veux dire un liberalisme vivant, adapté aux conditions sociales, évoluées. Ceux-la se sont réellement penchés sur les misères humaines. lis les ont considérées, etudiées, comprises. lis ont tenté généreusement de les soulager. lis ont ainsi imprégnê la doctrine liberale <Tun humanisme nouveau, fidèles a leur foi, disciples compré- hensifs de Celui quL au nom de l amour, a bouleversé si profondément Fhumanité, qn'elle tente encore éperdument aujourd'hui et après di^-neuf siècles, de pouvoir réaliser, enfin, son sublime, son divin enseignement: « Aimez-vous les uns les autres ».

Pourquoi la legon de ces hommes moins retentissants est-elle finalement la plus durable ? Parce que, par dela leur responsabilité ils rejoi- gnent Ie grand courant qui les dépasse et qui tlépasse encore bien davantage les extravagances dun Benjamin Constant, car il remonte au plus grand et plus sage révolutionnaire de tous les temps. Ie fondateur du Christianisme.

Discours de Me Albert Chomé

Batonnier de l'Ordre des Aüocats En donnant a ce debat un caractère contra-

dictoire, qui en relève d'ailleurs I'intérêt, vous m'obligez a jouer Ie róle ingrat d'un arbitre.

J'en <iiscerne les risques. Le Batonnier n est-il pas infaillible ? Il est vrai que ce dangereux privilege se limite a la matière du dogme. Je revendique donc cette fois, comme tout citoyen, Ie droit confortable de me tromper.

Je laisse a d'autres Ie soin de trancher la controverse litteraire que fait naïtre la person- nalité tourmentêe et complexe de notre auteur.

De plus savants s'y emploient qui n ont pas percé Ie mystère de cette vie singulière. Les au- teurs de mémoire s exposent a la critique. Son- geons a ce qu'on <}irait de nous si nous écri- vions les nótres.

On a dépeint Ie personnage sous des traits qui trahissent parfois Ie modèle. Les peintres ont des partis pris. Le juge n en peut avoir. On m excusera si je suggère quelques retouches.

Certes, aucun écrivain ne fut de son temps aussi discuté. Cbarles, son frère. écrivait a sa soenr Rosalie:

« L'esprit, Ie talent de Benjamin auraient pu jeter un lustre sur nous. Il nous couvre de boue et de bonte. »

Pauvre Benjamin! Ou plutót pauvre Charles!

U avait, il est vrai, Ie coeur faible et toui- menté. Il était indécis parce qu'il était sceptique et sceptique parce qu'il était inexpérimenté.

Bien qu'il fut égoïste et fort épris d'indé- pendance, il devint Ie jouet des femmes. Long- temps il subit linfluence pernicieuse de Mme de Charrière qui versa dans son jeune sang. Ie poi- soa du doute. Pendant vingt ans il se laissa martyriser par Mmc de Stad, cabotine de génie, minotaure féminin, sensuelle et mafflue, dont les exigences étaient si grandes qu'elle imposait a ses amis la fidélité des sens, mais revendiquait pour elle Ie droit de partager ses faveurs.

Elle était, on Ie voit, partisan de rinégalité des sexes mais au profit de la femme. C'était an precurseur...

A 47 ans, il tomba amoureux de Mme de Ré- camier et se résigna a jouer Ie róle d'un barbon bafoué par une coquette.

Il aimait la débauche et les tripots. Sur Ie chapitre de l'argent il n^était pas tres délicat. Il empruntait a ses maïtresses pour satisfaire ses penchants et les traitaient avec hauteur quand elles réclamaient Ie paiement de ses dettes.

Mais eet homme de caractère faible avait quelque chose de viril et de stoïque dans l'esprit.

II eut Ie merite rare de demeurer fidèle toute

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