Messire le Vin
Médiathèque VS Mediathek
1010807224
MESSIRE LEVIN
Grand jeu scénique en 2 parties et 4 tableaux
G?
Texte d'Aloys Theytaz Musique de Jean Daetwyler Mise en scène de Jo Baeriswyl
Décors, masques et costumes d'André-Paul Zeller
CE?
Au Festival des Fêles du Rhône, les auteurs avaient accompli un effort de stylisation méritoire. Le fleuve prenait sur scène figure humaine. La transposition ne parut ni osée ni excessive, et les spectateurs suivaient les péripéties de l'action comme si les personnages leur étaient familiers. Toutefois, les éléments de la vie réelle se mêlaient à la fiction. .
Bien que la presse et le public ne parussent pas gênés par cette juxtaposition, les auteurs n'ont pas manqué, en faisant le bilan de l'expérience d e 1948, de procéder à une auto-critique et d e regretter un certain manque d'unité.
Pour « MESSIRE LE V I N » , ils sont allés à la recherche d'un formule théâtrale plus dépouillée en poussant la stylisation aussi loin que possible.
1
Le sujet du spectacle présentait les plus grosses difficultés d'autant plus qu'on en bannissait fout élément dit de « folklore », et qu'il ne s'agissait pas du tout de représenter I'« année vigneronne », mais de faire du Vin un personnage.
Voici d'ailleurs le thème du jeu scénique où, de l'auteur du texte au costu- mier et à l'accessoiriste, chacun a sa part de création :
Un court prologue ouvre le spectacle sur une scène de pressoir où tous les éléments sont stylisés, puis nous assistons, dans la pénombre d'une cave voûtée, à là naissance de « Messire le Vin ». Il danse sa joie de vivre mais, tel un roi, il s'en va à la recherche d une cour brillante. Il sera désormais escorté de person- nages rutilants, dont on devine la signification. Alors qu'il prend son envol pour une destinée joyeuse parmi les hommes, il est suivi d'un autre personnage, lui- même au centre d'un groupe similaire, qui en est une réplique parodiée. On aura deviné qu'il s'agit là de l'âme du vin qu'est l'alcool et avec qui il faudra compter avant de conquérir les hommes. Tandis qu'il espère trouver un accueil favorable, le Vin se heurte d'abord à une jeunesse tapageuse qui lui préfère les plaisirs de l'ivresse. La rixe surgit, attisée par le mauvais génie de Messire le Vin. Celui-ci veut être ensuite le réconfort de soldats sur le chemin de la guerre.
Hélas I ils sont attirés par le double qui leur promet l'oubli, et s'en vonf vers leur destin de mort plus qu'à l'espérance en la victoire.
C'est alors seulement que Messire le Vin s'aperçoit de l'existence de son âme damnée qui lui montre en quel pouvoir il tient l'homme. Elle lui offre le spectacle de ceux qui s'en reviennent des batailles mortelles. Une sorte de danse macabre termine la première partie où s'est révélé l'échec du Vin luttant contre l'emprise de son âme mauvaise. Celle-ci triomphe avec éclat et accorde quelque avantage mineur à Messire le Vin après lui avoir jeté un défi.
Réconforté par un premier succès, Messire le Vin arrête dans leur désespé- rance des gens éprouvés par le malheur. Le double prend une revanche en mon- trant une scène de bouge : une chanteuse ivre, des pochards, etc. Après cette vision qui horrifie Messire le Vin, son double veut montrer qu'il n'est pas qu'un mauvais génie et qu'il peut, à travers le songe d'un poète, créer des images de plus innocente fantaisie. Messire le Vin s'aperçoit alors que la lutte entretenue jusque là entre les éléments destinés à se compléter, est stérile.
Il retrouve son âme et c'est avec elle qu'il reprend son départ vers la vie.
L'un et l'autre vont voir le berceau de leur enfance : un coteau où la vigne se tire des frimas et s'apprête à fleurir sous l'emprise du soleil.
Les ferments qui sont dans l'air dès que s'annonce la récolte nouvelle, font comprendre aux personnages qu'ils peuvent « aller vers les arches des caveaux solitaires, attendre qu'on les exhume dans l'intime remembrance de la chair et de l'esprit, au seul appel solennel et clair d'un parfait millésime. »
Ce résumé ne veut être qu'une indication quant à la conception du sujet. Les danses, les chœurs, les costumes, illustrant un texte plein d'images, feront de
« MESSIRE LE VIN » un spectacle nouveau dans son genre et d'une belle tenue
artistique.
Prologue
La voici
. dans la corbeille la merveille du coteau.
Ah ! mon Dieu qu'elle était belle sur les treilles en cerceaux, et bien mieux sur les ramilles les chevilles d'échalas alignés, couverts, en fille comme troupe de soldats.
Avons mis sur nos croupes mille grappes de raisin.
Toutes comptées avons tait choir les brantées au pressoir.
Amis, c'est la tin des vendanges.
Déplions le couvert sur le pré.
Le verger est la table où l'on mange, le cellier est la salle à danser.
(Danse du pressoir)
3
Première partie
Premier tableau 3d, naît Me&Aite te. Vin.
Le récitant Si le g r a i n ne meurt en terre s o m b r e ,
dans la r o i d e u r d e l'hiver, le b l é ne p e u t paraître, o n d o y a n t et léger, sous la l u m i è r e d ' é t é .
C'est loi p r e m i è r e . Le chœur Si le g r a i n ne meurt, le b l é ne peut naître.
Le récitant A i n s i , l'on a b r o y é le raisin des collines où se penchaient les ceps sous le p o i d s des v e n d a n g e s .
De la main d u sacrificateur, l'ange
n'a pas distrait le parfait instrument d e mort.
Car, dans l ' o m b r e d ' u n caveau d e p i e r r e , jusqu'au seuil
des arches d e bois, l'on a p o r t é la d é p o u i l l e insigne d e l'automne.
(Entrée des enfants qui vont figurer les douves de la cuve).
O ù sont les pleurants d u c o r t è g e f u n è b r e , fils d e bacchantes é p l o r é e s ,
esprits des ténèbres et d e la nuit ?
Le chœur O ù sont les pleurants ?
Le récitant Hélas !
autour d e celui q u i g î t dans l'attente de l'éclat frémissant d u j o u r , H n'y a q u e les rigides parois
d ' u n t o m b e a u .
Où son) les Euménides bienveillantes
qui berceront dans leurs bras légers le repos
de celui qui fut vanné comme le blé sur l'aire et brbyé
comme le grain sur la pierre ? Le chœur
Nul écho ne vibre.
Nulle voix ne répond.
Ballet dés ferments Si la mort est silence, pourquoi l'insolence de ce bruissement d'ailes de vautour
dans le noir, autour du trépassé ?
Le chœur Rien n'a frappé l'oreille.
(Ballet des ferments) Le récitant Vous offensez la conscience de celui qui' veille.
Ecoutez
Ainsi que des Erinnyes en furie,
en attendant que ressuscite le gisant, l'ombre suscite des monstres hideux et grotesques.
Qu'on les contienne I Car ils s'en viennent
deux-à-deux puis en foule.
C'est comme une houle grouillante
de démons funambulesques.
Ils profaneront le tombeau, comme en ville sans défense s'élance une vile soldatesque, saccageant, pillant, volant I
Le chœur
Foulant,
écrasant, piétinant.
Le récitant
Ils ont violé le temple du grain vermeil dont le sommeil attendait
une magique résurgence.
Le chœur
Si le grain ne meurt, le blé ne peut naître.
Le récitant
Du moins, avant de paraître, prenait-il un bref répit dans l'ombre de la ferre.
Mais ici,
fout n'est que violence,
colère,
et g r o n d e m e n t d ' o n ne sait
q u e l l e force mauvaise.
Le chœur
C'est au contraire un levain q u i fait g o n f l e r la pâte.
C'est c o m m e les d o i g t s agiles d u p o t i e r , q u i pétrissent la glaise.
Le récitant A i n s i , b i e n q u ' a v e c hâte, ces êtres déchaînés auraient œ u v r é
à l'exemple
des alchimiques vertus
q u i transformaient en o r le vif argent.
Le chœur A u f o n d d e la c o r n u e v o i c i b i e n t ô t le p u r métal.
(Fktmvmes bleues sur la partie supérieure.)
Le récitant
Mais q u e l l e est cette flamme q u i éclate c o m m e un fanal [ n u e dans la nuit ?
N'esf-ce pas le signe a p p a r e n t
d e l'esprit, cette l u m i è r e d e l'être v i v a n t tiré d e la matière ? C'est l'heure i n t i m e o ù se transforme le fruit
bénéfique
d e l'automne.Car v o i c i q u e l'esprit d o n n e sa f o r m e
au corps m y s t i q u e d e la v i g n e .
V o i c i Messire le V I N !
(Apparaît Messire le Vin sortant d'une cuve.)
Le chœur
(chanté)
Seigneurs et dames d e la terre, i n c l i n e z - v o u s . Disposez vos âmes au p u r mystère d e cette incarnation.
Faites révérence à cette essence d e l u m i è r e . C o u r b e z vos fronts, Seigneurs et dames recueillez-vous.
Le récitant Seigneurs et dames d e la terre, ' Messire le V i n , . p r i n c e d e la lumière
et d u soleil, est parmi vous.
Déjà son é v e i l est c o m m e un d é l i r e d e vie et d ' o r g u e i l .
(Danse du vin.)
Mais à q u o i serf l'exaltation
d e l'esprit, l'éclat disert
d'une éloquence,
l'élégance et la souplesse d u geste, la c a m b r u r e d u torse et la force d u muscle, si n u l l e v o i x a u t o u r d e soi ne m u r m u r e une s o u d a i n e a p p r o b a t i o n ;
si tout n'est q u e solitude et silence ?
Ne (aut-il pas une m u l t i t u d e autour d ' u n r o i , une cour frémissante, o u d u moins, présente constamment,
une suite en liesse?
(Le Vin à la recherche de sa suite, personnages qui vont surgir
de différentes cuves.)
V o i c i la parfaite h a r m o n i e , la c o m p l è t e o r d o n n a n c e d e la palette d u C i e l .
C'est comme
des rayons détachés d e la p a n o p l i e rutilante d u s o l e i l .
(Danse du groupe du vin.)
Le chœur Messire
le V i n s'en va dansant
par les chemins
de la vie.
Il prend
u n e é t o i l e d ' u n e m a i n , d e l'autre un croissant d e lune.C'est une caravelle d e voiles glissant sur la mer i n f i n i e .
Je les r e g a r d e par la hune d e m o n bateau.
Et ma nacelle t a n g u e , t a n g u e , Et ma nacelle t a n g u e
sur l'eau.
Il faut r a p p e l e r les étoiles
et toutes ces voiles q u i s'en v o n t vers le C i e l .
(Le groupe du vin monte en dansant et sort par la rampe de droite, tandis qu'en bas surgit le double avec son groupe, qui amorce une parodie de la danse.)
(Double = personnage de l'alcool.)
7
Le récitant Q u i va là ?
(un temvpg)
Q u e l l e i m a g e t r o u b l e ! Q u e l l e d é r i s i o n ! Est-ce un r ê v e ,
un mirage,
un m e n s o n g e p o u r abuser
la raison ?
(Tandis que le double s'attache, in- sinuant, sur les pas de Messire le Vin.)
2me récitant C'est un songe en effet q u e d'espérer s'en aller seul à la c o n q u ê t e des hommes.
Désormais nous sommes d e u x à semer à pleines mains les plaisirs
et le bonheur,
o u les désirs et le m a l h e u r ; l e c o n t e n t e m e n t
ou l'envie
la p l é n i t u d e o u l'amertume, la d i s c o r d e o u la paix,
ainsi q u ' o n a c o u t u m e un j o u r d e fête, d e s ' é g o r g e r o u d e s'étreindre f o u r à tour j u s q u ' a u m a t i n .
(Un peu avant la sortie, le double fait, une révérence.)
2me récitant A p r è s vous, Messire, car vous êtes m a î t r e et seigneur.
Sur l'honneur, vous serez Sire un j o u r . Roi d e cœur p e u t - ê t r e , et p r i n c e d e l ' A m o u r ?
chœur final Vers quels chemins d e mystère s'en va Messire le V i n ?
Vers q u e l destin , d e haute
gloire
o u d e noire misère s'en va Messire le V i n ? Car il est des rivages amers
aux confins des îles désertes ; mais aussi des boccages ouverts
aux alertes plaisirs des humains.
Vers quels chemins d e mystère s'en va Messire le V i n ?
(Fin du premier Tableau)
Deuxième tableau
J.cî
fMe&Acxe te V.in catnâat
Musique
(Dans la pénombre, Messire le Vin monte au milieu de Sa cour. Il s'ar- rête et cherche du regard sa voie.)
Le récitant Je suis un roi sans r o y a u m e , un c o n q u é r a n t sans i e r r e , un combattant sans g u e r r e . A u t o u r d e m o i le désert s'étend c o m m e une surface d e g l a c e
lisse o ù glisse m o n rêve.
Et ma cour ? A p e i n e des taches d e l u m i è r e possible : une p a l e t t e sombre et f r a g i l e o ù l ' o n g â c h e dans l ' o m b r e
d e vaines couleurs.
Sur q u e l l e toile discrète
jefer cette peinture amère
d e la v i e ? Q u e l l e é t o i l e , d'ailleurs, p r o j e t t e r a i t sa lueur f u t i l e
sur la tenture d e mes chimères ?
J'en suis à implorer le manant d e passer en t r e m b l a n t sur ma r o u t e imprécise
pour qu'il m'honore d ' u n salut,
et p o u r q u ' i l dise m'avoir v u seulement.
A h ! c o m m e je ferais alors tinter
les é p e r o n s sonores
d e ma m o n t u r e illusoire !
Le chœur
(en sourdine)
Bonsoir, bonsoir M o n s i e u r le Roi.
Q u e faifes-vous par là ?
A l l o n s nous p r o m e n e r e n s e m b l e
dedans la nuit.
Car l ' o m b r e suit les pas
d u Roi.
A l l o n s nous p r o m e n e r e n s e m b l e ,
v o u l e z - v o u s M o n s i e u r le Roi ?
Le récitant J'entends d é j à des v o i x q u i m ' a p p e l l e n t .
C'est c o m m e des louanges q u e l'on é p e l l e
tout bas,
car j e suis le Roi.
(On lève la lumière)
O h ! j e vois le j o u r q u i frange d ' a u r o r e m o n désert ; j e vois la nuit reculer et se mettre à c o u v e r t d e r r i è r e des monts incolores.
(bruits de voix)
Mais v o i c i
q u ' u n p e u p l e accourt en f o u l e
p o u r acclamer ma cour.
C'est c o m m e un ruisseau q u i d é r o u l e
sa chanson..
d'azur et d'or.
(Entrée tumultueuse d'une jeunesse aux allures équivoques. Elle chante.
Le double intervient et s'insinue dans ce groupe à l'insu de Messire le Vin.)
Chanson
— A l l o n s à la noce mes amis.
Le temps nous force q u i s'enfuit,
d'assouvir nos désirs et nos plaisirs.
C'est le printemps q u i r é p a n d four à tour l'ivresse et l'amour.
Nos cœurs d e v i n g t ans v o n t chantant
nuit et j o u r la tendresse et l'amour.
A l l o n s à la noce mes amis.
Le temps nous force, q u i s'enfuit,
d'assouvir nos désirs et nos plaisirs.
(Tandis que le groupe se trémousse en une danse burlesque.)
Le récitant
— Hélas ! le ruisseau d e m o n rêve
n'était à vrai d i r e q u e cette eau p u t r i d e ; un d é l i r e
d e libertins et d e ribaudes en maraude sur m o n c h e m i n .
Mais trêve
d e chansons grossières ! Je vais soumettre à ma loi cette b a n d e en furie q u i va butinant ses vulgaires plaisirs.
(Messire le Vin s'approche du grou- pe. Celui-ci recule et se moque :)
Chanté
Ha ha ha ha, q u e l est ce roi d e coeur q u i t i q u e . Ha ha ha ha, ce n'est q u ' u n as couleur
d e p i q u e . Ha ha ha ha, à ce roi-là faisons la n i q u e H a - h a ha ha !
2me récitant Messire le V i n avait mis un matin
ses esprits en s o m m e i l , c o m m e en un puits sans soleil
l'on j e t t e les d é p o u i l l e s d e chevreaux
o u d'agneaux ravis
à la caravane e n n e m i e .
Mais o n n ' a b a n d o n n e pas son âme
c o m m e une lame d e c o u t e a u r o n g é e d e r o u i l l e .
(Réaction de Mes&ire let' Vin. Les jeunes se touillent vers le double et chantent, les mains levées en offran- de.)
Hymne
— Viens à nous, flamme enchanteresse
d e l'ivresse et d e l'amour.
Ravis nos âmes sous des caresses q u i les bercent la nuit, le jour.
Viens à nous, flamme d e l'ivresse
et d e l'amour.
(Le double se mêle au groupe. Dan- se. Il le divise en deux camps à cau- se d'une querelle surgie à propos d'une danseuse. l,e double attise la chicane. On finit par mimer une ba- garre à coups de pierres.)
11
2me récitant Ces é p h è b e s sont beaux
comme des dieux ;
leurs c o m p a g n e s séduisantes
c o m m e des Muses d ' é l é g i e . . 1er récitant
...qui seront b i e n t ô t l'enjeu
d e la c o l è r e a r d e n t e n o u r r i e
au f o n d d e la chair.
Un éclair j a u n e et vert a passé dans l'œil amer des amants offensés.
2me récitant La morsure i n t i m e i m p r i m e à la main le geste preste q u i trace dans l'espace la c o u r b u r e d ' u n j e u d e p i e r r e .
1er récitant Le sol a t r e m b l é L'air a sifflé.
Des fronts sont touchés.
(Jusqu'ici répété par le chœur.)
Il faut v o i l e r la face d u c i e l ,
car le sang v e r m e i l a c o u l é
sur la terre.
(Un camp est mis en fuite. Poursui- te et sortie, bie.ntôt suivie de celle du double.)
2me récitant Il faut taire cette inutile v o i x
q u i va pleurant sur la foi d ' u n e chicane (utile.
Car en somme ce n'est là q u ' u n p r é l u d e plaisant
à la g u e r r e des hommes sur les frontières mouvanles
d e toutes latitudes.
(Messire le Vin revient de sa pros- tration.)
1er récitant O ù suis-je ?
Sur q u e l c h a m p d e b a t a i l l e aurais-je p e r d u
m o n âme avec m o n sang ? Elle me tenait aux entrailles c o m m e un autre m o i - m ê m e . Il semble
qu'elle sème
à pleines mains la d i s p u t e et la d é s o l a t i o n .
(Evolution de Messire le Vin et de son groupe soulignée par le récitant)
1er récitant
Je veux r e t r o u v e r cette force
q u i lutte sur des chemins d e ténèbres
p o u r le plaisir pervers d ' u n e p l a i n t e f u n è b r e . . Je veux recouvrer mes sens
et r e v i v r e c o m m e un être q u i a son âme avec sa chair.
Chœur
(comme chanté dans la coulisse.) I
Plan rataplan
La g u e r r e est en Espagne Plan rataplan
Il faut une c a m p a g n e Plan rataplan Il faut une c a m p a g n e q u ' o n m è n ' t a m b o u r battant.
(Sur la musique reprenant seule l'air de la chanson de marche, le double s'introduit, tout en cherchant à se dissimuler. Messire le Vin, aler- té par la chanson de marche, esquis- se un mouvement à la rencontre ou à la recherche du groupe de soldats encore invisibles. Les deux couplets suivants vont crescendo.)
Il Plan rataplan Mais n o t r e capitaine Plan rataplan
a pris d e la m i g r a i n e Plan rataplan
a pris d e la m i g r a i n e avec le t r e m b l e m e n t .
Ill Plan rataplan A v o n s u n e b a n n i è r e Plan rataplan
Pour mener à la g u e r r e Plan rataplan.
Pour mener à la g u e r r e Tous les bons combattants.
IV
(Entrée des soldats armés de piques)
Plan rataplan
Jusqu'à nos fins dernières Plan rataplan
Nous la suivrons d e r r i è r e Plan rataplan
Nous la suivrons d e r r i è r e Jusqu'à la fin des t e m p s .
(Les soldats font halte, tandis que Messire le Vin esquisse un mwwve- ment d'approche.)
1er récitant Si q u e l q u e âme mauvaise fut b i e n aise
d e mettre dans sa c o u p e le stupre et la b a g a r r e , c'est dans la m i e n n e q u ' u n e t r o u p e a g u e r r i e puisera
13
le r é c o n f o r t d e l'étape.
Les soldats
N o m d e sort, >
à b o i r e C a p i t a i n e !
Les soldats
(présentant les piques à Messire le Vin) :
Halte ! Q u i va là ?
(mouvement de joie du double qui vient s'insinuer dans\ le groupe de soldats.)
2me récitant A t t r a p e
Ça- i g n a r e !
1er récitant
(Le Vin insiste)
Prenez dans m o n calice l'élixir d e v i e ,
les délices d u repos bienfaisant.
Les soldats Nous montons en l i g n e 1
1er récitant
(nouvelle tentative)
Je suis alors l'espérance sur la r o u t e
d é f i n i e
d e la v i c t o i r e .
Les soldats Q u i d i t mieux ?
2me récitant
(en apparté parlant au nom du double, tandis que celui-ci noyaute
le groupe.)
Je suis liqueur d e d é l i v r a n c e et d ' o u b l i . Je suis l i q u e u r d e mort.
(tes soldats relèvent les piques)
Cette mort q u i d e m a i n heurtera la h a m p e d e vos lances
aussi b i e n q u ' e l l e f r a p p e à la p o r t e
des grands et des satrapes dans leurs palais d ' a r g i l e .
Ils sont vulnérables et fragiles
c o m m e la b u t t e d u camp o ù rampe la t r o u p e , et la hutte d u manant misérable.
Les soldats A b o i r e !
1er récitant Deux fois
j e tenais entre les d o i g t s d e tranquilles sujets
d e v i c t o i r e . Le chœur
(chanté),
Hélas, hélas ! ils ont glissé c o m m e l'anguille et o n d o y é c o m m e la m o i r e d u velours.
1er récitant Ils ont fui
c o m m e l ' o m b r e d e v a n t le meurtrier o u le parjure q u i court à son châtiment.
Les soldats A b o i r e !
Il est temps ! 2me récitant
(en sourdine)
J'adoucis la blessure d u trait, la plaie béante des piques et la d é c h i r u r e . p a n t e l a n t e
d e l'arquebuse.
Jamais j e n'abuse, en tragiques heures d ' a g o n i e , le frêle souffle d e v i e
q u i s o u l è v e e n c o r e les t u n i q u e s
sur les poitrines saignantes.
Les soldats Encore à b o i r e !
2me récitant J'amortis
la chute des corps au b o r d des fossés.
Les soldats Santé !
Chœur
(avec les soldats qui tiennent la matin, levée comme pour un toast).
Buvons et trinquons mes amis.
Buvons l ' o u b l i .
Nous irons à la g u e r r e d ' u n coeur très vaillant q u i t t a n t cette terre et fous ses tourments.
Laisserons nos maîtresses prier le destin
languir d e tristesse et p l e u r e r n o t r e f i n .
(Intervention de spectres qui mi- meront le toast et se placeront comme une ombre à côté de chaque soldat.)
Buvons - et trinquons
15
mes amis.
Buvons l ' o u b l i .
Les soldats Assez I
1er récitant
Quelle extrême
désespérance l e destin a j e t é e dans le coeur d u soldat I Sa v a i l l a n c e
est u n e semence d e trépas
et la source sacrée o ù l ' h o m m e b o i t la m o r t a l l è g r e m e n t .
Les soldats En avant !
(Les soldats et les spectres défilent en reprenant la chanson de marche.)
Plan rataplan, etc.
1er récitant Q u e l l e f o u l e é n o r m e d e soldats morts d é j à
q u i marchent au pas ! Ils s'écoulent c o m m e un t l e u v e lent
et m o r n e roulant
dans les draps
d e sa couche des corps en d é r i v e , la b o u c h e p l e i n e d e vase.
(après le défilé)
Q u e p e u v e n t , sur leurs rives, les ruisseaux purs
p o u r décanter cette eau p u t r i d e croupissant dans les fossés à la base des murs ?
A l l o n s sur la hauteur chercher le j o u r dans le m i r o i r des sources, p o u r v o i r si dans la course au b o n h e u r d e toujours l ' h o m m e récuse encore
les lois simples d u coeur
(Le groupe monte lentement.
Chœur à la mesure de ce rythme.)
Le ChoeurA l l o n s chercher l e j o u r dans les yeux
d e la source p u r e , le b o n h e u r d e toujours dans le sein
merveilleux
d e la nature.
O h ! source p u r e d o n t l'éclat mesure la p r o f o n d e u r des cieux et d o n t le chant m u r m u r e
la g r a n d e u r d e D i e u .
(Au sommet de la montée, après lu, fin du chœur, Messire le Vin s'arrê- te comme saisi par une pensée péni- ble, tandis qu'en bas, on éclaire sou- dain le double entouré de son groupe de fla/mmes et dansant frénétique- ment.
Messire le Vin revient sur ses pas, cherchant à comprendre l'objet de son hallucination. Le double va à sa rencontre et se montre en face de lui.
Tout s'immobilise- dans le silence.
Puis Messire le Vin fait un geste., aussitôt répété par le double, comme si l'autre se voyait .dans une glace.)
d e son g o u f f r e d ' i n f o r t u n e . Ne dis pas q u e j e t ' i m p o r t u n e car j e suis i o n d o u b l e et ta conscience.
Je suis l'âme d e Messire le V i n .
(Recul du Vin, vers le haut, en une danse exprimant l'effroi).
2me récitant A v a n t q u e d e monter
au ciel,
souffre q u e t o n œ i l v o i e le g o u f f r e . d e t o n âme infâme, là-bas.
(On éclaire un groupe de spectres qui se trémoussent).
1er récitant Qu'est-ce là ? 2me récitant
Je suis le souffle exaltant
d e l'ivresse, le suprême accueil d u p a u v r e
et d u maroufle au seuil d e la détresse.
Je suis m ê m e une caresse p o u r le manant sur le b o r d
2me récitant O h ! rien
q u e la p r e m i è r e f o u r n é e
d e ceux q u i tantôt d é f i l a i e n t
i c i , une fleur à la t u n i q u e . N'aie pas p e u r
et ne prends pas le g a l o p p o u r ta t o u r n é e
d e paradis.
17
Ils sont « partis j o y e u x p o u r des courses lointaines »,
1 c o m m e disait un nautonnier dans son j a r g o n .
Mais v o i s - t u ,
ceux-là sont revenus, q u o i q u e à p e i n e dessoûlés.
Pas la p e i n e d e penser :
Ils ont q u e l q u e s ans d e moins,
l'âge d e leur p r e m i è r e l a m p é e ,
c o m m e les aime Messire Satan p o u r sa c h a u d i è r e .
Je sais m o n catéchisme ! Si tu veux toujours le ciel sans t o n âme tu me damnes, et tu fais un schisme o u un four
avec ta morale d e cœur pur.
(Aux soldats morts, swr de la musi- que) :
Le chœur A i l o n s !
En avant, en arrière, à terre, d e b o u t , à d r o i t e , à g a u c h e , à terre, d e b o u t . Halte !
2me récitant O n ne fait
pas un corps d e ballet avec le d i x i è m e d e la t r o u p e .
(Il appelle)
D e u x i è m e c o m p a g n i e , à l ' o r d r e !
(Arrivée d'un groupe)
H o p , h o p , h o p ! Q u e l d é s o r d r e !
(A Messirc le Vin)
Je ne r e c o m m e n c e pas la litanie.
Ils sont tous pareils, égaux et semblables à eux-mêmes.
Des âmes, q u o i !
mais des âmes d e d i a b l e , d o n c pas
p o u r ton ciel.
(Il appelle)
Troisième c o m p a g n i e !
(Arrivée d'un nouveau groupe)
H o p , h o p , h o p ! Vous êtes morts à C o r d o u e
et non pas à M a n t o u e . O n les dirait en L o m b a r d i e , ces suppôts
d e Satan I
La q u a t r i è m e c o m p a g n i e est sur le f e u .
C o m m e n ç o n s .
(Ballet de l'alcool avec les spectres.
A la- fin, profonde révérence à l'a- dresse du Vin qui se trouve tout en
haut).
^Aloys Theytaz
L'AUTEUR DU FESTIVAL «MESSIRE LE VIN »
A l o y s Theytaz, « un d ' A n n i v i e r s », connaît à f o n d sa vallée et ses gens. Il leur a consacré déjà plusieurs essais d e théâtre p o p u l a i r e .
Parmi ses œuvres les plus récentes, citons :
« Le Président de Viouc », p i è c e valaisanne en 6 tableaux, créée à Sierre en 1 9 4 2 ; retransmise par Radio-Laussnne en 1 9 4 6 ; reprise à Vissoie en 1947.
« L'Ombre sur la fête », d r a m e valaisan en 4 actes (musique d e J. D a e t w y l e r ) , création à Vissoie en 1 9 4 3 ; reprise à Muraz-Sierre en 1944.
« Seigle et vigne », scènes d e la vie paysanne ( m u s i q u e d e J. D a e t w y l e r ) , créa- t i o n à Sierre en 1945 ; reprise à Radio-Lausanne en 1946.
« La Chanson du R h ô n e » , festival d e 1948.
« La Terre Promise», j e u scénique d o n n é au Congrès d e la JAC, à Sion, en 1950.
Jean T)œtwyler
QUI A ÉCRIT LA MUSIQUE DU FESTIVAL «MESSIRE LE VIN»
Possédé dès sa plus t e n d r e enfance par le d é m o n d e la musique, D a e t w y l e r va très j e u n e à Paris o ù il d e m e u r e r a 12 ans à l'école des meilleurs m a î t r e s : à la Schola Cantorum avec Vincent d ' I n d y et Le Flem, à l'Ecole César Frank avec De L i o n c o u r t , Berthelin et Gastoué.
Il y fait une razzia d e premiers prix : h a r m o n i e , c o n t r e p o i n t , c o m p o s i t i o n , f u g u e , chant g r é g o r i e n , d i r e c t i o n d'orchestre.
La g u e r r e le ramène en Suisse, à Sierre, o ù la « G é r o n d i n e », h a r m o n i e m u n i c i p a l e , a la b o n n e fortune d e se l'attacher c o m m e d i r e c t e u r .
Le chant p o p u l a i r e , ses mystérieuses affinités archaïques, l'attirent très vite et le séduisent.
Il c o m p o s e plusieurs marches militaires, entr'aulres « M a r i g n a n », d é d i é e au C o l . - b r i g . Schwarz, une o u v e r t u r e , « H e l v é t i e », une « S y m p h o n i e alpestre » e n - core i n é d i t e et un « Lever d e soleil sur la m o n t a g n e ».
A u hasard d ' u n r e p o r t a g e à G r i m e n t z , il est d é c o u v e r t par Radio-Lausanne et c h a q u e a u d i t e u r d e la radio a suivi les amusantes p é r i p é t i e s au travers d e s - quelles W i l l i a m A g u e t p r o m è n e Eusfache ef le b o u r d o n Bzzz... « La Suisse i n -
d u s t r i e l l e », des mêmes A g u e t et Daetwyler, a c o n n u ensuite la v o g u e des o n d e s . Puis, c'est avec Benjamin Romieux : « L'effort humain » et « Les horizons p e r - dus ».
A F r i b o u r g , avec le R. P. Bickel : « St-Justin ».
A v e c A l o y s Theytaz : « Seigle et V i g n e » et « L ' O m b r e sur la fête », « La Chanson d u Rhône ».
Tout récemment, avec Pierre Sabatier, directeur d e la Radio française : « La Fosse aux Serpents ».
Jo ^Bœriswyl
METTEUR EN SCÈNE DE «MESSIRE LE VIN»
Tout d ' a b o r d instituteur, puis é l è v e d e Jacques Dalcroze à l'institut d e G e n è v e , a c t u e l l e m e n t professeur d e r y t h m i q u e dans les écoles genevoises et à l'Ecole N o r m a l e d e F r i b o u r g , régisseur g é n é r a l d e la Fédération f r i b o u r g e o i s e des costumes et coutumes, directeur artistique des C o m p a g n o n s d e R o m a n d i e , g r o u p e d r a m a t i q u e p o u r le Théâtre chrétien, il a assumé la mise en scène d e nombreuse manifestations.
Nous d o n n o n s ci-dessous un aperçu d e son activité en Suisse r o m a n d e . M e t t e u r en scène d e Jacques Dalcroze : Le F e u i l l u , Les Belles Vacances, Le Jeu des Saisons, le Petit Roi q u i p l e u r e , G e n è v e chante et toutes les dernières chansons. De l'abbé Bovet : Tir fédral F r i b o u r g 1934, le M y s t è r e d e 1935, le Jeu d e S t - M a r f i n , le Festival f r i b o u r g e o i s d e l'Exposition nationale d e Z u r i c h 1939.
Chante G r a n d v i l l a r d ; fête cantonale d e Chant d e Bulle 1938. De Carlo Boller : Fête Romande d e g y m n a s t i q u e d e Bulle, Festival d u Tir cantonal d e Bulle 1947, Pastorale g r u y é r i e n n e . Images d e m o n Pays, le Peuple d u Lac p o u r le C o m p t o i r d e Lausanne 1945. De Gustave Doret et René M o r a x : Tell et A l i e n o r . De G e o r g e s A e b y : La G r a n d e C o r a u l e d e Broc, le Chant d e la Maison à Romont. D ' A n d r é Jacot : Le Jeu des Saisons, féerie et fête cantonale d u chant à M o r a t en 1946.
De G o n z a g u e d e R e y n o l d et A n d r e a e : La Cité sur la M o n t a g n e , festival Daniel Jean Richard, Le Locle 1928 et 1938, festival d u Centenaire d e la R é p u b l i q u e neuchâteloise. De Frank M a r t i n et Rudhardt : La N i q u e à Satan. C o r t è g e d u 2e m i l l é n a i r e d e la V i l l e d e G e n è v e . De G é o Blanc : L'Année v i g n e r o n n e , avec la Chanson v e v e y s a n n e . A été désigné c o m m e metteur en scène d e la p r o c h a i n e Fête des V i g n e r o n s , à V e v e y , et d e la Fête f é d é r a l e d e M u s i q u e 1953.
KM. &> ^Mme <LA.-T. Zeller
LE DÉCOR
C'est un rare p r i v i l è g e d e p o u v o i r hanter les coulisses d ' u n théâtre avant q u e le spectacle n'impose sa loi i n é l u c t a b l e m e n t dans le d é r o u l e m e n t des scènes.
Il y a q u e l q u e chose d ' é t r a n g e , d e presque sorcier, dans ces prémisses d ' u n j e u q u i , par le v e r b e - e s p r i t et le d é c o r - m a t i è r e , remontera le cours d e l'Histoire p o u r taire d u N u m a n t i n et d u Romain le p r o c h e parent d u spectateur d ' a u j o u r - d ' h u i , t é m o i n une (ois d e plus d u drame éternel d e l ' h o m m e aux prises avec les collectivités, d o n t les servitudes terrestres seront toujours impuissantes à capturer
vivant l'albatros d e l'idéal d e l i b e r t é .
Le décorateur est là, dans les panneaux coupés, les pièces d e j u t e et les b i d o n s d e couleurs ; il préside à la construction d u c a d r e , d u s u p p o r t d e l'action, en orchestrant le climat q u i sur les escaliers d u Château permettra la p l e i n e maturation des idées et des passions.
Q u i mieux q u ' A n d r é - P a u l Zeller p o u v a i t p r o c u r e r à Incarnada (l'atmos- p h è r e d e g r a n d e u r t r a g i q u e , q u a n d l'infiniment f a i b l e en apparence t r i o m p h e d e l'infiniment puissant, parce q u e l'esprit est plus fort q u e la p o i n t e acérée des épées d ' u n c o n q u é r a n t ?
A n d r é - P a u l Zeller est h o m m e d e théâtre jusqu'aux bouts des o n g l e s . Nous lui d e v o n s d é j à d e n o m b r e u x décors, d o n t celui d e M i g u e l Manara, à l'archi- tecture si p r o f o n d é m e n t s y m b o l i q u e , c o n n u t avec la c o m p a g n i e Paul Pasquier les honneurs d e Paris. Nous ne p o u v o n s passer sous silence la création à Lausanne d e son p r o p r e j e u scénique : Trente écus et trois clous, ni celle d u Grand som- meil de Micado, d o n t il était à la fois l'auteur d u texte, d e la m u s i q u e , des décors et des costumes.
Cet artiste p r o t é e est d e la Cité, d e ce v i l l a g e en p l e i n cœur d e Lausanne, entre Château et C a t h é d r a l e . Il est ici chez lui et il y a b i e n dix ans q u ' i l p a r t a g e la ferveur des p i o n n i e r s d u Théâtre d e p l e i n air placés sous la d i r e c t i o n d u c o m é - d i e n et metteur en scène Paul Pasquier, q u i ne craint pas d e faire confiance à d e jeunes talents.
A n d r é - P a u l Zeller a aidé à la réalisation d e plusieurs décors au Château, c o l l a b o r a n t à l'exécution des décors d e B o d j o l p o u r O e d i p e Roi, d e ceux d e Chiriaëff p o u r Jules César, d e Kaiser p o u r la b r i l l a n t e fantaisie d e la Nuit des Rois.
Récemment, avec Incamada, il a eu p o u r la p r e m i è r e fois le p r i v i l è g e et le p é r i l l e u x honneur d e monter le d é c o r d ' u n p r o j e t personnel ; il assuma seul la responsabilité d ' u n e oeuvre p a r t i c u l i è r e m e n t d i f f i c i l e . En effet, les grands arbres placés au centre d u p r é a u , si majestueux sous les feux des projecteurs, ont été abattus, et l'aventure n'en a été q u e plus passionnante p o u r le d é c o r a - teur, contraint d e nous les faire o u b l i e r avec d e la beauté sortie d e son i m a g i n a - t i o n et d e ses mains.
A n d r é - P a u l Zeller ne se contente pas, en créateur, d e jeter ses idées sur le p a p i e r en a b a n d o n n a n t à d'autres le soin d e leur d o n n e r le corps d ' u n e réalité. Il est artiste, mais encore artisan, car il y a chez lui l e constructeur q u i h o n n ê t e m e n t résout l u i - m ê m e les p r o b l è m e s techniques q u e pose son i n s p i r a t i o n . Nous l'avons d é c o u v e r t en train d e d é b i t e r à la scie les lambourdes d e la plus haute tour... C'est ainsi q u ' u n métier se d o m i n e j u s q u e dans les matériaux p o u r les exhausser à la v i e supérieure d ' u n e forme et d ' u n e pensée.
Il y a dans les multiples activités d ' A n d r é - P a u l Zeller la présence d ' u n e c o l l a - b o r a t r i c e , nous voulons parler d e sa f e m m e , A n n e Zeller, q u i pensait d ' a b o r d se consacrer à l'illustration d u livre et q u i t r o u v e actuellement dans la création el l'exécution des costumes d e théâtre un m o y e n d'expression rêvé p o u r ses d o n s . Nous avons c o n t e m p l é les esquisses jetées sur le p a p i e r avec une parfaite o r d o n - nance d e couleurs et d e m o u v e m e n t s . A n n e Zeller n'a pas besoin d e patrons, e l l e d r a p e les personnages et c o u p e d i r e c t e m e n t dans les pièces d ' é t o f f e avec cette sûreté d u c o u p d'ceil dans l'appréciation des volumes et l'assemblage des coloris, o ù se reconnaît à c o u p sûr un vrai talenf.
Ils f o r m e n t ainsi, mari et f e m m e , l ' é q u i p e la plus h o m o g è n e , q u i p e r m e t d ' a t t e i n d r e à l ' é q u i l i b r e , nous aimerions d i r e à la p e r f e c t i o n d ' u n e unité. Nous vous laissons, spectateurs, le soin d e j u g e r et d e parler !
2me récitant Pour te servir, Messire le V i n ,
(Le Vin s'enfuit)
d e t o u t e ton âme !
(La lumière descend)
Chœur final Dans le dur combat d e la vie
Messire le V i n a p e r d u son âme, son â m e
en c h e m i n . Elle s'en alla d e c o m p a g n i e avec d a m e f o l i e q u ' é t a i t b i e n j o l i e , j o l i e
c h a q u e matin.
A h ! q u i ramènera sur sa r o u t e l'âme en d é r o u t e d e Messire le V i n ?
Entr'acte
19
Deuxième partie
Troisième tableau
J.cl, M.eô.At%e le Vin letwuue &att âme
(L'âane du vin, avec son cortège de flanwnes, entre en scène, triomphant.
Danse sur le chœur suivant :)
Le chœur Par la plaisance d e la danse, l'âme d u vin tient tout l'espace dedans sa m a i n . Suivons la trace des pas fugaces sur les chemins o ù son aisance m è n e b o n train.
La v i e est b r è v e fuyons les grèves des cœurs chagrins, la j o i e se lève^
c h a q u e matin.
La terre entière est la carrière o ù le destin p o r t e en litière l'âme d u v i n .
2me récitant A m e
i m m a t é r i e l l e ,
libérée
d e la f o r m e charnelle d e Messire le V i n , j ' e n suis la flamme i n a v o u é e
et la chaleur p r e m i è r e . L o u r d e u r
et matière seulement, v e u t - i l faire carrière
p a i m i les humains ? C r o i f - i l v o g u e r , les vents en p o u p e , alors q u e je tiens l'univers
dans ma c o u p e ? A l l o n s !
Les paris sont ouverts I
(Le groupe du vin monte par l'a vant-scène).
2me récitant Enfin,
v o i c i
Messire le V i n , d é c o n f i t , p e n a u d et g o u r d . Q u e l l e senile
21
g r a n d e u r q u e suit une cour d e futiles couleurs ! Q u ' o n l è v e le rideau sur le c o m b a t singulier
q u e j e vais d e ce pas livrer
au m a r a u d . La j o u t e sera b r è v e .
1er récitant Q u e l l e s v o i x a j o u t e n t au désarroi d e ma route l'effroi d u d o u t e ,
alors q u e ma chair clame
l ' a p p e l d e m o n âme sur les chemins clairs
d ' u n h y m e n éternel ? Je veux aller avec m o n âme, la main dans la m a i n , par les sentiers d e juste l u m i è r e sur la terre des hommes.
Le 2me récitant C'est une r e q u ê t e , en somme,
q u e d é p o s e à mes pieds
ce g u e r r i e r épris
» j u s q u ' i c i d a conquêtes.
(L'orchestre module Vhywme « Ad regias Agni dapes ».)
A J'appui d e sa p r i è r e j ' e n t e n d s une musique d e c a n t i q u e scander la s u p p l i q u e et marquer le temps.
(Voix d'hommes chantant le premier verset :)
Le chœur A d regias A g n i dapes Sfolis amicti c a n d i d i s . Post transitum maris Rubri, Christo canamus Principi.
Le 2me récitant Dans
ma raison obscure, un leurre simule un chant d e gens d e b u r e ,
c o m m e aux heures d e l'Office.
(Des moines, dans un angle, en haut,
sortent d'un portique et repartent
par le côté, un luminaire à ta main).
Le 2me récitant Sans d o u t e !
Des novices d é a m b u l e n t sous les voûtes étroites
d u c l o î t r e et m o d u l e n t une oraison d e c o m p l i e s .
(Messire le Vin s'approche du grou- pe des moines).
Le 2me récitant Pour l'histrion q u i d é j à se g o n f l e d e v i c t o i r e a c c o m p l i e et savoure son t r i o m p h e , q u e l l e g l o i r e ! A b a n d o n n o n s à sa vertu ce c o m b a t t r o p ardu et d'avance louons sa b r a v o u r e .
(Le dernier moine s'arrête. Messirr le Vin s'incline).
Le 1er récitant Je suis le corps d é m e m b r é d e la v i g n e m y s t i q u e et j e viens c o m m e
en un p o r t d'espérance f r a p p e r aux saints p o r t i q u e s d u festin r o y a l .
La voix du moine A la substance d e l'azime pascal il faut
encore le sang d e l ' A g n e a u c o m m e un signe, d e parfaite alliance.
Jusqu'à r e m e m b r a n c e d e t o n être,
b é n i e soit l'honnête ef loyale souffrance , q u i te fait chercher le c o m p l é m e n t d e f o n âme.
Sois le balsame et l ' o n g u e n t
sur les blessures . • d e la chair
et sur les meurtrissures d u cœur.
(he moine passe. Le vin fait quel- ques pirouettes marquant, sa surpri- se et sa joie. Le double réplique par quelques pas et s'inclive).
Le 2me récitant J'incline
p r o f o n d é m e n t l'échiné
23
à l ' o u ï e
d e t e l l e p r o p h é t i e q u i r e n d
un son d e plaisante promesse.
Vers q u e l enchantement, q u e l l e hardiesse
o u q u e l l e exaltante a v e n t u r e
nous c o n d u i r o n t les pas
d e cet a u g u r e ?
(Messire le Vin monte à la recher- che d'une victoire. Le double paro- die sur un plan inférieur. Au mo- ment où le Vin s'engage vers la sor- tie à gauche, on entend, transposés à l'orchestre, des bruits d'une catas- trophe indéfinie. Le Vin recule, com- me repolisse par une force violente.
Cela engage le dauble à esquisser un mouvement à ta rencontre de l'é- vénement).
Le 1er récitant Il semble
q u ' u n sol m o u v a n t s'ébranle
sous les pas,
et q u e t r e m b l e >
la terre c o m m e au temps des guerres meurtrières dans le fracas des armes et le r o u l e m e n t des chars d e c o m b a t . Je vois
venir
d e t o u t e part des hommes affolés et accourir des femmes en larmes.
(Descente de divers groupes de per- sonnes que Messire le Vin retient pied à pied).
Le 2me récitant C o m m e ,
dans les bois décimés, des froncs déracinés et des fûts abattus, ces g r o u p e s épars s'en v o n t glisser
dans les couloirs ' abrupts
et c o n v e r g e r en t r o u p e é n o r m e , sans espoir d e r e t r o u v e r jamais
l'inverse r o u t e . Le 1er récitant C'est loi
sans d o u t e p o u r l'inerte matière d o n t le destin est d e choir jusqu'au plus bas r e p l i d e la terre,
I
mais n o n p o i n t p o u r l'humaine ef l i b r e nature.
Le 2me récitant Faible e n g e a n c e q u i p r é t è r e . aux pures et gratuites hardiesses l'ivresse
et la plaisance d e fortuites aventures.
Le 1er récitant Le b o n h e u r
est aussi dans l'audace d u geste
et dans l'eftort tenace q u i o p p o s e la v i o l e n c e aux inclinations d u coeur.
Prenons un v i a t i q u e d e c o u r a g e et de vaillance et remontons les antiques chemins d'espérance.
(Messire le Vin entraîne le groupe vers la hauteur. Le double parvient à retenir un petit nombre).
Le 2me récitant Le destin
se v e n g e
en p r é l e v a n t un g a g e sur l'invraisemblance d ' u n (lot remontant
vers les sources premières.
(Tandis que les quelques personna- ges suivant le double se dissimulent dans l'ombre pour reparaître ensuite dans la scène du bouge, Messire le Vin monte sur le chœur suivant) :
Le chœur Remontons
les chemins d e l'austère v e r t u . Reprenons avec la terre ces liens ardus, perdus
dans le m i r a g e d ' é p h é m è r e s b o n h e u r s . Foulons cette i m a g e amène ef t r o m p e u s e et montons en t r o u p e j o y e u s e vers les sereines hauteurs.
(Messire le Vin s'en revient triom- phant et évolue sur la hauteur, à l'arrière-plan).
Le 2me récitant M a révérence p o u r l'issue m é r i t o i r e d u c o m b a t .
Mais l'éclat
25
d e celte vaillance d e m e u r e illusoire et n'est pas sans o m b r e . Car j e puis, d ' u n c o i n sombre d e la nuit faire surgir une r é p l i q u e à ce t r i o m p h e .
(Eii bas, on éclaire un coin de bou- ffe. Une chanteuse, des pochards, un poète, quelques persotmages descen- dus de la montagne. Réaction de sur- prise du Vin à laquelle répondent
quelques pas triomphants du double.)
La chanteuse . J'ai posé
sur le c o m p t o i r le f o n d glacé d ' u n espoir fané.
Assise
c o m m e sur une banquise f l o t t a n t e ,
j'étais c o n t e n t e , car l'escabeau tanguait - sur un t a n g o
d e jeunets falots éclairés
par le q u i n q u e t d e m i l l e nez d e pochards désuets.
M a main l o u r d e au b o u t d ' u n bras sans fin
tombait
c o m m e une chose g o u r d e sur le plancher
d e sapin.
De mes yeux noirs j e la voyais q u i balançait d e nonchaloir.
Tous les flacons d u bistrot r u b i c o n d d o n n a i e n t d e la b a n d e et dansaient une sarabande dans le miroir
d e mes yeux noirs.
A l o r s , j ' a i repris sur le c o m p t o i r d e u x doigts d e rubis, r a p p o r t
au désespoir qu'avait repris.
(Le bouge disparait dans l'ombre.
On lève la] lumière sur Messire le Vin, dont l'attitude exprime l'effroi.
Le double traduit sa désinvolture par quelques cabrioles).
Le 2me récitant
Messire le V i n , seigneur d e la force, d e la sagesse
et d e la f r o i d e raison, ne s'efforce . . p o i n t
en largesse
d e v a n t ma c o m p o s i t i o n .
(Réaction du Vin)
26
Le 1er récitant Je ne veux plus r e t r o u v e r
cette âme perverse q u i souille, avilit et d é g r a d e .
Le 2me récitant Je me suis
p l u à c h o q u e r ta v e r t u ,
mais il n'est pas écrit q u e j e r e v i e n d r a i b r e d o u i l l e d ' u n e é p r e u v e o ù j ' e n t e n d s p r e n d r e mes grades.
Si j e n'abuse en bravades, j e fais monter en scène un enfant des Muses q u i d o i t effacer à tes yeux l'image obscène
d e c e l l e q u i prit plaisir à s'étourdir
les sens en des loisirs pervers.
(On éclaire furtivement le poète).
Le 1er récitant Cieux !
Q u e l l a n g a g e verf mettra dans la b o u c h e d u p o è t e
une âme q u i s'abouche avec ces déshonnêfes gens de. g a r g o f i è r e !
Le 2me récitant M o n p e r s o n n a g e n'est c o n d o t t i e r e q u e d'images s'étalant
en un v e r b e sonnant c o m m e un é p e r o n d ' a r g e n t
dans un éfrier d e rêves brillants.
Dans l'infime p a r c e l l e d ' u n e ivresse b r è v e ,
il n'a pris q u e l'étincelle d e l'esprit
et la clef d ' u n paradis q u i s'ouvre sur un cliquetis d e rimes.
(Le poète reparaît dans une attitu- de inspirée ou extatique).
Le 1er récitant A v a n t q u e d e c o n d a m n e r m o n âme, après l a q u e l l e d e p u i s l o n g t e m p s j e s o u p i r e c o m m e le cerf haletant
vers les eaux des boccages verts, j ' a s p i r e
à la v o i r se racheler p.it q u e l q u e b r a v o u r e .
(Noir sit?" la scène dn poète).
Le 2me récitant Q u ' i l soit fait
27
sans m é p r i s e un e x e m p l e gratuit d e fantaisie puisée
aux fantasmes d e m o n â m e . Je savoure d é j à , inscrit
sur t o n visage, l'éclat
d e la surprise et l e muet h o m m a g e d e l'esprit.
(L'Orchestre fait les trois coups de lever de rideau et joue quelques me- sures d'une marche de cirque. Puis, sur un fond musical un peu fantas- que, le Sme récitant, déclame, ins- piré :)
Le 2me récitant J'ai v u ,
dans le cristal d ' u n verre d e Venise, o ù perlait
un reflet d e métal
c o m m e au creuset d ' u n e fournaise, j ' a i v u
des cimaises grises
s'appuyer sur m o n ciel o ù les élus
sont pareils
à des coqs sans c r i .
(Musique de cirque phis précise, amenant par le fond des coqs solen- nels, formant sur la scène un demi- cercle otivert sur le public).
Le 2me récitant S u p e r b e m e n t crêtes d e tuiles rouges
c o m m e les toits d ' u n e tour q u i b o u g e
au f o n d d ' u n r ê v e , ils f o n t une r a m p e
au m i l i e u d ' u n c i r q u e i m a g i n a i r e
c o m m e autour d ' u n e c r i q u e d e corsaire.
A u c u n e é c u y è r e sur l'ample piste,
ni c l o w n g r o t e s q u e ni p i t r e ,
p o u r animer la fresque d ' u n e cavalcade, o u dessiner l'arabesque
d ' u n f o u e t cinglant sur cette p a r a d e d ' a m o u r et d ' o r g u e i l . Rien sur l ' h o r i z o n b l e u aux lignes frangées d e crêtes p o u r p r é e s , si ce n'est le j e u d ' u n e o m b r e légère d e g a z e et d e t u l l e , o u le p r o f i l é p h é m è r e d ' u n e b u l l e
dans l'air.
(Une colombine vient du fond vers le centre de la scène, en dansant).
Le 2me récitant
(Alors qu'elle ne fait qu'apparaître
au fond et esquisse les premiers pas)
O h ! v o i c i l e n u a g e q u i danse
sur les pointes ! c'est c o m m e un a n g e é t r a n g e
aux mains disjointes q u i m a g n i f i e sans r o u g i r l ' h o m m a g e intense des plaisirs d e la v i e .
(La danseuse atteint le centre de la scène).
Le î m e récitant Les images
fusent
en métaphores et g a m b a d e n t dans ma tête confuse.
Elles font encore
j u s q u e dans ma p o i t r i n e une p a r a d e
de fête.
un vrai
parterre d e rois.
(Halluciné).
Mais j e vois d e u x b a l l e r i n e s , d e u x mêmes enfants taquines
cherchant à se b l o t t i r ensemble sur m o n u n i q u e p o i t r i n e ! Le choix cruel o ù j ' h é s i t e , mes C o l o m b i n e s , fait h é r o ï q u e ma v e r t u . Je ne sais sur q u e l a p p e l jeter un d é v o l u .
(Pendant ce temps, Colombine et Ar- lequin cherchent à se jeter dams les bras l'un de l'autre, mais la confu- sion d'Arlequin fait échouer cette rencontre. Finalement, Colombine est dans les bras d'Arlequin).
(Le poète se présente en Arlequin).
Le î m e récitant C o l o m b i n e !Je suis A r l e q u i n ! Je fus autrefois au gala des forains, et j e veux avec t o i danser le ballet d e l'as d e coeur au m i l i e u d e cette cour d ' h o n n e u r
q u i semble
Enfin ! j e tiens
une C o l o m b i n e ! A v e c q u i s'acoquine c e l l e q u i fuit ?
Q u ' i m p o r t e ! Puisque j'étreins l'une
j ' e n suis épris,
et l'autre p e u t b a y e r à la lune ! Si tu veux,
29
montons en dansant vers ce c o i n des cieux o ù les anges d u matin a n n o n c e r o n t
à l'univers l'hymen d e la chair et d e l'esprit.
(Ils montent, suivis des coqs et sor- tent. Le double s'avance sur le pla- teau, tandis que Messire le Vin est visible en haut à droite.
Le double s'incline :)
Le 1er récitant
Nous étions, l'un près d e l'autre, sur les mêmes chemins,
et p o u r t a n t ,
[ce q u i d e v a i t être nôtre et paraître c o m m u n
nous fit c r u e l l e m e n t dissemblables.
Par la force et l'austère • v e r t u , j e voulais
me faire à chacun secourable et j'imposais
m o n a p p u i .
Mais, par l ' i m p r o m p t u et le tour
d ' u n esprit varié,
tu sus te r e n d r e four à tour léger,
b r i l l a n t et a i m a b l e .
(Sur ce texte, Messire le Vin s'est approché. Le double cabriole de joie et. lui fait la cour).
Le 2me récitant L ' h o m m a g e
d u songe passager
q u e j e te d é d i e n'est pas image d e m e n s o n g e ni d e f o l l e v i s i o n .
A p r è s maints exploits d e vaine b r a v o u r e , j ' e n t o u r e
seulement d e symboles l'intime désir d e m'unir à f o i .
(Danse de la réconciliation)
Le 1er récitant A la r i g u e u r d ' u n e v o l o n t é i n t r é p i d e , allions la finesse d u geste
et, comme une b r è v e caresse,
le preste e r v o l » d ' u n rêve.
Le 2me récitant A u x prouesses d ' u n esprit fol parfois,
unissons les chaleureux élans d u coeur
sous les regards g é n é r e u x d ' u n e l u c i d e
et calme raison.
(Fin de la danse et sortie joyeuse).
Le 1er récitant
A l l o n s maintenant v o i r ensemble le berceau
o ù nous retrouverons notre enfance ; Ces mêmes coteaux
o ù tout semble n o u v e a u sous un m ê m e p r i n t e m p s . Renaissons
avec lui
p o u r la plaisance d e ceux q u i aiment, au fruit d e l'austère sagesse,
mêler un p e u le p i m e n t d ' u n e ivresse
l é g è r e .
Le chœur
la m a i n .
Car le p r i n t e m p s descend
d e m a i n p o u r fleurir les sentiers
et courir les halliers.
A h I q u ' i l fait b o n jeter son r e g a r d d e seigneur
sur l'espace o ù plus fard s'ouvriront
les b o u r g e o n s et les fleurs.
A h ! q u ' i l fait b o n sentir
la ferre b é n i e frémir d e plaisir au mystère p r o f o n d d e la v i e .
A h ! q u ' i l fait b o n !
(Fin de la troisième partie)
Le sol a r r o n d i t son dos gris p o u r m o n t e r l'escalier d u c o t e a u .
Mille marches
v o n t à l'assaut des paliers q u i font sa marche lente
et g r a v e sous i'entrave d e la p e n t e . Le soleil lui t e n d
31
Quatrième tableau
J.ci, Jte&Mte Ce Vin pxend âon %epo&
(Le Vin et son -double apparaissent en haut à droite.
On baisse peu à peu la lumière sur eux, pour la concentrer sttr les scè- nes suivantes.)
Le 1er récitant V o i c i , m o n frère, en images a l l é g o r i q u e s et agrestes le p e n d a n t d u rêve anarchique
o ù tu viens d e (aire preste
carrière.
(Sur une musique de fond).
La terre m o n t e en semblables étages, d e . la g r è v e d e sable vers le ciel c o m m e les marches immenses , d e l'escalier
q u e vit dans son enfance le patriarche
d e Béfhel
(On voit les escaliers de la scène dans la pénombre).
Le 1er récitant A u j o u r d ' h u i ,
l'espérance a choisi sa d e m e u r e au flanc des collines
q u i se p e u p l e n t d'enfants c o m m e les figurines d ' u n l i v r e 'd'heures o u v e r t sur un lutrin d e cathédrale.
(Musique. Arrivée d'enfants qui gurent les ceps de vigne).
Le 2me récitant Je vois des couleurs q u i s'étalent,
b i e n q u ' à p e i n e brillantes, sur la fresque
g i g a n t e s q u e des v i g n o b l e s , et s'animer des formes étonnantes
sur l'énorme
et vaste structure
d u sol d é c h a r n é . Le 1er récitant C'est la vie
q u i trace
33
et inscrit ses fastes en nobles traits.
Le 2me récitant O n la dirait p l u t ô t assoupie
d e f r o i d u r e , c o m m e se f i g e n t sur le chevalet les huiles étendues sur la t o i l e
d u t a b l e a u .
Le 1er récitant Le p r o d i g e
était là q u i a p p r ê t a i t l'éclat
et l'exubérance m e r v e i l l e u s e d u p r i n t e m p s .
Le 2me récitant Q u i tient en veilleuse la vie d e ce coteau d ' e s p é r a n c e ?
Le 1er récitant Il ne fleurit
encore
q u e les arborescences d e cristaux
d e glace
et Is b r u m e é t e n d son voile
dans les replis d e la terre sonore.
(Musique. Petit ballet des frimas et de la brume qui. s'infiltrent parmi
les ceps, et que figurent des groupes d'enfants.)
Le 2me récitant Frère,
il faut chasser d u berceau d e notre enfance la présence amère des frimas.
Le 1er récitant Il faut a p p e l e r d u ciel, o ù il se mit à c o u v e r t
dans le repos d e la nuit, le Seigneur qui tient le m i l i e u d e l'univers, c o m m e un d i e u q u i ceint c h a q u e matin sa c o u r o n n e d e splendeur.
Q u e les hérauts d'armes
sonnent l'alarme
à fous les échos d e l'escalier d ' h o n n e u r !
(Sonnerie de trompettes. Musique triomphale. Le soleil apparaît. Ses trayons mettent en .fuite les frimas et les brouillards. Les ceps se déploient, se drapent de verdure et fleurissent.)
Le 2me récitant Je vois, s'appuyant au caducée
34
d e g l o i r e , m i l l e hérauts d e v i c t o i r e
se lever c o m m e une armée p a c i f i q u e .
Le 1er récitant Drapés
d u vert p r o p h é t i q u e , ils ont p i q u é , d ' u n air t r i o m p h a n t , dans le m o i r e des t u n i q u e s ,
la g r a p p e d e Dyonisos.
Le 2me récitant Cette a i g u i l l e t t e b l a n c h e ,
c o m m e taillée dans l'os
ou l'ivoire,
est l'amulette q u i p e n c h e l'ardeur des hommes vers les bonheurs insignes.
Le 1er récitant Le destin
met un signe sur les routes d u n o u v e a u m a t i n .
Q u a n d la (leur s'épanouit sur sa h a m p e , le vieux fruit des voûtes sacrées
q u i t t e la r a m p e et p r e n d l i v r é e plus c i v i l e .
Il s'en va d ' u n pas t r a n q u i l l e vers le repos d ' u n e d o u c e vieillesse.
(Arrivée des ferments, dont le cos- tume est rehaussé d'un accessoire qui les rend plus gais qu'au début. Mu- sique alerte.)
Le 2me récitant
Q u i pousse notre marche et q u i presse l'entrain
o ù nous sommes d e faire encore la j o i e des humains ?
Le 1er récitant
C o m m e autrefois, l'espace
est p e u p l é d e lutins et d e g n o m e s voraces.
Déjà ils hument à p l e i n nez dans l'arôme et le parfum d e la fleur, d e subtiles et capiteuses senteurs.
35
Le 2me récitant Place
à l'aventureuse Jouvence, à l'essor d ' u n e utile
et solide espérance.
Le 1er récitant A l l o n s vers les arches des caveaux
solitaires
o ù s'édulcorent les plaisirs éphémères,
a t t e n d r e q u e l'on e x h u m e , dans l'intime
remembrance, notre chair, notre corps et avec lui
l'esprit,
au seul a p p e l solennel et clair d ' u n parfait millésime.(Danse générale de tous les éléments de la scène.)
Chœur final
C'est le printemps q u i m o n t e en l i g n e et fait un signe aux éléments sur la c o l l i n e et dans le c i e l . Le c o m m a n d a n t est le soleil, et les servants m i l l e ferments.
Bien q u ' e n luttant p o u r son honneur et sa maison, le vieux Seigneur qu'ils v o n t chassant c o m m e un v o l e u r d'espace
et d e temps, s'efface en mimant sa chanson :
Le Roi s'en va, v i v e le Roi ! Fantôme, j'aurai
m o n royaume en un cellier p r o f o n d . A travers ma cloison d e verre, l'éternité, verrai
m i l l e échansons, g e n o u x à terre, é p e l e r des prières d e leurs psautiers dorés.
Le Roi s'en va.
V i v e le Roi ! FIN