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Academic year: 2022

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Texte intégral

(1)

« CAGOT ! » 1.

Fuir.

Coûte que coûte.

Me frayer un passage à travers les branches épaisses, ignorer les griffures des ronces, oublier les morsures des buissons épineux.

Surtout ne jamais me retourner pour voir s’ « ils » arrivent.

Chaque seconde est précieuse.

Aucun calcul.

M’enfoncer le plus loin possible dans la forêt, pour mettre la plus grande distance entre « eux » et

« moi ».

Traverser les ruisseaux pour que les chiens perdent ma trace, serrer les dents au contact de l’eau glacée, ne plus penser à mes pieds ensanglantés.

Oublier ce froid qui me saisit. Oublier cette soif qui me brûle. Oublier cette douleur qui m’enflamme la poitrine. Oublier la peur surtout.

Puiser au plus profond de moi cette rage qui accélère la cadence de ma course.

S’ils me trouvent, ils me tueront. Je n’ai aucune illusion sur le sort qu’ils me réserveront.

Les chiens excités par l’odeur du sang qui coule de ma chemise en lin grossier, planteront leurs crocs sur toutes les parties de mon corps déjà mort.

J’imagine mes poursuivants, goguenards, observant la scène. Ils s’appuient sur leurs haches pour reprendre leur souffle ; brassent l’air avec leurs bêches, doloires et gourdins pour m’effrayer.

Ils discutent entre eux pour décider à quel arbre me pendre. Seul point de désaccord. Ils se passent leurs outres et s’essuient la bouche du revers de la main après avoir laissé couler au fonds de leur gorge ce vin aigre.

Je n’ai aucune pitié à attendre d’eux. Ils ne me laisseront pas m’expliquer.

J’ai tort et ils ont raison.

Je ne suis qu’un sale cagot et je me suis battu avec eux, voilà près d’une heure.

Moi, l’impur, j’appartiens à cette race maudite. J’ai osé lever la main sur « eux ».

Las des insultes, des brimades et des vexations, j’ai relevé la tête et les affronter, sans baisser les yeux. J’ai sondé leurs âmes et n’y ai lu que du mépris. Et surtout de la haine.

J’ai refusé de courber l’échine pour l’énième fois et toute ma fureur contenue depuis des années s’est libérée dans une violence sourde. Pour moi, pour nous, pour mes aïeux.

2.

Je traversai la place du village pour gagner la sortie du bourg et rentrer chez moi, à la Maladrerie.

Un jour pareil à un autre, drapé dans une morosité coutumière.

Le rue principale nous est interdite et nous devons emprunter les ruelles adjacentes pour regagner nos habitations, situées à l’extérieur du bourg.

Nous avons également l’interdiction de marcher pieds nus et devons porter, bien en évidence une patte d’oie, cousue sur nos tuniques.

Pressé de rentrer après une journée à réparer le pont en bois qui traverse le Gave de Pau, j’ai coupé au plus court et pour une fois, j’ai dérogé à la règle.

J’espérai surtout apercevoir Marie, la fille du boulanger, et emporter ce fugace instant pour en peupler ma nuit.

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Avec ses yeux bleu foncé à la lueur envoûtante, son nez légèrement retroussé, ses fins cheveux blonds et sa peau laiteuse, je sentais monter un frémissement à chacune de ses furtives apparitions que je dérobais. Mon cœur battait plus vite, j’avais les mains subitement moites et les mots s’étranglaient dans ma gorge.

Pour autant m’approcher d’elle aurait été impensable.

Échanger ne serait-ce qu’un mot m’est interdit. Nous, les cagots, n’avons que le droit de parler et de nous marier entre nous. Pour éviter la consanguinité, nous devons souvent partir nous marier dans une autre cagoterie, abandonnant ainsi notre village, nos racines. Le désespoir comme unique consolation.

Je pensai à cette crue qui avait manqué emporter cet ouvrage. Comme à chaque fois. La clé de voûte de l’édifice n’avait pas été abîmée. Les dégâts étaient de moindre importance mais nécessitaient une réparation immédiate : remplacer les rambardes, changer les lattes pourries, renforcer les piles surtout. La première travée avait subi les assauts répétés du violent courant et plusieurs poutres de rechange devraient être installées rapidement. Du travail pour une dizaine de jours nous attendait mon père, mes deux frères et moi.

Rejetés par la population mais indispensables par notre savoir-faire à cette même population…

Certains, pour se dédouaner de la moindre reconnaissance, croient que nous tenons notre savoir d’un pacte avec le Diable.

Ils étaient en train de discuter, près de la fontaine, lorsque je suis passé près d’eux. Ils ont craché par terre et m’ont interpellé :

« Alors sale cagot, tu t’es trompé de chemin ? Tu veux qu’on t’aide à le retrouver ? a crié le premier, guettant l’approbation de ses comparses.

- Tout ce que tu mérites, c’est une bonne raclée, a ajouté un second. T’as pas le droit de passer par ici.

- On va te remettre les idées en place ! a surenchéri un autre.

- Hé ! t’es sourd ou quoi ? Regarde-nous quand on te parle !

Calmement, j’ai posé sur le sol mon sac en jute qui contenait quelques outils. Je me suis baissé et ai défait lentement le nœud, donnant du jeu à la corde. J’ai glissé ma main à l’intérieur et je me suis emparé d’un marteau. J’étais décidé à ne plus m’en laisser conter. Je les ai défiés du regard, d’égal à égal, un sourire narquois aux lèvres..

Je pensai à ces humiliations répétées depuis des générations et des générations.

À ces offices auxquels nous assistions dans l’église, cantonnés au fonds et tolérés à cette seule place. Nous y entrons toujours par une porte qui nous est strictement réservée. Après avoir trempé nos doigts dans le bénitier des « cagots », marqué d’un « C » pour bien le différencier du leur.

Nous devons nous arrêter aux seuils des portes et nous n’entrons jamais dans aucune maison ; nous n’avons pas le droit de danser avec les habitants du village les soirs de fêtes ; de toucher les aliments les jours de marché.

Exclus, rejetés, méprisés.

L’égalité nous est refusée même jusque dans la mort. On nous enterre « à part », dans un cimetière prévu pour ce seul usage.

La majorité de ceux qui nous détestent ne savent même pas pourquoi.

Nous avons la réputation d’avoir mauvaise haleine, nos visages sont couverts de poils, nos cous se terminent par un goitre, nous n’avons pas de lobe et nos oreilles sont collées à la joue.

Pourtant, je défie quiconque passerait pour la première fois dans ce village de nous distinguer des autres habitants.

Aucune différence notoire entre eux et nous.

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Je me suis redressé, un voile devant les yeux, ma main serrant fermement le marteau et j’ai attendu qu’ils se rapprochent. J’entendais le bruit sourd de leurs sabots raclant, leurs rires gras qui se mêlaient aux battements de mon coeur.

J’ai frappé le premier. Un coup sec dans la tête du premier puis un autre d’une violence inouïe dans le torse du second. Le troisième m’a contourné et je n’ai pas pu esquiver le bâton qui s’est abattu sur mon dos. Je suis tombé à genoux. Les gens s’attroupèrent sur la place, curieux et avides du spectacle qui se jouait.

Ils vinrent se mêler à la fête et se regroupèrent autour de moi. Je gisais par terre et reprenais lentement mes esprits, écoutant la rumeur qui s’amplifiait.

Les coups s’abattirent à nouveau sur moi et d’instinct je me recroquevillai et protégeai mon visage. Je réussis à repousser quelques assaillants à coups de pied puis à me relever, hurlant comme une bête blessée, pour les effrayer et exorciser cette peur qui me submergeait. Surpris, ils se sont arrêtés, reprenant leur souffle. J’en ai profité pour saisir le fils du maire par les cheveux et je l’ai traîné jusqu’au premier marronnier. Je lui ai cogné la tête sur le tronc. Méthodiquement. Je voulais le tuer pour qu’il paye pour tout leur mépris et j’y prenais du plaisir. J’oubliais cette onde de souffrances qui traversait mon corps dans un flot continu.

On m’a ceinturé, retourné et ils se remirent alors à me cogner, redoublant de violence. Je me débattais comme un beau diable quand un cri, sorti de nulle part, est venu briser le silence :

« Bandes de lâches ! Laissez le tranquille ! Il ne vous a rien fait ! ».

Marie, les yeux écarquillés par l’horreur, interpellait ceux qui me molestaient. Un ange au milieu de l’horreur.

L’étreinte s’est relâchée quelques secondes. J’ai joué des coudes pour me libérer de mes assaillants et je me suis enfui par les arcades. J’ai pris la première rue, derrière la mairie. Elle débouchait sur un chemin dévoré par les ornières. L’atteindre me permettrait de m’enfoncer dans la forêt et de n’être plus à vue.

Avant de tourner, j’ai eu le temps d’entendre quelqu’un qui criait:

« Ce sale fils de catin s’échappe ! Rattrapons le et crevons-le pour de bon ! »

Une clameur a suivi et je les ai entendus qui s’interpellaient pour organiser la traque.

Rassembler les armes, lâcher les chiens et pour certains, l’occasion de se dégourdir les jambes et de rompre la monotonie de journées sans saveur.

J’ai me suis débarrassé de mes sabots et je me suis mis à courir aussi vite que mes blessures me le permettaient.

L’herbe humide me caresse les pieds et je trouve que le bleu du ciel a une clarté inquiétante. Je songe à Marie également.

Moi, Arnaud Crestian, j’ai osé aller à l’encontre de l’ordre naturel des choses et je suis prêt à l’assumer, à en payer le prix. Mais je ne leur faciliterai pas la tâche. Je vais me battre jusqu’à mon dernier souffle.

Il n’y a rien de plus dangereux qu’une bête traquée, la rage au bord des lèvres et le cœur rempli d’injustice.

3.

Je connais cette forêt comme personne.

Je l’arpente depuis mes premières années. Chaque arbre a son histoire.

J’en sais les recoins obscurs, les sinueux chemins de traverse qui la parcourent. Loin d'elle, je la recompose mentalement. Il me suffit juste de fermer les yeux et les senteurs sauvages affluent. La faune et la flore me sont devenues si familières que je me fonds en elle lorsque je parcours la

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montagne. Elle possède des beautés cachées, des havres de paix pour le voyageur égaré qui sait l’écouter. Je suis plus d’ici que « eux ». Je leur laisse croire le contraire. La montagne est ma meilleure alliée.

Je sais où aller. Une grotte dont l’entrée est dissimulée par une hêtraie feuillue leur est inconnue.

Si je l’atteins vite, je serais momentanément sauvé. Elle est à vingt minutes de marche. Nous l’avions découverte mon père et moi lors d’une excursion dominicale. Nous marquions les arbres que nous comptions abattre en vue de commandes de charpenterie. Nous avions perdu notre chien, un berger des Pyrénées vieillissant et nous l’appelions pour lui signifier que nous partions.

Je pestais après lui, pressé de rentrer chez nous, songeant avec agacement à une quelconque bestiole qu’il traquait. En le cherchant, j’étais tombé par hasard sur cette ouverture dans la paroi, dissimulée derrière un amas de blocs de granit qui s’étaient décrochés de la falaise. Je m’étais baissé et avais jeté un caillou pour en estimer la profondeur. Mais je n’étais pas allé plus loin dans mon exploration. Pressés par la nuit glaciale qui commençait à tomber sur la montagne, nous avions rebroussé chemin. Le chien, un lapin serré entre ses crocs pour butin, nous attendait fièrement au bout du premier virage de la descente que nous amorcions.

J’y étais revenu le lendemain, avec une corde et une torche, voulant sonder ces galeries que j’imaginais vastes et remplies de mystères. J’avais parcouru ces boyaux étroits, pénétrant dans les entrailles de la montagne pour découvrir au bout de mon expédition, une salle magnifique aux parois écorchées. Au loin, j’entendais gronder une rivière souterraine et le tumulte des eaux bouillonnantes emplissait de mille bruits l’écrin naturel dans lequel je me trouvais. Un puits de lumière diffusait une légère clarté qui se répandait sur le sol rêche. Je m’y étais rendu ensuite à maintes reprises, entreposant quelques outils, de la viande séchée et des gourdes d’eau que la température ambiante préserverait. Cette grotte semblait n’avoir jamais été habitée. En l’inspectant, je n’avais trouvé aucune trace animale ou humaine.

Quand j’allais mal, quand l’amour mort-né que j’éprouvais pour Marie assombrissait mes pensées, je venais me réfugier dans cette alcôve préservée de toute souillure humaine pour y panser mes blessures. Loin du monde et à l’abri des hommes.

Cette découverte était mon secret, je n’en avais parlé à personne et elle va me sauver la vie.

Je vais m’y réfugier et y attendre la fin du jour. Je presse le pas. Je dois l’atteindre coûte que coûte.

Pour réfléchir à ma situation, élaborer une stratégie, reprendre des forces. Mais je traîne la jambe et la fatigue engourdit mon corps, mètre après mètre. Je manque de m’évanouir et des frissons parcourent mon corps fracassé.

Je passe la main dans mes cheveux et la retire recouverte d’un sang poisseux. Mon crâne est traversé de lancements aigus. Je sens qu’ils se rapprochent. Progresser devient de plus en plus difficile. Un dernier effort. Je ne veux pas moisir au bout d’une corde.

Les aboiements sont maintenant moins lointains, mon avance fonds dangereusement, je les entends plus distinctement. J’accélère la cadence et parviens enfin à l’entrée de la grotte, au fonds de la crevasse. Je repousse le plus rapidement possible les branchages épineux et les blocs de pierre que j’ai placés pour la rendre invisible à l’œil nu. Je passe les jambes en premier et prend appui avec mes coudes pour m’y engouffrer. Je me retourne avec difficulté et me relève péniblement, restant à genoux, tendant l’oreille à l’affût du moindre bruit.

Je prends soin de remettre tout en place, de dissimuler l’existence de cette grotte. J’en obstrue l’entrée en empilant des pierres à l’intérieur.

La voûte est basse les premiers mètres et je rampe lentement, le visage dans la boue. Ma progression est ralentie par la douleur qui s’intensifie. Mes yeux s’habituent peu à peu à cette obscurité qui devient plus dense. Mes autres sens prennent le relais Je ne tâtonne pas. Même dans

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le noir, je me dirige avec aisance car je connais ce chemin. Je me sens déjà mieux. La colère retombe un peu, mon cœur bat plus régulièrement. Je m’arrête quelques instants pour reprendre mon souffle. Arrivé dans la salle supérieure, je m’allonge à même le sol, les bras en croix.

Je ne pense plus à rien et reste ainsi, immobile, de longues heures.

Je me régénère.

« Cagot » et fier de l’être.

Je puise ma force dans ma différence.

4.

Je dors d’un sommeil lourd. Sans rêve.

Je me réveille et ne comprends pas tout de suite où je me trouve, reprenant contact avec le monde avec une difficulté extrême. La mémoire de mon corps endolori, les contusions multiples se mêlent au brouillard qui embrume mon cerveau. Je me relève, laisse échapper un cri et pars à la renverse. Ma tête heurte la paroi visqueuse et un élancement foudroyant dans les cervicales me laisse hagard, de longues minutes, affalé sur le sol. Tout tournoie autour de moi.

La réalité effrayante de ma situation martèle mon crâne, supplante la douleur physique et me plonge dans des abîmes d’angoisse infinie. Le désarroi s’empare de mon âme et plante ses griffes acerbes dans mon cerveau, me questionne sans cesse :

« Que vas-tu faire ? »

J’ai la gorge en feu. J’attrape une gourde que j’ai laissée à l’abri. Je bois jusqu’à m’en étouffer.

L’eau fraîche ruisselle le long de mon cou.

« Que vas-tu faire ? »

Avec effroi, je songe à ma famille et frémis à l’idée des représailles qu’elle pourrait subir. Ces chiens galeux les massacreraient sans vergogne et surtout sans état d’âme. Pour qu’ils expient ma faute et pour donner l’exemple.

Ils ne nous différencient pas les uns des autres. Nous ne sommes que des cagots. Nous ne valons rien.

La rage me reprend. Je sens une haine terrible qui monte en moi. Je martèle le sol jusqu’à m’en abrutir, me roule par terre et hurle.

Et si je restais ici ?

Ne plus jamais croiser leur chemin, m’enivrer de solitude jusqu’à en perdre la parole et la raison.

Je me tords les doigts, me gifle le visage. Je veux mourir. Je suis comme possédé. Je me mets à rire.

Soudain, j’entends du bruit. Je colle mon oreille au sol pour en percevoir les vibrations.

Quelqu’un s’approche ! Ils ont trouvé l’entrée !

Je me relève lentement et je me réfugie dans un recoin, prêt à bondir sur le premier venu. Déjà prêt à tuer, à briser la nuque d’une de ces charognes. Je saisis une pierre tranchante. Un voile rouge devant les yeux. Mon pouls s’accélère.

Une lumière tremblante s’approche. Le pas est hésitant. J’entends tousser. Je retiens mon souffle et écoute.

La personne qui s’approche est seule et avance silencieusement. Je suis sur mes gardes, la sueur trempe mon corps et j’ai du mal à contrôler un tremblement. Je n’ai jamais encore tué.

Soudain une voix éraillée interroge l’obscurité :

« Arnaud ! Tu es là ? C’est moi ? »

Je laisse échapper la pierre de ma main. Je fonds en larmes et m’écroule par terre. Soulagé et triste à en mourir.

(6)

Je viens de reconnaître la voix de mon père.

5.

Il reste de longues minutes à ne plus parler, à m’observer. Il s’accroupit à côté de moi. Je devine sa silhouette massive. Une toux sèche le secoue par intermittence. Il frissonne malgré l’épais manteau dans lequel il est enveloppé. Il a planté sa torche dans le sol. La lumière vacille et se mêle à la clarté qui s’engouffre par le puits de lumière, situé juste au-dessus de nous.

Je finis par me redresser. Je me sens vide, éloigné du monde et des hommes. La bouche pâteuse, j’essuie du revers de la main les larmes qui ont mouillé mon visage.

Il s’approche de moi et me saisit par les épaules. Dans ses yeux, je ne lis aucune colère mais une terrible résignation. Un son rauque s’échappe :

« Je savais que j’allais te trouver ici. Dans ton repère.

Puis comme une plainte : - Arnaud qu’as-tu fait ?

Je laisse s’écouler de longues minutes avant de répondre. Nous nous dévisageons. Dans ses yeux, je lis le pire. Je n’arrive pas à trouver les mots. Ils s’étranglent dans ma gorge, renâclent à sortir.

Dialogue muet entre un père et son fils au milieu de nulle part.

Je ferme les yeux en entendant ce qu’il m’annonce. Sa voix est résignée. Il s’exprime par saccades, sa tristesse retenue se dévoilant pudiquement. Je me sens misérable.

- Ils nous ont réveillés en pleine nuit. Ils te cherchaient. Des bêtes furieuses. Ils ont fouillé toute la maison, ils l’ont mise en sac. Ils ont frappé ta mère. Je n’ai rien pu faire.

Je remarque la plaie sur sa main. Ses traits burinés sont recouverts de contusions. Comment ont- ils osés ?

- Ils m’ont laissé partir à une seule condition. Que je te conduise à eux. Ils ont amené ta sœur, ton frère et ta mère. Ils ont brûlé notre maison après avoir volé le peu que nous possédons. Tu dois te rendre où ils les jugeront à ta place.

- Père, je n’ai fait que me défendre ! - Je le sais.

- Pourquoi ont-ils toujours raison ? - Cela a toujours été.

- Ce n’est pas une réponse ! - C’est la seule que je connaisse.

- Elle ne me convient pas !

- La violence n’a jamais rien résolu.

- Ils ne méritent rien d’autre !

- Nous ne devons pas devenir comme eux.

- Je les hais ! Et tu restes de marbre devant cette injustice ? - Tu crois que je n’ai rien fait.

- Pardonne-moi père…

- Arnaud, viens. Suis-moi. Partons..

Je le suis comme un somnambule. Mes pas s’enfoncent dans le sol. Tout le poids du malheur du monde sur les épaules. Mourir n’est peut-être pas la pire des choses dans cette existence-là.

En me baissant pour franchir l’entrée de la grotte, je suis aveuglé par la beauté qui m’entoure.

Elle me frappe par sa douceur. Les feuillages bruissent sous la caresse du vent. La nature est si

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paisible, si étrangère au fracas du monde que de la contempler agit comme un baume sur les blessures de mon âme.

Mon père me soutient dans la descente que nous entamons. Je manque de tomber à plusieurs reprises et il me rattrape d’une main ferme. Des jours de pluie ont rendu le sol glissant. Mes vêtements sont déchirés, mes pieds écorchés. Nous ne parlons pas. J’écoute le chant mystérieux des oiseaux tentant de déchiffrer ce qu’ils se disent, ces dialogues mystérieux qui se nouent entre eux et qui nous sont inaccessibles. A mi-parcours, à bout de forces, je pose mon front sur le tronc rugueux d’un vieux chêne. Je m’enivre des mille senteurs de son écorce et reste collé contre lui, capturant ces précieux instants de joie intense.

Nous retrouvons le sentier caillouteux et chaque pas m’est un supplice. Au loin, j’aperçois les toits d’ardoise, couleur gris terre, des premières maisons. De la fumée s’échappe des souches des cheminées et vient se mêler aux nuages menaçants. Un orage se prépare et le ciel a des reflets de plomb.

Nous franchissons le pont qui me sépare de ce monde dont je ne veux plus. Le Gave gronde sous nos pas et le courant se fracasse sur les rives en des tourbillons effrayants.

Je me déleste de ma peau d’homme pour revêtir celle du cagot que je ne cesserai jamais d’être.

Mais je l’endosse avec fierté. Elle ne me pèse plus. Je sais ce que je suis et d’où je viens. Eux ne l’ont jamais su.

Nous prenons la première rue qui conduit au centre du village. Tout est calme. Les volets en bois des maisons, collées les unes aux autres, sont fermés. Le cœur battant, derrière les portes closes, je devine les rumeurs et les chuchotements des habitants. Au loin, j’entends l’orage qui se rapproche, de plus en plus menaçant. Le vent souffle de plus en plus fort, la poussière virevolte et je mets la main devant mes yeux pour me protéger.

6.

Je pense à ma mère, à ma sœur, à mon frère et à mon pauvre père obligé de me livrer à la vindicte des chiens.

Nous longeons les rues aux murs de pierre dévorés par le lierre, nous rapprochant de la prison dans laquelle je vais moisir. Ce silence étrange est d’une lourdeur qui me met mal à l’aise. Nous n’avons encore croisé personne.

La pluie se met à tomber avec violence. Le ciel est défiguré par les éclairs et nous nous réfugions sous le porche de l’église. Je regarde les énormes gouttes qui martèlent le sol dans un fracas étourdissant. Les branches des platanes sont secouées avec rage, les feuilles happées par les tornades de vent.

Puis le calme revient, l’orage s’éloigne et la pluie cesse progressivement. Les rues sont lavées et je hume cette odeur forte de la terre trempée.

C’est à ce moment-là que je les aperçois qui remontent la rue principale.

Celle qui nous est interdite.

Ils sont une centaine. Peut-être plus. Femmes, hommes, vieillards, enfants.

Ils brandissent la patte d’oie comme seule arme, le buste droit et avancent dignement. Dans leurs regards se lit le défi, la fierté de ceux qui n’ont pas peur. Aucun cri, aucune haine, aucune envie d’en découdre.

Les volets et les portes des maisons commencent à s’ouvrir. Les gens observent en silence cette foule de va-nu-pieds que rien ne semble pouvoir arrêter.

(8)

Mon père et moi les rejoignons. Ils s’écartent et l’on me hisse sur les épaules des plus costauds.

Ma douleur a comme disparu. Le même sang coule dans mes veines, je suis avec mes frères et mes sœurs. Rien ne peut m’arriver. Je n’ai plus peur de rien.

Quelques habitants se joignent à nous et se placent silencieusement à la fin du cortège. La première est Marie. Le regard qu’elle me lance contient le plus beau des messages.

Nous continuons à avancer et nous nous retrouvons en face des murs épais de la prison.

Les gardiens nous observent, surpris et nerveux, ne sachant quelle conduite tenir. La tension est insupportable. L’affrontement muet qui se joue peut se transformer en tragédie. La moindre étincelle pourrait allumer le brasier. Des dizaines de soldats viennent se poster en face de nous.

Ils n’attendent qu’un seul ordre pour ouvrir le feu.

Je me retourne en entendant la rumeur qui commence à enfler : « Rendez-nous les nôtres ! Rendez-nous les nôtres ! Rendez-nous les nôtres ! ».

Elle est reprise peu à peu par tout le monde, scandée avec ardeur mais sans colère.

Une heure s’écoule et ce « rendez-nous les nôtres » qui ne cesse pas.

La quintessence de l’injustice dans ces simples mots.

Nous ne sommes plus qu’à un mètre des premiers fusils.

Le temps s’est arrêté.

Mes frères et sœurs continuent à scander, le poing toujours levé, la même détermination dans les regards.

J’essaie de deviner combien nous sommes. Beaucoup d’habitants nous ont rejoint. Ce n’est plus une centaine de parias mais tout un village, uni et solidaire qui vient réclamer justice.

C’est alors que les soldats s’écartent. Les lourds battants s’entrouvrent doucement avec un grincement strident.

Tous les yeux sont rivés vers cet inattendu qui saisit nos cœurs et nos âmes.

Ma mère sort, soutenue par ma sœur et mon frère.

Dans ses yeux je lis de la fierté.

FIN

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