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NOSTALGIE DES PAGODES

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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NOSTALGIE

DES PAGODES

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GERMAINE MAILLARD-ENER

N O S T A L G I E D E S P A G O D E S

Illustrations de Jacques ETCHEBERRY

CARACTÈRES

3, rue Hautefeuille, Paris-6e

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D U M E M E A U T E U R : ROIS D'EBENE ET NACRE ROSE

(à paraître)

Copyright by Editions « Caractères » - Paris - 1957.

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Si vous avez connu l'Extrême-Orient ne me dites pas que vous ne l'avez pas aimé.

Si cette terre vous est étrangère lais- sez-moi vous conter quelques souvenirs et légendes de ce merveilleux pays d'INDOCHINE.

G. M. E.

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MON AMIE TU

La petite Tù était la quatrième enfant d'un modeste ménage de travailleurs. Le père, planton au Service des Travaux Publics, avait eu bien du mal à gagner le beau galon rouge qui depuis quelques mois ornait la manche de son uniforme.

La mère, élevée par les Sœurs de la Providence, avait appris la façon de manier l'aiguille avec art ; elle brodait de pures merveilles. Elle excellait au mariage des couleurs, faisant revivre sur des soies aux nuances douces, soit un terrible combat de coqs aux plumes chatoyantes, soit un splendide flamboyant aux fleurs gorgées de sang, abritant une pagode aux toits superposés se reflétant au bord d'un lac.

Je me souviens encore de m'être fait gronder parce que, d'un doigt de propreté douteuse, je voulus certain jour absolument toucher aux personnages brodés, formant sur la soie une procession sans fin. Ils marchaient serrés, portant barbe vénérable, et leurs mains fines tenaient des tablettes rouges, sur lesquelles étaient inscrits les dogmes de Bouddha.

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Au milieu, de jeunes imberbes portaient à bout de bras de flexibles bambous, au bout desquels de gais lampions parais- saient se balancer. Les visages étaient si fins, si expressifs qu'ils semblaient animés.

D'autres fois, cette jeune femme raccommodait avec un soin infini, le linge qu'on lui confiait.

Elle venait des après-midi entières travailler chez nous.

La petite Tù du même âge que moi l'accompagnait toujours.

La pièce qui nous était réservée était notre paradis. Tous les jouets y étaient entassés, et, sous l'œil attentif de ma Thi-Ba nous nous amusions tout à notre aise.

Tandis que je n'aimais que les chevaux mécaniques, les autos et les soldats, la petite Tù, elle, ne recherchait que des jeux calmes : des perles, une boîte de couleurs, un jeu de cubes, des poupées qu'elle habillait ou déshabillait, étaient seuls sa grande joie.

Mes cinq ans et mon tempérament d'occidentale, fai- saient de moi un petit diable. Le front en sueur, mes petites mains bien vite noires, ma barboteuse fripée aussitôt mise, il m'arrivait de sauter au cou de ma nourrice, pour lui ra- conter dans mon jargon de bébé, qu'un seul de mes soldats à cheval, avait renversé tous les autres. Tù me regardait sans comprendre. Mon exubérance la laissait perplexe : pour- quoi tant de joie, parce qu'un beau cavalier, monté sur un cheval qui n'avait plus que trois pattes, était venu à bout d'un régiment d'éclopés? C'était au-dessus de sa sage com- préhension et, debout s'arrêtant de bercer sa poupée, elle cherchait à s'expliquer ce phénomène.

Je la revois encore avec sa belle tunique de soie rose fendue sur les côtés, laissant voir à la mode vietnamienne un petit pantalon noir, pas plus haut que ça ! Ses petits pieds étaient nus, car elle avait laissé comme il se devait, ses claquettes de bois à la porte. Une frange de jais cachait son front. De chaque côté de sa figure ses cheveux raides et bien lustrés étaient coupés à la Jeanne d'Arc. Deux petites perles d'or pendaient à ses oreilles, son fin visage ambré resplendissait de santé. Sa bouche était menue, son petit nez

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légèrement aplati entre les deux pommettes un peu saillantes donnait à ses yeux bridés une douceur angélique.

J'aimais ma camarade de jeux, ses gestes étaient pleins de grâce, son affection faite de mille attentions, satisfaisait le moindre de mes désirs. Nous n'étions pas gênées pour nous comprendre, chacune de nous mélangeant à l'envi en un charabia étonnant, des mots vietnamiens, chinois ou fran- çais, nous arrivions à créer un langage, qui n'existait que pour nous.

Lorsque venait l'heure du goûter, la petite table posée devant nous, entre « Titi » l'ours en peluche, et « Dudu » le canard boiteux, était garnie de friandises, et nous nous faisions comme de grandes personnes, mille politesses pour nous partager les tartines de confiture, et le bon lait glacé.

Le dimanche n'était pas pour moi un jour bien agréa- ble. D'abord je ne voyais jamais Tù, ensuite je devais, toute guindée dans de belles mousselines blanches, me faire gronder plus que de coutume. Le garçon manqué que j'étais, s'ac- commodait fort mal de tant de soins à ne pas se salir, et avec impatience, j'attendais les jours suivants.

Or, par un beau lundi d'avril, étonnée de l'absence de ma vivante petite poupée, je questionnai sans cesse autour de moi. Ma Thi-Ba, mes parents m'expliquèrent que I ù était partie pour un bien long voyage ; et lorsque, pleurni- chant à moitié, je voulus savoir si elle était partie plus loin que la France... ma brave Nounou me serra toute émue dans ses bras, sans me répondre.

Après quelques années écoulées où avec l'insouciance de mon âge je parlais encore de Tù, voici ce que me conta ma nourrice.

Un dimanche, les parents de mon amie, invités chez des cousins dans un village voisin, avaient laissé Tù chez la grand'mère paternelle qui chérissait l'enfant plus que tout au monde, et pour laquelle celle-ci avait une véritable

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vénération. Souvent, elle lui racontait une de ces légendes à elle apprise par « l'oncle chinois » que l'enfant écoutait toujours avec ravissement.

Ce jour-là, Tù avait demandé à la Ba-Ya (vieille femme) de lui raconter la terrible histoire du « Dragon Rouge », qui sortant un jour du fond de la terre, au sommet d'une montagne de feu, avait englouti trois génies malfaisants.

Pensez donc ! un dragon de quinze mètres de long, à la tête gigantesque, aux yeux exorbités, au corps recouvert d'écailles d'or, et dont les flammes rouges sortant de la gueule, faisaient frémir les géants de la peste, du diable et des âmes errantes.

Ce conte était si magnifique, que lorsque la grand'mère s'en fut préparer son thé et sa chique de bétel (1) dans la pièce à côté, la nuit commençait à tomber.

Encore frémissante de ce qu'elle vient d'entendre, Tù veut rafraîchir ses mains et son visage à la mare, là tout près, au bord de laquelle se reflète son image ; mais ses bras sont un peu courts pour arriver à l'eau, elle se penche dan- gereusement... et glissant sur le sol mouillé, disparaît.

La mare est grande. Située derrière les communs, elle sert de lavoir aux habitants des paillotes avoisinantes. Ordi- nairement elle n'a pas cet aspect abandonné ; mais c'est di- manche aujourd'hui, dans leurs plus beaux atours, tous sont partis en visite ou papotent devant leur porte, et personne n'a entendu, ni le cri, ni le plouf de l'enfant dans l'eau profonde.

La grand'mère croyant Tù à ses côtés, continue à lui parler. Etonnée de son silence, elle l'appelle, sort de la mai- son, interroge les voisins, mais hélas ! personne ne l'a vue.

On se groupe, on discute, on court vers la mare. L'eau devenue presque noire avec la nuit, a retrouvé son calme.

Recouverte de larges feuilles de nénuphars, d'où émergent de délicates fleurs blanches, elle garde jalousement son secret.

(1) Chique se composant de noix d'arec, de chaux carminée et dune feuille de bétel.

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