Dr. Renaud : « Ahhh ! Ouais ! C’est bien ça. (Rires) ».
Le risque, cette fois, c’est que l’engrenage médical enraye la bonne marche des
rouages sportifs. Une trop forte dépendance au besoin médical correspond à une perte de
valeur du point de vue athlétique. Ainsi, le docteur Beaugendre a t-il été fortement critiqué
par certains de ses collègues du staff technique de l’équipe professionnelle de football. Par
sa « mainmise » sur la gestion de la santé dans ce centre et sa présence ininterrompue, le
préparateur physique de l’équipe lui reproche d’avoir historiquement créé une demande
forte de la part des joueurs, au point d’empêcher le bon déroulement des entraînements et
des compétitions (« trop de joueurs à attendre dans le couloir pour les consultations, trop
d’arrêts. Il a signé plus de 200 arrêts de travail en une saison… C’est un record absolu en
Ligue 1. Comment veux-tu qu’on bosse si on n’a pas les joueurs ?... »). De la même façon,
mais à un niveau moindre, au pôle de gymnastique, la présence du docteur Renaud peut
provoquer des comportements inattendus et inappropriés dans la logique sportive de la part
de certains gymnastes. Allan, qui vit un début de saison chaotique, donne du fil à retordre
au responsable du pôle qui finit par ne plus comprendre son attitude. « Il est revenu des
vacances, on a cru qu’il avait eu une nouvelle épaule à Noël ! Il faisait tout comme les
autres sans problèmes. Et mardi, à partir du moment où Bernard [le docteur Renaud] est
entré dans la salle, il s’est arrêté ! “J’ai mal à l’épaule”. Il s’est affalé dans les tapis, et plus
moyen de la faire bosser après ça… Et puis là, depuis lundi, ça a l’air d’être reparti.
Difficile de savoir ce qu’il a dans la tête… ». Ce dernier commentaire ouvre des
perspectives de réflexion intéressantes. La caution médicale peut être utilisée par le sportif
pour s’extraire de façon plus ou moins volontaire d’un espace sportif contraignant, ou par
l’institution elle-même pour se défaire d’un sportif indésirable. Dès lors, en plus de servir
les mécanismes de sélection et de conversion, la médecine de terrain peut également se
faire complice des processus d’exclusions qui caractérisent le milieu des élites à l’égard de
ceux qui ne sont plus capables d’y être performants. Les raisons peuvent ne pas être
médicales mais la raison médicale offre sans doute le moyen le plus efficace de tirer sa
révérence sans perdre la face. La médecine joue alors un rôle de « mise à l’abri » définitif.
La blessure est plus valorisante que la médiocrité sportive, et est à coup sûr un argument
utile pour justifier ses contre performances. Pour Didier Fassin, le processus de
médicalisation structurale des sociétés permet de déplacer des « problèmes » en les lisant à
travers une grille de lecture médicale
114. Son propos semble pouvoir s’appliquer ici. La
médicalisation des structures sportives de haut niveau permet, entre autres, de gérer des
problèmes en interne et de servir les desseins de l’institution par l’euphémisation de la
violence symbolique des processus de « désélection » des sportifs qui ne répondent pas aux
exigences. En déplaçant le problème de la « non-adaptabilité » d’un individu vers un
problème d’ordre médical, l’illusion permet au système de perdurer en l’état. Allan cumule
un manque de résultats sportifs, des problèmes de discipline et de comportement sur les
centres scolaire et d’hébergement et fait preuve d’attitudes déplacées envers ses camarades
du pôle. Par un lent processus observable (désaccords verbaux, mise à l’écart pendant les
entraînements, discussions avec les parents, etc.), Allan est en train de se mettre et d’être
mis au banc de ce milieu très spécifique. Pendant cette période trouble, le jeune gymnaste
de 15 ans se plaint d’une douleur chronique à l’épaule. Le docteur Renaud va multiplier les
examens afin de diagnostiquer le problème. Plusieurs hypothèses sont successivement
114
formulées, des avis sont pris auprès de confrères, mais l’ensemble de ces démarches
n’aboutit à rien. A tel point que médecin et entraîneurs commencent à douter de la réalité
de son mal. Pourtant, il s’agira bien de la première raison invoquée lorsqu’Allan sera exclu
du pôle en cours de saison… Dans ce cas, la raison médicale fait office de rupture à
l’amiable. Ce récit, qui laisse entendre que les sportifs usent de stratégies diverses et sont
capables d’instrumentaliser le suivi médical de terrain, nécessite désormais de s’intéresser
très précisément aux moyens par lesquels les athlètes d’élite s’engagent dans le jeu
médical.
II. 1. b. Du côté des sportifs, négoce et nomadisme
La création d’un besoin médical et la diffusion de l’intérêt que peut revêtir
l’encadrement sanitaire auprès des sportifs est difficile à évaluer empiriquement. En nous
intéressant à l’ordre de passage des gymnastes devant le docteur Renaud lors de ses visites
hebdomadaires, laissé à la discrétion des sportifs eux-mêmes, nous nous sommes aperçus
d’un véritable effet d’apprentissage. Au début de la saison, les plus anciens sont toujours
les premiers à se présenter devant le professionnel de santé. Les novices, à l’inverse,
rechignent à quitter l’entraînement le temps des consultations et occupent
systématiquement les « dernières places ». Progressivement, à mesure que le calendrier
avance et que les normes de l’espace sont intégrées, cet état de fait se modifie et les
nouveaux entrants commencent à se presser à la porte du médecin (sans que ce
comportement ne soit lié à une augmentation significative des pathologies rencontrées).
Cette évolution témoigne selon nous d’une compréhension toujours plus aiguisée de la part
des sportifs de l’intérêt que peut recouvrir l’offre médical dans le projet qui les anime, ainsi
que de l’affirmation d’une « autodiscipline » efficace et rentable relativement aux
exigences du milieu.
Dans le document
Panser les deux mondes
(Page 171-174)