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Florian : « Bah moi j’ai mal un peu à la cheville ! »

Dans le document Panser les deux mondes (Page 171-174)

Dr. Renaud : « Ahhh ! Ouais ! C’est bien ça. (Rires) ».

Le risque, cette fois, c’est que l’engrenage médical enraye la bonne marche des

rouages sportifs. Une trop forte dépendance au besoin médical correspond à une perte de

valeur du point de vue athlétique. Ainsi, le docteur Beaugendre a t-il été fortement critiqué

par certains de ses collègues du staff technique de l’équipe professionnelle de football. Par

sa « mainmise » sur la gestion de la santé dans ce centre et sa présence ininterrompue, le

préparateur physique de l’équipe lui reproche d’avoir historiquement créé une demande

forte de la part des joueurs, au point d’empêcher le bon déroulement des entraînements et

des compétitions (« trop de joueurs à attendre dans le couloir pour les consultations, trop

d’arrêts. Il a signé plus de 200 arrêts de travail en une saison… C’est un record absolu en

Ligue 1. Comment veux-tu qu’on bosse si on n’a pas les joueurs ?... »). De la même façon,

mais à un niveau moindre, au pôle de gymnastique, la présence du docteur Renaud peut

provoquer des comportements inattendus et inappropriés dans la logique sportive de la part

de certains gymnastes. Allan, qui vit un début de saison chaotique, donne du fil à retordre

au responsable du pôle qui finit par ne plus comprendre son attitude. « Il est revenu des

vacances, on a cru qu’il avait eu une nouvelle épaule à Noël ! Il faisait tout comme les

autres sans problèmes. Et mardi, à partir du moment où Bernard [le docteur Renaud] est

entré dans la salle, il s’est arrêté ! “J’ai mal à l’épaule”. Il s’est affalé dans les tapis, et plus

moyen de la faire bosser après ça… Et puis là, depuis lundi, ça a l’air d’être reparti.

Difficile de savoir ce qu’il a dans la tête… ». Ce dernier commentaire ouvre des

perspectives de réflexion intéressantes. La caution médicale peut être utilisée par le sportif

pour s’extraire de façon plus ou moins volontaire d’un espace sportif contraignant, ou par

l’institution elle-même pour se défaire d’un sportif indésirable. Dès lors, en plus de servir

les mécanismes de sélection et de conversion, la médecine de terrain peut également se

faire complice des processus d’exclusions qui caractérisent le milieu des élites à l’égard de

ceux qui ne sont plus capables d’y être performants. Les raisons peuvent ne pas être

médicales mais la raison médicale offre sans doute le moyen le plus efficace de tirer sa

révérence sans perdre la face. La médecine joue alors un rôle de « mise à l’abri » définitif.

La blessure est plus valorisante que la médiocrité sportive, et est à coup sûr un argument

utile pour justifier ses contre performances. Pour Didier Fassin, le processus de

médicalisation structurale des sociétés permet de déplacer des « problèmes » en les lisant à

travers une grille de lecture médicale

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. Son propos semble pouvoir s’appliquer ici. La

médicalisation des structures sportives de haut niveau permet, entre autres, de gérer des

problèmes en interne et de servir les desseins de l’institution par l’euphémisation de la

violence symbolique des processus de « désélection » des sportifs qui ne répondent pas aux

exigences. En déplaçant le problème de la « non-adaptabilité » d’un individu vers un

problème d’ordre médical, l’illusion permet au système de perdurer en l’état. Allan cumule

un manque de résultats sportifs, des problèmes de discipline et de comportement sur les

centres scolaire et d’hébergement et fait preuve d’attitudes déplacées envers ses camarades

du pôle. Par un lent processus observable (désaccords verbaux, mise à l’écart pendant les

entraînements, discussions avec les parents, etc.), Allan est en train de se mettre et d’être

mis au banc de ce milieu très spécifique. Pendant cette période trouble, le jeune gymnaste

de 15 ans se plaint d’une douleur chronique à l’épaule. Le docteur Renaud va multiplier les

examens afin de diagnostiquer le problème. Plusieurs hypothèses sont successivement

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formulées, des avis sont pris auprès de confrères, mais l’ensemble de ces démarches

n’aboutit à rien. A tel point que médecin et entraîneurs commencent à douter de la réalité

de son mal. Pourtant, il s’agira bien de la première raison invoquée lorsqu’Allan sera exclu

du pôle en cours de saison… Dans ce cas, la raison médicale fait office de rupture à

l’amiable. Ce récit, qui laisse entendre que les sportifs usent de stratégies diverses et sont

capables d’instrumentaliser le suivi médical de terrain, nécessite désormais de s’intéresser

très précisément aux moyens par lesquels les athlètes d’élite s’engagent dans le jeu

médical.

II. 1. b. Du côté des sportifs, négoce et nomadisme

La création d’un besoin médical et la diffusion de l’intérêt que peut revêtir

l’encadrement sanitaire auprès des sportifs est difficile à évaluer empiriquement. En nous

intéressant à l’ordre de passage des gymnastes devant le docteur Renaud lors de ses visites

hebdomadaires, laissé à la discrétion des sportifs eux-mêmes, nous nous sommes aperçus

d’un véritable effet d’apprentissage. Au début de la saison, les plus anciens sont toujours

les premiers à se présenter devant le professionnel de santé. Les novices, à l’inverse,

rechignent à quitter l’entraînement le temps des consultations et occupent

systématiquement les « dernières places ». Progressivement, à mesure que le calendrier

avance et que les normes de l’espace sont intégrées, cet état de fait se modifie et les

nouveaux entrants commencent à se presser à la porte du médecin (sans que ce

comportement ne soit lié à une augmentation significative des pathologies rencontrées).

Cette évolution témoigne selon nous d’une compréhension toujours plus aiguisée de la part

des sportifs de l’intérêt que peut recouvrir l’offre médical dans le projet qui les anime, ainsi

que de l’affirmation d’une « autodiscipline » efficace et rentable relativement aux

exigences du milieu.

Dans le document Panser les deux mondes (Page 171-174)