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Chapitre 2. Revue de la littérature

2.4 Approches d’évaluation et qualités des archives définitives

2.4.1 Approches d’évaluation

2.4.1.1 Documentation Plan

2.4.1.1.1 Contexte de développement et fondement

Hans Booms a présenté, en 1970, lors de la Conférence annuelle des archives

allemandes (Menne-Haritz, 1994) le Documentation Plan, une approche d’évaluation des

archives publiques qu’il a publiée deux ans plus tard. Hans Booms a occupé le poste de président des Archives fédérales allemandes de 1972 à 1989. Il est devenu ensuite professeur honoraire de l’Université de Cologne. Booms s’est distingué par son approche sociétale qui a marqué toutes les approches d’évaluation de l’archivistique contemporaine.

L’approche proposée par Booms est inspirée d’une méthode d’évaluation utilisée par le gouvernement communiste de l’ex-Allemagne de l’Est (Menne-Haritz, 1994). Selon Booms (1987, 2001-2002), l’évaluation des archives consiste essentiellement à la « densification qualitative » de l’ensemble de la production documentaire. Dans les faits, il s’agit d’atteindre le maximum de documentation sur les valeurs d’une société avec le minimum de documents (Booms, 1987, p. 105). Les archives doivent avant tout documenter les réalités sociales, composer le patrimoine documentaire et refléter fidèlement les valeurs contemporaines au contexte de leur création. La réalisation de cette intervention devrait être régie par la contemporanéité des jugements à leur contexte de création, un élément essentiel au respect du principe de l’objectivité relative évoqué plus haut. Par ailleurs, Booms (1987) considère que la valeur des archives n’est pas intrinsèque au document d’archives en tant que tel, mais elle lui est plutôt attribuée lors du processus

d’évaluation. Il précise : “Documentary sources do not possess an inherent value discernable within documents themselves. Documentary sources become valuable only when the archivist accords them value during the appraisal proces” (p. 82).

Le Documentation Plan consiste à analyser et à documenter un ensemble d’événements et des personnes physiques ou morales jugés significatifs pendant une période limitée de cinq à vingt ans (Booms, 1987). Échelonnée sur plusieurs périodes d’années répétitives, cette analyse est planifiée de façon à ce qu’elle couvre les différentes tranches chronologiques de l’histoire moderne des différents événements et acteurs de la vie publique. Elle se base ainsi sur le principe du respect de fonds et le principe qui considère les archives comme preuves privilégiées de l’ensemble des activités des institutions de la société. Selon cette approche, la valeur des archives est déterminée d’abord par l’archiviste, elle est ensuite validée par plusieurs intervenants, dont les historiens et les autorités gouvernementales. Cette approche représente une des premières approches sociétales en matière d’évaluation des archives qui a tenté de structurer et de systématiser le processus de l’évaluation des archives. Toutefois, elle limite le pouvoir de l’archiviste quant à la détermination de la valeur des documents, étant donné qu’elle exige que son travail soit supervisé, voire validé par les historiens et les autorités gouvernementales (Menne-Haritz, 1994).

2.4.1.1.2 Volet technique

Dans le Documentation Plan, l’analyse historique est la technique principale par laquelle la valeur des archives est déterminée. Il s’agit d’une étude critique et chronologique (une période donnée) des thématiques significatives dans une société. Deux étapes principales sont à prévoir dans cette étude. D’abord, il faut procéder à l’analyse de l’opinion publique telle qu’exprimée et publiée dans une période donnée. Booms (1987) explique: « if there is indeed anything or anyone qualified for lend legitimacy to archival appraisal, it is society itself, and the public opinion it expresses » (p. 104). Les archives choisies pour constituer le patrimoine documentaire de la société devront refléter fidèlement les valeurs sociétales contemporaines à l’époque où elles ont été créées. Le défi qu’implique cette étape est de s’assurer de la complétude des documents par rapport au contexte des diverses cibles (événements, secteurs, personnes physiques et/ou morales

jugés significatifs) à documenter. Selon l’auteur, l’opinion publique offre une base référentielle constante qui permet d’atteindre l’interprétation la plus représentative et complète de l’échelle de valeurs qui régit l’époque de création des archives soumises à l’évaluation. Ensuite, et à la lumière des résultats de l’analyse de l’opinion publique d’une époque précise et prédéfinie, l’archiviste procède à l’identification des événements marquants et des personnes physiques et morales qui s’avèrent pertinentes pour documenter la mémoire de la société (Booms, 1987, p. 105). Cette analyse s’applique sur chaque secteur de la société moderne et devrait être répétée, de façon à ce qu’on puisse avoir une analyse exhaustive qui couvre tous les domaines pendant différents segments annuels.

L’objectif ultime de l’analyse historique avec ses deux étapes est avant tout de garantir non seulement la complétude et l’exhaustivité des archives quant au témoignage des divers secteurs, événements et acteurs d’une société, mais également leur caractère contemporain qui augmente leur qualité de représentativité de leur propre contexte de création. Telles étaient les qualités souhaitées des archives définitives que propose le volet technique du Documentation Plan proposé par Booms.

2.4.1.1.3 Critères d’évaluation

Pour réaliser l’analyse historique évoquée plus haut, Booms (2001-2002) suggère à l’archiviste de définir un ensemble de critères. Ces derniers permettent de préciser, dans les faits, ce que représente une valeur attribuable aux archives. Les critères d’évaluation permettent d’opérationnaliser le concept de valeur. Booms a souligné également que « les critères d’évaluation doivent être étendus et signifiants et en même temps clairs et suffisamment concrets » (2002, p. 17). Booms n’a donc pas proposé de critères d’évaluation, mais il a présenté quelques qualités souhaitables dans un ensemble de critères d’évaluation. Du point de vue de qualité des archives définitives, les critères d’évaluation selon Booms (2001-2002) doivent ultimement permettre le choix de sources documentaires pertinentes, de manière à ce que les archives retenues au terme de l’évaluation représentent des preuves solides et défendables à l’appui de la recherche historique. Booms (2001- 2002) reconnaît par ailleurs que le développement de critères d’évaluation concrets est une mission difficile voire même « impossible » (p. 18).

2.4.1.1.4 Instrumentation

Le modèle de l’héritage documentaire est le principal instrument qui découle de la réalisation du Documentation Plan. Cet instrument est un document qui définit le programme établi pour documenter des secteurs d’activités précis pour une période annuelle délimitée. Selon Booms (1987) :

The documentary heritage should be formed according to an archival conception, historically assessed, which reflects the consciousness of the particular period for which the archives is responsible and from which the source material to be appraised is taken (p. 105).

Le modèle de l’héritage documentaire doit également être publié et soumis à une instance de supervision (Booms, 1987, 1991-1992). Par la suite, cette dernière organise une discussion publique, à laquelle plusieurs représentants des différents domaines de la société sont présents, tels que des économistes, des journalistes, des juristes, des scientifiques et des administrateurs. Cet instrument se veut un outil soucieux de la représentativité des archives, une qualité, selon le Documentation Plan, que les archives doivent avoir pour constituer le patrimoine documentaire d’une société.

2.4.1.1.5 Synthèse

L’étude des différentes composantes du Documentation Plan a permis d’explorer les qualités souhaitables dans des archives définitives selon Booms. L’analyse historique - technique principale de la réalisation du Documentation Plan - focalise sur la complétude des archives définitives, leur exhaustivité ainsi que leur représentativité quant à leur contexte de création. Le modèle de l’héritage documentaire - instrument clé qui découle de cette approche - rappelle la représentativité des archives définitives par rapport à leur contexte de création. Les critères d’évaluation s’intéressent par ailleurs aux qualités de preuve et de pertinence servant à la recherche historique. Ces qualités ont toutes été évoquées de manière implicite.