1. Des rapports déséquilibrés et conflictuels : contraintes juridiques et politiques aux réclamations des « villes-
1.2.2. La responsabilité du non-accueil : imputer ou éviter la faute
120 La simple observation du cas parisien aurait pu nous amener à croire que les oppositions idéologiques et partisanes jouaient un rôle prépondérant dans l’inaction publique liée à la gestion des personnes exilées. Mais la comparaison avec le cas barcelonais nous permet de nuancer ce facteur, tant l’arrivée au pouvoir d’un Premier ministre socialiste n’a rien changé à la situation ni aux rapports conflictuels entre la mairie de Barcelone et l’État. Fondamentalement, les villes ne sont pas ou peu considérées comme des interlocutrices légitimes de l’État sur ces questions, et tout particulièrement en Espagne.
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« Nous collectivité, la place qu’on a, enfin le nerf de la guerre sur la gestion de l’espace public, c’est l’hébergement, et vu la composition précise des personnes en campement, on n’a pas du tout les boutons. On est à 90-95% de public majeur, donc hors champ de compétence de la Ville de Paris. Et c’est très important de ne pas créer de parcours parallèle pour ces publics-là pour deux raisons. Un, parce qu’on n’a pas les moyens, et deux, il faut surtout qu’ils soient dans le droit commun du parcours asile, et si on se met à les héberger ailleurs, ils vont sortir de ce parcours. Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas le système d’accueil des étrangers tel qu’il est fait actuellement, c’est pas la question, même si on a des critiques à formuler. Il ne faut en aucun cas déroger au droit commun. Faut pas éloigner ces gens de la prise en charge de droit commun [...]. C’est l’État qui a la main dessus. La réalité des campements, c’est qu’on est sur des publics où la compétence d’hébergement dépend de l’État, et à ce moment-là on est complètement coincés, pieds et poings liés : si l’État ne met pas les places sur la table, on ne peut pas nous non plus … »101
Cet extrait d’entretien procède bien d’une stratégie d’évitement de la faute, à la fois en pointant certes discrètement la responsabilité de l’État, mais surtout en insistant sur l’absence presque totale de responsabilité de la Ville « complètement coincé[e], pieds et poings liés »102. Plus encore, selon cette logique, une prise en charge municipale de ces personnes reviendrait finalement à leur nuire. Ce même argument du danger d’un système parallèle d’accueil municipal se retrouve également à Barcelone, comme le soulignait le plan Barcelona Ciutat Refugi : « Le plan Barcelone ville refuge [...] vise, non pas à créer de nouveaux services spécifiques pour les demandeurs d'asile, mais à renforcer et étendre ceux qui existent déjà dans la ville »103(Ajuntament de Barcelona, 2019a : 14). Pour Ramon Sanahuja, ancien Directeur de l’attention et de l’accueil des immigrés à l’Ajuntament de Barcelone, il était important de ne pas travailler « contre l’État » : le programme Nausica par exemple devait être perçu comme « un programme relais » du SNAI et en rien comme un substitut104.
Le registre de l’imputation de responsabilité est cependant beaucoup plus présent dans les discours de ces municipalités que celui de l’évitement. Les deux maires et leurs équipes municipales se placent ainsi dans la position du blame maker (Hansson, 2015) et mobilisent une argumentation à la fois juridique via le rappel des textes de lois, et morale par la mobilisation de valeurs et de sentiments éthiques. Pour Ignasi Calbó, ancien responsable du plan Barcelona Ciutat Refugi, l’attitude de l’État est « décevante et irresponsable », comme il l’exprime dans différents entretiens :
« Let’s remember that the central government has the main responsibility on asylum. The inability or absence of political will to manage migration together has left the city to resolve many problems alone
»(Ajuntament de Barcelona, 2019e); « La solitude avec laquelle le conseil municipal fait face à ce
101 Entretien réalisé auprès de Philippe, de la Ville de Paris, le 24/02/2020.
102 Ibid.
103 Traduit du catalan vers le français par l’auteure.
104 Entretien avec Ramon Sanahuja, réalisé en castillan en visioconférence le 13/11/2020.
122 défi est inadmissible. Il faut beaucoup plus d'implication, tant de la part de l'État que de la Generalitat »105(Besoli, 2018). Face à un État décrit comme incapable ou malveillant, et sans l’aide de la Generalitat, la municipalité est dépeinte comme esseulée face au problème de la gestion de ces populations en quête de refuge. À Paris, les tensions entre Paris et le gouvernement central atteignent certainement leur paroxysme au printemps 2018. À cette époque-là, le CPA avait fermé depuis quelques mois et il n’avait pas été décidé de réinstaller la structure dans un second lieu, faute d’accord entre la municipalité et l’État. En parallèle, un important campement s’était développé près du centre commercial du Millénaire près de la Porte de la Villette, où plus de 1 600 personnes survivaient dans des conditions insalubres (Zagdoun et al., 2018). La Ville avait alors développé une stratégie de communication en se rendant toutes les semaines sur le campement pour « appeler l’État à prendre ses responsabilités » (Ville de Paris, 2018a), accompagnée par différents médias ainsi que des associations (Le Parisien, 2018; Olivier, 2018). Le procédé de blaming mis en place par la communication de la Ville se lit ainsi dans l’extrait suivant publié sur le compte officiel Facebook d’Anne Hidalgo :
« Depuis 48h, le ministère de l'Intérieur renvoie la balle à la Ville de Paris concernant la prise en charge des migrants … Ces polémiques sont indignes. Nous ne demandons qu'une chose très simple à l'État : qu'il applique la loi. [...] En France, la loi prévoit que la prise en charge des migrants et le respect de l’ordre public relèvent de la compétence de l’État et non des villes. Pourtant, depuis quatre mois, plusieurs campements de rue se sont développés dans la capitale aux portes de la Villette et de la Chapelle, ainsi qu’aux abords du canal Saint-Martin, sans réaction du ministère de l'Intérieur. Avec le Défenseur des droits, l’ensemble des associations du secteur social, le Diocèse de Paris et de nombreuses personnalités de la société civile – Edgar Morin, Alexandre Jardin - mdc, Sophia Aram, Jacques Attali, Yann Arthus-Bertrand, etc. – nous avons lancé un appel à l’État pour lui demander d’assumer son rôle. Une pétition a également recueilli plus de 18.000 signatures. » (Hidalgo, 2018b)
La maire de Paris insiste ici non seulement sur les manquements à la loi de la part de l’État, mais également sa mobilisation longue - quatre mois - et largement soutenue – via l’énumération de nombreux acteurs. Elle va notamment jusqu’à dénoncer le blame game qui se joue alors entre elle et le gouvernement – « le ministère de l'Intérieur renvoie la balle à la Ville de Paris ». Dans un communiqué de presse, Gérard Collomb retourne le stigmate de la responsabilité et impute celle-ci à la municipalité : « Cette situation se répétera indéfiniment si des mesures ne sont pas prises par les autorités locales pour éviter que les campements ne se reconstituent. [...] Gérard Collomb prend note du refus de la Ville de demander l’évacuation de son domaine public, ce qu’il regrette » (Ministère de l’Intérieur, 2018). L’absence de mobilisation du ministère de l’Intérieur apparaît alors ici comme contrainte par la volonté d’inaction de la Ville. Nous avons pu retrouver ce procédé de
105 Traduit du castillan vers le français par l’auteure.
123 blame shifting - retournement de la faute - à plusieurs reprises dans les propos d’un·e de nos enquêté·es employé·e à la Préfecture d’Île-de-France106, comme concernant la gestion de la fin du CPA par exemple :
« - [Enquêté⋅e] La Bulle on l’a plus, la Ville dit que c’est à elle alors qu’on a tout payé,107 mais bon…
- [Enquêtrice] Il n’y avait pas un projet de pouvoir réinstaller la Bulle quelque part
? - [Enquêté⋅e] Bah non, enfin, en fait après on a un discours, voilà, l’État… Nous là, on a rendu le terrain parce que y’avait le Campus Condorcet. À Paris, ce qui est dur, c’est de trouver un terrain, et en fait la Ville n’a pas intérêt à en trouver un, enfin la Ville ne nous a jamais trop aidé là-dessus en fait, faut être honnête.
- [Enquêtrice] Pour trouver un terrain ? - [Enquêté⋅e] Et oui. »108
D’après ce témoignage, ce serait donc essentiellement de la responsabilité de la Ville - et du manque de place sur le territoire parisien - si un second lieu n’avait pas été trouvé pour le CPA. Une interprétation qui s’oppose à celle de la Ville qui indique un refus du gouvernement de poursuivre dans cette direction, préférant ouvrir des centres d'accueil et d'examen des situations (CAES)109(Conseil municipal et départemental de Paris, 2018c). Les différents locuteurs opèrent ici un procédé de réarrangement de la situation qui, selon la manière dont elle est présentée, change de responsable, de blame taker (Hansson, 2015). Ce procédé s’observe aussi à Barcelone, à propos de l’hébergement des demandeur·ses d’asile par exemple. Lors du Conseil municipal de mai 2018, Ada Colau s’exprime ainsi :
« [Ada Colau] en profite pour exiger la collaboration des administrations, car elle assure que [l’Ajuntament] est bien seule, accueillant chaque nuit dans des hébergements d'urgence deux cents personnes qui, s’ils n'intervenaient pas, dormiraient dans la rue et qui sont pourtant sous la responsabilité de l'État, compétent dans le domaine des personnes réfugiées. Elle insiste donc pour interpeller les acteurs des gouvernements ayant des responsabilités à cet égard, tant la Generalitat que le gouvernement central, afin de travailler ensemble pour résoudre la situation. »110(Consell Municipal de Barcelona, 2018b)
106 Pour plus d’anonymat, nous avons choisi d’employer l’écriture inclusive et de ne pas donner de prénom, ni de genre à cette personne, afin de laisser transparaître le moins d’éléments possibles sur son identité.
107 D’après nos informations, la Ville aurait payé 80% des dépenses d’investissement - soit de la structure - (Ville de Paris, 2018b), quand l’Etat aurait payé 80% des dépenses de fonctionnement (Ministère de l’Intérieur, 2016).
108 Entretien réalisé auprès d’un·e employé·e à la Préfecture d’Île-de-France dans les locaux de la PRIF, le 27/07/2020.
109 Sur ce point également, notre interlocuteur·rice de la PRIF insiste sur le blocage de la Ville de Paris au moment de trouver des locaux pour les CAES alors que la municipalité aurait donné son accord au début du projet.
110 Traduit du catalan vers le français par l’auteure.
124 Dans ces propos de la maire de Barcelone, les « deux cents personnes » concernées sont avant tout des demandeur⋅ses d’asile : ce statut leur donne ainsi le droit de pouvoir bénéficier d’un hébergement au sein du SNAI. Seulement, ce dernier se trouvant saturé, ces personnes souvent sans ressource se retrouvent à la rue. Dès lors, elles pourraient être avant tout considérées comme sans- abris, et non plus principalement en demande d’asile. Dans ce cas, elles relèveraient non plus de la responsabilité de l’État central, mais directement de la compétence de la municipalité qui, comme nous l’avons vu précédemment, est responsable de la prise en charge du public sans-abri111. Cet exemple montre ainsi l’importance du processus d'étiquetage des publics et de cadrage du problème dans les stratégies d’imputation de la responsabilité. Le caractère réciproque du jeu d’imputation de responsabilité apparaît cependant moins marqué du côté catalan qu’à Paris. Deux hypothèses explicatives peuvent être proposées. La première est que cela viendrait d'un manque de matériau : il ne nous a pas été possible de réaliser un entretien avec un représentant de l’État central à Barcelone, alors que c’est bien celui que nous avons mené à la PRIF qui nous a apporté le plus d’éléments sur cette question dans le cas parisien. La deuxième hypothèse, et que vous privilégions, est que cela puisse simplement être dû à une quasi-absence de dialogue entre la municipalité et le gouvernement espagnol. Ce dernier ne prend pas, ou peu, la peine de répondre à l’Ajuntament et ne rentre donc pas - du moins pas publiquement - dans ce jeu de blame game.