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Interagir avec l’État : quand les villes ne sont pas considérées comme des interlocutrices légitimes pour participer aux

1. Des rapports déséquilibrés et conflictuels : contraintes juridiques et politiques aux réclamations des « villes-

1.2.1. Interagir avec l’État : quand les villes ne sont pas considérées comme des interlocutrices légitimes pour participer aux

116 interactions autour de cet enjeu ? Comment ces différents acteurs politiques s’emparent-ils de ce cadre juridique ?

1.2. Un dialogue difficile auprès de l’État qui nuit à la prise en

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« Il y a deux réunions hebdomadaires, entre les services de l’État et ceux de la Ville, dont une visio-conférence le vendredi qui fait le point sur les MISA, sur les alertes.

L’État a des prérogatives pour déclencher une MISA sur un lieu, selon des consignes précises, et la Ville peut avoir d’autres besoins, donc cette réunion c’est le moment où on définit où on va intervenir la semaine d’après. Et après y’a un autre COPIL [comité de pilotage] le lundi matin qui fait le point sur les accueils migrants, le point sur les publics qui vont vers les trois accueils de jour, et on fait le lien aussi avec la maraude de FTDA, qui est financée par l’État et la Ville, sur l’orientation des publics vers les accueils de jours »89.

Au-delà de ces réunions, une vraie collaboration semble avoir eu lieu entre certains services de la municipalité et la PRIF. Nathanaël de l’UASA, explique en effet que « par le passé à la PRIF, on avait des gens sur le terrain avec nous, avec qui ça c’est super bien passé ». Des propos confirmés par Philippe du département des Actions préventives – « on était vraiment très très proche » - et par l’employé·e rencontré·e à la PRIF. Cette dernière institution a en effet étroitement travaillé avec l’UASA lors des premiers campements apparus dans Paris en 2015 pour essayer de connaître les publics présents : la PRIF n’avait pas de service comparable à celui de l’UASA pour aller au contact de ces populations et avait ainsi dû s’en remettre à leur expérience. Les termes employés dans un premier temps pour qualifier les relations entre ces interlocuteur⋅rices sont globalement mélioratifs et témoignent d’un certain degré d’interconnaissance : « on se tutoie [...], on a des échanges tout à fait cordiaux, on s’apprécie, on se fait la bise, y’a pas de sujet tabou »90. Mais dans l’ensemble de nos entretiens - dont ceux réalisés auprès d’acteurs associatifs -, les tensions entre l’État et la Ville prédominent. À un niveau technique, ces tensions sont dues à une forme de déconnexion, d’écart entre les acteurs de terrain de la municipalité et les employés plus « administratifs » de la PRIF : pour Nathanaël, les employés de la PRIF « n’ont pas une vision exacte de ce qu’il se passe sur le terrain, malgré qu’on leur explique, c’est difficile à imaginer [...] et pour l’organisation d’une MISA, faut comprendre où on va, comment est le site, comment il est structuré et parfois on se comprend pas »91. Mais la majeure partie des tensions et des désaccords semblent avant tout se situer au niveau politique. Comme nous avons pu le voir dans la partie précédente, Ville et État se tiennent mutuellement pour responsable de la situation de non-accueil des populations exilées, qui se matérialise par la présence de campements dans l’espace public, les difficultés d’accès aux droits fondamentaux et la précarisation croissante de ces publics (Agier & Le Courant, 2022; Babels, 2018).

L’employé⋅e de la PRIF rencontré⋅e en 2020 mentionnait presque systématique la municipalité sous un angle critique : celle-ci se serait opposée à « l’ouverture des bains-douches pour les réfugiés » au début de la pandémie, contre l’avis favorable de la Préfecture ; ou elle s’approprierait la maternité du CPA et la propriété de la structure gonflable, alors que tout cela serait le fait de l’État. Une position

89 Entretien réalisé auprès de Philippe, de la Ville de Paris, le 24/02/2020.

90 Ibid.

91 Entretien réalisé auprès de Nathanaël, employé à l’UASA, le 05/03/2019.

118 critique également tenue par un représentant de l’OFII en entretien, qui notait que les échanges avec la Ville de Paris au sujet de la réception des personnes migrantes ont toujours été compliqués et que la municipalité ne facilitait pas la collaboration92. De son côté, Philippe de la Ville de Paris reconnaît qu’entre eux et les services de l’État, ils ne se disent « pas toujours bonjour avec le sourire » et qu’il y a « des périodes où [ils] se parlent pas ». Ces rapports conflictuels se seraient développés de manière croissante au fur et à mesure de notre période d’enquête et dépendraient fortement du contexte partisan. Toujours selon Philippe, la collaboration entre la Ville et l’État était en effet facilitée sous le gouvernement de François Hollande, ces deux échelons politiques étant alors de la même couleur.

Tout en reconnaissant que ces rapports n’avaient rien de facile pour autant, il note une conflictualisation de ces derniers depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron93 :

« À partir de l’élection de Macron et de la politisation progressive de ce sujet qui est extrêmement compliqué, on a eu de plus en plus de difficulté à travailler avec les services de l’État, ça a été beaucoup moins fluide. Mais il n'empêche qu’on a continué à travailler avec eux et à présent, même si on n'est pas d'accord sur tout, même si on s'engueule, on est présent, on continue de parler avec eux. La communication est difficile, mais elle est quotidienne, difficile et très compliquée, mais quotidienne. »94

Dans la capitale catalane, les changements de couleur politique du gouvernement central ne semblent pas avoir eu d’influence radicale dans les rapports qu’entretenaient la municipalité et l’État.

L’ensemble des interlocuteurs que nous avons pu rencontrer à l’Ajuntament de Barcelone ont au contraire souligné une véritable continuité politique entre Mariano Rajoy et Pedro Sanchez. La seule différence réside dans le discours et les gestes politiques. Quand Mariano Rajoy restait discret sur la question de la réception des demandeur⋅ses d’asile et des réfugié⋅es en 2015-2016, Pedro Sanchez a quant à lui entamé son mandat en acceptant d’ouvrir un port espagnol à l’Aquarius. Un geste symbolique témoignant d’une certaine ouverture de l’Espagne en faveur de l’accueil, mais qui ne s’est pas traduite par un rapprochement vis-à-vis des « villes-refuges » comme Barcelone. Ramon Sanahuja raconte ainsi comment le gouvernement central a réagi en 2015 lorsque les premières

« villes accueillantes » se sont manifestées auprès de lui pour proposer leur aide tant en poussant l’État à respecter ses engagements, notamment au regard de la politique européenne de quotas :

« Et puis que dit l'État ? Il dit aux mairies et aux maires : « non, non, non, ne vous y trompez pas, c'est une compétence exclusive de l'État, les municipalités, oubliez ça ». Bien sûr, c'est une erreur. Parce que ce qui se passe, c’est que bien que le nombre de réfugiés en Espagne ait été faible, ces réfugiés se retrouvent finalement

92 Entretien téléphonique réalisé auprès d’un représentant de l’OFII, le 11/08/2020.

93 Une conflictualisation auprès de l’État également ressentie par de nombreux⋅ses enquêté⋅es associatifs pour qui ces tensions croissantes se sont également accompagnées d’un durcissement de la politique nationale envers des personnes exilées.

94 Entretien réalisé auprès de Philippe, de la Ville de Paris, le 24/02/2020.

119 au même endroit. Où ? Eh bien, dans les municipalités, ils finissent par vivre dans

les municipalités. »95

Deux ans plus tard, malgré une forte augmentation de la demande d’asile en Espagne, la situation n’avait pas changé et Ada Colau expliquait lors du conseil municipal de février 2017 que

« [l’Ajuntament s’était] adressé à plusieurs reprises à M. Rajoy, offrant l'aide de Barcelone pour le déplacement et la relocalisation des personnes, et en leur disant qu'ils [avaient] développé un plan pionnier complémentaire avec leurs propres fonds, mais que leurs offres [avaient] été systématiquement rejetées par l'État »96(Consell Municipal de Barcelona, 2017a). Ce refus de collaboration de la part de l’État central n’est pas un traitement réservé à la mairie de Barcelone, ni uniquement aux autres « villes-refuges », mais concerne également l’échelon régional. Selon Angel Miret i Serra, coordinateur du Comité pour l'accueil des réfugiés en Catalogne employé à la Generalitat, « pour Madrid, ni la Generalitat, ni la mairie de Barcelone, ni personne, c’est nécessaire qu’[ils ne fassent] rien, parce que pour eux, c’est leur compétence, et point c’est tout »97.

Ce refus d’un éventuel rôle que pourraient jouer les échelons infranationaux dans le processus de réception des personnes exilées se matérialise par une absence de communication de l’État envers la municipalité98. Ignasi Calbó et Pablo Peralta, responsables de la mise en œuvre du plan Barcelona Ciutat Refugi à l’Ajuntament, expliquent n’avoir aucune visibilité pour organiser leur action publique, notamment concernant les arrivées attendues de personnes réfugiées dans le cadre de la politique européenne de quotas : « Nous n'avons aucune information sur les flux, sur la situation, qui va venir ou pas »99. Ramon Sanahuja décrit en effet un système d’accueil national

« très très centralisé », « sans aucun type de coordination, zéro coordination avec la mairie », « sans aucune communication avec les mairies, pratiquement zéro communication »100. La solitude ou l’isolement sont alors un thème récurrent des discours publics de l’Ajuntament pour décrire sa relation vis-à-vis du gouvernement central, mais aussi vis-à-vis de la Generalitat. Lors d’une interview Ignasi Calbo note ainsi « the inability of the Government of Catalonia to empathise with municipalities” au sujet de l’accueil des personnes migrantes, tout comme “the isolation, the solitude [of the City] in the face of an issue which should be tackled with more resources and greater coordination» (Ajuntament de Barcelona, 2019b : 34).

95 Entretien avec Ramon Sanahuja, réalisé en castillan en visioconférence, le 13/11/2020.

96 Traduit du catalan vers le français par l’auteure.

97 Entretien réalisé en français dans les locaux de la Generalitat à Barcelone auprès de Angel Miret i Serra, le 06/11/2018.

98 Ce qui n’est pas le cas du côté de la Generalitat : l’institution catalane et le gouvernement central échangent régulièrement, bien que difficilement, autour du sujet de la gestion des personnes exilées, notamment dans le cadre du transfert de la compétence du premier accueil à la Catalogne.

99 Entretien réalisé dans les locaux de l’Ajuntament de Barcelone auprès de Ignasi Calbó et Pablo Peralta, respectivement directeur et responsable de la sensibilisation et de la participation citoyenne au sein de l’équipe Barcelona Ciutat Refugi de l’Ajuntament, le 04/10/2018.

100 Entretien avec Ramon Sanahuja, le 13/11/2020.

120 La simple observation du cas parisien aurait pu nous amener à croire que les oppositions idéologiques et partisanes jouaient un rôle prépondérant dans l’inaction publique liée à la gestion des personnes exilées. Mais la comparaison avec le cas barcelonais nous permet de nuancer ce facteur, tant l’arrivée au pouvoir d’un Premier ministre socialiste n’a rien changé à la situation ni aux rapports conflictuels entre la mairie de Barcelone et l’État. Fondamentalement, les villes ne sont pas ou peu considérées comme des interlocutrices légitimes de l’État sur ces questions, et tout particulièrement en Espagne.