ÉVOLUTION D’UNE FRÉQUENCE GÉNIQUE
DANS LA RACE OVINE «BLEU DU MAINE»
J.
J.
LAUVERGNEStation de
Génétique
animale,Centre national de Rechevches
zootechniques, jo2i!!,-e!i-josas
(Seirze et Dise).SOMMAIRE
Le
gène
récessif bqui
existe dans la race ovine « Bleu du .1I aine» o estjugé
indésirable, car ildétermine la couleur noire de la laine.
Malgré
l’éliminationsystématique
des animauxhomozygotes
récessifs, cet allèle subsiste dans les troupeaux.Dans le troupeau CxoLLET-Mor.m!s, on montre que la
persistance
dugène
b peuts’expliquer
par un modèle de
génétique
despopulations
danslequel
tous les mâles seraient hétérozygotes,aucune sélection ne s’effectuant chez les femelles pour différencier les
sujets
-f-/bdes -!-/+-.
Un testappliqué
à 3générations
successives d’individus n’infirme pas notrehypothèse
lafréquence génique
trouvée est alors voisine de la
fréquence d’équilibre
0,30, cequi
conduit â 15 p. 100 de naissances noires.La sélection
préférentielle
effectuée chez les mâles pour le génotype +/bs’expliquerait
par le faitqu’à
l’étathétérozygote
b aviverait la coloration bleue de la face ; la sélectionquasi
exclusivedes
génotypes !--/b
estpossible
dans le sexe mâle où très peu dereproducteurs
sont retenus. Cetexemple d’épistasie
mériterait des étudescomplémentaires.
INTRODUCTION
Dans la race ovine Bleu du
Maine,
on a montré que la couleur noire est due à un seul facteurb,
récessif parrapport
à son allèle normal -!-,qui lui,
nemodifie,
pas la coloration blanche de la laine
(I,nuv!RG:!!, ig6i).
Cette étudeprolongeait
celles de DRY
(ig2q., ig26), qui
avait travaillé sur la raceanglaise Wensleydale,
racequi
aurait certainesorigines
communes avec la race Bleu du Maine.Dans ces 2 races les animaux noirs
homozygotes b/b
sontimpitoyablement
écartés de la
reproduction,
cequi
devrait conduire à ladisparition rapide
de ce carac-tère, si,
parailleurs,
les deux autresgénotypes + j +
et -!/b
ne subissaient pas de sélec- tionpréférentielle.
Or,
pasplus
DRY( 1943 )
dans la raceWensleydale,
que nous-mêmes dans larace Bleu du
Maine,
n’observons ladisparition
des noirs. Celapeut s’expliquer
par le fait que les
hétérozygotes -)-/6
ont unavantage
sélectif sur leshomozygotes
-
/+ ;
on constate en effet que laplupart,
sinon la totalité desbéliers,
s’avèrent hété-rozygotes.
Afin de
préciser
cephénomène
de sélectiongénotypique
on aessayé,
àpartir
des données du
troupeau
CHO!,r.!T-Mor,rn-ES( 1 ),
de trouver un modèle degénétique
des
populations permettant d’expliquer
l’évolution de lafréquence
des naissances noires.LES
DONNÉES
De
ig5o,
- date du début de la formation dutroupeau
-, àig6o,
on a trouvé27
8 reproductrices
que l’on a pu classer en 3générations
de femelles(F o , F I > F 2 ) comprenant respectivement
vo, vl, v,,individus ;
pour chacune de cesgénérations
on connaissait le nombre de mises-bas
(N I , N 2 , N 3 )
et lafréquence
des naissances noires(n l
,
n2,n 3 ),
tableau i.Cette
présentation
faitapparaître
desgénérations séparées
defemelles,
alorsque les
mâles,
au nombre d’une dizaineseulement,
ont étéaccouplés
à des femelles degénérations différentes ;
on verraplus
loin comment onpeut négliger
cette imbri-cation.
On remarque une évolution très nette de la
fréquence
desnoirs, qui
passe de 7 p. 100 à 15 p. 100 en 3générations.
Le
premier
modèle d’étude est un modèle déterministequi
confondfréquence génique
etprobabilité ;
c’est leplus simple ;
il doit nous fournir une idée de la valeurde certains
paramètres.
Le teststatistique
ne pourras’envisager qu’à partir
d’unmodèle
stochastique qui, lui,
tiendracompte
dupetit
nombre dereproducteurs.
dans
chaque génération.
C’est dans cet ordre que nous allons exposer notre étude :.modèle
déterministe,
modèlestochastique,
teststatistique.
LE
MODÈLE DÉTERMINISTE
1
0 Les
hypothèses
La seule force
susceptible
de faire varier lafréquence génique
est la sélection.génotypique.
Onpeut
en effetnégliger mutations,
vu lepetit
nombre degénérations,
et
migrations,
enprenant
certainesprécautions.
( 1
) Voir : Remerciements.
On est amené à supposer constants les coefficients de sélection que, pour une
discussion,
onpeut
notrer, al, a2, s3, pour-f-/-!-, +/ &
etb,lb respectivement.
Ches les femelles tout d’abord on aura cr3 = o,
puisque
tous lessujets
noirssont
éliminés ;
la sélection favorisanttoujours
leshétérozygotes
on pourra noter al =
k,
a2= i avec o < k < i.Chez les
mâles,
la sélectionpratiquée
n’a pas la même intensité que chez les femelles car le nombre de béliersemployés
est 30fois inférieur au nombre de brebis.D
RY
( 1943 )
dans letroupeau
d’U:’;’DERLEY ne trouvait que des mâles hétéro-zygotes ;
c’est à une conclusionanalogue
que nous aboutissons dans letroupeau CHO!,r,E’r-Mo!.rn·:ES,
à uneexception près, peut-être.
On
simplifiera
donclégitimement
le modèle ensupposant
tous les mâles hété-rozygotes (-{-/&) ;
l’évolution de lafréquence génique
se ferauniquement
dans lapopulation
desreproductrices
femelles. On voit que l’on asurmonté,
de cettemanière,
la difficulté queprésentait
l’imbrication desgénérations
due àl’emploi
des mêmesbéliers sur diverses
générations
femelles.2
o La
formule
de récurrenceOn l’obtient en faisant d’abord le
produit symbolique
desfréquences gamètiques
mâles et femelles en
Fil, puis
enappliquant
les coefficients de sélectiongénotypiques :
pour les
fréquences génotypiques
à la naissance. Cesgénotypes
vont constituerla
génération F I1+1 après
une sélection définie par les coefficientsk pour +i -!--,
i pour- f-/b
et o pourbjb.
Les
fréquences génotypiques
enF,, + ,
deviennentDans ces conditions la
fréquence génique
q«+i de b enF n+1
est la moitié de lafréquence génotypique
de-!-/b,
soit :3
0
L’étude del’équilibre
On
peut
facilement savoir si qn admet une limite en faisant q&dquo; = qn+i dansl’équation (i).
Cequi
nous ramèneanalytiquement
àétudier,
dans leplan
des qn, qn+l
l’intersection d’une
hyperbole d’équation (i)
avec lapremière
bissectrice. La seule solutionacceptable
sera cellequi
estcomprise
entre o et i ; onl’appellera ! :
La
disposition
relative de lapremière
bissectrice et del’hyperbole
fait que cetéquilibre
est unéquilibre
stable(fig. i).
La valeur
d’équilibre
est fonctionde Je ;
elle pourraprendre
toutes les valeurscomprises
entre 0,5(pour
k =o)
et o,29(pour
k =i) ;
ces deux conditions corres-pondent,
lapremière
à l’élimination totale des+/+
chez lesfemelles,
la seconde à l’absence de sélectionpréférant
leshétérozygotes
auxhomozygotes.
4
0
Le choix duparamètre
k :On remarque une coïncidence entre le chiffre
1
= 0,29pour
k = i et l’obser-vation de 15 p. 100 de noirs dans la descendance de
F,, qui correspondrait
à unefréquence génique
de 0,30. Comme d’autrepart
dans letroupeau
CHOr,r,!’r-Momrr!sen formation on n’a pas pu exercer une forte sélection sur les
femelles,
il semble raison- nabled’adopter
le chiffre de k = i ; on aura alors la formule de récurrencesimplifiée
LE
MODÈLE STOCHASTIQUE
Ce modèle va différer du modèle déterministe par un terme aléatoire dû au
fait que les
reproductrices
d’une certainegénération
sont en nombre limité vn+i et tirées au sortparmi
les femelles à laine blancheayant
chacune laprobabilité 1/
(
2
-q, z )
d’êtrehétérozygote
dans notresystème
de sélection(Mn!,!coT, 1959).
La
fréquence
deshétérozygotes parmi
les Vll+1 femelles sera une aléatoire de moyennei/(2
-q n )
etd’écart-type :
La
fréquence génique
de bparmi
les vn+i femelles n’est que la moitié de cettefréquence ;
qna a donc pour moyenne1/2 ( 2
-q!)
et pourécart-type :
Il
apparaît
donc que q&dquo; et q,2+i sont liés en chaîne de lVIARKOFF :où s&dquo;+1 est une aléatoire réduite
( 0 , 1 ) qui
suit une loi que l’onpeut
assimiler à une loilaplacienne.
La résolution de cette
équation
ne serasimple
que si l’on admetl’hypothèse
que l’arc
d’hyperbole
de lafigure
ipeut
être considéré comme une droite entre lespoints
d’abscisse 0,13 et 0,29. Cette droite doit passer par M(q, !) ;
on obtiendrason
équation
en cherchant son coefficientangulaire.
Un artifice de calcul souventemployé
enmécanique peut
consister à retrancher membre à membre les deuxéquations :
On obtient :
On
remplace
alors le dénominateur par une valeurnumérique
en faisant uneapproximation
pour qn ; l’erreurqui
en découle n’est pasgrande ;
dans notre cas,on
peut
poser yn = 0,2 :La formule
( 3 ) peut
alors s’écrire :C’est un processus de MARKOFF linéarisé.
TEST DES
HYPOTHÈSES
Le test des
hypothèses
suppose que l’onpuisse
comparerles q observés
aux q obtenus par lecalcul ;
on doit alors tenircompte
du fait que l’on ne connaît la fré- quence de b chez les femellesqu’à
travers la descendance de cesfemelles,
c’est-à-dire
qu’on
va en avoir uneestimée,
entachée d’une certaine erreuraléatoire ;
ils’agira
ensuite de combiner ces diverses aléatoires pour aboutir à uneéquation
fournissant les estimations
de q dans l’hypothèse
de sélection que nous avonsavancée,
et de les comparer aux estimations des
fréquences
existantes.1
0 Estimation des
fvéquences
existant chez lesfemelles
Elle se fait à
partir
du nombre desujets
noirs observés dans lesN n+i
descendants des v,, femelles deF n
croisées à des mâlesqui
sont toushétérozygotes.
A
chaque
naissancepeut
êtreadjointe
une aléatoire indicatrice du nombre des noirs :Le nombre de noirs est une aléatoire Rn+i somme de Nn+l aléatoires Z, on a alors :
La variable aléatoire :
qui
a pourespérance mathématique
qnpeut
êtreprise
comme estimation de q!, ; elle a pour variance :et suit
approximativement
une loilaplacienne ;
onpeut
donc écrire :Kn étant une variable
laplacienne
réduite.2
° Estimation des
fréquences géniques
du modèlestochastique :
On a 5 aléatoires
laplaciennes
réduites xl, CX2’ CX3’ s!, E2 que l’on supposera indé-pendantes ;
leur densité deprobabilité conjointe
estproportionnelle
àL’estimation
des qo, qi, q2 se fera en rendant maximum cetteprobabilité,
c’est-à-dire en rendant minimum la somme des carrés des variables
(équivalence
de la méthode du maximum de vraisemblance avec la méthode des moindres carrés pour les lois de
I,aplace).
L’expression
à minimiser s’écrit :En dérivant par
rapport
à qo, qlpuis q 2
et enremplaçant
lesq’
par leurs&dquo;el
Mo ’n3 ,.estimées
(y t i n2 (NI 2 n31 N /a
et les cq et 6=!, par leurs valeursnumériques
fonctions de cesestimées,
on obtient lesystème :
qui
se résoud en donnant les estimées suivantes pour qo, q,, q2,respectivement :
i0,133, 0,243,
0,289.
3
0 Compavaisovc
des estimées obtenuespar
les 2 méthodesDans le tableau 2 on a
adopté
comme intervalles de confianceplus
ou moinsdeux fois
l’écart-type.
Pour une loilaplacienne
cet intervalle contient 95 p. 100 de laprobabilité.
On admet commeprécédemment
que nos lois binomiales ont uncomportement quasi laplacien.
Lafigure
2 surlaquelle
on aporté
les données dutableau 2 montre l’évolution des
fréquences
observées et calculées au cours des3
générations
étudiées. On aégalement représenté
les intervalles de confiance.DISCUSSIOB
Les intervalles de confiance des estimées se recouvrent très
largement (fig. 2 ) ;
onpeut
donc très raisonnablementaccepter l’hypothèse proposée :
tous les mâles sont+
b ;
k = i chez les femelles.Il faut toutefois
souligner
que nous avons un nombre très restreint degéné-
rations. Ce
qui
fait que deshypothèses
un peu différentespourraient
tout aussivalablement êtres testées et
acceptées (fréquence
moins élevée de b chez lesmâles, accompagnée
de sélectionplus
intense chez lesfemelles).
Néanmoins cet
ajustement
des données observées aux données calculées nousconfirme
l’importance
duphénomène
de sélectiongénotypique
exercé par les éle-veurs à leur insu. A UNDERLEY, DRY
( 1924 )
observait même 20,3p. 100de naissances noires cequi correspondrait
à unavantage sélectif,
accordé aux femelles hétéro-zygotes -!/b
parrapport
auxhomozygotes -f-,I-!.
CONCLUSION
Ainsi se confirme
l’hypothèse
d’une interactiongénétique :
le facteurb,
à l’étathétérozygote,
intensifie la couleur bleuequi
est sous l’influence d’un autresystème génétique
inconnu.Pour que les éleveurs ne continuent pas une sélection aussi
décevante,
il convien- drait den’employer
que des béliershomozygotes -!-/!-,
testés sur leur descendance.L’explication physiologique
d’une interaction entreplusieurs systèmes géné- tiques
reste à trouver.Reçu en mai 1962.
REMERCIEMENTS
l!Ir CnoLLET-MoLiNES, éleveur à Soudon par Cheffes-sur-Sarthe
(Maine-et-Loire),
s’est donné la peine d’extraire de son livred’élevage
les données sanslesquelles
nous n’aurions puentreprendre
cette étude.
Qu’il
trouve icil’expression
de notregratitude.
L’auteur tient
particulièrement
à remercier le Pr G. MALECOT de la Faculté des Sciences deLyon
pour l’aide
qu’il
lui a apportée dans l’élaboration du modèlestochastique
et du teststatistique.
SUMMARY
THE EVOLUTION OF A GENE FREQUENCI- IN « BLEU DU MAINE » SHEEP
« Bleu du Maine »
sheep
are white fleeced with blue-black heads and feet. They are similarin certain respects to the
English lVensleydale
breed with wich they share a common ancestry.Certain animals are entirely black, a colour
governed by
a genetical factor which is recessive to the one for white. All black bibsheep
areprevented
fromreproducing,
but this form of selection is not sufficient to cause these genotypes todisappear.
According
to DRY( 192 6,
1943) we have been led to expect that the heterozygotes +Ib offera selective
advantage
over the +j+. In the flock studied this selection seemed to be clear and strong,particularly
with the males. Withregard
to the females, if certainhypotheses
areaccepted,
qn+1 thefrequency
of gene b in Fn+1generation
is givenby
theequation :
However, since these data are not numerous, the statistical test may be
applied only by making
use of a stochastic model. In this way one arrives at a Mnxtcor linear process given
bv
the formula :The statistical test is
applied
to the evolution of genetical frequency over three successivegenerations
of females and is usedby applying
the rule of maximum oflikelihood,
once the fre-quency
existing
in the threegenerations
has been estimated.The
hypothesis
submitted that all the males are +Jb individuals and that there is no selection among the females has not been invalidated.Equilibrium frequency
isquite
reached by the3 rd generation
and is manifestedby
a rate of 15 p. 100 of black sheep at birth.RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
D
RY F. W., Ig24 The genetics of the Wensleydale breed of seheep. I. The occurence of blacks lambs, an
examination
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flock records. J. Gen., 14, 203-208.D RY
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L AUVERG
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Sem. Hôp. Paris
Ann.
Gen.), 2, 47-32. MAL
ECOT G., 1959. Les modèles stochastiques en génétique de population. Pub. Imt. Sta. Paris, 8, 173-
210.