CONSEIL GÉNÉRAL DE L'ENVIRONNEMENT ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE
Construire la ville pacifiée
Animé par : Ariella MASBOUNGI
inspectrice générale de l'administration du Développement durable
Actes des « Matinées du CGEDD » le 19 octobre 2011 à la Grande Arche de la Défense
PARIS
Mercredi 19 octobre 2011
Sommaire
Ouverture : Christian LEYRIT,vice-président du CGEDD ………...…...p3
Introduction : Ariella MASBOUNGI, inspectrice générale du Développement durable………...p4
Exposés
Sophie BODY-GENDROT, politologue, professeur émérite à La Sorbonne, chercheuse au CNRS....p6 Sergio CHIAMPARINO, maire de Turin de 2001 à 2010...p11 Michel MARCUS, délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine...... p15
Débat avec la salle...p20
Conclusion...p25 .
Ouverture
Christian LEYRIT, vice-président du Conseil général de l’environnement et du développement durable,
M
esdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs, chers amis, je suis heureux de vous accueillir pour la troisième Matinée du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). La formule des Matinées semble installée dans le panorama des rendez-vous touchant aux thèmes que traite le ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement. Le spectre est large. Il s’étend de l’aménagement aux transports et aux modes de vie, en passant par les questions durables, énergétiques, paysagères. Le public est extrêmement divers aujourd'hui. La liste des participants est significative. Nous en sommes heureux car nous pensons qu’il est utile de croiser les cultures et les modes de pensée pour agir plus efficacement face aux défis multiples qui se posent à nous.Le thème qui nous réunit aujourd'hui est particulier. Il a suscité les débats. Il est présenté par Sophie Body-Gendrot, politologue française et auteure notamment d’un ouvrage au titre évocateur, La peur détruira-t-elle la ville ? Si le titre peut paraître catastrophiste, il est à équilibrer avec les ouvrages et les actions internationales conduits par Sophie Body- Gendrot pour rendre la ville plus douce et meilleure à vivre. L’alerte est, de fait, un message d’espoir. Je crois que vous en conviendrez en l’écoutant.
Nous avons également le plaisir et le privilège de recevoir Sergio Chiamparino, qui a été maire de Turin de 2001 à 2010, lors de l’engagement dans les Jeux Olympiques et dans la mise en œuvre d’ambitieux projets urbains, artistiques, sportifs, culturels et sociaux conduits dans le cadre de ses deux mandats. Je crois que Sergio Chiamparino a été désigné comme le maire le plus aimé d’Italie.
Enfin, nous recevons Michel Marcus, magistrat et délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine, qui apportera son expertise européenne.
Pourquoi le fait d’évoquer la sécurité, les peurs et les angoisses sociales touche-t-il à nos métiers ? En réalité, seules les villes sécurisées attirent les investisseurs, réalisent des projets d’envergure, assurent la cohabitation et le vivre-ensemble. La sécurité guide la ville, si nous en croyons la multiplication des clôtures, la rupture des continuités urbaines, la ségrégation sociale. Il est cependant des villes qui ont su jouer d’autres cartes, celles du vivre-ensemble, de l’intégration et de la qualité de l’espace public.
Il y a quelques années, en 2005, pendant la crise des banlieues, j’étais préfet du Val- d’Oise. J’ai pu mesurer à quel point les problèmes que nous évoquons aujourd'hui, qui sont ceux des métiers d’aménageur, d’urbaniste, d’architecte, ont un lien étroit avec les difficultés de sécurité. La prévention de la délinquance, en l’occurrence, se situe au cœur de sujets qui concernent certes d’autres ministères mais qui nous concernent également, davantage en amont.
Il n’est d’ailleurs pas neutre que le plan Urbanisme, architecture et construction engage un programme important de recherche et d’expérimentation sur cette question plus cruciale que jamais en ce début du 21ème siècle.
Nous attendons beaucoup de vos contributions mais également du débat avec la salle. Je vous remercie encore infiniment d’avoir répondu à notre invitation. Je cède à présent la parole à Ariella Masboungi, qui animera la Matinée. Merci à tous.
Introduction
Ariella MASBOUNGI, inspectrice générale du développement durable
L
a séance aurait pu s’appeler La peur détruira-t-elle la ville ? comme le titre du livre remarquable de Sophie Body-Gendrot. Nous avons également pensé au film d’Henri Verneuil, Peur sur la ville. Nous n’avons pas voulu cependant vous faire fuir. Nous avons donc opté pour un titre sage, qui ne convenait pas réellement à Sophie Body- Gendrot. Elle nous en expliquera les raisons.Pourquoi avons-nous choisi le titre Construire la ville pacifiée ? La ville est traditionnellement associée à l’insécurité et à la délinquance dans l’imaginaire populaire et dans l’imaginaire social. Nous le voyons chaque jour dans la grande presse.
L’urbanisme n’a, de son côté, pas droit à la grande presse au contraire de l’insécurité.
L’insécurité est toujours associée à la ville. Cette aspiration a créé un marché économique qui se développe avec produits, opérateurs, experts, etc. Comment voir clair en la matière et comment, surtout, relier le thème essentiel de l’insécurité aux politiques urbaines ? Les deux points sont liés. Le lien qui les unit sera le sens de nos débats.
De fait, notre séance est engagée. Nous sommes engagés contre le tout-sécuritaire, qui tue la ville. Par exemple, à Berlin, des quartiers opaques sur la rue sont aujourd'hui créés. Ils sont ouverts vers l’intérieur, faisant disparaître la ville. Notre séance est engagée contre cet état de fait. Elle est engagée également en faveur de la qualité urbaine, dont le rôle est essentiel dans la question de l’insécurité. Elle est engagée, enfin, en faveur du vivre-ensemble. Il s’agit d’une séance engagée, mais sans naïveté.
L’exemple de New-York, en effet, nous interpelle : les actions de police du maire précédent, Rudolph Giuliani, permettent aujourd'hui au nouveau maire, Michael Bloomberg, de mener des actions d’urbanisme. Le débat est ouvert. Si une ville n’est pas sûre, elle n’attire pas les investisseurs. La sécurité est la condition de l’action urbaine.
Dans nos débats, nous évoquerons également la question de l’image, qui joue fortement en faveur ou en défaveur de la réussite économique d’une ville. L’image est liée à la sécurité, parfois cependant de façon mensongère. Entre Nice et Marseille, la ville la plus insécurisée n’est par exemple pas celle que nous croyons. La question de l’image sera donc abordée par nos invités.
L’équation, en définitive, est malaisée. Elle passe par un préalable. De quelle insécurité parlons-nous ? Parlons-nous du grand banditisme ? Je pense que la réponse est négative. Nous parlerons plus fréquemment de la petite délinquance et des incivilités.
Comment ne pas sombrer dans la norme, dans la notion britannique du Defense of the space qui, finalement, tue la ville d’une certaine manière ? Comment réussir à créer une ville sûre, plaisante, aux habitants visiteurs ? Quels éléments relèvent de l’aménagement ? Quels éléments relèvent du soft, de l’animation, de l’éphémère ?
Selon nous, la sécurité est l’affaire de tous. Il est indispensable par conséquent de croiser l’ensemble des métiers pour créer une ville sûre et urbaine. Nos Matinées sont engagées dans ce sens. Nous réfléchissons en effet à la manière la mieux appropriée d’inciter les personnes à travailler ensemble pour progresser vers une meilleure manière de créer la ville.
Nous avons invité à cette fin trois intervenants.
Sophie Body-Gendrot est docteur d’état, professeur émérite à La Sorbonne et chercheuse au CNRS. Elle est spécialisée sur la sécurité dans l’espace public. Elle a collaboré également à l’équipe Rogers sur le Grand Paris. Elle a été une pièce maîtresse de l’équipe Rogers. Elle a rédigé et codirigé de très nombreux ouvrages.
Sergio Chiamparino a été maire de Turin à deux reprises. Il n’a pas été puni par les électeurs à l’issue de ses deux mandats. En effet, en Italie, contrairement à la France, un maire ne peut être élu qu’à deux reprises. Il a conduit les Jeux Olympiques d’hiver. Turin est une ville magnifique. Elle a été conçue par les mêmes concepteurs qui ont dessiné Nice puisque Nice a fait partie du comté de Savoie. Sergio Chiamparino a mené un travail incroyable durant les Jeux Olympiques. Il a embelli la ville, les espaces publics, créé de nouveaux bâtiments, et mené des actions soft, c'est-à-dire des actions culturelles et des actions artistiques. Selon Sergio Chiamparino, il est indispensable de travailler avec les populations les plus vulnérables et de les associer au vivre-ensemble pour travailler sur la sécurité et sur la qualité de la ville. Sergio Chiamparino, vous nous présenterez votre politique. Christian Leyrit a souligné que vous aviez été élu, par une enquête, maire le plus aimé. Je suis surprise de constater pour ma part que vous n’êtes plus maire cette année mais que vous êtes toujours le deuxième maire le plus aimé.
Michel Marcus est délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine, magistrat, membre du Conseil consultatif scientifique et professionnel international, membre du programme des Nations-Unies pour la prévention de la criminalité et la justice pénale, expert consultant auprès du Conseil de l’Europe, auprès du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux de l’Europe et auprès de la Commission. Il a donc un investissement européen sur la question. Il mène un travail militant sur notre thème, avec des rencontres, des ouvrages, des prises de parole, pour lutter contre la norme et agir en faveur de l’humain et de l’urbain.
Je vous remercie de votre présence.
Exposés
Sophie BODY-GENDROT
Politologue, professeur émérite à La Sorbonne, chercheuse au CNRS
La ville pacifiée, un défi
I
l est vrai que le titre de la Matinée m’a interpellée. En réalité, le titre sera probablement la conclusion de mon propos. La ville pacifiée relève d’un défi, celui d’aller à l’encontre d’un discours politique et médiatique sécuritaire, qui associe ville, violence, destruction, désordre. Je souhaite montrer pour ma part que, quel que soit le découragement qu’inspirent certains contextes urbains, les villes ne doivent pas nous effrayer. Elles possèdent un immense pouvoir d’adaptation. Elles sont des réservoirs d’innovation et de stimulation, à la condition de s’intéresser à l’objet approprié et de se livrer à des comparaisons internationales.Nous vivons dans une époque de mutations rapides qui induit un manque de repères et un sentiment d’insécurité chez nombre de nos compatriotes. Considérons l’actualité immédiate, avec le mouvement des Indignés. De New-York à Tel-Aviv, en passant par Londres, Madrid, Rome et Athènes, les mouvements sont extrêmement différents les uns des autres mais expriment un désenchantement par rapport à la sphère politique, accusée de complaisance et de connivence avec les acteurs de la mondialisation. Les Indignés dénoncent les inégalités et les politiques d’austérité draconiennes. Les désordres naissent de silences, d’absences, d’omissions. Il s’agit d’un moyen d’expression qui réinterprète l’espace public. Peu importe la force des réseaux sociaux à communiquer, le pouvoir politique des espaces publics ne saurait être sous-estimé. Les lieux, l’architecture, les bâtiments porteurs de mémoire galvanisent l’énergie politique. Si la politique trouble les consciences, les lieux portent l’imaginaire collectif.
Aristote affirmait que la taille idéale d’une ville ne doit pas s’étendre au-delà de la portée d’un héraut. Sa notion de citoyenneté reposait sur une conversation dans l’Agora portée par l’œil et la voix. Dès le début du mouvement des Indignés à Wall Street, la police a interdit les haut-parleurs. Les protestataires ont alors choisi le bouche-à-oreille pour répéter chacun à son voisin la phrase de l’orateur. La diffusion du message était lente mais à l’image de la démocratie. Les participants soulignaient qu’ils venaient dans ce lieu pour se sentir ensemble, découvrir ce qu’ils avaient en commun malgré leurs différences.
La ville est toujours comme tel, toujours incomplète, toujours en mouvement, toujours en devenir.
Définitions
Avant de commencer, je souhaite donner quelques définitions. Face au discours qui utilise les mêmes mots, les scientifiques exigent en effet davantage de précision. Par exemple, je n’emploie pas le terme d’émeute. Selon moi, en effet, une émeute est un prélude à une négociation. Il s’agit de se réunir avec un programme, des porte-parole, en vue d’une négociation. Chacun a à l’esprit les émeutes des années 1960 aux États-Unis, où le pouvoir noir s’était doté d’une charte et d’une organisation avant de négocier.
Aujourd'hui, une atteinte à l’ordre social est davantage en cause, avec des lieux perçus comme à risque. Le phénomène est cependant extrêmement ancien. Montaigne s’interrogeait par exemple dans ses essais sur la peur. Il affirmait que le peur était l’élément à redouter, car elle paralyse l’action. Locke précisait que la peur paralyse
l’action mais galvanise les énergies. Hobbes soulignait que la peur est l’illusion d’un danger parfois amplifié à outrance par l’État. L’idée prévaut que le peuple désemparé se tourne vers le prince pour lui demander sa protection tout en redoutant l’arbitraire du pouvoir qu’il lui confère. Machiavel l’a dit magnifiquement.
La question est posée, celle de la peur ou de l’insécurité. La littérature anglo-américaine abonde de Fear of crime, la peur du délit, la peur de la délinquance, différente de l’insécurité. L’Amérique, autrefois, a parlé de la violence. Elle s’est interrogée dans les années 1960 sur sa capacité à produire de la violence. Un débat collectif a été mené.
Des commissions présidentielles ont été créées sur ce thème. Dès Nixon, le thème a été externalisé. Le terme de violence n’était plus utilisé. Il laissait la place au terme de crime : celui qui trouble la paix sociale doit porter le blâme, avec un langage pénal pour lui faire porter le blâme. Nous sommes restés pour notre part dans l’insécurité, élément qui parcourt l’ensemble de la société. Le terme d’insécurité cache davantage qu’il ne révèle.
Il existe des insécurités économiques, des insécurités devant les désastres environnementaux, etc. Le transfert sur la ville nous intéresse parce que la ville est à la fois un espace matériel géographique et un microcosme de société. Ainsi, les Indignés, qui voudraient une société alternative, affichent une capacité à exprimer des difficultés globales qui se sont insinuées dans le vécu quotidien des populations à travers des espaces et des lieux.
Je distingue deux types de réactions. Il s’agit en premier lieu des réactions des sociétés néolibérales, qui insistent sur l’individu non-méritant, non-responsable, avec des courants de populisme répressif. Les médias s’en nourrissent. Un marché est prêt à vendre des dispositifs de prévention situationnelle. J’y oppose les sociétés européennes par exemple d’Europe du Sud, aux procédures soft, avec une grande conscience des droits (tant des victimes que des personnes mises en cause), avec des efforts de justice « restaurative » où victimes et délinquants sont mis face-à-face pour trouver des accointements, une résistance à l’humiliation, une résistance à l’exil dans des résidences fermées sous haute technologie de surveillance, et une résistance à la montée en puissance de l’incarcération. Les différences viennent d’histoires différentes, de choix distincts, de contrôles démocratiques où le populisme ne dicte pas les mesures politiques, et peut-être de davantage de tolérance. Tocqueville écrivait : « Le malaise démocratique vient d’une inquiétude envers l’avenir et d’une incertitude envers le passé. La foule démocratique est solitaire. Elle manque de repères. » J’y vois la tentation de manipuler les foules.
Nous sommes également marqués par le principe de précaution, qui a connu un succès étonnant. Tony Blair a interrogé sur ce qu’il adviendrait si le gouvernement n’agissait pas et si une catastrophe se produisait. Le principe de précaution est ainsi devenu un principe de gestion des risques. Comme dans les entreprises par une démarche managériale, les risques sont calculés. L’insécurité pourtant ne se calcule pas. Il s’agit d’un sentiment.
La société de défiance
Prenons le cas de New York, le 11 septembre ayant été déterminant pour lancer les politiques dont il est question. Il a été possible de constater en neuf ans 80 % de baisse de toutes sortes de délits dans toutes sortes de quartiers, tandis que la population du point de vue démographique évolue peu, que la consommation de drogue reste égale, que l’incarcération dans l’État de New-York est en baisse. Zimring affirme que le management de la police a entraîné la baisse constatée. Sa thèse est contestée. Il n’en est pas moins vrai que les policiers de rue ont été dotés de Black Berry qui permettent de
signaler immédiatement tout délit à un ordinateur central. En outre, des correspondants sont présents dans douze villes du monde. Ils ont pour mission de rapporter à la police de New-York les rumeurs, les affaires, les incidents, etc. Enfin, des policiers capables de parler 62 langues et dialectes ont été recrutés de façon à pouvoir discuter immédiatement avec les suspects étrangers arrêtés.
Je suis gênée en revanche par le fait que lorsque la Freedom Tower a été dessinée pour être installée à côté de Ground Zero, à proximité d’une grande avenue à six voies, la police a souligné qu’il était impossible de protéger une tour aussi proche de la voie de circulation. La police a convaincu le promoteur d’installer sur huit étages une armature capable de stopper un camion chargé d’une bombe fonçant à 150 kms/h sur la tour. En outre, des centaines de caméras ont été installées pour visionner les plaques d’immatriculation des véhicules. Il s’agit en l’occurrence à cet endroit du triomphe de la police sur l’urbanisme.
Par ailleurs, la police new-yorkaise n’a pas que des qualités. Chaque année, en effet, plus de 500 000 New-yorkais sont arrêtés pour contrôle d’identité. Les vieilles dames ne sont évidemment pas contrôlées. Les minorités visibles sont davantage contrôlées. Elles ont d’ailleurs gagné plusieurs procès contre la police de New-York.
A Sao Paulo, les taux d’homicide sont extrêmement élevés. Les gangs y sont extrêmement puissants. En conséquence, la ville enregistre à présent le plus haut taux de présence d’hélicoptères privés dans le monde. Les personnes dotées d’un patrimoine ne se déplacent plus qu’en hélicoptère. La population a des raisons d’être inquiète. 57 % des habitants témoignent avoir été cambriolés. 50 % des habitants affirment avoir été témoins d’un meurtre. Le problème reste la peur qui, présente dans la conversation quotidienne, représente l’excuse pour faire sécession et avoir recours à la privatisation de la sécurité, la confiance dans les institutions ayant disparu.
En Europe, les structurations sont toujours identiques : traitement des lieux (amélioration de l’habitat, de l’environnement, du bâti) ; traitement social des populations ; traitement sécuritaire. Depuis 2002, nous avons ainsi constaté en France notamment une montée en puissance du thème de la sécurité. Symboliquement, par exemple, les Assises de Montpellier sont ouvertes par le ministre de la Ville et closes par le ministre de l’Intérieur.
Les enquêtes que j’ai réalisées avec mes étudiants étaient frappantes dans le sens où elles montraient la non-participation des habitants qui se plaignent des incivilités et d’un sentiment d’abandon. Les autorités, quant à elles, minimisent les événements. En Seine- Saint-Denis, les policiers qui sortent de l’école demandent leur transfert après dix-huit mois. Il est vrai que la mission est une mission impossible pour la police. Les jeunes tiennent le territoire, les terrains de foot, les espaces verts, le centre social, etc. Pour accéder à certaines cités, il n’existe qu’une route. Les véhicules de police deviennent rapidement la cible de projectiles en tout genre.
La France souffre d’un problème de défiance, d’une jalousie sociale, d’un enfermement, d’une surveillance mutuelle. Seulement 21 % des Français accordent leur confiance à l’autre. Comment bâtir, comment reconstruire, comment pacifier si la logique du chacun pour soi et de l’enfermement prévaut ?
La situation est aggravée par le populisme politique. Je m’appuie sur le travail de Rossella Selmini sur les incivilités. Elle a étudié le cas de l’Angleterre, où la punition des incivilités a été érigée en politique. L’Angleterre est le pays où se trouvent le plus grand nombre de caméras (4,2 millions de caméras). Une personne peut être filmée chaque jour
300 fois environ. A Londres, par exemple, la nouvelle ambassade des Etats-Unis est dotée de douves, de fossés, d’un parc, de caméras. L’obsession de prévention situationnelle prévaut en Angleterre. 4 000 arrêtés municipaux ont été pris contre des actions de toutes sortes qui vont à l’encontre de la tranquillité publique (bruit nocturne, déchets jetés sur la voie publique, attroupements, squats, etc.). La moitié des arrêtés ne sont cependant pas respectés. Ils donnent lieu en revanche à punition (jusqu’à cinq ans de prison en cas de récidive).
En Italie, un phénomène identique se produit. Les maires sont responsables de la sécurité. 750 arrêtés sont ainsi pris chaque année, pour la plupart en Italie du Nord. La France est moins concernée, même si la ville de Marseille a pris il y a quelques jours un arrêté contre la mendicité agressive.
Des politiques de traitement local
Une politique de traitement local a notamment été mise en place à Turin. Elle se sert d’autres politiques qui n’ont pas accompli leur tâche de manière correcte en matière de santé, d’habitat et d’éducation pour focaliser ces thèmes sur la sécurité publique. Des employés municipaux sont notamment envoyés dans des lieux neutres (dans les quartiers difficiles, les personnes ne parlent pas) pour écouter les besoins des populations. Dès lors, il est possible d’élaborer une politique à l’échelle locale. A Turin, la politique, à mon sens, a été extrêmement réussie.
A Londres, une politique relativement semblable a été mise en place, avec des policiers de proximité présents pour écouter les personnes exposer leurs difficultés. Pour être certain que les policiers sont à l’écoute, ils sont notés. Des enquêtes de satisfaction sont organisées afin que les populations puissent faire savoir si elles sont satisfaites ou pas de la police de proximité. Malheureusement, les effectifs de police de proximité devraient être les premiers concernés par les mesures de restrictions budgétaires.
En conclusion, j’indiquerai que les populations peu informées paniquent face aux faits divers et aux rumeurs colportés par les médias. Nous faisons face à des fabricants de peur. Les dispositifs mis en place ne rassurent pas. Je me suis souvenue d’une remarque que Durkheim a formulée au moment de l’affaire Dreyfus : « Quand la société souffre, elle a besoin de quelqu’un sur qui porter le blâme, sur qui se venger de ses déceptions. Et ceux dont l’opinion fait peu de cas sont naturellement choisis pour ce rôle. Ce sont les parias qui servent de victime expiatoire. Pour lutter contre ce mal, il faudrait que les gouvernements trouvent la force d’éclairer les masses sur l’erreur dans laquelle on les entretient et qu’ils soient incapables de trouver des alliés dans le parti de l’intolérance. » Je pense qu’il existe un lien étroit entre la cohésion sociale et les formes urbaines. « Il doit exister un dialogue entre l’apparence des choses et la façon dont elles marchent » soulignait Jane Jacobs. Quand l’imagination est épuisée, elle sur-détermine la conception des espaces. La ville devient cassante. Pensez que les gratte-ciel avaient été imaginés pour 35 ans, les logements sociaux pour 40 ans. Aujourd'hui, certains d’entre eux sont cassés. Je pense également qu’il est nécessaire d’habiter le temps. Il est nécessaire de donner aux quartiers la chance d’atteindre leur maturité et les moduler en fonction des besoins. Il est indispensable également de permettre la dissonance. La ville doit sa richesse en effet à son incomplétude (Naples, Lower East Side, par exemple), à l’image de la vie, dissonante et complexe. Nous devons établir dans notre imaginaire et notre narration un lien entre social et spatial. Je crois à cet égard que nous avons beaucoup de
chance d’être des Européens aux villes historiques qui portent notre imaginaire. Il existe à présent un énorme potentiel humain pour promouvoir le « faire ensemble ».
Dans le projet Rogers, nous avions émis dix propositions, parmi lesquelles :
• rapprocher, grâce aux transports, les lieux de résidence, les lieux de travail et les lieux de divertissement ;
• permettre aux différents de se rencontrer, laisser jouer le hasard dans les quartiers qui vivent ;
• intervenir tôt quand des demandes d’aide sont formulées ;
• travailler sur les relations entre policiers et citoyens (les policiers de Cracovie, par exemple, prennent leurs vacances en Turquie pour apprendre le turc et mieux parler ensuite avec les délinquants) ;
• créer des maisons d’habitants, où les personnes peuvent venir exprimer leurs souffrances et être réconfortées ;
• parler des peurs, les déconstruire (dans chacun des forums auxquels j’ai participé, j’ai vu à quel point cet élément est productif).
Merci de votre écoute.
Ariella MASBOUNGI
Je souhaite vous poser une question avant de poursuivre. Existe-t-il une ville dans le monde, à l’exception de Turin, qui montrerait une voie favorable ?
Sophie BODY-GENDROT
Des ateliers urbains fantastiques sont organisés à Gênes, à Anvers, à Barcelone.
Vancouver est une ville qui se porte bien. Un grand nombre de villes inspirent ainsi l’enthousiasme. Même la ville de Johannesburg, qui peut paraître terrifiante en regard du taux d’homicides qu’elle affiche, bénéficie du langage des droits, de la possibilité
d’interpeller l’État sur le droit à la vie. Même dans les scénarios les plus sombres, nous trouvons toujours un élément positif.
Ariella MASBOUNGI
L’espoir est toujours présent.
Sergio CHIAMPARINO, maire de Turin de 2001 à 2010
Turin : living not leaving
Le titre de mon exposé est le titre d’un projet de régénération urbaine que nous avons élaboré et entamé dans la seconde moitié des années 1990.
État des lieux dans les années 1990
La ville de Turin compte aujourd'hui environ 900 000 habitants, dont 140 000 étrangers.
Turin a été le moteur économique et industriel de l’Italie dès l’immédiat après-guerre jusqu’à la fin des années 1970. Durant cette période, Turin a connu une immigration en provenance d’autres parties de l’Italie, en particulier du Sud de l’Italie et de la Vénétie (à présent l’un des territoires les plus riches d’Italie, au contraire de la situation des années 1950), qui a presque doublé sa population. Nous comptions 719 000 habitants en 1951 contre presque 1 200 000 en 1971. Je me souviens des habitations des immigrés, qui étaient dans les années 1950 des caves, des baraques, des habitations abandonnées. La municipalité et Fiat, à la fin des années 1950, ont commencé à bâtir ce qui a ensuite été appelé « quartiers dortoirs ». Il s’agissait d’habitations sociales, où peu de services étaient présents en-dehors de l’école et de la crèche. Les services étaient insuffisants en regard de l’augmentation de la population. Certains quartiers ont vu en effet leur population multipliée par dix en dix ou quinze ans pour répondre à la croissance économique forte enregistrée à l’époque. Malheureusement, l’absence de compréhension entre la population turinoise et la population immigrée prévalait.
Il est indispensable de préciser que tandis que la municipalité n’avait pas encore résolu les difficultés, dans les années 1980 la ville a subi une grave crise industrielle, notamment automobile. La correspondance entre difficultés sociales et situations urbaines aux services manquants d’une part, et absence de croissance économique d’autre part, est primordiale. Il devenait nécessaire en l’occurrence de faire face aux difficultés sociales qui étaient le résultat de la phase d’expansion économique et aux difficultés liées par exemple aux friches industrielles.
Dans les années 1980, en outre, nous avons commencé à connaître une crise démographique liée à la crise industrielle. Simultanément (c'est-à-dire à la fin des années 1980 et au début des années 1990), un nouveau flux migratoire extrêmement fort s’est produit dans un espace de temps extrêmement bref. La nouvelle immigration est entrée en contradiction avec la vieille ville.
Nous subissons alors deux contradictions : l’industrie ne croît plus tandis que des problèmes sociaux se font jour, héritage des années de croissance ; la crise démographique est parallèle à un nouveau flux migratoire, depuis les pays de l’Est, les pays du Maghreb et les pays d’Afrique noire. Le contraste entre la vieille ville et la ville nouvelle dessine une phase complexe et de tensions. Pour certains, il s’est agi d’une période où chaque épisode de criminalité, par exemple, soulignait cet aspect. Chaque épisode de criminalité devenait en l’occurrence un motif de tension sociale et politique.
La démagogie politique utilisait en effet la peur comme instrument de mobilisation, tandis
qu’une réaction populaire réelle déterminée par la peur se faisait jour. Chaque épisode de criminalité dans les quartiers devenait par conséquent un épisode social.
Le plan urbanistique des années 1990
A la moitié des années 1990, l’administration (je n’étais pas encore maire mais figurait dans le conseil municipal) a approuvé le plan stratégique sur la transformation urbaine.
Le plan a dessiné la nouvelle ville pour les vingt années à suivre. Il est important de noter que nous avons accompagné le plan de transformation urbaine par d’autres lignes stratégiques politiques, sociales et d’intégration. Il s’agissait de la clé de la stratégie de l’administration.
En ce qui concerne le renouvellement des infrastructures urbaines et la reconversion des friches industrielles, environ 12 kilomètres de voies ferrées qui coupaient la ville en deux parties distinctes ont été enterrées. La surface, de 3 millions de m² environ, a été redessinée. Par exemple, l’Officine Grandi Riparazioni (usine de réparation des trains de 30 000 m²) est devenu pour partie une école et pour partie un centre culturel.
La partie de la ville qui accueillait les usines a été transformée. Elle accueille à présent notamment un parc technologique (où sont présentes environ 100 petites entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies) et une nouvelle cathédrale. Le parc présente une surface de 450 000 m². Dans cette partie de la ville, nous avons également construit des habitations à 5 000 € le m², destinées aux classes moyennes supérieures, et des habitations sociales, où les populations portent davantage de prénoms étrangers que de prénoms italiens. Nous avons donc mis en œuvre un mixage social, qui constitue, à mon sens, la solution-clé en matière de sécurité et d’intégration. Nous avons en outre transformé les friches industrielles. Je tiens à préciser que l’ensemble des actions ont été réalisées grâce à une étroite coopération entre secteur public et secteur privé.
Concernant la périphérie turinoise, en particulier les quartiers les plus problématiques, le plan a permis de mettre en place un investissement de 400 millions d’euros, dont 15 % en provenance d’aides européennes. Les interventions ont été consacrées à la réhabilitation physique de l’espace urbain, en particulier les petits espaces. Une aide a également été apportée aux habitations privées par exemple pour en restaurer les façades. Nous avons en outre créé des espaces d’agrégation. Chaque territoire d’intervention a bénéficié de la création d’une agence publique de développement local, dirigée par l’administration locale. Il s’agit d’un espace où des discussions sont menées avec la population locale afin de donner le jour à des projets qui ne sont pas uniquement des projets guidés par l’administration mais nés de la concertation. Les agences locales ont par ailleurs réalisé des études sur la perception de la sécurité. Il est intéressant de noter que l’habitant avait une perception de la sécurité de son quartier meilleure que celle d’habitants d’autres zones sur le même quartier. Les personnes qui vivent la réalité de l’espace considèrent donc que la sécurité est meilleure que ne le perçoivent les autres personnes.
Par exemple, dans les années 1990, le quartier romain de Turin était « abandonné ». Il s’agit aujourd'hui du quartier de la « movida ». Nous avons, à cette fin, décidé une restauration des habitations toujours grâce à une coopération entre secteur privé et secteur public. Nous avons également augmenté la possibilité pour les commerces d’obtenir une licence d’exploitation.
Enfin, la politique pour l’intégration a symboliquement caractérisé notre projet de régénération urbaine. Nous avons par exemple organisé un tournoi de football à cinq
avec des représentants de l’ensemble des nationalités qui vivent à Porta Palazzo (le plus grand marché ouvert d’Europe), des représentants de la police et des représentants des commerçants, pour créer une cohésion, pour susciter la compréhension réciproque, pour parler.
Perspectives d’avenir
La partie Nord de la ville avait été exclue du plan urbanistique. En effet, les autres parties de la ville étaient davantage en lien avec les transformations urbaines relatives aux infrastructures et aux Jeux Olympiques d’hiver. Nous avons donc commencé par aménager les autres parties de la ville. La partie Nord est à présent critique. Il s’agit en effet du nouvel espace des immigrés. Nous avons aujourd'hui un projet de régénération urbaine portant sur cette zone pour un budget d’un montant de 35 millions d’euros.
Mes conclusions sont parallèles à celles de Sophie Body-Gendrot. Dans les années 1990, chaque épisode de criminalité devenait un épisode de tension politique et sociale. Un des résultats les plus importants de mes dix années d’administration réside dans le fait que la situation est à présent différente. Il n’existe plus de tensions populaires. Il existe certes des tentatives d’utilisation politique. Elles sont cependant différentes. Il n’existe plus de tensions réellement populaires quand un épisode de criminalité se produit. A mon sens, le résultat est essentiel. Nous l’avons obtenu en faisant avancer ensemble l’aménagement du territoire (en particulier les « petits » aménagements du territoire), les politiques pour l’intégration et le contrôle du territoire par la police. L’ensemble des actions que j’ai présentées ont en effet été accompagnées par des tables rondes qui réunissaient le maire, le préfet, le chef de la police et le comité pour la sécurité urbaine du quartier concerné. La stratégie ainsi mise en œuvre a été essentielle. Elle a accompagné les transformations. Il ne s’agit pas d’une recette. Il n’existe pas en effet de recette. Les trois points précédents peuvent cependant constituer une stratégie pour faire reculer la peur dans la ville en s’accompagnant de politiques nationales. Les trois points constituent le cœur d’une stratégie de réhabilitation des villes pour pouvoir y vivre et ne pas souhaiter partir.
Christian LEYRIT
Certains de vos propos m’ont surpris. Vous avez évoqué en effet la crise industrielle des années 1980. Généralement, la population étrangère immigrée rejoint un pays en croissance. Les chiffres montrent cependant une vague d’immigration après la crise économique, dans des périodes qui n’étaient plus des périodes de forte croissance industrielle. Comment l’expliquez-vous ?
Sergio CHIAMPARINO
La situation s’explique par deux raisons. En premier lieu, les immigrés abandonnent généralement un pays dans lequel le niveau de vie le meilleur n’atteint pas le pire niveau de vie des pays européens. Il s’agit en l’occurrence d’une immigration d’abandon de la pauvreté. En outre, le début des années 1980 a enregistré une forte diversification industrielle dans la ville de Turin, avec par exemple le développement de l’électromécanique, de l’informatique et des services, face la crise de l’industrie automobile.
Christian LEYRIT
Combien de nationalités la ville de Turin compte-t-elle ?
Sergio CHIAMPARINO
La population la plus importante est constituée par les Roumains (environ 40 000 personnes), devant les Marocains et les Péruviens. Viennent ensuite les autres nationalités (Philippins, Albanais, nationalités de l’Est de l’Europe, nationalités de l’Afrique subsaharienne, Tunisiens, Égyptiens, qui travaillent en particulier dans la restauration).
Ariella MASBOUNGI
Les Jeux Olympiques d’hiver ont modifié l’image de Turin, qui a également bénéficié d’un travail actif dans le domaine de l’art contemporain. Vous avez en effet créé des musées d’art contemporain, organisé des événements, etc. Vos initiatives ont été déterminantes dans le changement d’image de la ville. Il me semble qu’elles ont également favorisé la cohésion sociale.
Sergio CHIAMPARINO
Les Jeux Olympiques d’hiver se sont déroulés de manière extrêmement satisfaisante. Ils ont effectivement valorisé notre image. Il n’en demeure pas moins que les transformations structurelles accomplies sont essentielles. Je me souviens de la place qui se trouve au centre de la ville, la Piazza San Carlo. Jusqu’en 2004, il s’agissait d’un parking. La place date pourtant du 18ème siècle. Il s’agit d’une place baroque. La place était un parking jusqu’en 2004. En l’occurrence, le fait de réunir changement d’image, changement structurel (avec par exemple la réalisation de la première ligne de métro automatique, qui correspond à un changement d’époque puisqu’elle était évoquée depuis 1936) et développement d’une diversification industrielle ont donné l’esprit du changement. Je n’ai que très peu parlé de la diversification industrielle. Il se trouve pourtant que, durant mes deux mandats de maire, nous avons accompagné le doublement des locaux de l’École polytechnique. Dans les nouveaux locaux, nous avons construit des centres de recherche industrielle pour faciliter les synergies dans le domaine. Par exemple, le centre de recherche de General Motors s’est installé à Turin. Il réunit plus de 500 ingénieurs.
Michel MARCUS, magistrat, délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine
L’urbanisme comme accompagnement de l’amélioration du social
Aujourd'hui, notre débat est d’une actualité forte dans la mesure où a été mis en œuvre un décret prônant l’établissement d’études de sécurité et de sûreté pour toute opération d’urbanisme de plus de 70 000 m² et pour un certain nombre d’autres opérations susceptibles de remettre en cause les équilibres « sécuritaires » dans l’environnement de la ville. La question est cruciale. Elle recouvre en effet deux conceptions contradictoires, le fait de considérer qu’il s’agit d’une approche utilitaire allant dans le sens de l’ordre public d’une part, le fait d’estimer qu’il s’agit d’une approche tuant la ville et toute possibilité d’évolution d’autre part.
Or, par nature, l’espace public est fortement évolutif. Je citerai dans le domaine un exemple que le Forum européen pour la sécurité urbaine suit attentivement, le phénomène du binge drinking, c'est-à-dire l’alcoolisation forte de milliers de personnes en fin de semaine. Le phénomène se produit à présent régulièrement dans la presque totalité des villes de l’Ouest de la France. J’étais il y a quelques jours dans l’une des villes concernées. Le jeudi soir, le centre-ville est littéralement envahi par 5 à 6 000 jeunes (jusqu’à trente ans), qui s’alcoolisent toute la nuit durant. Des dispositifs deviennent ainsi nécessaires pour prendre en charge des filles saoules à 23 heures, des overdoses, des conduites à l’hôpital, pour prévenir les parents, etc., c'est-à-dire tous types de dispositifs susceptibles de diminuer la pression liée au phénomène dans une ville qui comporte tout de même 1 400 débits de boissons ouverts une grande partie de la nuit.
Les urbanistes s’interrogent. Doivent-ils ouvrir davantage les espaces piétonniers ? S’ils ouvrent davantage les espaces piétonniers, en effet, ils favorisent le stationnement et donc l’alcoolisation des personnes. Le centre-ville, en outre, se vide, les habitants ne souhaitant plus y vivre à cause du bruit intolérable qu’engendre le phénomène de binge drinking. En tout état de cause, le phénomène détruit les équilibres urbanistiques et économiques. Comment agir pour lutter contre cet état de fait ? Est-il nécessaire de rigidifier l’espace, c'est-à-dire de fermer le centre-ville historique pour le préserver ? Le phénomène du binge drinking s’en trouverait déplacé à l’extérieur de la zone, par exemple dans un champ. L’opération requiert en l’occurrence une méthode plus autoritaire de partage de l’espace public. Il s’agit d’un véritable choix urbanistique. La question de la liaison entre sécurité et urbanisme constitue donc un vrai débat qui doit s’engager dès à présent.
État des lieux
Lorsque la politique de la ville a été créée en France en 1982 – 1983, en premier lieu à partir de la politique des quartiers (je rappelle à cet égard que Turin était une ville leader du réseau européen des quartiers ; nous y avons organisé de très nombreux séminaires), le fond de la réflexion portait sur la possibilité de marier développement social et développement urbain. Dans la politique de la ville française lancée à cette époque, le développement social urbain était primordial. Y figurait évidemment la question de la criminalité et de la délinquance. Quand j’ai participé à la création de la délégation interministérielle à la ville, il existait un pôle de prévention de la délinquance à côté du pôle urbain. Il se trouve qu’ensuite, les thématiques ont divergé. Nous avons ainsi aujourd'hui d’une part l’ANRU et d’autre part une agence de cohésion sociale qui voit ses
moyens diminuer tandis que l’ANRU a vu sa dotation augmenter de 300 millions d’euros.
Nous voyons ainsi les choix réalisés aujourd'hui. Ils sont clairs. N’oublions pas cependant que, par le passé, une tentative avait été menée de lier les deux thématiques. Certes, le lien s’établissait avec peine. Les architectes estimaient notamment que la question de la sécurité n’étaient pas de leur ressort. Une introduction de la sécurité dans leur travail aurait en effet conduit à une normalisation de l’espace.
Le décret, qui a fait l’objet d’un travail long de dix ans (délai qui démontre les pressions et les résistances qui peuvent exister), relance le débat. Le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) a alors pris l’initiative d’une réflexion pour tenter de dégager une doctrine, s’il en existe une, sur le lien qui peut exister entre sécurité et urbanisme. La question est revenue brutalement. L’Europe nous incite de son côté également à la réflexion. Il s’agit du troisième facteur que je souhaite souligner. La réflexion européenne a beaucoup avancé sur la question urbanistique, en premier lieu de manière privée à partir de l’élaboration d’opérateurs privés menés par les Danois et les Anglais. J’ai pour ma part beaucoup insisté pour que le ministère figure dans le groupe de normalisation européenne mis en place afin de tenter de déterminer des normes. Gardons à l’esprit à cet égard qu’il existe des conceptions opposées dans le Sud de l’Europe et dans le Nord de l’Europe du point de vue de la réglementation et de l’ordonnancement de la ville. Le Nord de l’Europe appuie en effet toute une série de réglementations et de norme, légitimes si elles sont considérées une à une mais dont le cumul aboutit à la construction d’un espace sécuritaire.
Tentatives d’analyse
Le débat est difficile. Du côté des criminologues, une grande incertitude prévaut en effet sur la définition de l’insécurité et sur la définition de la sécurité.
Citons quelques chiffres. Au niveau européen, la criminalité a augmenté dans toute l’Europe jusqu’en 2002 (avec des augmentations à deux chiffres dans l’ensemble des pays). La France a par exemple connu des augmentations à deux chiffres durant 25 ans.
En 2002, la courbe européenne (basée sur les statistiques de 24 pays) décroît dans l’ensemble des pays. Sur un indice initial de 100, le taux de criminalité est aujourd'hui de 97 points. Le crime violent diminue même plus fortement que le taux moyen (à 93 points).
Il existe évidemment des différences selon les pays. Actuellement, l’Italie et l’Espagne voient leur taux de criminalité augmenter. Les taux allemands et français sont stables. La question se pose quoi qu’il en soit des éléments susceptibles d’influencer le taux à la hausse ou à la baisse.
Les Américains se sont posé la question depuis longtemps. Il n’existe pas d’explication rationnelle dans le domaine. Rudolph Giuliani n’a pas trouvé de solution en la matière puisque lorsque le taux de criminalité de New-York diminuait, le taux de criminalité de l’ensemble des autres villes américaines, dans le même temps, diminuait également. Par exemple, la ville de Miami a vu son taux de criminalité diminuer de manière plus importante que New-York. Les explications, en réalité, sont multiples. Selon les thèses de criminologues proches de l’économie, les pays qui libéralisent l’économie constatent une forte augmentation de leur taux de criminalité. La thèse mérite à mon sens d’être creusée.
Elle peut cependant également être contestée. Selon une autre interprétation, la diminution s’explique par l’augmentation du taux d’incarcération. La baisse enregistrée en France, par exemple, serait due au taux d’incarcération qui ne cesse d’augmenter (65 000 détenus aujourd'hui, et probablement 70 000 personnes incarcérées à la fin de l’année prochaine). Cependant, la Pologne est le pays d’Europe où la baisse du taux de
criminalité a été la plus forte tandis que le taux de décroissance de la population incarcérée était également le plus fort.
D’autres questions ont été posées. Le système de justice a-t-il une influence ? La police a-t-elle une influence ? La réponse est chaque fois négative. En effet, les modes d’organisation des systèmes de justice ou de police n’ont aucun impact sur les taux de criminalité. Ils peuvent avoir un impact sur des criminalités particulières mais pas sur le taux global.
La question de la diminution du taux de criminalité reste donc obscure. Il existe cependant des faits concrets. Quand le maire de Medellin se lance par exemple dans une politique de transport, décidant de désenclaver les zones pauvres par l’installation d’un système de transport moderne, le taux de criminalité de la ville chute de manière extrêmement significative. Aujourd'hui, Medellin présente ainsi un taux d’homicides égal à celui de Miami. Il ne suffit pas toutefois de mettre en place un métro. L’accompagnement social du métro est également indispensable. Il est nécessaire en l’occurrence de penser la manière dont le métro pénétrera la ville. Il s’agit de la question baptisée en France de développement social urbain, c'est-à-dire de mariage des différentes composantes vers le succès.
Nous réalisons également que plus les politiques sont « décentralisées », plus elles sont efficaces. L’élément est porteur. Le rôle du maire est ainsi devenu de plus en plus important dans les questions de sécurité. En réalité, les législations sont fréquemment en retard par rapport au rôle réel que les élus locaux ont commencé à assumer sur les questions de sécurité et de prévention de la criminalité. Le facteur est à souligner. En France, il existe dans le domaine un arsenal législatif. Dans les faits, la question continue pourtant de souffrir d’un partage mal défini entre le préfet et le maire. Cependant, les évolutions des budgets notamment montrent le désengagement de l’État dans le domaine de l’incivilité au profit d’une concentration sur l’ordre public. Certaines réflexions incitent à poursuivre la décentralisation, jusqu’à envisager de décentraliser une partie de la police dans des agences régionales. Je pense que l’évolution est inéluctable. Le modèle français de police est en effet le dernier à être centralisé. L’ensemble des polices européennes sont décentralisées et par conséquent beaucoup plus proches du terrain.
L’évolution est inéluctable.
L’autre tendance, hormis la montée des élus locaux, réside dans la privatisation. La privatisation est mal assumée en France. Elle est en marche cependant dans l’ensemble des pays. Je pense pour ma part que la diminution des effectifs de police en France de 11 000 postes budgétaires entraînera l’augmentation induite et voulue de la sécurité privée. Les autorités publiques elles-mêmes ont chaque jour davantage recours à la sécurité privée (pour les gardes des ministères par exemple). La tendance ne fera que s’accroître. Le Livre Blanc sur la sécurité publié il y a un an prévoit notamment cette évolution. Davantage de tâches « régaliennes » seront assurées par la sécurité privée (transferts de détenus, nourriture dans les commissariats, etc.). Nous nous inscrivons donc dans un mouvement de plus grande privatisation. Simplement, il s’agit d’un mouvement rampant, qui n’est jamais assumé.
La question de l’urbanisme
Le fait par exemple que le mouvement de privatisation soit rampant, jamais assumé, est horripilant, en particulier dans le domaine de l’urbanisme et de l’aménagement des espaces publics. La question de la sécurité privée n’y est en effet jamais posée. Il s’agit
d’une erreur tragique, par exemple lorsqu’un projet comme celui du Grand Paris est à l’ordre du jour. Je suis en effet étonné que la question de la sécurité ne soit pas évoquée dans le dossier du Grand Paris. Je ne comprends pas comment il est possible de planifier un tel plan sans y introduire cette question. C’est en l’occurrence faire l’abstraction du lien fort qui existe entre insécurité et ville, à savoir le fait que la ville est un véritable sismographe du malaise social et du malaise individuel. Les espaces publics sont un sismographe du malaise social et du malaise individuel. Quand je vois 5 000 ou 6 000 étudiants de classe moyenne se saouler de façon régulière, j’y dénote un malaise intérieur, familial, individuel. Essayons par conséquent de mettre en œuvre cette approche globale et sociale lorsqu’il s’agit de parler de la ville et de l’espace public. Il n’existe pas de recette. Nous devons tous réfléchir à la manière de rendre un espace public flexible et adaptable pour favoriser le dialogue.
Il existe une perspective possible. Face à un ordre dit policier (je tiens cependant à signaler pour l’occasion que je reconnais l’utilité de la proche police), nous pourrions commencer à imaginer la ville du 21ème siècle du point de vue des dialogues culturels, devenus essentiels. Nous évoluons en effet dans des sociétés composites de plus en plus complexes. Il est donc devenu indispensable de penser l’espace public comme un espace démocratique dans le sens donné par Hannah Arendt, c'est-à-dire un espace aménagé et géré démocratiquement de manière à favoriser le débat. Sophie Body- Gendrot rappelait que les Indignés new-yorkais, face à une interdiction de la part de l’ordre policier, ont réinventé la forme de dialogue direct que constitue le bouche-à- oreille. L’image est révélatrice. Nous sommes entrés dans une nécessité de penser le social et nos interventions en termes de médiation. Nous devons nous positionner et positionner les institutions comme des médiateurs. Nous devons en l’occurrence faire en sorte que nos interventions ne s’opèrent plus sur le mode autoritaire mais sur le mode de l’explication (expliquer la sécurité, expliquer le droit, expliquer la légalité). Les chartes de convivialité, par exemple, fleurissent, notamment sur l’utilisation des espaces publics.
Nous avons pour notre part travaillé avec la Ville de Paris sur une charte consacrée aux lieux ouverts tard la nuit des 11ème, 18ème et 20ème arrondissements de façon à maintenir Paris comme une ville de la fête tout en conciliant cet état de fait avec la notion de tranquillité publique. C’est pourquoi, de mon côté, je préférerais utiliser, plutôt que le terme de pacifier la ville, qui a un caractère militaire, le terme d’accompagnement des évolutions du social. Il s’agirait de réfléchir à la manière dont l’urbaniste peut améliorer le social. En corollaire, le débat est ouvert de l’homme et de l’environnement. Est-il indispensable de donner la priorité à l’homme ? Au contraire, le fait d’améliorer l’environnement aidera-t-il à améliorer l’homme ? Les Américains donnent la priorité à l’homme, considérant que dans son développement, l’homme améliorera son environnement. Nous avons pour notre part une conception inverse peut-être trop marquée. Nous pensons en premier lieu à l’environnement, en espérant de manière induite une amélioration de l’homme. Dans le contexte de crise financière dans lequel nous sommes engagés pour plusieurs années, nos choix stratégiques et politiques seront déterminants.
Ariella MASBOUNGI
Vous avez parlé de l’espace public physique. Qu’en est-il de l’espace public virtuel, qui prend une place de plus en plus prépondérante dans nos vies, jouant par exemple un rôle fondamental dans les événements internationaux récents ? Je souhaitais également vous demander si avec les compétences dont vous disposez, vous assistez des villes. Des villes viennent-elles vous consulter pour que vous les aidiez à lier les politiques sociales,
sécuritaires et urbaines. Enfin, pouvez-vous nous donner quelques précisions sur le travail que vous menez avec le PUCA. Qu’attendez-vous de ce travail qui pourrait nourrir les politiques urbaines ?
Michel MARCUS
Sur le premier point, j’indiquerai que la Grande-Bretagne s’est dotée depuis longtemps d’une enquête nationale de « victimation ». Elle a lieu tous les deux ans. La dernière a été publiée il y a six mois. Elle est extrêmement intéressante. Selon l’enquête, 25 % des jeunes de 10 à 15 ans déclarent avoir été victimes d’agissements violents de la part d’autres jeunes au cours de l’année écoulée. Les menaces par Internet, surtout, ont été détectées pour la première fois. Ainsi, plus de 12 % de jeunes déclarent se sentir agressés par le biais d’Internet. Le chantier est à ouvrir. La gendarmerie est en pointe sur le sujet. Elle tente de développer des outils en la matière. Tout reste cependant à inventer dans le domaine, tant l’ampleur du phénomène notamment demeure peu connue.
S’agissant du rôle du Forum auprès des villes, nous assurons actuellement un accompagnement auprès de Plaine-Commune, l’agglomération de Seine-Saint-Denis.
Plaine-Commune s’est demandé si les questions de sécurité sont comprises dans la question de l’Agenda 21. Nous avons proposé pour notre part une stratégie civiliste (qui serait une alternative à la stratégie pénale dans laquelle nous sommes enfermés) pour tenter de trouver des espaces où imaginer les liens entre les deux domaines concernés.
Enfin, PUCA est né après un appel d’offres national auquel un certain nombre de villes et d’opérateurs ont répondu. L’objet de l’appel d’offres était, en cas de projet de rénovation d’une gare, d’un centre commercial, d’une entrée de ville, etc., de prendre en compte les questions de sécurité qui se posent en liant les deux problématiques. PUCA a décidé de mener la réflexion au plus près du terrain. Les travaux donnent lieu à des ateliers réunissant experts et élus locaux sur une opération d’urbanisme particulière puis à des publications.
Débat avec la salle
De la salle
Il y a quelques années, le modèle des Pays-Bas était mis en avant. Ce modèle considère qu’un espace public doit être réservé à une certaine tolérance en matière de prostitution, de drogue, etc. Il s’agissait en l’occurrence d’admettre le mal dans la ville en l’organisant et en le cantonnant à un espace. Comment jugez-vous ce modèle ? Quelle influence a-t-il eu ?
Sophie BODY-GENDROT
Ce modèle s’est transformé. Il est devenu plus pragmatique et moins angélique. Je suis intéressée pour ma part par le fait que les policiers sont responsables d’une rue, d’une école, etc. Ils se rendent à l’école le matin pour vérifier qu’un élève est présent. S’il est absent, ils demandent des explications aux parents. Les policiers français affirmeraient qu’ils ne sont pas des assistants sociaux. Il n’en demeure pas moins qu’en quadrillant la ville de manière fine, les situations s’améliorent. Les quartiers difficiles qui échappaient aux contrôles ont évolué. J’étais à Amsterdam en juillet dernier. La ville fonctionne de manière extrêmement satisfaisante du point de vue de la sécurité et de la dimension sociale.
Claude VALETTE, adjoint au maire de Marseille en charge de l’urbanisme
Merci pour ce tour d’horizon. Je suis d’accord avec vous pour affirmer que Marseille souffre d’un problème d’image. Les statistiques montrent en effet que l’ensemble des villes souffrent de maux semblables. Les statistiques lyonnaises, par exemple, sont similaires à celles de Marseille. La médiatisation est particulièrement grave dans le sens où elle brise les effets des efforts accomplis par les villes. Je salue à cet égard les actions menées à Turin. Pour notre part, malheureusement, nous réussissons dans certains domaines mais réussissons moins efficacement dans d’autres secteurs. Je crois de mon côté que nous ne devons pas choisir un système. Nous devons utiliser l’ensemble des systèmes. Il n’est pas possible en effet d’attendre d’une idéologie qu’elle soit efficace. Reconnaissons notamment à Marseille sa forte capacité d’intégration.
Malgré l’image que nous renvoyons, nous n’avons jamais connu des secousses comme ailleurs, même s’il est vrai qu’un certain nombre d’événements se produisent. Nous sommes tous d’accord.
Ma question porte sur la violence des jeunes, qui est particulière et d’une cruauté que notre génération peine à imaginer. Je ne vois pas pour ma part d’explication. La violence des jeunes, notamment des jeunes filles à l’origine d’agressions invraisemblables, s’explique-t-elle par exemple de manière médicale ?
Michel MARCUS
La question est complexe. La féminisation de la violence est exacte. Je suis issu pour ma part d’une génération qui reste stupéfaite devant une jeune femme de 21 ans saoule et à moitié dévêtue dans la rue à 23 heures. Cette jeune femme est pourtant issue de la classe moyenne. Elle se rendra demain à l’école de commerce où elle est inscrite. Il s’agit
d’une vraie question. Pourquoi cette haine de soi-même ? Les spécialistes soulignent que la haine de soi-même se traduit fréquemment par la haine de l’autre. La violence qui ne s’exerce pas à son propre égard devient violence pour les autres. La violence vers l’extérieur cache des abîmes profonds. L’auteur d’une violence est en l’occurrence toujours victime. Je ne cherche pas à critiquer une certaine politique. Simplement, cette politique doit être plus complexe et plus intelligente. Elle ne doit pas présenter des réponses univoques. Elle doit au contraire présenter deux réponses. Le politique, d’une façon générale (droite comme gauche), tient en effet dans les rapports parlementaires le même discours depuis 35 ans : la violence des jeunes augmente et rajeunit. Le rapport de la commission Peyrefitte de 1977 pointait déjà l’augmentation et le rajeunissement de la violence des jeunes. Les criminologues sont plus embarrassés. Il existe effectivement une vraie difficulté dans la mesure où les comportements changent tandis que nos instruments restent grossiers (les définitions policières des infractions légales fondent les instruments de mesure dont nous disposons). Nous devons en tout état de cause changer notre approche dans la définition de la politique publique. Nous devons relativiser et prendre une certaine distance avec les faits en réalisant des analyses plus précises.
Claude VALETTE
Par ailleurs, Sophie Body-Gendrot a semblé trouver anormal qu’il soit possible de demander sa carte d’identité à une personne ou d’installer des caméras de surveillance sur la voie publique.
Sophie BODY-GENDROT
J’ai simplement souligné que les contrôles d’identité sont extrêmement nombreux (touchant 500 000 personnes). Pour ma part, j’ai été membre pendant cinq ans de la commission de déontologie sur la sécurité. Les jeunes témoignaient du fait que les policiers les appelaient par leur prénom et les tutoyaient lors d’un contrôle d’identité.
S’agissait-il en l’occurrence d’un contrôle d’identité véritable ou d’une injonction de pouvoir ? Les jeunes n’étaient pas dupes. Le comportement des policiers créait frustrations et ressentiment. Il existe en tout état de cause des jeux de pouvoir qui ne doivent pas être sous-estimés.
François COUTAIX, CNV
Je pense de mon côté que nous ne sommes pas au terme de la décentralisation, qui est une des causes de la situation actuelle, relativement à la gouvernance qui existe dans le domaine dont nous parlons aujourd'hui. Les villes étrangères disposent, au contraire des villes françaises, de compétences extrêmement larges qui leur permettent de régler un grand nombre de difficultés. J’ajoute que les villes doivent travailler sur l’ensemble des registres qui s’offrent à elles : culture, vie associative, santé (Marseille est en pointe dans le domaine avec le premier contrat local de santé), etc. Il serait intéressant à cet égard d’effectuer une analyse des actions déjà menées selon une perspective positive. Des réussites ont en effet été enregistrées dans le domaine de la politique de la ville. Il serait intéressant de les mettre en valeur. J’ajoute enfin que le ministre français de la Ville est également en charge du Grand Paris. La coordination des projets pourrait donner un élan et une ampleur aux démarches de politique de la ville jusqu’à régler les difficultés de
délinquance, qui ne sont pas à considérer comme un point de départ mais comme la résultante de l’ensemble des politiques menées sur l’ensemble des registres.
Ariella MASBOUNGI
Je vous propose de lister les questions avant que nos trois intervenants ne répondent.
Brigitte ARNAUD
Je souhaite poser aux trois intervenants une question sur l’échelle à laquelle il leur semble le plus pertinent d’intervenir et une question sur les conditions de bonne articulation des interventions entre les différentes échelles depuis la perception la plus globale de la ville jusqu'à l’échelle de proximité qui est celle des quartiers. Le quartier est-il en l’occurrence le niveau d’intervention le mieux approprié ? Comment descendre ensuite au niveau des immeubles où la sécurité normative prend une place de plus en plus prépondérante ?
Bertrand VALLET, PUCA
Je souhaite poser une question à Monsieur Chiamparino. Vous avez évoqué des élus au sein des quartiers qui sont membres de comités pour la sécurité urbaine. Qui sont ces élus ? Comment sont-ils élus ? Comment sont-ils rémunérés ? Quelles sont leurs missions ?
De la salle
Je pense que la réflexion doit se fonder sur des prospectives à plus ou moins long terme.
Je suis particulièrement inquiet pour ma part par les événements qui risquent de se produire dans les vingt ou trente années à venir. En effet, nous aurons à subir au niveau mondial, y compris dans nos pays, des tensions fortes autour d’un certain nombre de problématiques, notamment l’alimentation, l’énergie, la croissance démographique. Une réflexion est-elle menée sur cette croissance des tensions, qui me paraît inéluctable ?
Sophie BODY-GENDROT
Selon Dominique Moïsi, il existe trois types de pays : les pays « galopants » qui représentent l’avenir, les pays du ressentiment (le monde arabo-musulman), les pays qui ont peur (les pays riches, qui voudraient conserver leurs acquis mais qui sont contraints, avec les grandes migrations, de coexister avec les pays du ressentiment). Il est vrai par conséquent que l’avenir est extrêmement sombre. Simultanément, nous discutons avec des personnes qui ont une telle sagesse et une telle vision de l’avenir inscrite dans le dialogue que même pour des villes sinistrées, nous parvenons à retrouver de l’espoir. Je pense pour ma part que la conjugaison des expériences peut améliorer les situations. Les exemples sont nombreux pour ne pas sombrer dans le pessimisme dont se régalent les médias.