Concours de nouvelles "GéoStrophes"
2008
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ELLE ETAIT LA NATURE
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Maria poursuivait ce lièvre depuis de longues minutes. Ils fusaient tous les deux à travers la forêt. Au détour d’un sentier, elle avait aperçu deux oreilles dressées surplombant un rocher couvert de mousse. Elle s’était approchée à pas feutrés, sans bruit et à quelques mètres du lièvre, elle avait bondi.
Maintenant, ils longeaient à vive allure un lac sombre. Les eaux troubles reflétaient leurs silhouettes si différentes. Le quadrupède bondissant contrastait gravement avec le bipède élancé. Saisissant son reflet du coin de l’œil, Maria s’arrêta net pour se plonger dans l’image que lui renvoyait la surface noire du lac. Des libellules vertes et bleues s’agitaient autour d’elle. Une reinette mélomane s’essayait au chant alors qu’une foulque et ses nombreux petits fendaient vivement l’eau, en parfait accord avec le reflet d’oies sauvages passant au-dessus d’eux. C’est alors qu’une sensation étrange s’empara de Maria. Ses longues jambes commencèrent à s’ancrer dans le sol et elle sentit l’énergie de la terre envahir son corps. Elle baissa les yeux vers ses pieds et réprima un cri d’horreur. Elle devenait arbre. Ses tibias avaient déjà la texture de l’écorce et ses jambes fusionnaient inexorablement en un tronc rond et massif. Elle sentit la sève brute atteindre son cœur avant d’être rejetée violemment vers son cerveau, dont les neurones frétillaient pour la dernière fois d’impulsions électriques animales. Un hurlement strident se mit à retentir, il envahissait la forêt tout entière à intervalles réguliers. Juste avant de sombrer, Maria put voir ses doigts se transformer en feuilles et sentir ses cheveux devenir branches. Une voix lointaine, sourde et profonde comme l’âme, se fondait dans le hurlement, susurrant avec puissance ces quelques mots : « Tu es l’élue, tu la protègeras ». Puis ce fut la chute, vertigineuse et sans fin. Maria sombrait dans un abîme sans couleur, sans vie. Seul le hurlement l’atteignait encore, aigu, puissant, omniprésent.
Maria se dressa violemment dans son lit. La sècheresse de sa gorge contrastait désagréablement avec la sueur qui couvrait son corps. Le hurlement de son rêve l’accompagnait encore et elle le fit taire d’un geste las, écrasant l’unique bouton de son radioréveil. Elle mit quelques secondes à savoir où elle se trouvait et qui elle était. Mécaniquement, comme si elle voulait en être sûre, elle déclama dans un souffle : « Mon nom est Maria Odague, j’ai 25 ans, je suis née en 2078 et aujourd’hui, c’est jeudi ». Puis elle soupira, interdite. Elle gardait
de son rêve un souvenir vague et ému. Elle n’en revenait pas. Elle ne comprenait pas. Maria, comme tous les êtres humains de moins de 30 ans, n’avait jamais vu la nature.
Maria s’extirpa des draps lentement. Le tissu glissa sur son corps élancé alors que ses longues jambes prenaient appui sur le sol. Elle se mit debout et s’étira longuement. La lumière artificielle du plafonnier éclaboussait sa peau blanche, presque translucide. Elle couvrit son corps nu d’un peignoir bleu et quitta la chambre, l’esprit encore tout embrumé par son rêve.
L’eau chaude éclaboussait les yeux clos de Maria. La tête relevée, elle se mit à penser. Son passé se mit à surgir dans son esprit ainsi que son absence de relation avec la nature. Quelques années avant la naissance de Maria, la Terre avait cessé de recevoir les rayons nourriciers du soleil.
L’atmosphère était devenue opaque. Très rapidement, l’océan perdit la totalité de ses réserves de plancton. Les continents virent disparaître leurs plantes.
Puis suivirent les poissons, les insectes, les oiseaux, les reptiles, les mammifères. Mais l’homme survécut. L’unique coupable parvint à s’en sortir.
Des progrès fulgurant en chimie, en génétique, en physique et en informatique permirent à l’homme de créer sa nature. Tout ce dont il avait besoin fut désormais synthétisé. Le vert de la nature se transforma en gris des machines et le bleu du ciel en gris des nuages. Il n’y avait plus de nuit, plus de jour. Les cris des oiseaux devinrent couinements de rouages et le meuglement des vaches soupirs des pistons. Il n’y avait plus de temps, plus de saison. L’odeur de la graisse remplaça celle des fleurs et les vapeurs chimiques celle du fumier.
C’est dans ce monde terne que Maria vit le jour. Elle ne connaissait les animaux que par les manuels d’histoire, les plantes que par les vieux reportages en numérique et le soleil que par des cartes postales. Elle grandit rongée par ce manque, oppressée par l’homme. Son corps tout entier le réclamant, elle décida de se rapprocher autant que possible de la nature, des souvenirs de la nature. C’est pourquoi elle choisit de faire un métier devenu obsolète. De sa passion émergea sa réussite et elle progressa, jusqu’à cette nuit, jusqu’à ce rêve. Ce fut la concrétisation des espoirs d’une vie. Elle était dans la nature. Elle était la nature. Maria coupa l’eau, sortit de la douche et
s’enroula dans une serviette. Elle fixa longuement son reflet dans le miroir. Ce jour était pour elle un grand jour, elle allait devenir environnementaliste.
Après un petit déjeuner synthétique, Maria quitta son appartement et s’engouffra dans le gris de l’aurore. Elle sauta dans une navette magnétique et s’installa confortablement pour les trois heures de voyage. Elle allait recevoir son diplôme dans le temple de Gaïa, siège de l’institut mondial des souvenirs de la nature, situé dans les confins des terres enneigées, à quelques milliers de kilomètres de chez elle.
Elle ne tarda pas à retourner dans le monde de ses pensées. Les effluves de son rêve enlaçant les interrogations de son futur, elle se souvint de ses cours d’histoire. Dans les années 1990, plus de cent ans auparavant, les hommes prirent conscience de l'ampleur du désastre : ils étaient sur le point de tuer la nature. Les espèces animales et végétales disparaissaient à une vitesse folle, l'atmosphère se gorgeait de gaz à effet de serre, la température grimpait inexorablement, les calottes glacières fondaient peu à peu et le niveau des océans ne cessait de monter. Il fallait agir. Des associations commencèrent à lever le poing, suivies bientôt par des personnalités plus influentes. Il n'était peut-être pas trop tard. Les scientifiques travaillaient d'arrache-pied pour trouver des solutions. Les industriels tentaient de baisser leurs émissions de CO2, certes plus par souci de communication et de publicité que par réel respect de la planète. Mais le résultat était là. Puis, au début du XXIe siècle, l'écologie devint politique. Les programmes des grandes démocraties de ce monde inclurent une large part à la sauvegarde de la planète. La boucle était bouclée. La prise de conscience s'étendait alors à toutes les échelles, du simple citoyen aux puissances mondiales. Dans ce contexte de lutte globale contre la pollution, le métier d'environnementaliste explosa et se démultiplia, englobant une myriade de professions. Les environnementalistes pouvaient être des écologistes spécialisés dans la protection de la biodiversité, des ingénieurs développant des biocarburants ou des naturalistes disséminant leur connaissance des êtres vivants. En ce temps, le terme environnementaliste regroupait toutes les femmes et tous les hommes protégeant la planète. Cette
synergie mondiale commença à porter ses fruits. L'espoir perça, les hommes pouvaient le faire, les hommes pouvaient sauver la nature.
Puis ce fut l'automne noir de 2008. Les places boursières du monde entier s'effondrèrent, entraînées par la chute de l'économie américaine. Chaque matin du mois d’octobre voyait les titres boursiers s’effondrer un peu plus. Les mots krach, récession et faillite résonnaient dans tous les esprits, sur tous les continents. L’inquiétude gagna du terrain et la consommation plongea. Les états déboursèrent des milliards pour sauver les banques. Puis ils firent de même pour les entreprises. Puis pour les particuliers. Dans les années qui suivirent cette hécatombe économique, les hommes s'acharnèrent à sauver ce monde capitaliste qu'ils avaient construit. Ils y parvinrent mais le regrettèrent amèrement quand, enfin, ils rouvrirent les yeux. Ils avaient oublié de sauver la planète. Dès 2015, il était trop tard. La nature était condamnée.
Il n’y avait alors plus qu’une poignée d’environnementalistes sur la Terre.
Leur mission était simple puisqu’elle était impossible. Ils ralentirent les dégâts mais le résultat fut le même. L’homme avait tué l’esprit nourricier de la planète.
L’homme avait assassiné Gaïa. En 2070, le métier d’environnementaliste n’existait plus. Mais trois décennies plus tard, un communiqué de l’université mondiale des études globales annonça l’invraisemblable. Une formation d’environnementaliste était proposée. Plusieurs centaines de candidats s’y inscrivirent. Au milieu d’eux, une jeune fille brune aux yeux rêveurs se détacha rapidement. Après trois ans, le jour de la remise des diplômes, il ne restait plus qu’elle. « Et c’est moi », pensa Maria dans un sourire.
Une légère secousse la hissa hors de sa rêverie. Le train magnétique venait de s’arrêter. Les portes s’ouvrirent sur une lumière douce et grise. Maria saisit son sac, prit une profonde inspiration et s’engouffra dans son destin.
Un homme était seul sur le quai. De taille raisonnable, il arborait une tunique sombre et un chapeau rapiécé. Ses yeux bleus brillaient intensément.
Ils semblaient contenir toute la connaissance du monde. Mais aussi toute sa souffrance. Maria lutta pour s’extirper de son regard et s’avança vers lui. Il
tendit une main déformée par l’âge, à la peau tannée par le labeur. De telles mains avaient disparu depuis longtemps, depuis que l’homme avait cessé de s’en servir. L’homme se présenta alors d’une voix rocailleuse, baignée d’émotion.
« Je m’appelle Pierre Tossan, je suis profondément enchanté de vous rencontrer.
- Maria Odague.
- Je sais. Suis-moi Maria», répondit-il dans un sourire.
Ils se dirigèrent vers une grande porte en granit sur laquelle étaient gravées les initiales IMSN. « Institut mondial des souvenirs de la nature », pensa Maria. La porte s’ouvrit sur un ascenseur aux dimensions exagérées. L’homme entra un code, se plia aux vérifications biométriques de ses mains et de son visage et la cabine plongea.
Ils débouchèrent dans une pièce circulaire aux murs ternes et vieillis. Au centre se dressaient une table et deux chaises. Deux coffrets attendaient sur la table, l’un noir, l’autre blanc. Pierre et Maria s’assirent face à face sans dire un mot. Il la dévisagea longuement et finit par lâcher.
« Penses-tu avoir choisi ce métier ? »
Surprise par la question, Maria commença par bafouiller puis articula.
« Oui, bien sûr. Enfin, comment pourrait-il en êtr…
- Il en est. Le métier que tu penses avoir choisi est d’une importance capitale, d’une signification sans commune mesure. Aucune erreur n’est possible. La moindre petite faute aurait des répercussions atroces. Il serait dramatique de confier ces responsabilités à une personne inconnue. Je te connais Maria. J’ai fondé cet institut avec l’aide de ton grand-père, il y a 60 ans.
Nous avions chacun notre mission. La mienne était de rester ici, tu comprendras bien assez tôt. La sienne était de trouver mon remplaçant. Il a fondé une famille, eut un fils et prit soin que la fille de ce fils prenne ma suite.
Tu es cette personne. Tu n’as pas choisi. Tu es née pour être venue ici aujourd’hui. Et pour y rester. »
Maria ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Elle ne voulait pas le croire.
Elle était certaine d’avoir choisi cette voie. Depuis toute petite, elle avait voulu être proche de cette nature disparue, la comprendre et protéger ses souvenirs.
Cette passion venait du plus profond d’elle-même. Son arrivée dans cet institut était son choix, sa volonté.
Perdue dans ses pensées, Maria ne vit pas Pierre ouvrir le coffret noir. Il contenait douze galets sombres. Sur chacun de ces galets était gravée une lettre. Il les aligna calmement sur la table. Il fit de même avec les onze galets de granit rose que contenait le coffret blanc. Maria leva la tête, vit les deux lignes de galets et les mots qu’ils formaient.
PIERRE TOSSAN MARIA ODAGUE
Tout en parlant, Pierre commença à bouger les galets noirs qui formaient son nom.
« Ton grand-père m’a donné ce nom le jour où nous nous sommes séparés. Il m’a dit que je devais le garder et en trouver la signification. Je n’ai pas mis très longtemps. Regarde. »
Maria baissa les yeux et observa amusée les mots formés par Pierre avec les lettres de son nom.
PASSION TERRE
« Regarde-moi Maria. Écoute-moi attentivement. Ce jour-là, ton grand- père m’a également annoncé le nom de celle qui allait me remplacer. C’était ton nom Maria, mais tu n’étais pas née. Je ne te mens pas. Ton grand-père avait tout prévu, il t’a conditionnée pour ce futur. Je sais que tu ne l’as pas connu. Ce grand homme est mort trop tôt. Mais il voulait le meilleur pour toi. Tu dois honorer sa vie. Tu dois me remplacer. Tel est ton destin. Regarde la table maintenant.»
Transportée par les propos de Pierre, Maria ne l’avait pas vu déplacer les lettres. Tout son corps se mit à trembler quand elle baissa les yeux sur la table, sur son avenir, sur son passé. Alors elle sut qu’il avait raison. Elle était née pour
faire ce métier. Les galets roses qui formaient son nom quelques instants auparavant en étaient la preuve. Les trois mots devant elle ne pouvaient mentir.
AMOUR DE GAIA
Pierre se leva, fit le tour de la table et posa ses lourdes mains sur les épaules de Maria.
« Il faut y aller maintenant. Il est temps pour toi de rejoindre ton destin.»
Encore assommée par ces révélations, Maria se leva et suivit Pierre dans l’ascenseur. Ils continuèrent leur descente, toujours en silence. L’ascenseur s’immobilisa et Pierre se mit à parler.
« Dans quelques minutes, je serai parti. Tu seras la seule et unique environnementaliste sur cette planète. Tu devras protéger tout ce qui se trouve derrière cette porte et les centaines d’étages qui s’empilent sous nos pieds.
L’institut est immense, tu mettras des années à en faire le tour. Il n’y a que deux règles à respecter. Tu dois garder le secret et tu dois sauvegarder les équilibres.
Il se peut que je sois le dernier être humain que tu verras avant des décennies.
Avant ton remplaçant. Mais tu vivras heureuse. Tu vivras comblée. Je te le promets. Maria, voici la nature. »
La porte s’ouvrit et Maria vacilla. Le premier choc fut auditif. Des chants et des cris parvinrent à ses oreilles, des sons qu’elle n’avait jamais entendus. Ces bruits emplirent son âme, bouchant les vides qui jalonnaient son existence. Les odeurs suivirent, multiples, complexes, elles aussi inédites. Puis ce fut la vue.
Des larmes de joie ruisselèrent sur son visage. Elle voyait la nature. Des herbes folles lui caressèrent les jambes lorsqu’elle sortit de l’ascenseur. Des arbres immenses l’entouraient. Des fleurs aux mille couleurs jaillissaient partout dans la verdure. Des abeilles bourdonnèrent à ses oreilles. Un écureuil bondit à quelques mètres d’elle. Elle leva les yeux mais ne parvint pas à distinguer le toit.
De fortes lampes remplaçaient le soleil, nourrissaient les plantes, qui nourrissaient les animaux, qui nourrissaient d’autres animaux. Une buse jaillit et captura un campagnol. Elle en arracha plusieurs morceaux qu’elle dévora avidement. Maria ne ressentit aucun dégoût. C’était ça la nature, un équilibre cruel mais beau, complexe mais fragile. Les hommes avaient rompu cet
équilibre. Les hommes s’étaient extraits de la nature, puis l’avaient réduite en esclavage. Elle devait à présent prendre le relais, conserver ce que son grand- père avait sauvé. Elle inspira profondément et sut alors qu’elle était prête pour cette mission. Elle s’agenouilla dans l’herbe humide, l’esprit enfin apaisé. Puis elle s’y étendit sur le dos, les bras en croix. Elle était dans la nature. Elle était la nature. La voix de Pierre lui parvint et les quelques mots qu’il prononça emplirent son cœur.
« Tu es l’élue. Tu la protègeras. »