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Janvzer nO 1990 45
Illustration du doculnent original Inasquée en l'absence d'autorisation
de reproduction pour cette édition électronique
... institut national de recherche pédagogique
HISTOIRE DE L'É:DUCATION
est publIé par
Je ServIce d'hIstone de l'éducatIon
de l'LN.R.P.
LaboratOIre assocIé au
c:.N .R.S.
UR;\ [397
Secrélalre de la rédacllon Pierre Caspard Comité de rédaction Christophe Charle, Serge Chassagne,
Étienne François, Willem Frijhoff, Dominique Julia, Jean-Noël Luc, Françoise Mayeur, Jacques Verger Assistante de la rédacllon Pénélope Caspard-Karydis
La revue paraît enJ'lrwrn mal el septembre (numéro double)
SfrYlce d'hlsrC!1re de téduwl10n lnsrlrur national de recherche pédagogique
29, rue d'Ulm Î5230 PARIS CEDEX 05
SOMMAIRE
W 45 - janvier 1990
Dominique JULIA: Enfance et citoyenneté. Bilan hlsto[Jo- graphique et perspectives de recherches sur l'éducatIOn et l'enseignement pendant la période révolUtionnaire 3 Pierre ALBERTINI: Le Cursus srudlOrum des professeurs
de lettres au XIX' slécle 43
Actualité scientifique
llistOlre sociale des unlversités, histoire sociale des disci-
plmes(e Charle). Informations 71
Notes critiques
La produclion du Inu uniyasilGlrE au Moyen Âge. (N. Bénou), B.
ANDENMATTENct alIi Écoles etYleintellecluelleàLausanne GU Moyen Âge(H. de Rldder-Symoens); GP. BRIZZI, A.l. PtNI (Dif) Sludenli e
univerSllà degll siudenii dal XII al XIX secolo (J Verger) T. BEi'iDER (Dlr) The Un/YerslIy and Ihe Ciry (C Challe) P LUi'iDGRLFN, M KRA UL,K DITT Blldungschoncen und sOllale Monl/llai ln der slodlwlhen CnellschaJI des 19 Jahrhundens (E FrançoIs) S SOLDA~I (Dlr) L'Educalione delle donne (M Colin) J GATEAUX-MEI\NFCIER Bourneville el l'enJance aliénée (M Cruheiller), Pronlème; d'hlSloice de ('éd/.icGrion(M. Crubellier),Le Patronage,ghplfo ouy/vier)(M. Crubeiller), J HOUSSA YE HistOire et évolution des cenfre.') de vacon ces pour en/an!."
(G Cholvy) Éducal/on populaire. 06)cel/f d'hier el d'aulourd'hul, Lei chemlnsdel'an/mal/on,1972-)987(M Cruheiller) A CAROFF L'orgOn/- .'lotion de/'orienfDrion des jeunes en France fvo/utlon desonglnesànosjOurs (G. Caplal), B.E Mc CLELLAN, W.J REESI The SOCIal f1lS1ory of
Amencan Educal/on(W FrlJhore) 81
Comptes rendus
SAINT-AUGUSTIN De Magiwo" Le MO/Ire"(1' Rlché) A SAUVY Quatre siècles d'images savantes er popu/alres (S Chassagne), D BLA"Je
M ALBERT-LLORCA L'lmagerlf eOlalone Lecruresf inruels(S Chas- sagne), 1 HAVELA"GE, S LE 'v1EN Le MagaSin dn enfanls L ANDRIES Calporler la Révolullon (S Chassagne), JYI Madame d'Aulnoye ou la fée des con les (f. Havelange), SPOrl, h"lolre, nO 1 (A Rauch), l' PIERRARD Enfanls et jeunes ouvriers en fronce, XIY-XX' slèe/es(P. Caspard), G H LLLER L'enfanlàfécole pnmillre ou19' siècle L'exemple vaudOIS(1' Caspard), Femmes, Ilnerle5, la/cilé (M Crubeiller), L'école commerciale de la Chambre de commerce ef{j'!ndu.YrTicde PaTIs J25 ans d'enselgnemenl commerCial(e; Bodé), M C, EI\TZBII TEL Madame
le proviseur(1' Mayeur) 123
Illustration dela couverture Condorcet Photo Musée natIonal de l'éducation Directeur de la publication F Dugast
ENFANCE ET CITOYENNETÉ
Bilan historiographique et perspectives de recherches sur l'éducation et l'enseignement
pendant la période révolutionnaire
par Dominique JULI A
Rendre compte des publications récentes qUi ont traitàl'éduca- tion pendant la Révolution française est prématuré pUisque nombre des publications apportées par le Oot du bicentenaire sont encore sous presse (1). Autant dire quelebilan proposé est partiel, d'autant plus partiel que nous sommes lOin d'avoir pu avoir entre les mains l'ensemble des publIcations étrangères consacrées au sUjet que nous nous proposons de traiter. Fallail-il pour autant abandonner toute esquisse, fût-elle prOVISOire7En fail, la rubrique des comptes ren- dus de cette revue Viendra ultèneurement combler les lacunes mani- festes de cet article. Chaque fOIs que les secteurs étudiés l'exigeaient, nous sommes remontés à une dizaine d'années en arrière, vOire plus, pour mesurer les èvolutlCJns de j'hlstof!ographle.
Un premier constat doit être fait· slla thématique de l'éducation pendant la période révolutlünnalte a fait l'objet de nombreuses recherches au cours des dernières années, nous ne disposons pas en langue française de bonne synthèse récente. En revanche, les Anglo- saxons disposent d'une excellente Introduction avec l'ouvrage de Robert R. Palmer,The fmprovement ofHumanity, paruàPrinceton en 1985 (2). Bien Informé, cet ouvrage d'un grand historien améf!-
(1) Les actes du colloque qUI s'est lenu à la Sorbonne les 30, 31 Janvier el J"févfJer 1989sont parus trop tard pour que nouspUJsslOns en rendre compte ici (L' Fnfani, la Famille el la RévolullonfrançQlse, sous la dlTectlon de Marie-Françoise Lévy, ParIS, tdltlons OliVier Orban, 1990,492 p.). Ceux du colloqueJean-Jacques Rousseau, «[mile" el la Révolullan, qUI s'esi tenu du 27 septembre au 4 octobre 1989 àMontmorency, ne sont pas encore parus
(2) R. R. Palmer The fmprMemenl of Humanuy, Educallon and Ihe French Revo- lution Princeton, Pflnceton University Press, 1985
Hi510ir~de J'éduCQflon. -0045,Janv"ler 199'0 Service d'histoire de l'tducallon INRP -- 29, rue d'Ulm - 7S00S Paris
4 Dominique JULIA
cain de]a Révo]ulion françaIse a l'avantage de présenter de maniére claire et sous une forme ramassée (mOlns de 350 pages) l'ensemble des plans et des réaiJsatlons scolaIres de la Révolut1On françcuse.
Surtout, II salt mettre en perspectIve l'œuvre éducative de la Révolu- twn, en traçant InItIalement un tableau des réalItés scolaJrcs de l'AnCien RégIme comme des débats sur ]'éducat1On nat10nale depuIs 1760, et en prolongeant son étudcjusqu'à la remIse en orelre napoléonienne. Les plans d'éducatIon sont replacés dans l'ensem- ble de leur contexte qui dépasse les seules assemblées parlemen- taires pour aller jusqu'aux sections sans-culottes (pp. 155-1(0) Robert R Palmer rétabll1 de maIllère neuve lcur complexe genèse (ainSI, pour l'important plan présenté par les délégués du départe- ment de Parlsà la ConventIon le ]Sseptembre ]793, pp. 160-1 et ne néglige pas la pérIode du DIrectoIre, analysant aussI bien les débats parlementaIres que les écoles centrales et le rôle du ConseJl d'InstructIon publIque mIs en place par FrançoIs de Neufchâteau Pour qUI veut prendre une vue d'ensemble des problèmes éducatIfs sous la RévolutIon française, ce livre, bIen Jnformé de la blbllOgra- l'hie anglo-saxonne et françaIse, est un gUIde sùr. On en est que plus étonné de vOIr le récentDictionnaire cTltlque de la Révolutlon/Tan- çalse publIé sous la dlrectJOn de F Furet et M Ozouf, qUI a par aJileurs beaucoup de quaiJtés, n'avoir aucune entrée nI à" lnstruc- t10n publique ",IIIà« EducatIon nat1Onale" et n'aborder les thé mes qUI s'y réfèrent que par la rubflque" Régenération" (1).
1. LES PLANS D'ÉDlJCATlON
Le fall n'étonnera pas. Ce sont les plans d'éducation de la Révo- lution qUI contInuent à suscIter la plus abondante iJttératurc. À cette focaiJsatlon de la recherche, on peut vOIr un double motIf d'une part, les projets, par leur aspect systématIque, sont au cœur d'une thématique centrale de la Révolution françaIse. la formatIon de l'homme nouveau (2), d'autre part -]a raIson est tout aussI
(1) f. Furet, M. Ozüuf Dlcflonnalrecf/L'que de la Révo!ution/rançOlse Pans, Flammarion, 1988, article" RégénérationH rédigé par Mona Ozouf.
Jem'abstiens naturellement de commenterIciles artlcles relatifs
a
ces mêmes thèmes que J'ai rédigés pourl'ÉlOi de la France pendanl la Révolullon, 1789-1799. sous la dlr~ct\Onde M. VOyelle, Paris, Éditions La Découverte, 1988 et pour leDlcllonnaire 11lslorique de la Révolu//On/ronçaise, sous la dnectlon de A. Soboul et]. R. Suratteau,Paris, Presses Universitaires de France, 1989.
(2) Au moment où nous corrigeons les épreuves de cet artIcle, paraît le livre très suggestif de M. Gzouf L'Homme régénéré. EssaiS sur la RéyolullOn/rançalse, Paris,
Enfance el citoyenneté 5 prégnante mais sans doute mOins gloneuse - ils sont certainement plus faciles d'accès que les archives, surtout depUis les publicatIOns èrudltes faites à la fin du siècle dernier, dans la vague du premier centenaire, par James Guillaume Pour mettre en perspective l'orJ- ginalité des proposItions rèvolutionnaires, on doit dèsormaIs se reporter au Itvrc d'Il Chislck qUi a analysé l'ensemble des textes relatifs à l'éducation des classes mféneures des années 1740 à 1789 L'autcur qUi a établi une conjoncture de la production édltonale sur cc thème, soulignc àJuste titre les limites dans lesquelles s'Inscrit la pensée dcs Lumières concernant une éducatIOn populane une Instruction de base est nécessaire mais le peuple n'est pas fait pour accéder au collège et s'appliquer au latin (1). Le succès du thème de l'éducation chez les auteurs s'explique par le fait que celle-CI est pensée comme l'agent d'un changement graduel et pacifIque qUI ne bouleversc pourtant pas les structurcs politiques et sociales de l'Ancien Régime. Dans ce contexte, ]a rénextOn des physIOcrates sur l'InstructIOn publique n'en apparaît que plus originale et plus avancée (2) Liée à leurs théones économiques etàleur conception politIque qUI cntend substituer l'objectivité de la loi à la souverai- neté du monarque absolu, l'instruction publique apparaît à la fOIS comme le corollaire de la liberté personnelle reconnue à chaque indiVidu à qUi doit être donné le moyen de développer ses capacités, et comme l'Instrument pflviléglé de formation d'une opinion publI- que responsable, capable de résister à l'arbitraire du pouvoir politi- que. S'appuyant sur des textes préCIS, Manuela Albertone reconsti- tue pour chaque membre du groupe physlOcratlque, de Mirabeau et Quesnay à Le MerCier de la RiVière et Le Trosne, une sorte de blOgraphlc intcllectuelle qUI rctrace l'évolution de sa pensée vls-à- VIS de l'éducation Le chapitre consacré à Dupont de Nemours montre que les phYSIOcrates n'ont pas seulement été des théoriciens
Cla IJimard,1989,Sa nsJa maISa ho rd ercl1fcct e me ntJcscon (en uspédagOglq ues propo- sés par les réformateurs de l'instruction publique pendant la péflode révolutIon- naire, l'auteur met au cœur de sa réflexIonJeprojet central de la Révolution qui vIseà produlIT etàmaîtrIser de bOLlt en bout le social par la création del'homme nouveau Le chapitre" La Révolution française et l'homme nouveau. (pp. J 16-145) montre les conceptIons antInomiques de la régénératlOo qui se font jour -l'une quasi- miraculeuse née de la commotion meme, l'autrc plus laborieuse, qui fait de celle-ci une œuvre méticuleuse et dirigiste - et éclaire la diffîcile articulation entre la Ijbcrtt de !'mdividu et la docilitéàla collectlvité
(1) H Chlslck The Llml/S of Refarm ln the Enlighrenmenl. Al/l/udfS ra ward rhe r"ducatlOn of the Lower ClaSSES ln Eighteenrh Cenrury France. Princeton, Princeton UniverSIty Press, 1985
(2) M. Albertone Fl5locrari, rsiruZione e cu!rura. Tunn, Fondanooe Luigi Einaudi, t979
6 Dominique JULIA
mais ont Inspiré des réformes, comme le montre le rôle Joué par cet auteur SOit dans sa correspondance avec le margrave de Bade, salt en tant que secrétaire de la Commission nationale d'éducation polonaise (1).
Nous sommes désormais bien armés pour prendre connaissance des grands plans d'éducation de la Révolution française, et mesurer leur portée En 1982, B Baczko a miS à notre dispOSition les textes les plus Importants présentés et débattus dans les dIflérentes assem- blées parlementaires, de la Constituante à]a fin de la Convention, ct les a fait précéder d'une Introduction (2). Pour les débats pédagogi- ques de la pérIode 1789-1791, on peut se reporter au livre de Carlo Pancera qUI repose sur l'analyse d'une centa\I1C de brochures ou de livres Imprimés pendant ces troIs années (3) L'auteur met bien en place les lignes de force qUI se dégagent de l'ensemble de ces textes, depUiS les réclamations lllSCrItes dans les caillers de doléances vls-à- vis d'une Instruction publique, jusqu'au rapport de Ta]leyrand et à son rejet. Manuela Albertone s'est attachée à la période 1fT1lnédla- tement postérieure SI, comme Il est normal, l'auteur centre son propos autour du rapport de Condorcet, elle a le mérltc de repren- dre l'ensemble des diSCUSSions sur !'éduca\Ion jusqu'au 9 thermi- dor, en s'appuyant non seulement sur les débats parlementaires mais aussI sur les Journaux, et en recherchant;i travers les archives des sections pariSiennes quelle pouvait être la demande populaire en matière d'Instruction (4). Elle soulIgne, contrairement ;i Albert Soboul, le faible pOids des problè~mes relatifs à l'école dans la mentalité populaire, et montre combien les requêtes des sans- culottes sont élOignées des enjeux des débatsilla Convention ct de la pensée des Lumléres Les revendications des sectIOns ont en effet deux objets SOlt elles pensent l'école comme un Instrument de
(1) Ibid. pp 95-129tt 17\-188 On pourra également se reporter al'HtiCIede 8. Grosperrin "Faut-t1lnstruire le pcuple? La réponse des physiocrates",C'aflieTs d'hiS/Dire. t 21, t976, pp 157-169
(2) B. Baczko Une éducQflon pour ladémocrane Te.xte':) er projetsdel'époque réyolu!lonnoire, PariS, GarnIer,1982. Nous-mêmeaVIOns, l'année précédente, pré- sentt un choix plus large de textes de cette période, organisé de manIère thématique
O.Julia Les Trois couleurs du rab/eaun(Jlr,La Révo/ution, ParIS, Helm, 198J Dans le recueil de B. Baczko, les textes sont, pour la plupart, rcprodUltslnextensO.Onpeut regretter que, du fait des exigences édltonales, l'apparat critique ait été réduit au stnctminImum
(3) C. Pancera La Ri V'o!l.lZione francese e !'islTUzionepeT fuffi, Da/la convoco- zione dee"Sian Genera" aile chlusura de/la Cosliluenle Fasano dl Puglla, Schena edilore, J984.
(4) M Albertone Una 5cuola per /e Rlvolunane Condorcel eildibalilla sul/' 151runone /792/1794 Naples, GuidaEdltofl, 1979
Enfance el clloyennelé 7 propagande politique qUI doit consolider les acquIs de la Révolu- tion, SOItellesla vOient comme un lieu de formation professJOnnelle susceptible de procurer une amélioration directe du statut social de leurs membres (1). On pourra lire, en parallèle, le livre de Frauke Stübig centré sur le conceptd'éducation communeet sur Je plan de Le PeletIer de SaInt-Fargeau qUI, à bien des égards, est apparu comme l'exacte antithèse de celuI de Condorcet (2). L'auteur, en effet, ne s'est pas contenté d'analyser le texte de Le Peletier et les sources où Il pUise (PhIlipon de la Madelaine et BasIle Fèvre) (3) mais examine que! écho celte utopIe sociale a rencontré dans les sections (pp. 254-311) et S'Intéresse de manière approfond:e aux réalisations partielles qUi s'en sont Inspiré .l'école de fleury Pawlet et l'Institution des jeunes Français de Léonard Bourdon (4).
Manuela Albertone souligne par aIlleurs combien le débat révolu- tionnaire autour de l'oblIgatIOn scolaire est traversé de contradic- tions et combIen le pnnclpe est lié au mythe de Sparte (5).
L'Antiquité est, on le salt, une des références constantes des hommes de la Révolution, particulIèrement dans les plans d'éduca- tion où se déploie leur laconomame. Encore faut-li bIen saisir les enjeux qUi se cachent derrière ces références constantes. Et l'on ne comprend rienàleurs discours si on ne les replace pasàl'Inténeur du débat hlstonographique et philosophique qUI a traversé les Lumières autour des figures emblématiques de Sparte et d'Athènes.
L'intérêt du livre de Luciano Guerci est de s'efforcer de comprendre ce que slgnifüII l'engouement pour les républIques grecques dans les diSCUSSions du dix-huitième siècle (et pas seulement dans les grands textes, ceux de Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, ou HeJvétlus, mais chez des auteurs complètement oublIés aUjourd'huI comme AntOine-Yves Goguet conseiller au Parlement de Pans,
(1) Ibid., pp ~91 211 t;n certain nombre de pétitions de sections sont publiées, pp 219-239
(2) F.Slublg LrZlehung zur GleJchhel/. Die Konzeple der LducallOn commune ln der FranzJsischen RevolutIOn. Ravensburg, Otto Maier Verlag, 1974
(3) Pour une brève analyse de 1'(lOuvre de Fèvre de Grandvaux, auteur de l'Émile réalisé publIé en 1791) cf. H.C. Harten, '" f:cole et utopie socialiste précurseurs du sOClalisme utopique dans la Révolution française,.ln Les Drolts de l'homme et la conquêlede.') libertés De.') Lumières aux révolutIOn.') de i848, Actes du colloque de Grenoble-VIzille 1986. Grenoble, Presses UnlverSitalfes de Grenoble, 1988, pp 385-390
(4) F.Stublg, op.CIl, pp 377-487. L'école de Léonard Bourdon est à nouveau analysée dans la contnbutlon de Raymonde Monnier au livre L'Lnfant, lafam"'e et ia Révolulion françOlse, op Cil,pp 193-207
(5) M. Alberlone • Dans une RépublIque, nul n'est libre d'être ignorant.
Révolution française et obligationscolaire .. ,Conodian Journal of His(ory / Annales Canadiennesd'HIS/Dire, 1.XIX,avril 1984, pp. 17-38
8 Dominique JULIA
auteur d'un De l'angine des 1015, des OriS et des sCiences el de leurs progrès chez les anciens peuples, paru en J758) (1). Parler des répu- bliques grecques, c'est traiter de ménte et non de pnviléges, d'éga- lité et non de noblesse, de transparence des rapports humains et non d'antagonismes SOCiaux, du bonheur pour tous et non du luxe Insolent d'une mlnollté traiter de la Cité antique c'est déjà tracer l'Image Incertaine de celle à venir. Il convient donc de ne pas surévaluer les référencesàl'Antiquité des hommes de la Révolution mais de saiSir dans quelle configuratIOn complexe elles s'Insérent ;\
cet égard, la thèse de Jacques Boulneau, qUi s'est pourtant attaché à un précieux recensement des réminiscences antiques dans les diS- cours prononcés par les députés à travers un dépouillement du Monileur et des Archives parlementaires est extrêmernem décevante (2) SI ses tableaux annexes (pp. 470-5J5) et ses notes (pp. 307-4(9) constitueront désormais une mine où il sera absolument nécessaire de pUiser, le livre s'apparente cependant davantage à une mise bout àbout de fiches déversées tiroir aprés tirOir, qu'à une réelle perspec- tive historique, et l'on n'est guére convaincu par la deuxléme partle opposant un "logos" à partir duquel s'exprimerait le jeu de pou- vOir à des" persona" IndiVidus-citoyens envisagés comme rouage d'un jeu de scène dont les moteurs se situent en dehors d'eux.
L'ouvrage manque en réalité d'une connaissance suffisante de l'évolution de ia pensée politique au cours du dlx-hUitlème slèc1c Quant aux pages consacrées à l'éducatIOn (pp. 21-31 ct 217-249), elles sont une compilation d'une blbllOgrapllle déjà ancienne dont il aurait été utile de réviser cert,lInes des conclUSIOns. Le petit livre sans prétentions de Claude MossésUII'Anllqutté dans la Révolution française (3) peut, en revanche, serva de commode Introduction.
Écrit par une spéCialiste d'histOire anCienne, il rappelle utilement ce que Signifiaient les termes de liberté ct égalité che? les Grecs (pp.
13-37), survole (un peu trop) rapidement le rapport de la pensée polltlque du XVIII'Siècle à l' Antlquité (pp 39-(1), avant d'examI- ner les références antiques dans les diSCOurs révolutionnaires jUS-
(1) L. Guerci Llbertà degll anlIchr e tlbertà deI madernr. Sparta, A lene e 1
•p~ilosop~es" ne/la FranCIa dei' 700 Naples, CUlda Edll1Jrt, 1979. VOir aUSSI, du mêmeauteur,Condillac storico. Storia epohncanef ,. Cours d'É'ludes pourl'Instruc- tion du pnnce de Parme" Mllan,Naples, Rlccardo Rlcclardl, 1978, pp 189,239
(2) J.BOUineau Les Toges au pouvoir ou la RévolulIan du droIt anlIque. 1789, 1799 Toulouse, ASSOCiation des Publications de Toulouse,Le Mirail et Éditions Eché,1986.Ilconvient de se reporter au livre fondateur deH.T.Parker The Cull of AnliquIly andI~e Frenc~Reyolutionan"Chlcago, The UniversityofChicago Press, 1937
(3) C.Massé L'AnlIqUIté dans la RévolulIOnfrançalse. Pans, AI bin Michel, 1989.
Fnfance el clloyennelé 9 qu'au 9 thermidor an II (pp 67-131). La période" thermidOrienne"
et le DlrectDlre sont, el, revanche, largement mésestimés SI l'auteur souligne bien que le recoursà l'Antiquité vise davantage à proposer un modèle de comportements qu'une référence polItique propre- ment dite, le livre ne dispense pas de revenir aux rénexIOns éclai- rantes de P Vidal-Naquet (1) et L Canfora (2). En fait, Ii convien- drait d'analyser plus attentivement comment l'Antlqultè est Instrumentallsèe dans le discours rèvolutIOnnalre Bronlslaw J3acLko vlcnt d'en faire uneéclatar~tedémonstration à propos de la construction de l'Image d'un Robespierre-tyran dans le discours thermidorien (3) - et commcnt, dès la pèriode révolutIOnnaire, bien avant les rèflexlons de J3enJamln Constant dans De l'espnl de conquêle el de l'usurpation dans letus rapports avec la civilisaI/on européenne (1S 13),lem yt he de l'A n \1qUI té a écl a té (4). L'a t tl t u d e de Volney dans ses Iceçons àl'lcole Normale de l'an III est la plus connuc, et a été récemment fort bien analysée (5) Ce refus des anciens est peut-être mOins Isolé qu'Ii ne semble dès l'an Il,l'hellé- niste Pierre-Charles Levcsque qUi relance la collectIon des mora- lIstes anClcns, publiée par Didot el Interrompue depUIS 1790, avec un volume des Apophtegmes des LacédémOniens extralls de Plutar- que se livre à une critIque vlru]ente de la constitullon lacédémo- nienne "Lycurgue trouvaà Sparte l'arlslocratIe la plus oppressive et la lalssa subsister" (6)
(1) P Vldal-i'<aquet "TradlttCH] de la démocratie grecque" Préface à Ml Finlcy Démocratie onllque el démocrollc moderne. Pans, Payol, 1976. VoiraUSSIN Loraux et P. '/ldal--N.1quet «Laformationde j'Athènes bourgeoise Essaisd'hlsto- I\OBraphle>', CJOSSICO!InJnllPnre on Wesrern Thoughl, ed. R,R Bolgar, pp. 169-222
(2) L Canfora "La repubbllche antlche vlste dei Glacohlnl"Index. t.S, 1975- 1979,pp. 104-120
(3) B. Baczko Commenl50rflrdela Terreur, Thermidorftla Révolu/ion Paris, Gallimard, 19139, notamment pp. 255-304 à propos de l'Identification Robesplerre- Vandale
(4) SU! Benjamin Constant, On pourra se reporter àla récente éditlon de ses lextes procurée par M, Cauchet g, Constant,De la liberté chez les moderne.s {UliS po/ruques Pafls, 1980. Livre de Poche, coll '<Plunel ".
()) M. Raskolmkoff "Volney et les Idéologues le refus de Rome ",Revue hrSIOTIque, 1982, pp 1)7-373 Le texte des leçons de Volney a été récemmen: réédité cf. Volney LalOf naturel/e. Leçons d'hIS/aire. Introduction, notes et variantes par ] Gaulmler Pans, Garnier, 1980, pp. 83- 164 Une nouvelle édition des leçons d'histûlrc sera procurée: dans j'édition cfltJque de-s cours de: l'École normale, en préparation, dontilsera parléci-apr~s
(6) P Ch. Levesque Apophlegmes des Lacédémonrens exlrarts de Plularque suiVIS de pensées du mêmeoU/t'ur sur /0 superstllion. Paris, Didot l'aîné, 1794 -3!l1l de: la République. Selon l'auteur de la préface, le petit recueil des apophtegmes respire en revanche"' j'amour de la liberté joint au plus ardentcourag~If.Sur les publications ultérieures de P. Ch. Levesque,cf.N. Loraux et P Vldal-Naq"et • La Formation de l'Athènes bourgeoise ",art Cil,pp. 201-209.
10 Dominique JULIA
On ne prétend pas, avec ce bref panorama, aVOir épuisé toute la bibliographie consacree aux plans d'éducatIon. C'est délibérément que nous avons laissé de côté toute la productIon relative aux fêtes révolutIonnaIres, qUI a été particulièrement Intense en France à la fin des années 1970 Mona OlOuf comme Michel Vovelle avaient alors msisté sur le rôle essentiel de la pédagogie dans la fête révolu- tIOnnaire (1). Le dOSSier a été récemment reprIs du côté italien par Carlo Pancera qUI leur consacre un chapitre entier de son livre sur ['utopie pédagogique révolutlonnalrc: l'auteur souligne comment des contenus nouveaux ont pu se glisser dans des formes anCIennes pour faire passer un message diffèrent, mais s'interroge dans le même temps sur l'approprIation par les masses de ces modèles (2).
H.C. et E. Harten ont ChOISI de mettre l'accent sur un aspect essentiel des utopies de la période révolutIOnnaire l'exaltation de la nature, l'Individu, une fOIS les hiérarchies traditIOnnelles abolies, se trouve dans un rapport Immédiat avec elle et l'harmonie sOCIale S'Insèreàl'interIeur de celle de l'ulJ1vers, s'établit par une référence communeàune nature antécédente, en SOI objectifà partir duquel les hommes peuvent lire les règles de leur comportement (3). L'una- nimite celébrée dans les fêtes résulte moins d'un travail qUl serait à accomplir au sem de l'histoire humallJe que d'un respect devant l'ordre de la nature et la VOIX Intime du cœur. D'où l'attention portée par les auteursàtous les emblèmes naturels des fêtes révolu- tIonnaires - j3rdms, arbres de la liberté, saintes montagnes - et au rôle aSSigné à la nature dans l'éducatIOn sous l'llJnuence notam- ment de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre.
Étudiant quelques utopies pédagogiques, ils analysent ainsi la fonc- tIOn d'éducatIOn physique et morale attribuée aux Jardins destinésà l'enfance et à la Jeunesse, malS aussi les projets d'enseignement de la nouvelle géographie politique à travers desprdlnsdlvi~ésen dépar- tements offrant chacun les productions spécifiques qui les caracté- rIsent (4). En fait, c'est toute la symbolIque de la nature comme
(1) M Ozouf La fêle rbolullonnOlre 1789-1799 PaflS, GallImard, 1976. M.
Vovelle L,s Mélamorphos,s de la fêle en Provence, 1750-1820 Paris, Aubler- Flammanon, 1976. Cf. aussi Les Fêles de la RévolullOn. Colloque de Clermonl- Fura"dUuln 19N). Actes recueillIs et prtsentts par J. Ehrard et P. Vlallanelx, ParIs, SocitIt des Études Robesplernstes, 1977
(2) C Pancera CUtopia p,dagaglca rJvaluzionana (1789-1799). Préface de B.
Baczk:o, EdJirice Janua,1985,pp.31-85.
(3) H.C et E. Harten' DIe Vusohnung mil der Natur. Glirlen, Freiheilsbaüme, republikanlsch, fIIalder. h"hg' Bug, u."d Tug_nâparks in der franzoSischen Revolu- lio". ReiDbek: bel Hamburg, Rowohlt,1989.
(4) Ibid, pp. 77-96
EnJance el citoyennelé 11 garante de l'universalité et de la durée du nouvel ordre social qUI est ICI décrite, sans négilger les ruptures et les contradictions qu'elle recèle, notamment l'accentuation, à partir du Directoire, du thème de la mort qUI réintroduit l'histoire humaIne et ses connits
[1. RETOl;RÀ CONDORCET
Parmi les auteurs de plans d'InstructIOn, Condorcet, qUI est sans doute le plus réticent à l'égard de" ['enthousiasme" des fêtes révo~
lutlOnn3lres, a depUIS quelques années suscité un regain d'Intérêt, non seulement historique ou phliosophlque, mais proprementpoll~
tique pUisque sa figure est apparue suffisamment emblématique et consensuelle pour entrer dansle Panthéon républicain au terme des festivités qUI ont marqué le bicentenaire de la RévolutIOn française SI l'on peut touJours déplorer l'absence d'une éditIon cntlque des œuvres complètes de Condorcet - l a dernière éditIon des œuvres qUI est celle d'A. Condorcet~O'Connoret F Arago date de 1847~
1849 - nous diSposons désormaIs de l'ensemble des textes de Condorcet sur ['lI1structlon publique. Dès 1982, Bronlslaw Baczko avait procuré, dans le recueli cité plus haut k texte ln exlenso du Rapport et projet de décret sur 1';nstructlCln pubilque présenté à l'Assemblée légIslative les 20et 21 avnl 1792 la Juxtaposition des grands textes proposés aux débats des assemblées parlementaires permetléllt déjà de prendre la mesure de toute l'onglnalité de la pensée de Condorcet (J) Encore avions~nousJ'habitude de consi~
dérer leRapporlcomme un produit achevé, sans pouvoir mesurer le cheminement de la réOexlon du secrétaire de l'Académie des Suences dès avant la RévolutIOn. Il est désormais possible de le LlIrt; grâce à l'excellente édltlOn des manuscrits de Condorcet, conservés à la Blhliothèque de l'Institut procurée par Manuela Albertonc et précédée d'une copIeuse IntroductIon qUI restItue avec préCiSIOn les luttes lI1tellectuelles dans lesquelles s'lr1sérent ces fragments Jusqu'alors InédIts(2). C'est en faIt dès les années 1770 que Condorcet réfléchIt sur l'éducation, aussI bien dans le but d'élaborer un contre~modèleà la pédagogIe des Jésuites qUI vien~
nent d'être exclus du royaume, que pour réagir à l'Émile deRous~
seau ou aux théofles d'Helvétius et d'Holbach. Charles Coutel
(1) R. Banko Une éducation pour la démocratie Textes et projets de l'époque révolutionnaire. Paris, Garnier,J982.
(2) M.~J .-A.~N.Cantat de Condorcet Réflcxlons el noies sur l'éduca/lon. AClIra dlM.Albertone,Naples, 1983.
12 Dominzque JULIA
et Catherine Kintzler viennent de procurer une édition tout à fait précieuse desCinq A1émoires sur /'Ins/rucllonpubhqueparus en 1791 dans laBib/lo/hèque de /' Homme pub/lc. Précédée de deux Introduc- tions, accompagnée de notes Infrapaginales ct de notes thématlques en fin de volume qUi éclairent des pOints nodaux de la théonc de Condorcet, cette édition permet de prendre contact avec j'un des textes absolument essentlels de cette pénode (1). F~tant donné le manque d'enthousiasme des éditeurs français pour une éditIOn critique des œuvres complètes de Condorcet, elle est vraisembla- blement appelée à servir de référence pour de longues années.
L'hlstoflen peut cependant exprimer quelques réserves à l'égard de l'introductIOn de Ch. Coutel qUI, analysant l'hostilité de Condorcet envers la spartophlhe de ses collègues, débouche directement sur une cnllque de.J'attitUDe pédagoglste" contemporaine. N'est-ce pas utiliser Condorcet comme arme dans une batal!Je contempo- raine où il n'a rIen à faire (2)1 C'est à tout le mOins établir des connexions rapides, en recourantà uoe "structure permanente de la pensée paresseuse~ bien hypothétique, et surtout méconnaître l'ampleur et la complexité du débat philosophique autour des mythes histoflco-politlques de Sparte ct d'Athènes dans la seconde moitié du XVIII' slécle, bien analysés par LUCIano Guerci. Àces éditions, il faut ajouter la publicatIOn du Premier Mémoire sur /' Ins/ruc/ion pub/lqueprocurée par B ..Joh bert qUI présen te dans son Introduction une analyse de la théorie de Condorcet (3).
La meilleure introductIOn à cette théorie reste pourtant l'analyse philosophique proposée par Catherine Klntzler qUI démontre avec préciSion son articulatIOn logique ct ses ImplicatIOns (4). Même si certains rapprochements contemporains n'emportent pas l'adhé- sion ~le lien entre les plans de BOUqUICf ou de Le Peletier et les communautés éducatives ou les éqUipes pédagogiques d'aujour- d'hUI ne paraît pas absolument éVident (5), nous disposons là d'une approche systématique à la mesure de l'objet qu'ellc s'est donné. On
(1) Condorcet Écrils sur l'Instructionpublique, volumepremIer,Cinq mémoirPJ sur l'instruction publique. Texte présenté, annoté et commenté par Ch. Coutel ct C. Kintzler. Pans, Edill&, 1989. Nous n'avons pu prendre connaissance, avant la rédaction de cetarticle, du deuxième volume consacréà la réédItion du Rapportà l'Assemblée législauve chezlemôme édlleur
(2) Ibid. pp. 21-31, et la note thématique «Didactique et Pédagogie", pp 245-248
(3) Condorcel Premier mémoire sur l'instruction pubiJque «Nalure et objet de l'insrruCllon publique. Introduction et notes parB.Johhert, Parts, Éditions Kllnck- sICck, J 989
(4) C Kintzler Condarctl. L'instrucllon publique et la naIssance du ct/oyen.
Paris, Le Sycomore, 1984; 2< éditIOn, Faho-Essais, Gallimard, 1987 (5) Ibid, pp 235-236, pp. 248-252
Enfance et citoyenneté 13 ne trouvera pas en revanche dans la biographie de Élisabeth et Robert Badinter d'éléments nouveaux sur ce pOint précIs elle ne consacre que SIX pages (SOIt moins du centième de l'ouvrage) au Rapport sur l'Instruction publique (1). Tel n'était pas non plus son hut qUi vise plutôt à restituer, pour un vaste public, la trajectoire d'un If1tellectuel dont l'exemplaflté peut encore valoir pour le temps présent,hlstona magistra vilae. De ce pOint de vue, elle a parfaite- ment rempli son rôle pUisqu'elle est généralement bien Informée(2) et qu'au demeurant Il n'existait pas de honne biographie de Condorcet disponible. On regrette toutefois que, pris de sympathie pour leur héros, les auteurs aient SUIVI avec tant de fidélité le fil chronologique de sa VIC, situé ses relations sur le plan des amitiés personnelles ou des salons plutôt que restitué les enjeux des hataIlles Intellectuelles qUI se lIvrent au sein des champs sCientifI- que, littéraire et philosophique avant la Révolution (3). De la même façon, le chOIX de la hlographle qUI force à SUivre le processus révolutIOnnaire au jour le jour et les Interventions successives de Condorcet fait progressivement perdre de vue la question essen- tIelle pourquoI cet Intellectuel s'est-il trouvé SI souvent, et SI rapI- dement, en porte à faux avec les événements 711 est clair que, pour Condorcet, la Révolution ouvre l'espoir d'un recommencement et la pOSSibilité de réalIser le rêve de reconstruire sCientifiquement la société La fondation de laSociété de1789 qUI a pour but" d'appro- fondir, de développer, de répandre les prinCipes d'une Constitution IdJre et plus généralement de chercber les moyens de perfectionner l'art social" (pp. 286-21'17)est bien caractéristique du mode d'Inter- vention qUI a les préférences du phliosophe .Ie modéle acaclérT11que plutôt que la société populaIre. II est symbolIque que des deux textes les plus ardemment travaIllés par Condorcet, l'un, leRapporr sur l'insrrucrion publiquen'ait pas même été discuté par \' Assemhlée légIslatIve, l'autre lePlan de ConsrirurlOnprésenté le15février 1793
(1) Éet R BadInter Condorcer, Uninlelleetue/enpoltlIque PariS, Fayard, 1988 (2) PourquOIcependant se llvreràune hypothèse parfaitcment gratuiteàpropos de \'(~ducatlondu Jcune Condorcet au pensionnat jésuite de Reims? Utilisant des fragments conservés à la Rlbllotheque de l'tnslitui (et publiés dès t983 par M Albertone)qUItraitentdel'homosexualité, les auteurs en concluent hardiment que la puberté «pour Condorcet comme pour tant d'autres adolescents a été particuliè- rement IroubJée pardesdésirs Interdits, mais aUSSI par l'incitation de certains prêtres et ta répreSSion hypocflte de quelques autres» (p. 19) Or Je passage Cité, sur le pOint préCIS des vices de '" l'éducation sacerdotale" ne fait que s'inspirer très directement de l'arlicle '" Amour socratique,. duDictionnaire philosophiquede Voltaire
(3) Sur ce point, les remarques de E. Bnan • La fOl du géométre, métier el voca tion de sa va nt vers,770",Rev"e de synthèse,t 109,1988, pp 39-64, offrent une précieuse mise en perspective
14 Dominique JULIA
ait été Immédiatement abandonné au profit d'une constitution bâclée par Hérault de Séchelles et destlnée à ne Jamais être appli- quée. Il ne suffit pas d'Invoquer les« passions» déchaînées et l'exa- cerbatIOn du connlt entre Girondins ct !vfontagnards ~qui ont certes leur place dans ce rejet~et de magnifier la solitude du grand penseur dans la tourmente. Au-delà d'une théorie paresseuse des circonstances, Il est clair que la figure du citoyen et le modèle JUrIdique de souveraineté populaire auquel se réfère Condorcet(1) - qUI visent à rendre compatible l'organisation d'un gouverne- men t re présen ta tif avec l'exercice ra t ion nel de cet( e sou verai ne té en fïxant préCisément le mode des délibératIOns des assemblées PrI- maires de telle sorte que celles-cI composées de citoyens paiSibles ct respectables ne puissent prendre que des déCISIOns rationnelles~ n'ont que peu de rapports avec la réalIté sociale et politique du pays et, tout particulIèrement, de la capitale. Le citoyenpensé n'est pas le citoyen réel, et lorsqu'il défend une dernière fOIs son projet de constitution «rédigé par des hommes connus, en Europe, pour leurs talents et leurs ouvrages, chers à la France pour des services rendus à la liberté» contre la nouvelle constitution votée le 24 Juin 1793, Condorcet dénonce ses adversaires qui osent qualifier du terme de "peuple ", «les hommes corrompus ou égarés qu'Ils ras- semblent en groupes, qu'Ils entassent dans les trIbunes; mais le peuple souveralll, dans ses assemblées primaIres, est pour eux un Juge terrIble qu'Ils halssent parce qu'Ils le craignent» (2). Rien ne marque mieux l'Irréalisme polItique de Condorcet que cette
«adresse au peuple français" sur l'exercice du droit de souverai- neté, rédigée le 9 août 1792,et destinéeàlui démontrer la nécessIté de respecter les lOIs tant que la volonté générale au sein d'une assemblée représentative ne les a pas formellement abrogées.
C'est tout le mérite du livre de K.M. Baker,COljdorcet. Raison et polillque, enfin traduIt, que de permettre de prendre la mesure de l'ensemble de l'effort de Condorcet pour définir le concept de science SOCiale, à la fc)]s en tant que modèle scientifique destiné à applIquer les méthodes mises en œuvre dans les sciences exactesà l'analyse des problèmes de société, et en tant que définition du champ social, c'est-à-dire conception spécifique de la société et de la nature des processus sociaux (3). L'llltérêt est ici de replacer la
(1) On pourraICIse référerà['analyse suggestive de C KiotzJer • Législation, phIiosophie, littéralité une réflexion Jundique de Condorcet., Cahiers philosophi- ques, n' 38, mars 1989, pp. 29-51
(2) Texte cité parÉ.et R. BadlOter, op. cil., p. 575.
(3) K.M. Baker Condorcer. Raison <r polrllque. PTésentatlOn deF.Furet, Paris, Hermann, 1988.
Enfance el clloyennelé J5 pensée de Condorcet sur l'éducatIOn, définie dans lesMémoires sur
!'ins Ir ucllOn publz qu e et 1e R apPOriàl'Asse m blée légis 1a tl ve,àl'1n té- rieur de sa conceptIOn du champ social et du modèle de la décIsion collective qu'li tente d'élaborer en conclilant élitisme sCientifique et lIbéralIsme démocratIque. Du même coup, on comprend mieux l'hostliité aux humanités claSSiques et l'accent mis sur un pro- gramme scolaire axé àla fois sur les sCiences phYSiques et sur les sCiences morales et polItiques On saisit mieux aussI comment les prOjets éducatifs sont la traductIOn fldéle de l'Idéal que Condorcet se faIt de la société ,<SI le seul souverain des peuples lIbresn est la vérité" dont les hommes de génie sont les ministres" (1), une société composée d'lTldlvidus Jouissant lIbrement et également de leurs droits d'hommes, et se distinguant polItiquement par une réparti- tion rationnelle et l'exerCice des responsabilités pollliques, ne pourra naître que de l'Institution d'un systéme d'InstructIOnhiérar- chisé, dlflgé et contrôlé en toute Indépendance par des hommes de savon. Une é!Ite éclanée - cclle-là méme qUI dans le Rapporl à l'Assemblée législative doit constituer la SOCiété nalionale des SCIences et des Arts - est la gardienne des lumières et de la liberté de tous (2).
III. ALPHABÉTISA nON ET ENSEIGNEMENT PRIMAIRE S'Ii s'agit maintenant d'entrer dans l'œuvre scolaire de la Révolu- tlOn, la recension s'avère plus complexe, étant donné la disperSion des Intérêts des auteurs. On a donc choiSI de centrer ce blian sur quelques grands thémes et d'Indiquer les pistes de recherche qUI pourraient être suivies. Pour des raisons éVidentes de place, on se lImiteraàévoquer la période proprement révolutionnaire et l'on ne reviendra qu'exceptionnellement sur les nombreux travaux concer- nant l'éducationà la fin de l'Ancien RégIme. Dans un lIvre collectif qUI est un modèle d'histoire comparée, Étienne FrançOIS reprend le dossier de l'a/phabétlsalion en France et en Allemagneàla fin du XVIII' SIècle (3). S'appuyant sur les travaux de François Furet et
(1) Condorcel CinqUième mémOire. Éd C Coutel etC K Intzler,op.Cil,p. 239 (2) K.M. Baker,op cil, pp. 372-395 Pour une analyse de l'éplstémologl< de Condorcet, on se reportera au numéro sptcial de la Revue de synlhèse, année 1988, n°letà Condorcetmalhéma!ici~n,économiste, philosophe., homme pohuque,colloque International sous la direction de P. Crépd etC Gilalfl, Paris, Mmerve, 1989
(3) E. François 0(Lire et écrire cn France et en Allemagne au temps de la Révolution.,10 La RévolutiOll, la France el /' Allemagne Deux modèles opposés de
16 Dominique JULIA
Jacques Ozouf du côté françaIs, sur les recherches allemandes récentes d'autre part, l'auteur souligne que d'IdentIques contrastes sont à l'œuvre en France et en terrItOIre germanIque. contraste entre l'alphabétlsation des hommes et celle des femmes; contrastes SOCIo-économiques qUI opposent vdles ct campagnes, superposent la hIérarchIe de l'aptitude à sIgner sur la hiérarchIe socIale, déve- Joppent dans les vdles une alphabétIsatIOn avancée de lous les hommes travaillant pour un marché (artisans, boutIqUIers) et cc Indépendamment de leur mveau de fortune, cependant que celle des femmes est très dIrectement artlculée sur cc der mer , contrastes géographiques, enfin, qUI manIfestent une hétérogénéIté structu- relle entre une France du Nord et une France du MidI suivant la ligne SaInt-Malo - Genève, tandIS qu'une lIgne Stralsund - Dresde faIt ressortn une OppOSitIon structurelle entre les provInces cen- trales et OCCIdentales de la Prusse, largement en avance sur le plan de la denSIté scolaire et de l'alphabétlsatlOn, et les provinces orien- tales très retardataIres. L'analyse culturelle fait ICI ressortIr la factI- CIté des frontIères polItIques pour montrer que la France du Nord- Est et l'Allemagne OCCIdentale et centrale sont finalement beaucoup plus proches l'une de j'autre que de la partie onentale de l'Alle- magne ou du Sud de la France. Cette dIstorSIOn explIque pourquOI les polItlq ues éd uca II ves de l'Au/klcirungallemande qui on t m ul ti- pilé les réformes en faveur de l'éducatIon élémentane n'ont eu de réel Impact que dans les territoires où existait déjà un réseau ancien et ramIfié (1). Mais la parenté, et l'appartenance à un même Nord- Ouest européen cuJturellement avancé qUI comprendraIt la France du Nord-Est, j'Allemagne occidentale et centrale, les Pays Bas Autrichiens, les ProvInces-Unies, l'Angleterre et l'Écosse (2) n'ex- clut pas des dIfférences, et tout d'abord dès la fin du XVIII'siècle, une medleure maîtrise de la lecture et de l'écriture, uI}e-plus grande famdiarité avec j'écrit impnmé en Allemagne, comme le montrent et les taux d'alphabétisation et les inventaires après décès. La
changemenl soclOl? Éludes rassemblées el publiées sous la difectlon de H Herding, E.FrançOIs elH.P.Ullmann PaTIs,Éditions de la MaiSOD des Sciences de l'Homme, 1989, pp. 367-384
(1) Cf.sur ce pointW Neugebauer Absolul/slischer Slaai und SchulwlrkiIchkell in Brandenburg-Preussen. Prtrace d'Olto Büsch. Berlin-New York, de Gruyter, 1985, el la recension faite par Jean-Luc Le Cam dans HistOire de
r
l'ducal/on, n°42,mal 1989, pp. 183-188.(2) Sur cc point, on pourra se reporter au bilan commode dressé par R. Chartier ... Les pratiques de j'écritlt,in His/oired~la vie privte sous la direction de P. Arits et G. Duby, t.Ill,De la Renaissance aux Lumières. Paris, Éditions du Seuil, 1986, pp.
113-161, cf. aussi R.A Houston Literacy in Early Modern Europe Culture and Educatian 1500-1800. Londres et New York, Loogrnan, 1988, pp. 11&-154.
Enfance et citoyenneté 17 mesure de cette avance culturelle fait mieux comprendre et la faSCination exercée par l'Allemagne sur nombre d'lfltellectuels français au début duXIX'siècle (ainsi Madame de Staél), et l'ambi- valence de l'attitude de l'intelligentsia allemande vis-à-VIS de la Révolution examinée avec sympathie, vone avec enthousiasrre dans ses débuts - Ii n'est que de songer aux lettres écntes de Pans par Johann Ilelnnch Campe, pendant l'été 1789 publlées dans le Journa/ de Brunswick qUl viennent d'être tradUltes (1)- mais en même temps considérée comme marque d'un anarchisme de la société française et récusée comme modèle. Elle permet aussI de saisir pourquoi l'Allemagne, occupée par les troupes françaises, pUIS poilu que ment bouleversée par l'expénence révoiutlOnnane et Impériale cherche une revanche dans la glonfication de la supéno- rité culturelle allemande par l'exaltatIon de la Blldunget l'affirma- tion de laKu/turnatlonTout l'intérêt de cette étude est de faire vOir comment l'événement Inscrit sa marque àl'lnténeur de traits de longue durée qu'il remodèle mais qUI àson tour pèsent sur lUI
Cette remarque vaut tout aussI bien à propos du succès ou de l'échec de l'école primaire républicaine sous la Révolution. On rappellera iCI l'article de J. Vassort consacré à l'enseignement pri- maire dansle Vendômois pendant cette pénode parce qu'Il consti- tue, sur une région limitée Il est vrai, une étude tout àfait exem- plaire, qu'Il faudrait pouvoir générallser. Faisant un bilan de l'alphabétisation prérévolutionnaire, globalement faible, l'auteur soullgne les différenciations qui s'établissent entre régions natu- relles, villes et campagnes, et selonletype de professlOn exercée (2).
Mettant en valeur la faiblesse des moyens fournis àl'école républi- caine (manque de locaux, insuffisance des rétnbutlOns scolaires qui entraîne souvent l'exercice d'un métier secondaire par le maître),
(1) Élé 1789 Lellres d'un Allemand
a
Pans Texle de Joachim Heinrich Campe TradUit parJ. Ruffet. Pans, Éditions du May, 1989. Campe est venuàPans avec deux de ses élèves dont l'un n'est autre que Guillaume de Humboldt. SI l'on ne peut que se réjouir de cette traduc\\on, on regrettera qu't! ne s'agisse pas d'une édition critique, et laprtface reste toutàfait insuffisante. On pourra se reporterà L. Kientz IH Campe el la Réyolution/rançaise avec deslellres el des documenls inédl/s.Paris, Libraine Henri Didier,1939.Cf aussi H. Schmitt • PolIlische Reaktlonen auf die Franzosische Revolution in der philanthropischcn Erzjchungsbewegung in Deut- schland., inU.Herrmann etJ.Odke" (éd),Franz6sische Reyolution und Padagogik der Moderne. Aufklarung und Menschenblldung im Übergang yom AnCien Régime zur biirgerlichen Gesellscho/t, Zeitschrift für Pâdagogik, Beiheft n' 24, Weinhelm et Bâle, Bdtz Verlag,1989,pp. 163-184.(2) J. Vasson • L'Ens<:ignemen( primaire en VendÔmOisàl'époque révolu- tionnaire.,Reyue d'histaiTt moderne et contemporaine. t. XXV, 1978,pp.625-655
18 DominiquelUIJA
l'Incompétence des maîtres (les autontés semblent être plus sourcil- leuses sur son Idéologie ou sur ses mœurs prIvées), la vanabliité des rythmes scolalfes (Ilée aux vanatlons du rythme de la vie rurale spéCifiques àchaque mlcroréglOn), l'auteur soullgne la médiocnté de la fréquentatiOn scolaire (un quart des enfants scolarisés) et repère une saisissante analogie entre les cartes cie denSité d'écoles sous la RévolutIOn et celles de J'alphabétisation prérévolutionnaire Si l'échec de l'école tient pour une part à des raisons poliliques (le problème des manuels - sur lequel nous reViendronsà la fin de cet article~est aigu et lorsqu'un instituteur, comme à Souday, entend substItuer des livres républicains à des Ilvres rellgleux, les parents lUI répondent" pUisque cela est ainSI, nous trouvons nos enfants assez savants, nous vous les retirons sur le champ "), li ne faut pas exagérer l'Influence des facteurs politiques sur les caractères de la scolansatlOn républlcalne. Les chvages repérés renvoient surtoutà une Inégale réceptivité des mtlleux géographiques et sociaux à l'école. Qu'elle SOit soumise à l'Éghse comme sous l'AnCien Régime, ou répubhcalne, l'école reste dans ces réglOns une institU- tIOn qui, en véhiculant la culture de l'écrit, apparaît comme étran- gère aux populatIOns rurales c'est à l'inténeur d'une histOire de longue durée que s'Inscnt l'échec de l'école républicaIne L Ken- nedy et M-L Nelter arnventàdes conclUSIOns voisines en partant cles enquêtes du DirectOire (1). Ils soulignent, en outre, la très grande difficulté qU'Il y aà séparer écoles primaires (pubhques) ct écoles particulières (pnvées): au-delà de l'ImpréCISion des distinc- tions employées par les agents municipaux, la frontière entre les deux types d'lnslilutlOn est beaucoup plus floue que ne le laisserait crOirelestéréotype classique qui voudrait opposer des instituteurs
"répubhcaIns" à d'autres empreints des pnnclpes de" fanatisme".
Près de 45
%
des écoles particulières recensées dans leur échantillon ont un instituteur aux pnncipes républicains, cependant qu'un tiers des écoles prlmalfes pubhques sont pourvues d'un enseignant"fanatique". En fait, cc qui semble bien dominer, c'est une situa- tIOn de compromis où l'instituteur doit composer continuellement avec les eXigences des parents qUI réclament une InstructIOn essen- tiellement catholique (d'où la revendication d'un maintien des anciens livres) et celles de l'administration républicaine (qlJl
(l) E Kennedy et M.-L. Netter • Les Écoles pnmalfes sous le Directoire ", Annaln~Islonqunde la Révolution française, L 53, 1981, pp. 3-38 On trouvera également des éléments sur ['école primaire de la Révolution dans A lias de la Révolution française, faSCIcule 2,L'Enselgnemenl 1760.-1815, sous la direction de D luEa,pp. 10.-27
Enfance el citoyennelé 19 réclame l'introduction des nouveaux livres élémentaires produits).
Au total, s'il y a sans doute eu baisse de la scolanté, la répartItIOn entre réglOns fortes et régions faibles s'est maintenue et la Révolu- tion n'a certes pas été la catastrophe que certalOs auteurs ont absolument voulu y voir.
On ne prétend pas faIre ICI un recensement complet de toutes les études locales qui ont pu être récemment consacrées à l'enseigne- ment élément<llre (d'autant moins que, souvent publiées par des éditeurs locaux, elles ne parviennent que tardivement à notre connaissance) dans son étude sur Toulouse, Olivier Devaux resti- tue l'évolution de celui-cl dans la capitale languedocienne de la fin de l'Ancien Régime au Consulat, et souligne l'essor de l'école pnvée sous le Dlrcctoire à j'automne 1797,il Y a 81 écoles privées contre
12 classes publiques de garçons et 12classes publiques de filles (1) À partir de l'enquête de 1801, Philippe Marchand a pu faire une analyse de la scolarisation dans ['arrondissement de Lille à deux dates, 1789 ct IS01, en établissant des taux de scolarISatIOn par rapport à la populatIOn totale et par rapportàla populatIOn effecti- vement scolansée: Il montre ainSI comment le Nord-Est, faiblement scolansé, s'oppose au reste de l'arrondissement, ce qui correspond à un processus d'industnalisation textile et d'urbanisation qUI entraîne un recul de la scolarisation (2). Ces résultats ont été confirmés dans un mémoire de maitnse de Gisèle de Lylle qUI a étudié l'évolution de l'alphabétisationàTourCOIng de 1779à 1802 (3)' l'auteur montre comment la modIfIcatIon de la compositIOn soclo-professlOnnelle de la ville dans le sens d'une prolétarisatIOn - l a proportIOn des artisans du textIle parmi les époux passe de 40,S à 68,1 % entre 1779-1784 et 1797-J802-, commencée dès avant la Révolution entraine une baisse de l'alphabétisation. René Grevet, de son côté, à partir de deux enquêtes départementales de l'an X et de l'an XII qui demandaient aux préfets d'Indiquer le nombre des hommes sachant lire et écrire dans leur commune en
(1) O. Devaux l.a Pique el la plume. L'ensflgnemenl àToulouse pendanl la Révolullon Toujouse, t'ché - Éditions UnlverSltalfes duSud,pp 32-35,39-45,63-88.
Le livre n'est qu'une partie de la thèse non publiée de j'auteur qui poursuit l'analyse Jusqu'à 1830.
(2) Ph. Marchand • L'Enseignement pnmatre dans l'arrondlSs<oment de Lille en 1789et en 1801., Revue du Nord. t.66,1984,pp.863-880
(3) G de l.ylle Écoles el scolarisanonàTourcoing d,J779à1802 Les effels de la eTise rbolutiOnnalre. Université de Lille-Ill,1978,exemplanes cLictylographiés. Les résultats de cette recberche ont été prés<ontés parL.Trenard •AJpbab~tisatlonet scolansation dans larégIOn lilioise. Les effets de la cns·e révolutionnaire, 1780- 1802., Revue du Nord, t.67,1985,pp.633-648
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1789et en l'an IXsouligne que les résultats obtenus - de 34 à 40 d'hommes sachant lire et écnre selon les arrondissements du Pas- de-CalaIs - se trouvent très en deçà des taux d'alphabétlsatlCJn masculine tels qU'Ils sont établiSàpartir des Simples signatures (20 à 2SpOints d'écart) (1) Ces dermers seraIent donc trés supéneurs aux lecteurs potentIels, et cet écart soulIgneleretard des campagnards Vis-à-VIS de toute culture écnte les ruraux écnvent peu et llserlt rarement, et l'école reste une Instltutlon largement étrangère. Les réponses à l'enquête de GrégOire sur les patoIs. même SI elles renètent la représentation que se font de petits notables locaux des diSpositions culturelles et des propnétés psychologiques des pay- sans - et comme telles, doivent donc ètre traitées avec prudence- soulignent la large prédominance du livre dévotleux dans les blb1Jo- thèques rurales et Roger C~artler,qUI les analyse, peut mettre en doute le rôle souvent attnbué à la vetllé~ paysanne comme lieu privilégié de la lecture à haute VOIX qUi manifesterait une révérence àl'égard de l'écrit (2).
L'histOire de l'école pflmalre sous la RévolutIOn vient en fait d'être en grande partie renouvelée par les travaux d'un chercheur allemand, Hans Christian Harten, qui a effectué des recherches dans une qUinzaine de départements (3). L'auteur ne s'est pas en effet contenté de rappeler les lignes de force majeures qui traversent les différentes conceptions de ['éducation au temps de la Révolu- tion, maiS a très largement utilisé les sources locales pour mesurer les rythmes scolaires, l'évolution de la fréquentation scoléllre de l'an II au DIfectolre, j'âge des élèves et (exceptlCJnnellement) l'origine SOCiale de ceux-cI Il ne se limite pas à évoquer les problèmes de
(1) R. Grevel «L'Instruction des ruraux dans le Pas-cie-CalaIS au début de la Révolulianfra.nçalse ",R f'vue du /"../ord, t.69)J987,pp.]09-322. Du rnê me aLIteu r, on pourra lire«L'alphahttlsation urbaine sous l'AnCIen Régime l'exemple deSalllt- Omer (fin XV][' -début XIX'siécle) ", Reyue du Nord. 16;,1925.pp.609-612 où sont mises en valeur les hIérarchIes culturelles qUI segmentent la vllle, 13 dIfférence de qualité. des signatures masculines et drs sIgnatures fémInines,lerôle d'une Immigra tlon à haut niveau d'alphabétIsation. ~ousn'zvons pu connaIssance de la thése de R. Grevet, soulenue à Lille-Ill en 1988, De d'AnCien Régime aux dtburs del'tcole conremporaine. La genèse d'un double enjeu (ArroiselBoulonna/s,fin XVJr -18/5), qUI comporte toute une partie consacrée à l'enseIgnement élémentaire dans le Pas-de-CalaiS sous la Révolution
(2) R Charlier "Lectures paysannes La bibliothèque de l'enquéte GrégOire ", Dix-HUll/ème Siècle. n' 18,LIllérarures populo"es, 1986,pp.45-64
(3) Nous remercions Hans ChristIan Harten de nous avoir permIs de consulter son manuscrit,Ptidagogik und Schule in der/ranzosischen Revo{urwn, quià notre coonaissanc~n'est pasencor~public. L'auteur a consulté les archives suivantes Bouches-du-Rh"'ne, Côte-d'Or, Haute-Garonne, Gers, Gironde, IIIe-el- Vilaine, Indre, Marne-et-Lolre, Marne, Nord, Puy-de-Dôme, Haute-Saône, Seme-Inféneure, S~in~-·et~Oise,Yonne
Enfance et Citoyenneté 21 locaux (et les conflIts qUI interVIennent autour de l'usage du presby- tère), maIs s'intéresse aux décors" révolutIonnaires" des classes À travers une analyse des règlements locaux selitla manIère dont ont pu pénétrer les courants pédagogiques du siècle du système des places assIgnées à l'école, à l'hygIène, de l'InterdIction des châtI- ments corporels (auxquels est substItuée une échelle graduée de pénalités morales. prIvation de récréatIOns, mscnptlon sur un registre, censure publIque sur un tableau affiché), aux moyens utilisés pour stimuler l'émulatIon (prIX, partIcipation aux fêtes, présence aux assemblées décadaires, examens publics devant la SOCIété populaire ou l'administratIOn mUnIcipale). lieût été utlle, au demeurant, de préCiser ce qUI est transformation ou remodelage de pratiques plus anciennes et ce qUI est véritable InnovatIOn Une attention particulière est donnée au profil des InstItuteurs, aux modalItés de leur nomlr1atlon (àtravers le chOIX opéré par lesJurys d'lr1struction), à leurs trajectoires personnelles et à leur engagement milItant dans la RévolutIon. H.e. Harten peut ainSI repérer une minorité siglllficatIve - aux alentours d'un cinqUIème - d'Institu- teurs qui ont pns une part actIve au déroulement du processus révolutlOnnaire: comme membres de l'administratIon, des sociétés populaires ou des sections participantes aux fêtes et aux assemblées décadaIres: ceux-là ont été les vecteurs d'un processus d'inculca- tion républicaine, d'autant plus que certains d'entre eux sont auteurs d'écrits pédagogiques ou de manuels scolaIres (1).lisemble bien que le personnel des lTIstltuteurs ait été assez largement renou- velé sous la Révolution, comme l'indiquent et une moyenne d'âge moins élevée que sous l'Ancien RégIme, et des onglnes sociales assez ouvertes, en revanche, la contlnUlté dans l'enseignement tout au long de la Révolution a été beaucoup plus rare. Le portrait des instituteurs" engagés" que trace H.C. Harten - l e lIvre s'achève par six biographies détaillées tout à fait passionnantes - montre combIen les conflits avec les populations ont pu parfOIS être vio- lents, allant Jusqu'au boycott total de leur école et aux menaces phYSIques. Au total les recherches de H-e. Harten sont certaine- ment appelées à servir de référence et on souhaiterait leur traduc- tion en françaIs (2). Quelques-uns des résultats concernant l'éduca- (1) Dans la bibliographie des écrits pédagogiques de la péliade révolutionoalre (dont il sera parlé ci-après), H,C. Harten montre qu'environ un cinquième des auteurs de manuels élérncnta\res sont des instituteurs. On trouvera des indications complémentaires dans R. Monnier ., La Lecture en milieu populaire dansledépar- tement de Paris,., Dix-huitième Siècle,nO 21, Montesquieu et la RévolutionfrançalSe, 1989, pp. 217-231
(2) Un certain nombre d'éléments sontvTals~mblablcmentrepns dans He.
Harten' DIe KulturrevolutIOn yon 1789 MUnich, Hansu Vellag, 1989, que oous n'avons pas eu entre les mains