LES ENQUETES DE POPULATION : UN OUTIL POUR L’ANALYSE FONCIERE – MOBILITES, TRAJECTOIRES ET STRATEGIES FONCIERES CHEZ LES MARAICHERS
INTRA ET PERI –URBAIN DANS LE DISTRICT D’OUAGADOUGOU L’exemple du site planifié de Kossodo.
Peut être plus encore qu’en milieu rural, la question foncière associée à l’activité agricole se pose avec acuité dans les grandes villes. En effet, la ville occupe, par définition, un espace restreint, circonscrite par des frontières parfois visibles que peuvent matérialiser des murs, des remparts, une « ceinture verte » ou encore un boulevard périphérique, qui délimitent le passage du centre urbain aux zones périphériques.
Elle peut bien sûr connaitre des extensions, des prolongements, au-delà de ces limites initiales, mais celles- ci ne pourront se faire à l’infini, sans remettre en question l’unité et la cohérence de l’ensemble urbain.
C’est sur ce périmètre d’emblée restreint, que doivent donc s’implanter, se développer et cohabiter l’ensemble des activités - résidentielles, économiques, politiques, agricoles, environnementales- et des infrastructures -voies de communication, bâtiments publics- jugées « urbaines », c'est-à-dire que l’on choisit d’attribuer à l’espace urbain.
Or la « ville », tant comme concept qu’unité géographique spécifique, est actuellement au cœur des problématiques africaines en termes de développement. En effet, l’Afrique, et en particulier sa sous région occidentale, connaissent une croissance sans précédent des centres urbains ces dernières années, le taux d’urbanisation étant passé de 10.2% en 1950 à 39% en 1999 et estimé à 55.6% en 2025 (BRUNEL). Cet accroissement est non seulement de nature démographique, la population urbaine représentant désormais 50% de la population ouest-africaine, mais aussi économique - puisqu’elle polarise de plus en plus les activités dominantes de ces pays-, politique - cristallisant bien souvent les programmes de planification, d’aménagement et de développement ainsi que les principes pôles de décisions-, et enfin culturelle -le
« mythe de la ville », ne faisant qu’augmenter l’attrait des émigrants pour ces espaces, en particulier lorsque les campagnes n’assurent plus à leurs occupants les ressources minimales nécessaires à leur survie, comme se fut le cas pendant les grandes sécheresses sahéliennes. Sans tomber dans un déterminisme simpliste, on peut donc d’emblée voir se soulever un problème évident de gestion et d’attribution spatiale entre ces différents enjeux, qui n’est pas propre aux villes ouest-africaines puisqu’il se pose à un grand nombre de villes du Sud en expansion dont les cadres spatiaux et fonctionnels doivent être (re)définis face à ces nouveaux enjeux. Pour simplifier, se pose d’entrée de jeu comme une problématique majeure, la question du ratio entre les besoins en espaces et la surface disponible, par définition plus limitée que dans les régions rurales, et la place que l’on décide d’attribuer à chaque activité, en fonction de la légitimité « urbaine » qu’on lui concède.
Toutefois la donnée agricole, et son insertion au sein du milieu urbain apparait plus spécifique au contexte africain et s’impose comme un défi, tant son inscription y est à la fois naturel et problématique.
En effet, l’agriculture occupe encore une part colossale des ressources nationales de l’ensemble des pays sahéliens ainsi que l’essentiel des emplois, même en milieu urbain, donnant parfois aux agglomérations africaines, l’allure de « gros bourgs » où la frontière entre ville et ruralité reste perméable et mouvante. De plus, elle se trouve intrinsèquement corrélée à la question de la sécurisation de l’approvisionnement alimentaire, celle-ci étant encore trop dépendante des importations dont résulte une forte soumission aux fluctuations des cours mondiaux et des coûts à l’achat exorbitants pour les populations. L’agriculture, a fortiori dans les milieux urbains où elle fournit à la fois emploi et ressource, apparait donc comme un enjeu essentiel pour le développement économique de ces pays, loin de remplir uniquement les fonctions de loisir ou de plaisance qu’elle tend à occuper dans les périphéries des grandes métropoles occidentales, en transition « post-productiviste ».
Or c’est sans doute dans ces villes en développement qu’elle se trouve le plus menacée, du fait de l’expansion des activités urbaines, de la réduction des espaces disponible -et corrélativement, d’une concurrence accrue pour l’espace- et d’une spéculation foncière effrénée - alors que l’extension horizontale des villes, caractérisant les villes africaines, ne peut se poursuivre indéfiniment. On arrive alors à un paradoxe que seule la question foncière et l’étude spatiale mettent véritablement à jour : d’un point de vue économique et social, agriculture urbaine et urbanisation semblent se stimuler et s’auto-entretenir puisque la production agricole constitue non seulement une ressource alimentaire mais aussi une source d’emplois et de revenus pour les populations des villes, et l’urbanisation, outre qu’elle est inhérente à la notion même d’ « agriculture urbaine », fournit à ce secteur un grand nombre de ses intervenants amonts, tels que les infrastructures la main d’œuvre l’outillage, les intrants, et garantit ses débouchés avals au travers des marchés et consommateurs locaux. Toutefois lorsque l’on se place dans une perspective spatiale cette apparente co-évolution voire cette complémentarité de fait, se trouve contredite par un rapport de compétition entre les différents éléments constitutifs de la croissance urbaine et que cristallise l’accès au foncier, renforcée par une législation rarement favorable à l’implantation agricole. En effet, rares sont les villes d’Afrique de l’Ouest où les périmètres agricoles disposent d’un statut foncier sécurisant pour leurs exploitants, ce qui est un facteur de précarité voire d’éviction non seulement pour l’activité elle- même dont la production et ses débouchés commerciaux sont, de ce fait rendus incertains, mais aussi pour les travailleurs, qui ne sont pas à l’abri de déplacements ou d’expulsion au profit d’autres acteurs. De plus, même lorsque des tentatives de sécurisation sont mise en place par les décideurs publics, elles se heurtent souvent aux pratiques coutumières et déstabilisent l’organisation foncière traditionnelle. Qu’est ce qui justifie et explique cette dualité du rapport entre ville et agriculture ? En guise de première réponse nous pouvons dire qu’en voulant appliquer de manière trop dirigiste non seulement les codifications juridiques issues du droit « positif » mais aussi la vision « coloniale » de la ville traditionnelle, qui marginalise tout rapport direct à la terre au sein de l’unité urbaine, ces mesures disqualifient l’implantation agricole en ville et n’apportent souvent des garanties qu’aux exploitants ayant un niveau social suffisant pour leur permettre l’accès à une législation complexe, ce qui sape l’ensemble des réseaux alternatifs, coutumiers et/ou informels, assurant une stabilité précaire – mais essentielle- aux plus pauvres et aux
nouveaux urbaines non encore insérés dans les réseaux sociaux citadins. Se pose alors la question suivante : l’agriculture a-t-elle une « place », au sens spatial du terme- dans la ville africaine ?
La ville de Ouagadougou constituera le cadre spatial de ce présent mémoire. Nous préciserons d’emblée que ce site à d’abord été choisi pour des raisons liées au contexte géopolitique qui ont empêché la réalisation d’un projet similaire à Bamako1. La capitale du Burkina Faso présentait ainsi davantage de garanties sécuritaires, essentielles pour mener à terme l’ensemble des recherches envisagées et surtout des caractéristiques similaires, par ses particularités urbaines, par les formes qu’y revêtent l’agriculture et surtout par les politiques de gestion qui organisent le territoire.
En effet, Ouagadougou, situées sur un même gradient latitudinal et climatique (carte 1), qui la place en zone sahélo-soudanienne, présente une structure démographique similaire avec une population de 1 596 657 habitants et des densités de 5 287 hab/km2 pour une superficie totale de 302 km2 (KEDOWIDE et al.).
Carte 1. Les grandes divisions naturelles au Sahel, C. TOUPET, Le Sahel, 1992, p. 6-7.
Mais il apparait surtout que se joue dans ces deux villes, de façon exacerbée, cette même tension envisagée ci-dessus, qui contraint l’agriculture urbaine, provenant à la fois d’ « en haut » (rigueur administrative et législative) et d’ « en bas » (compétition pour l’appropriation spatiale et forte spéculation foncière). En particulier parce que la capitale du Burkina Faso s’inscrit dans une situation de
« macrocéphalie », représentant plus de 57% de la population urbaine avec la seconde ville, Bobo- Dioulasso (BAGRE et al.), dans un contexte de faible urbanisation à l’échelle du pays, ces phénomènes s’y manifestent avec une visibilité plus forte qu’ailleurs.
1 Explosion d’une bombe à l’ambassade de France à Bamako et assassinat de deux ressortissants français à Niamey,
BAMAKO
En effet, à Bamako comme à Ouagadougou, l’agriculture, et en particulier le maraîchage, dans sa forme « moderne » - c’est-à-dire produisant des fruits et légumes issus des habitudes alimentaires occidentales tels que la salade, les tomates, les haricots, etc.- , ont connu un essor parallèle à l’explosion démographique dans les années 1970-80, fournissant à la fois des ressources vivrières pour des consommateurs urbains en pleine transition alimentaire et des emplois pour une main d’œuvre nouvelle fuyant les campagnes sahéliennes où sévît la sècheresse et la concurrence pour les ressources. La culture maraîchère apparait alors comme une activité refuge ce qui se traduit par une prolifération de micro- parcelles, mises en valeur de façon spontanée dans les moindres interstices inoccupés. Or ces périmètres ne bénéficient pas toujours d’une reconnaissance foncière officielle, ce qui facilite certes les mobilités (contraintes ?) et les dynamiques spatiales mais rend leur occupation précaire et incertaine. D’autant que la pression sur l’espace urbain ne cesse de se renforcer à mesure que les surfaces vacantes se font rares et que les activités urbaines, d’ordre résidentiel, économique, administratif ou encore commercial, se renforcent.
Jusqu’à présent, en effet contrairement à ces dernières, les espaces agricoles intra-urbains d’Ouagadougou, et en particulier maraichers, n’étaient pas inclus directement dans les politiques urbaines, faisant donc l’objet d’une occupation du sol « par défaut », faute de planification spécifique. Ainsi la dernière mesure faisant acte de loi – la Reforme Agraire et Foncière de 1996- cantonne l’agriculture à une fonction, et, de là, une localisation, principalement rurale. Toutefois, comme à Bamako et contrairement à d’autres métropoles africaines où se pratiquent des politiques de « déguerpissement » officielles, les mesures en matière d’aménagement à l’égard du secteur primaire ne constituent pas une entrave explicite à son développement in situ, faisant preuve d’une relative souplesse dans les faits, notamment en n’interférant pas dans les pratiques coutumières, reconnaissant implicitement le rôle social et économique de l’activité au sein de la ville (KEDOWIDE et al.).
De là, un traitement géographique de la problématique agricole en milieu urbain semble particulièrement pertinent en ceci qu’à travers l’approche foncière, elle met en exergue ces contradictions, source de conflits, parfois violents, et de fractures, à la fois sociales, économiques et culturelles, au sein de la ville. En outre ces recherches s’avèrent indispensables pour mettre en place des politiques urbaines globales et durables en permettant une analyse diachronique et prospective, qui font actuellement défaut, en partie faute d’information suffisante (M.G., KEDOWIDE et al.). Dans le détail, cette perspective spatiale peut se diviser en deux approches : d’une part évaluer l’évolution des surfaces agricoles, tant dans leur superficie que dans leur localisation, et leur répartition entre les différents secteurs agricoles (élevage, cultures, maraîchage) afin d’en étudier l’évolution dans le temps et dans l’espace ; d’autre part, spécifier les statuts fonciers et les modes d’occupation de ces activités pour déterminer s’ils sont la source, ou non, d’une précarisation du secteur agricole urbain, et là aussi, étudier leur dynamique à travers le temps. C’est sur cette dernière question que se portera le rapport à venir.
Le premier volet de cette démarche méthodologique a déjà été en grande partie réalisé par les travaux diachroniques de G., KEDOWIDE, M-P., SEDOGO et G., CISSE, qui proposent une
cartographie des dynamiques maraîchères entre 1996 (date de la mise en place de la RAF – Réorganisation foncière et agraire) et 2009 (carte ). Afin d’approfondir ces recherches, nous choisirons une focalisation scalaire plus fine qui s’appuie sur ces repérages spatiaux déjà réalisés, en choisissant d’étudier plus spécifiquement les nouveaux quartiers, qui présentent la particularité de manifester des dynamiques d’expansion d’une activité pourtant peu encouragée. Parmi ces derniers, sera analysé plus spécifiquement le quartier de Kossodo, situé dans la périphérie Nord-Est de la ville, à la limite de la zone non encore lotie, c'est-à-dire viabilisée par l’Etat. Le site s’est crée très récemment suite à la disparition et la délocalisation des exploitations des quartiers de Somgandé et de la Tannerie après la déviation des eaux usées qui les alimentaient, vers la nouvelle station d’épuration de Kossodo mise en service en 1996. Il présente l’originalité d’être le fruit de l’aménagement public, puisqu’il s’agit d’un projet mené en totalité par la mairie de Nongremasson et l’ONEA (Office National de l’Eau et de l’Assainissement) , à l’origine non seulement de la viabilisation du site mais aussi de la parcellisation et de l’attribution des terres aux nouveaux occupants. Il s’agit donc d’un cas très particulier d’implantation maraîchère récente, ex nihilo, issue de la volonté publique autrement dit, émanant d’ « en haut ».
Une fois cette focalisation spatiale délimitée, Il s’agit d’y mener une étude plus spécifique sur les caractéristiques foncières des micro-unités qui la composent, présentant en théorie, la caractéristique d’une officialisation foncière, comme c’est rarement le cas des occupations maraîchères. Devront toutefois être éclaircies les conditions de cette reconnaissance foncière ainsi que ses modalités d’application afin de déterminer si elle constitue à elle-seule une source de pérennité non seulement spatiale mais économique et sociale.
Pour ce faire, nous envisagerons d’abord le contexte urbain de la ville d’Ouagadougou afin de savoir si l’environnement social, économique et foncier, se présente, de prime à bord, comme propice ou hostile au développement de l’activité maraîchère : quels sont les cadres juridiques qui structurent et organisent l’espace ? Quelles sont les principales dynamiques foncières à la fois entre les activités urbaines et au sein même du secteur agricole ? A l’échelle de la région et aux regards des autres villes ouest africaines les politiques urbaines ouagalaises font-elles figure d’exception ou au contraire se montrent t- elle caractéristiques d’un mouvement plus général ?
Nous exposerons dans un second temps les résultats des enquêtes réalisées auprès des populations, après avoir préalablement détaillé l’ensemble du protocole méthodologique et les problématiques qui lui sont associées, afin, dans un premier temps, de décomposer et détailler l’ensemble des facteurs interagissant dans la sécurisation foncière.
Enfin il s’agira de tirer les conclusions et la synthèse émanant de ces données dans le but de répondre aux problèmes soulevés : Quels sont les principaux profils socio-fonciers mis à jour par cette enquête ? Les cadres juridiques d’occupation du sol sont-ils les seuls à assurer la stabilité foncière de
l’exploitation ? Quels bilans tirer de cette expérience originale de planification, et quelles conséquences à l’échelle de la ville ? Après avoir exposé d’éventuelles recommandations visant à améliorer ou modifier le projet tel qu’il se présente actuellement, seront posées les limites de notre enquête tant sur le plan méthodologique que sur les résultats obtenus
Carte. La ville de Ouagadougou et son découpage administratif. F., FOURNET, Ouagadougou (1850-2004), une urbanisation différenciée, 2008, p.11.