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Adolescents, le courage du franc-parler

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Academic year: 2022

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A propos des adolescents, on peut à la rigueur accepter le lieu commun qui consiste à affirmer qu’ils sont le miroir de la société. L’erreur serait pourtant d’en rester là. Leurs troubles, leurs crises, les pathologies qui les affectent sont les nôtres, certes. Mais à la manière d’une exagé- ration, comme la réalisation dépassée de nos ambitions. Nous aimons les imaginer différents, mais les adolescents représentent notre avant- garde : ils expérimentent au plus près ce que nous considérons comme la vérité et les valeurs.

Pour le dire autrement, les adolescents sont à la fois ceux qui ont le courage du dire-vrai face à nous, les adultes au pouvoir, et ceux qui ré- vèlent, par cette démarche, la fausseté de nos discours. Ce dire-vrai adolescent, c’est la fran- chise de Cordélia face à son père, le Roi Lear.

Ou encore l’attitude que l’on valorisait dans la démocratie athénienne sous le nom de parrêsia et que Michel Foucault détaille dans le Cou- rage de la vérité.1 C’est : «dire la vérité sans rien cacher». Seulement, rappelle Foucault, la parrêsia suppose que certaines règles soient satisfaites. D’un côté, se trouve «celui qui prend le risque de mettre en question sa relation à l’autre, et même sa propre existence, en disant toute la vérité, toute la vérité envers et contre tout». De l’autre côté, en symétrie, cette vérité est acceptée par celui à qui elle est dite. La parrêsia repose donc sur «le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, mais aussi sur le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend».

Dans la relation que la société entretient avec les adolescents, cette parrêsia reste ina- boutie. Le courage du récepteur nous manque.

A notre propos, nous refusons toute vérité.

Les jeunes ne mentent pas : par leurs pra- tiques, ils interrogent les injonctions que nous leur faisons et qui résument nos idéaux. Ils nous disent à quel point tout cela est frelaté.

Beaucoup d’entre eux, à certains moments, boivent trop, mangent n’importe quoi, fument, banalisent ou exagèrent leur sexualité, se dro- guent, agissent sans tenir compte des risques.

Mais en presque tout cela, ils affirment une vérité non pas sur eux mais sur nous, sur nos petites histoires de consommation, nos mes- quineries, notre incapacité à accepter la diffé- rence, la diversité, notre capitulation devant la grande machine à produire et imposer du même, à standardiser les humains, leurs vies, leurs façons de voir.

Partout affleure le mensonge lorsque l’époque prend sa voix la plus douce et paternaliste pour parler à ses adolescents : dans les discours sur les valeurs, sur la santé, sur les normes de

comportements ou dans les standards que la mode impose aux corps. Sous leur regard cri- tique, nos affirmations éthico-sanitaires tour nent au ridicule. Nous fustigeons les adolescents, ou au mieux nous leurs tenons des théories préventives, mais en même temps notre Parle- ment refuse toute limitation du marketing les concernant, toute entrave au commerce très lucratif qui les prend comme cibles. Les ado- lescents, dont le comportement à risque de- vrait nous inquiéter, sont livrés sans protection au jeu destructeur mené par les multinatio- nales du fastfood et des boissons alcoolisées, avec notre complicité, au mieux notre indiffé- rence.

Ici prend sens une autre réflexion originale du Michel Foucault tardif, concernant cette fois le libéralisme. Elle montre que les adolescents, en cherchant à fuir la société et ses simulacres, accomplissent en même temps son program me.

Au travers de leurs comportements à risque, ils réalisent pleinement un aspect essentiel de ce qu’ils essaient de contester.

«La devise du libéralisme, c’est vivre dange- reusement, explique Foucault.2 C’est-à-dire que les individus sont mis perpétuellement en situation de danger. Ou plutôt, ils sont condi- tionnés à éprouver leur situation, leur vie, leur présent, leur avenir comme étant porteurs de danger. Tout une éducation, toute une culture du danger apparaît en effet au 19e siècle qui est très différente de ces grands rêves, de ces grandes menaces de l’apocalypse, comme la peste, la mort, la guerre dont l’imagination po- litique et cosmologique du Moyen Age, et du 17e siècle encore, s’alimentait». A la place, émergent «des dangers quotidiens perpétuel- lement animés, réalisés, mis en situation par ce qu’on pourrait appeler la culture politique du danger… Pas de libéralisme sans culture du danger». Mais quel danger le libéralisme ac- tuel valorise-t-il ? Celui du financier qui joue sa fortune pour soutenir une nouvelle industrie, voire du chercheur qui risque sa carrière sur une idée. Simplement, parce que là émerge le mythe libéral. Mais si, au sein de cette culture, les adolescents dérangent, c’est en raison de leur approche plus libérale encore du danger.

Ils menacent vraiment l’ordre établi.

Que les adolescents soient simultanément occupés à vivre et à la construction d’eux- mêmes, cela leur donne à la fois une vulnéra- bilité accrue et une chance plus élevée de se montrer créatifs, d’oser affronter les risques de la différence, de renouveler les conditions de vie des humains. Mais justement : de cette créativité, la société ne veut pas. Au nom même du libéralisme, le système du pouvoir cherche à leur refiler les vieux dangers, pour

que leur expérimentation ne porte pas sur l’im- portant, sur l’authentique nouveau. Car, c’est cela qui fait peur à un libéralisme qui n’en est en fait pas un, mais un masque posé sur un conservatisme intéressé. Qu’ils boivent jusqu’au coma, mangent mal, qu’attirés par tous les men songes publicitaires dans les dangers con- substantiels à leur âge, ils succombent : voilà les risques que leur offre notre consumérisme- libéral. Mais il ne faudrait pas qu’ils en expéri- mentent d’autres, qu’ils nous mettent en ques- tion, par de véritables utopies, par un sérieux dérangement de nos systèmes de gouverne- ments. Il ne faudrait pas qu’ils soient autre chose qu’un miroir et un passage vers nous, et deviennent un danger de changement réel : qu’ils expérimentent un véritable inconnu. Car laissés à eux-mêmes, ils pourraient bien, ces adolescents, faire émerger du radicalement nouveau. D’autres manières d’être ensemble, des communautés non commerciales, des agen cements de valeurs inédits...

Leçon d’adieu, vendredi dernier, de Pierre- André Michaud, adolescentologue vaudois de renommée internationale, qui a fondé l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents et a occupé, à la Faculté de biologie et de méde- cine de Lausanne, la première chaire acadé- mique de médecine de l’adolescence d’Europe.

Une incroyable passion, un regard large, des idées en nombre. Parce qu’ils ont une manière propre de souffrir, a estimé Pierre-André Mi- chaud, les adolescents méritent une médecine à part et une recherche qui fasse droit à l’altérité de leur monde. Mais ils méritent surtout une mé- decine qui sache – et ose, au besoin – renverser la classique distribution des responsabilités.

«Il serait souhaitable, écrit-il avec Isabelle Chaussis à propos du cannabis,3 que soient transmises aux adolescents… des questions propres à les interpeller sur le sens qu’ils sou- haitent donner à leur vie, les valeurs qu’ils veulent privilégier. Il serait temps aussi de réa- liser que c’est en aménageant un cadre de vie positif aux jeunes et en leur donnant des rai- sons d’espérer que l’on luttera efficacement contre le mésusage du cannabis et contre toute forme de dépendance et d’addiction.»

Bertrand Kiefer

Bloc-notes

1432 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 25 juin 2014

1 Foucault M. Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, 2. Paris : Gallimard/Seuil, 2009.

2 Collège de France, leçon du 24 janvier 1979. Cité dans l’émission de France Culture «Les nouveaux chemins de la connaissance, Que faire de Foucault aujourd’hui ? Foucault, complice du néolibéralisme ?» du 18.06.2014 3 Michaud PA, Chossis I. Usage de cannabis et adoles- cents : ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas encore...

Dépendances 2005;27:2-6.

Adolescents, le courage du franc-parler

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