LE CONSEILLER
HIPPIQUE
CERFS-VOLANTS.
L'AVENTURE DE NOËL.
RUE DES ENFANTS-ABANDONNÉS.
LIGNES BLANCHES.
LA QUEUE A LA PÈGRE.
L'HEUREUSE AVENTURE.
UNE MAISON SOUFFLÉE AUX VENTS (Prix du Roman populiste 1951).
IDYLLE DANS UN QUARTIER MURÉ.
LA FILLE DU VOLEUR D'HUITRES.
L'HOMME QUI héritait D'UN MEURTRE.
MA TANTE S'ENNUIE LE DIMANCHE.
ANNA TRÉGANA.
DU MEME AUTEUR
A paraître
EMILE DANOËN
LE CONSEILLER
HIPPIQUE
roman
nrr
GALLIMARD 5, rue Sébastien-Bottin, Paris Vile
2' édition
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Russie.
© 1958, Librairie Gallimard.
Quand Françoise Bomboillon fit la connaissance de Bayard à trente-cinq ans, rien ne la séparait encore du mari qu'elle avait épousé dix ans plus tôt. Cela revient presque à dire que rien ne les unissait non plus. Ils vivaient heureux parce que sans histoires, ils n'avaient même pas d'enfants. Fran- çoise s'était mariée « pour faire une fin », sans aucune pas- sion au cœur, et persuadée qu'elle n'en connaîtrait jamais parce qu'elle avait vécu jusque-là sans tomber amoureuse de personne. Elle n'éprouvait aucune attirance pour les jeunes gens ni pour les hommes qui lui faisaient la cour. Plutôt de la peur. Elle n'aimait pas qu'on la touche. Quand il lui arri- vait de danser, les cavaliers qui la serraient de trop près la mettaient mal à l'aise. A la veille de coiffer sainte Catherine, elle avait épousé le jeune patron d'une brasserie de la place Balard surtout pour complaire à ses parents qui jugeaient dégradante la perspective de rester vieille fille. Si leurs parents, qui se connaissaient de longue date, ne s'en étaient pas mêlés, le jeune homme ne serait pas venu la chercher, elle en était parfaitement sûre, elle ne serait pas allée le chercher non plus. Mais, présentés l'un à l'autre, ils ne s'étaient pas déplu, et ils apportaient tous deux assez d'ar- gent pour que leur union paraisse en quelque sorte nécessaire.
Raoul, le fiancé, désirait moderniser son bar et manquait de disponibilités pour entreprendre les travaux. Ses idées inté- ressèrent Françoise qui prit à cœur de l'aider à les réaliser.
Après le mariage, elle s'installa à la caisse, ce qui rompit le désœuvrement dans lequel elle vivait. Elle aima sentir une responsabilité peser sur ses épaules, elle l'aima d'autant plus que son mari s'en remit complètement à elle pour tout ce qui concernait les comptes. Ce fut, de toutes ses attentions de jeune époux, celle qui la toucha le plus.
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D'ailleurs, elle aimait manier l'argent. Aucune avarice là- dedans, mais le goût de s'en servir avec profit. Quand une
dépense, même lourde, présentait des chances de rapport, elle
n'hésitait pas à l'engager.Elle s'était mise aussi à aimer la clientèle, le mouvement
qu'elle apportait, les conversations, toutes les nouvelles qu'on apprend de la sorte, tous les aperçus plus ou moins truqués qu'on découvre sur la vie des gens. Les hommages que les plus galants lui adressaient la rebutaient moins qu'aupara- vant. Bref, elle eût été complètement heureuse si elle avait été seulement l'associée de Raoul Bomboillon. Les fausses notes commençaient quand il lui fallait se considérer aussi comme sa femme. Elle savait, en se mariant, qu'on n'épouse pas un homme uniquement pour tenir son ménage. Un obscur désir d'être femme dans toutes les acceptions du terme l'habi- tait sans qu'elle s'en doute. Quand elle se rendit compte que la vie la frustrait sur ce plan, elle se trouva profondément déso- rientée. Elle chercha dans quelle mesure la responsabilité lui en incombait. Elle se trompa peut-être dans ses déductions.
« C'est moi qui manque de féminité », se dit-elle, parce que personne ne pensait à célébrer sa beauté, alors qu'un rien de coquetterie la rendait attirante quand elle s'y risquait. Elle se conformait trop à ce type de femmes bien faites, aussi jolies que d'autres de visage, mais un peu altières et qui, par souci de paraître « sérieuses », ne savent que rester effacées.
N'ayant jamais éprouvé de penchant pour l'amour étant
jeune fille, mais s'étant laissé dire qu'en ce qui concerne ces
plaisirs-là, l'appétit vient en mangeant, elle s'en était remise à son mari pour savoir l'éveiller et la rendre heureuse. Au fond, elle désirait être soumise et y eût mis de la bonne volonté. Par malheur, il se passa tout le contraire c'est elle qui en imposait à son mari. Bomboillon ne pensait qu'aux égards qu'il lui devait, et la délicatesse avec laquelle il lui avait dévolu la responsabilité financière de leur commerce n'était que la moindre des attentions qu'il avait pour elle.Il n'oubliait jamais de lui offrir des cadeaux et des fleurs les jours de fête, s'inquiétait journellement si elle ne man-
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quait de rien, lui rappelait sans cesse qu'il ne l'attachait pas au comptoir et qu'elle lui ferait plaisir en allant se promener.
Et quand il éprouvait le besoin de lui manifester des ten- dresses plus intimes, il prenait bien soin de lui faire une cour discrète auparavant afin de s'assurer si, elle aussi, de son côté.
Bien des femmes envieront cette Françoise et penseront qu'à sa place elles auraient vécu dans la félicité la plus totale. Françoise elle-même, quand elle s'interrogeait, ne comprenait pas comment elle ne se sentait pas plus heureuse auprès d'un mari aussi compréhensif. Pourtant, le fait est que tant de perfection se retournait contre elle et contre eux.
Quand son mari lui faisait la cour, elle devinait bien où il voulait en venir, et il lui paraissait alors du plus élémentaire devoir de se donner à lui. Au nom de quoi se dérober, grands dieux! Ne cède-t-on pas tous les droits sur son corps à l'homme que l'on épouse?
Il en résultait qu'au lieu de se trouver emportée dans un tourbillon d'amour, elle agissait dans l'état d'esprit de la personne qui se croit tenue de rendre gentillesse pour gentil- lesse, cadeau pour cadeau, mais qui, au fond, se passerait bien d'en recevoir pour n'en avoir pas à rendre. Cela empê- chait l'éveil de ses sens. Bomboillon, qui le sentait bien, s'en trouvait lui-même refroidi. Scrupuleux à l'excès, il se repro- chait de profiter d'elle sans savoir la faire participer. Alors, il s'arrêtait quand elle désirait peut-être vaguement qu'il force un peu sa nature. Ils ne vinrent jamais à bout de réduire ce décalage.
La clientèle du bar Bomboillon se composait en majeure partie de « turfistes », entendez par là de gens qui jouaient aux courses sans pour ainsi dire jamais mettre les pieds sur les hippodromes. Cette clientèle de jobards avait son requin, un requin habile, du reste, qui savait les dévorer en ména- geant les provisions. Il s'agissait d'un marchand de
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« tuyauxdoublé de bookmaker qui s'intitulait pompeuse- ment« Conseiller hippique ». Il se flattait même de posséder un cabinet hippique sous prétexte qu'il avait apposé à la porte de l'immeuble où il logeait, rue de Vaugirard, une belle plaque comme en ont les médecins et les avocats, et portant
en lettres d'or sur fond noir
BAYARD CONSEILLER HIPPIQUE
II s'appelait en réalité André Tellier. Si on lui demandait pourquoi ce pseudonyme de Bayard, il répondait, assez content de son astuce « Bayard, le conseiller sans peur et sans reproche.Sur les champs de courses, son bagout de camelot faisait ample consommation de ce genre de calem- bours. Pour couvrir son activité illégale de bookmaker, il vendait une feuille de pronostics dactylographiée dans laquelle il classait les chevaux selon une valeur qu'il leur attribuait et il indiquait pour chaque course un favori et deux outsiders. On eût été malvenu de lui disputer son slogan de conseiller « sans peur et sans reproche ». Sans peur, il l'était pour désigner, course par course, deux ou trois chevaux dont les noms figuraient en toutes lettres sur son papier, ce qui représentait un courage certain quand on sait que les gens qui colportent des « tuyaux» préfèrent généralement vous les murmurer à l'oreille afin de pouvoir soutenir le
contraire si leur favori, imbattable avant le départ, termine
à la queue du peloton. Et sans reproche? Affaire d'appré- ciation sans doute, mais il indiquait plusieurs gagnants par jour. Sa méthode reposait sur le principe que ce sont toujours les mêmes chevaux qui gagnent parce que ce sont les meil- leurs, et s'appuyait sur une documentation considérable, fai- sant état de leur âge, de leur sexe, de leurs performances, des sommes qu'ils avaient gagnées selon l'importance des épreuves courues, des temps chronométriques réalisés sur une distance ou sur une autre, en un mot, tout un travail consciencieux auquel il consacrait plusieurs heures par jour.LE CONSEILLER HIPPIQUE
Cela représentait aussi beaucoup de mémoire et d'observation, car les chevaux ne fournissent pas toujours des courses corres- pondant à leurs possibilités.
En général, les pronostics de Bayard indiquaient assez de gagnants pour satisfaire sa clientèle. Quant à ceux qui se plaignaient d'avoir perdu en suivant ses indications, il tenait à leur disposition un lot d'arguments péremptoires tels que
« Si l'on pouvait toujours déterminer le gagnant à coup sûr, il n'y aurait pas de Pari Mutuel possible. N'oubliez pas qu'au Pari Mutuel, les gagnants ramassent l'argent des perdants.
Si tout le monde jouait le gagnant, il n'y aurait plus de per- dants, donc plus d'argent à gagner.»
Somme toute, ce Bayard eût mérité d'être nommé chevalier de l'ordre des marchands de tuyaux si un tel ordre eût existé.
11 vendait un honnête travail et il n'était pas possible, compte tenu de la réglementation des jeux, de fournir des indications plus précises. Il exerçait tout aussi loyalement son activité principale, bien que clandestine, de bookmaker, beaucoup plus lucrative. Il se contentait de travailler sur une petite échelle, pour son propre compte, quitte à se « couvrir », dans certains cas, auprès de confrères de plus d'envergure, à la manière des petites compagnies d'assurance qui s'assu- rent elles-mêmes chez leurs gros concurrents. A l'époque, le P.M.U. (Pari Mutuel Urbain), qui collecte les paris en dehors des hippodromes par l'intermédiaire de ses centaines d'agences installées pour la plupart dans les bureaux de tabac, n'existait pas encore. Seul fonctionnait légalement le Pari Mutuel organisé pendant les épreuves à l'intérieur des champs de courses où la plupart des joueurs, empêchés par leur profession, n'avaient pas le loisir de se rendre. Ils confiaient leurs enjeux, soit aux « donneurs» clandestins (les bookmakers), ou plus exactement à l'armée de rabatteurs qui travaillaient pour le compte de ceux-ci dans les cafés, les bureaux, les ateliers, les magasins; soit encore, placement cent fois plus aventureux, à une maffia de soi-disant commis- sionnaires du Pari Mutuel qui prétendaient jouer leurs mises sur les hippodromes, moyennant un honnête pourcentage. En
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réalité, partant du principe que le joueur a plus de chances de perdre que de gagner, ils les empochaient purement et simplement. Ils s'assuraient ainsi d'assez gros revenus pour payer, de leur poche, les parieurs heureux, tant que ceux-ci n'étaient pas trop nombreux ou ne gagnaient pas de trop fortes sommes. Dans le cas contraire, incapables de tenir leurs engagements, ils disparaissaient, quitte à chercher de nou- velles dupes ailleurs.
Bayard n'offrait rien de commun avec ces voleurs. Il exer- çait son illégal métier de « donneur» plus honnêtement, peut-être, que l'Etat, s'il est exact que l'Etat n'est pas un bookmaker sans reproche comme bien des gens l'affirment.
Quand Bayard acceptait un pari, il prenait toutes les précau- tions nécessaires pour être en mesure de payer en cas de vic- toire du cheval. Il entretenait un réseau de renseignements pour lui rapporter les secrets des entraînements et des écuries
afin de connaître non seulement la valeur exacte des chevaux avant leur présentation sur les hippodromes, valeur que les propriétaires, qui jouent aussi, ont toujours intérêt à tenir cachée, mais encore les « affairesqui se préparaient ici ou là. La tentation de gagner plus d'argent en truquant les courses entraînait en effet les principaux bookmakers à s'assurer la complicité d'entraîneurs et de jockeys pour réussir certains coups, dont le plus courant consistait à pro- voquer la défaite irrégulière du favori. La plus élémentaire habileté d'un bookmaker consiste évidemment à ne pas trop donner le gagnant, c'est-à-dire à recevoir le plus d'enjeux possible sur les chevaux battus. Alors que le joueur parie pour un ou plusieurs chevaux, le bookmaker parie contre tous les chevaux d'une course. Il ne perd son pari que sur le cheval qui gagne, et le gagne sur tous les autres; et tous les enjeux engagés sur ceux-ci lui demeurent acquis, une partie servant à payer le pari perdu sur le gagnant. Or, les parieurs engagent des sommes énormes sur les favoris, des sommes qui représentent parfois plus de la moitié de l'enjeu total.
Il est donc de première importance pour le bookmaker de savoir si le favori sera battu, de façon à le donner le plus
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possible à ses clients. Au contraire, si le favori doit gagner, il vaut mieux ne pas le donner trop, car même si le rapport du cheval est très faible, le nombre des joueurs gagnants est si élevé que le bookmaker en est de'sa poche. Parfois, quand un cheval lui paraissait imbattable, Bayard n'acceptait même pas de pari sur sa chance. Il appelait cela « marcher pour un cheval ». Si ses prévisions se révélaient justes, il encaissait toutes les mises reçues de la main des partisans des autres chevaux, sans avoir à payer un sou pour le vainqueur. En cas de défaite, par exemple, il s'exposait à payer l'outsider qui avait causé la surprise, avec une encaisse privée de l'énorme rentrée d'enjeux que le favori assure dans tous les cas. Mais c'étaient les risques du métier. Bayard les assumait avec beaucoup d'adresse. Depuis dix ans qu'il l'exerçait, jamais il n'avait trahi ses engagements. Il se cachait à peine de la police, qui d'une part fermait plus ou moins les yeux, et qui, d'autre part, ne pouvait pas grand-chose. Pour établir la contravention, il fallait surprendre le donneur au moment où il engageait des paris avec des inconnus. Chez Bomboillon comme ailleurs, Bayard connaissait la plupart de ses clients par leur nom.
Bayard disposait d'un atout considérable pour imposer confiance le soin qu'il prenait de sa personne. Toujours vêtu avec élégance d'un complet impeccable ou, l'été, d'ensembles dernier cri, toujours net et repassé, il faisait figure avanta- geuse à côté de tant de ses confrères dont la mise révélait le joueur malheureux et à court d'argent. Rien n'exerce d'effet plus déplorable qu'un turfiste cherchant à démontrer que l'on peut vivre des courses (et celui qui y parvient décide beau- coup plus facilement le joueur à sortir son argent) mais dont le veston fatigué crie misère, dont les chaussures éculées trahissent l'absence de chaussettes. L'aisance apparente de Bayard donnait aux joueurs l'impression de placer leur argent à l'abri des coups du sort. Le ménage Bomboillon l'accueillait avec d'autant plus de plaisir que le bar y trou- vait son compte. Les jours de grandes épreuves, le barman ne chômait pas, tant les candidats à la fortune par le turf
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se pressaient nombreux autour du « conseiller hippique ».
Il était entré insensiblement dans la vie de Françoise. Elle se serait méfiée d'un coup de foudre. La progression lente, mais sûre, avec laquelle il était devenu le centre et l'objet unique de ses pensées, l'avait convaincue qu'il s'agissait d'un amour profond et durable.
Au début, il lui avait plu par sa bonne humeur continuelle.
Il avait toujours le sourire, et toujours une blague aux lèvres.
On aimait le voir paraître parce qu'il répandait la gaieté autour de lui. Il ne se fâchait jamais. Personne n'avait meil- leur caractère. Jamais il n'élevait la voix au cours d'une dis- cussion. Il accueillait avec humour les coups de l'adversité.
Et quand le sort lui était favorable, il plaisantait de la même façon, en camelot philosophe, que rien n'étonne, pas même la chance. Il arrivait que des joueurs mécontents l'accablent de reproches et quelquefois d'injures. Il se contentait d'en rire avec tant d'ironie dans le pétillement bleu de son regard, et en sachant si bien mettre les rieurs de son côté, que toutes les algarades se terminaient à la confusion de l'adver-
saire.
Françoise trouvait cet homme si charmant et si sympa- thique que, lorsqu'elle avait appris qu'il était divorcé aux torts de sa femme et qu'il avait la garde d'un fils de huit ans,
elle avait commencé à se demander comment cette femme
avait pu lui préférer quelqu'un d'autre. Elle s'engageait ainsi dans un chemin perfide pour Bomboillon. Se dire « Si j'étais la femme d'un homme pareil, je n'irais sûrement pas en chercher un autre », revient à s'avouer implicitement que l'on préfère cet homme-là à tout autre, fût-ce à son propre mari. Et, involontairement, Françoise comparait le brave Bomboillon au fringant Bayard. Quand le soleil brille, l'éclat
de la chandelle.
Comme tout bel homme aimant plaire, Bayard se laissait machinalement attirer par les femmes, et il employait un moyen terriblement dangereux pour les intéresser il en fai- sait ses confidentes. Il leur racontait ses soucis, il avait l'air de leur confier ses plus grands secrets. Comme il savait cha-
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leureusement écouter les confidences qu'il provoquait en
retour, il s'établissait vite entre elles et lui un commerce assez intime. De là à se réjouir en commun des petits bonheurs de la vie et se consoler des petites tristesses.
Au bout de quelques semaines d'une amitié qui s'était éta- blie à son insu, Françoise abordait avec Bayard des sujets dont elle n'aurait pas parlé sans embarras à son mari. Elle devenait plus réticente avec celui-ci à mesure qu'elle se confiait davantage à Bayard, non sans se sentir gênée par cette préférence secrète, d'ailleurs, car Bomboillon était abso- lument irréprochable en ce qui la concernait, et il aimait bien Bayard, le recevait en ami, appréciait ses blagues, ne songeait nullement à se méfier de lui. Quand Bayard demanda à Françoise si cela ne l'amuserait pas de l'accom- pagner de temps en temps aux courses, Bomboillon s'écria le premier « Mais si, bien sûr, Françoise! Tu devrais y aller, ça te ferait une distraction.» Françoise en avait rougi.
Bayard vint la chercher le dimanche suivant. C'était, au début du mois de mars 1930 qui avait débuté par de catastro- phiques inondations dans le Midi, journée de deuil national par un temps radieux. A Paris, les drapeaux étaient en berne, des quêtes s'organisaient dans les salles de spectacle, et des souscriptions dans toute la France. La radio d'Etat suspen- dait ses émissions, seul Radio-Paris lançait des appels en faveur des sinistrés. Les grandes fêtes, les bals, les concerts, étaient partout supprimés. Auteuil et ses élégantes vêtues des nouveautés de printemps dominées par le petit bonnichon
assorti aux ensembles de tweed célébraient ce deuil à leur
façon. Bayard montra à Françoise la princesse Murat dans un tailleur en velours vert myrte, avecun chapeau de satin noir drapé, et la duchesse de Brissac en manteau de drap amazone noir et bonnet de feutre noir. Coq d'Or II, au comte de Rivaud, monté par Fruhinsholtz, enleva le prix Finot.
Françoise trouva cela très amusant et ne demanda qu'à reve- nir. D'abord une fois par hasard, puis deux fois par semaine, et puis trois, et puis elle finit, le beau temps aidant, par y
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passer presque tous ses après-midi. Du coup, Bomboillon jugea qu'elle exagérait, mais il n'osait pas s'en plaindre ouvertement, car Françoise se passionnait si bien pour les exploits des chevaux que les affaires du bar ne s'en portaient que mieux. Soir et matin, les turfistes que leurs occupations empêchaient de se rendre au champ comme elle, venaient discuter le coup avec la patronne qui avait vu les courses.
Pour l'anniversaire de Françoise, son mari lui paya des jumelles prismatiques.
Elle ne jouait pas, ou fort peu. Les feuilles de pronostics que Bayard vendait lui tenaient lieu de tickets gagnants ou placés. La victoire d'un cheval qu'il donnait dans son papier lui causait autant de joie que si elle avait misé dessus. Quand aucun des chevaux indiqués n'arrivait, elle éprouvait une déception sentimentale beaucoup plus vive que si elle avait perdu de l'argent. Elle en souffrait beaucoup plus que Bayard lui-même, blasé par des années de pratique. Quand le sort s'acharnait particulièrement sur lui, elle en était malade, s'imaginant que ses erreurs devaient le plonger dans une gêne affreuse vis-à-vis de ses clients. Elle l'admirait de rester là, debout au milieu de la pelouse, la tête haute devant l'adversité, essuyant les quolibets des joueurs furieux d'un air serein et même narquois.
Pendant les courses, les affaires occupaient presque tout le temps Bayard, mais pourtant, quand le drapeau indiquant que les chevaux étaient« sous les ordres(du starter) mon- tait au mât, les joueurs s'égaillaient à travers l'hippodrome pour voir la course, et il se retrouvait seul avec Françoise pour quelques minutes. Tous deux s'en allaient à leur tour le long de la piste.
C'est au goût pour ces promenades à deux au milieu de la foule, à l'impatience avec laquelle elle en attendait le moment et au regret qu'elle éprouvait de les voir toujours se terminer trop vite (une course dure deux ou trois minutes au maximum), que Françoise s'était aperçue qu'elle était amou- reuse. Une joie de petite fille l'habitait, son cœur battait, et pas seulement à l'attente du résultat. Il battait d'être plus
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près de Bayard. Celui-ci aussi avait l'air heureux. A son perpétuel sourire qui aurait pu être trompeur s'ajoutait une secrète émotion, et parfois, quand il tournait son regard vers elle, de la tendresse. Pour lutter contre le désir d'être embras- sée qui la saisissait alors, elle désignait la course en deman- dant « Qui est en tête?»
Mais un jour qu'il l'avait regardée avec plus d'insistance, avec plus de poids dans ses yeux trop bleus, un jour que ce bleu s'était chargé d'une ombre plus ardente que de coutume, elle n'avait pas eu le courage de se détourner vers la course.
Ceci se passait à Saint-Cloud, ils se trouvaient derrière des
baraques du Pari Mutuel délaissées par les parieurs. Ils marchaient là, seuls, pendant que les gens couraient vers la ligne d'arrivée. Il l'avait serrée dans ses bras en la regardant profondément dans les yeux. Elle n'avait pas baissé les pau- pières, elle lui avait donné tous ses yeux, toute son âme et tout le consentement qu'elle contenait; et il s'était penché lentement sur ses lèvres, trop lentement, au point qu'elle allait finir par crier d'attente quand, juste au moment où son cri allait jaillir, il avait pris ses lèvres et elle avait seulement gémi de désespoir et de plaisir. Jamais aucun baiser ne l'avait émue autant. Les gens hurlaient leur joie ou leur déception depuis deux bonnes minutes qu'elle reposait encore dans ses bras, le visage chaviré, et elle ne songeait pas à reprendre une attitude plus correcte bien qu'elle courût le risque d'être reconnue. Bayard la réveilla en murmurant« Françoise ». Elle se redressa et ils reprirent lentement le chemin du tableau d'affichage des cotes, au pied duquel Bayard aimait à s'installer pour se livrer à son commerce.
Ils n'échangèrent peut-être pas dix paroles par la suite, cet après-midi-là. Chacun d'eux restait incertain des senti- ments de l'autre, se demandait où les mènerait cette aventure et ils se sentaient gênés pour en parler franchement. Fran- çoise n'osait pas imaginer une suite. Elle avait déjà sa vie, un foyer, un travail, un mari. Les jeunes filles bâtissent aisé- ment dans l'avenir, et plus de châteaux en Espagne que de fondations solides, mais quand l'amour vient surprendre une
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femme dans la situation de Françoise, elle a peur d'envisager les conséquences et préfère n'y pas penser, abandonnant à son séducteur avec une espèce de panique heureuse qui se trans- forme en appréhension rétrospective mais à saveur de décep- tion s'il s'en abstient le soin de prendre l'initiative.