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Les Gauches dans la crise

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Les Gauches dans la crise

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Sommaire

Le mot du présient p: 4

Colloque « les gauches dans la crise » p: 6 Lettre ouverte à la majorité présidentielle

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Chers amis,

La Gauche Moderne veut s’adresser aux Français ; dessiner pour eux et avec eux un avenir meilleur. C’est pour cela qu’elle a voulu une nouvelle fois prendre position et faire entendre sa voix dans le contexte de crise que nous traversons.

Nous vivons une époque faite de vastes bouleversements, et la gauche, pour continuer d’incarner un espoir, a grand besoin de se réorienter, de mettre le cap sur de nouveaux horizons, de se réapproprier l’avenir.

Voilà pourquoi la Gauche Moderne tient à peser dans les nécessaires discussions qui doivent être menées sur les enjeux cruciaux de notre société.

Pour participer à une réflexion d’ensemble, nécessaire non pas simplement pour juguler la crise que nous traversons, mais pour affronter la crise globale de civilisation que nous voyons à l’œuvre, la Gauche Moderne s’inscrit au jour le jour dans une démarche de proposition et de réflexion.

Où nous situer face au défi que nous impose la crise ? Quelles en sont les répercussions sur les gauches européennes et à quel aggiornamento la situation nous astreint-elle ?

En organisant un grand wee-kend politique, les 22 et 23 janvier, nous avons voulu prendre ce défi à bras-le-corps et mettre ces interrogations sur le chantier.

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Avec Henri Guaino le vendredi lors d’une conférence-débat à l’Assemblée Nationale, nous avons évoqué les politiques de relance à adopter pour donner un nouvel élan à la France. La Gauche Moderne souhaitait ainsi examiner l’ordre des priorités à l’heure où médias et financiers ne parlent plus que dette et réduction des déficits publics.

La Gauche Moderne a adopté, le lendemain, un texte, dans laquelle elle réaffirme ses grandes orientations sur la crise et ses répercussions, sur le système financier qui l’a permise, sur notre modèle social à préserver en le réformant pour qu’il conserve son humanité. La « lettre ouverte » de la Gauche Moderne donne des indications pour se diriger vers une France revigorée, soucieuse de justice sociale.

Afin d’approfondir la réflexion, nous avons tenu l’après-midi du samedi un colloque sur le thème : « les gauches dans la crise ». Pour évoquer la double crise, celle de l’économie mondiale, et celle spécifique des gauches européennes, françaises en particulier. Etaient réunies des personnalités prestigieuses venues parfois d’horizons éloignés. La Gauche Moderne entend ainsi continuer le dialogue avec toutes les forces européennes soucieuses d’innovation et de justice sociale.

Je souhaite vous rendre destinataire de ces précieuses réflexions qui ont été exprimées lors de cette rencontre, ainsi que de notre « lettre ouverte ».

Jean-Marie Bockel

Président de La Gauche Moderne

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Colloque

« Les Gauches dans la crise »

23 janvier 2010

Maison de la Chimie - 28, rue Saint Dominique

Première table-ronde

Animée par

Philippe Barret,

Inspecteur général de l’Education nationale Avec :

Stuart Bell,

Député travailliste et Membre du Gouvernement britannique

Jean-Hervé Lorenzi,

Président du Cercle des Economistes

Philippe Cohen,

Rédacteur en Chef de Marianne 2

Stéphane Rozès,

Président du Conseil-Analyse-Prospective, Professeur à Sciences-po et à HEC

Gilles Casanova,

Chargé des affaires politiques à La Gauche Moderne

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Deuxième table ronde

Animée par

André Bercoff,

journaliste, essayiste, Président du Press-Club de France

Avec :

Philippe Herzog,

Président de l’association « Confrontations Europe », ancien Député européen

Linda Lanzillotta,

ancien Ministre italien des collectivités locales, Prési- dente du Think Tank Glocus

Saïd Sadi,

Président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, Député d’Alger

Emmanuel Dupuy,

Responsable des Relations internationales de la Gauche Moderne,

Marc d’Héré,

Chargé du Projet de La Gauche Moderne

Clôture du colloque par Michel Suchod, Secrétaire Général de La

Gauche Moderne

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Première table-ronde

Animée par Philippe Barret

Avec Stuart Bell, Jean-Hervé Lorenzi, Philippe Cohen, Stéphane Rozès, Gilles Casanova

Philippe Barret

Le temps nous est compté et je ne vais donc pas m’attarder en propos liminaires : les gauches dans la crise c’est d’abord l’analyse de la crise. Est-ce qu’il y a une analyse des gauches particulière ? Je ne sais pas. On peut penser que l’économie ambitionne le statut de science et il devrait alors y avoir une certaine neutralité objective. Mais c’est une science humaine et il y a donc place, marge pour des divergences et des avis différents et puis surtout sur les propositions pour en sortir.

Je vais passer la parole sans tarder à nos intervenants qui ont déjà été présentés, ce qui m’exonère de cette tâche, en leur demandant simplement, car je ne suis pas enclin à jouer les gendarmes, à s’en tenir à une règle collective qui est de limiter son propos à 10 minutes compte- enu du temps global qui nous est imparti pour cette table-ronde.

Monsieur le Député, Monsieur le Ministre Stuart Bell, voulez-vous inaugurer la table-ronde ?

Stuart Bell

Je vous remercie Philippe et je suis soulagé de ne pas avoir à faire un discours aussi long et approfondi que celui de M. le Ministre. Dix minutes me suffiront largement.

L’auteur de Love story vient de mourir et il commençait son grand roman avec cette phrase : « Où faut-il commencer ? ». Alors : « Par où faut-il commencer ? », lorsque nous discutons de l’avenir de la gauche en tant que principe et en tant que parti politique qui a un grand passé.

J’ai été très attiré par « La Gauche Moderne », la « réforme juste, condition d’une société libre, équitable et solidaire». Mon choix politique est pour moi un choix social-démocrate et les valeurs qui nous guident sont celles de liberté

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individuelle, de responsabilité et de solidarité, avec le projet d’orienter la mondialisation.

C’est ce que nous avons fait avec Tony Blair depuis 1997. Lorsque nous avons gagné les élections législatives en 1997, on m’a demandé quel conseil je voulais donner au Parti Socialiste français. J’ai répondu : « il faut changer ; il faut modifier ; il faut moderniser… » Je reviens douze ans plus tard et je vous laisse le soin de juger s’ils ont fait ce que je leur préconisais.

Concernant les principes socialistes, lorsque l’on parle d’une « idéologie socialiste », et bien la seule idéologie que nous ayons jamais eu est de nationaliser tout ce qui bouge. Nous avons nationalisé en Angleterre deux fois l’industrie de l’acier et nous avons abandonné cela en 1997.

Tony Blair a abandonné ce principe, qui est de marier l’économie réelle avec l’économie sociale, et il a réussi à rassembler autour de son gouvernement une majorité, une majorité assez grande d’ailleurs, une majorité que l’on n’avait jamais eue dans l’histoire de l’Angleterre, en mariant la classe ouvrière et la classe moyenne. Il a fait appel à toutes les classes en leur disant : « nous vous avons compris, vous voulez que nous acceptions et que nous embrassions le marché libre ».

A mon sens et j’ai toujours dit - mais mes conseils ne sont pas toujours suivis, c’est pourquoi je suis avec vous un samedi après midi sous la pluie à Paris -, je leur ai dit : « Ecoutez attention, le marché libre sans contrainte va nous amener à un désastre tôt ou tard ». Bon, il est arrivé plutôt assez tard, mais la conséquence c’est que nous allons, après douze ans de gouvernement en Angleterre, faire face à une échéance électorale, d’ici quelques mois, et nous n’avons pas une idéologie à leur proposer.

Nous avons soutenu le marché, le marché en fin de compte nous a laissé tombé ; nous avons réduit notre base de manufacturing de 24 % à 14 % dans les 12 ans de gouvernement travailliste, et pourtant nous devons faire face à l’électorat avec un programme qui est assez clair, assez net mais assez différent de ce que va proposer le parti Conservateur.

Et il y a un problème parce qu’il ne suffit plus de dire : «Nous sommes pour la justice sociale », tout le monde est pour la justice sociale… Levez la main si vous êtes contre la justice sociale ! «Nous sommes pour l’égalité»… mais tout le

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monde est pour l’égalité ! «Nous voulons une égalité des revenus»… mais tout le monde est pour cela.

Donc qu’est-ce que nous proposons au public britannique qui ne soit pas déjà là dans le domaine public ? Et puisque nous avons fait cette grande majorité de centre, que tous les autres partis nous envahissent dans le centre, qu’est-ce que nous offrons qui est différent face à une opposition qui dit : « il faut changer »,

« il faut changer de cap, changer de gouvernement, de personnalités », cela nous laisse où ? Bien sûr c’est très important, nous ne pouvons pas lâcher le terrain que nous avons investi depuis longtemps dans l’intérêt du peuple britannique.

Ce que je dis aussi, c’est qu’il ne faut pas créer une politique basée sur l’envie, sur l’avidité, sur l’indignation. Il faut trouver quelque chose qui plaise au peuple britannique. Et ce que j’ai proposé dans le temps – on ne m’a pas suivi à cette époque et peut-être ne me suivra-t-on pas aujourd’hui- c’est de créer ce que l’on appelle une « stakeholder economy », c’est-à-dire une communauté sociale. Une entreprise a des actionnaires, des bailleurs de fonds, des employés, des clients, des dirigeants, des fournisseurs, c’est-à-dire une collectivité au sein de laquelle l’entreprise est active. Pourquoi ne pas réunir tous ces éléments ?

Ce que nous voyons en Angleterre maintenant, c’est par exemple une société américaine qui s’appelle « Kraft », qui fait du fromage, qui achète nos chocolatiers Cadbury. Elle a acheté pour 20 milliards de dollars. On a dit dans le temps que c’était fini tout cela, parce que les banques n’avaient plus d’argent pour faire ces grandes acquisitions, parce que l’acquisition est faite à travers l’argent emprunté des banques. 20 milliards de dollars ! Nous avons 5000 ouvriers qui travaillent dans l’industrie chocolatière et qui vont perdre leur travail. Pas tous, mais il y en a beaucoup. Est-ce que c’est cela que nous avons voulu en tant que principe ?

Si nous prenons l’acier que nous avons nationalisé deux fois et qui a été privatisé depuis : il a ensuite été vendu aux indiens, à la société Tata. Qu’est-ce qu’ils font avec la récession ? Ils ferment l’usine chez moi ! Perte sèche ! 1700 employés… Perte sèche pour les fournisseurs… 1000 emplois ! Conséquences sérieuses pour la collectivité, et aussi manifestations dans la rue.

Malgré tout, nous ne sommes pas arrivés à ce que vous faites en France, à kidnapper les managers… nous n’en sommes pas encore arrivés là… Mais il faudrait revenir sur ce principe de « stakeholder economy », et « stakeholder entreprise », c’est-à-dire où l’entreprise s’occupe de ses actionnaires, s’occupe de

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ses employés, s’occupe de la collectivité où elle est installée.

Alors pourquoi ne pas étendre ce principe et faire en sorte qu’il soit plus répandu et qu’il couvre la société dans sa totalité ? Ça c’est une idée, je crois, qui doit attirer la gauche, qui doit marquer notre différence d’avec les partis de droite. Et je vais vous lire un petit passage d’un texte qui à mon sens couvre et encadre tout ce que je veux vous dire :

« Les temps à venir seront difficiles pour notre société. Si nous voulons empêcher un éclatement total de nos communautés, il s’agit de démontrer notre sens du bien collectif et notre solidarité basés sur le concept de «stakeholder». Et il faudrait faire cela au niveau des nations aussi bien qu’au niveau de l’entreprise ».

Ce n’est pas de moi, cela vient du fondateur du forum de Davos… Pas vraiment un socialiste et pas quelqu’un de gauche. Mais à mon sens c’est une idée qui nous sépare de la droite.

Et une autre idée qui nous sépare de la droite, c’est celle de l’Etat, l’intervention de l’Etat. La droite en Angleterre nous dit : « non non non, il faut un Etat limité, il ne faut pas s’immiscer dans les affaires des gens, il faut les laisser aller ». Non

! C’est l’Etat qui peut promouvoir la santé, l’éducation, les transports, tous ces éléments sociaux que nous devons supporter. Donc il faudrait à mon sens que l’intervention de l’Etat soit plus aiguë.

Il ne faudrait plus laisser acheter par une société américaine toute une entreprise britannique qui n’a aucun problème, ni social, ni rien, sans intervenir.

L’Etat doit intervenir plus souvent. Nous devons avoir une stratégie industrielle plus progressive que celle que nous avons eue jusqu’à présent. Et à mon sens si on revient à l’idée de « stakeholder society » liée avec les principes de La Gauche Moderne, cette « stakeholder society » peut encadrer l’initiative, la responsabilité, le développement économique qui seront la clé d’un nouveau pacte social.

C’est tout cela que l’on peut faire ensemble avec une gauche moderne.

En descendant du train à la Gare du Nord, j’ai vu un titre dans un rayon de philosophie : « le socialisme peut-il renaître ? » La social-démocratie peut renaître, la gauche moderne peut renaître. A mon sens cela en vaut la chandelle et cela en vaut la chandelle pour le peuple.

Merci.

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Jean-Hervé Lorenzi

Tout d’abord, c’est un grand plaisir de se retrouver avec des amis avec qui j’ai partagé, que ce soit Michel Suchod, Philippe Barret ou Jean-Marie Bockel, des aventures socialistes dans notre jeunesse. Et je dois dire que c’est formidable de se retrouver en un samedi après-midi pluvieux en train de réfléchir à l’avenir de la gauche. Je dois dire que c’est une sorte de plaisir à la fois esthétique et moral formidable.

Ces remarques étant faites, je voudrais développer quatre points.

1) Je suis toujours très exaspéré par le mot « moderne », ou « modernité ». Je n’ai jamais compris ce que cela voulait dire, je n’ai jamais compris ce qui était moderne, pas moderne, il se trouve toujours quelqu’un en position d’expliquer que la modernité est de son côté. Cela s’oppose simplement pour moi à archaïsme et cela s’oppose surtout à faiblesse conceptuelle. Au fond, lorsqu’on regarde la gauche, une certaine faillite de la gauche social-démocrate en Europe, on s’aperçoit surtout qu’elle n’a pas été capable de renouveler ses idées, de penser un monde qui évoluait. Mais pas parce qu’elle était moderne ou archaïque, simplement parce qu’elle manquait de capacité de travail et d’imagination. L’autre jour j’entendais une émission à la radio et il y avait un débat entre des gens tout à fait sympathiques, dont le patron du Nouvel Observateur. Il a formulé cette phrase formidable, étonnante, qui consistait à dire : « c’est terrible, on voit à nouveau la politique française se découper en tranches avec des partis, alors qu’on allait vers la modernité, c’est-à-dire vers deux grands partis, deux grands pôles, on revient vers cet archaïsme ». Et un invité tout à fait judicieux, en l’occurrence je crois que c’était Max Gallo, lui a répondu : « en quoi est-ce moderne ou archaïque ? On peut être pour ou contre mais là n’est pas le sujet ». Alors faisons attention au mot : « moderne ». Pas à « gauche moderne », car bien sûr je suis à fond pour, mais faisons attention à cette utilisation abusive, à ce jugement sur des idées différentes des siennes en expliquant forcément qu’elles sont archaïques.

2) Deuxième remarque : lorsque je réfléchis à ce qui est en train de se passer pour la gauche en Europe et évidemment en France, je pense tout d’abord que dans deux ans la gauche va gagner les élections... Et elle va gagner les élections parce qu’elle va être maligne. Pourquoi va-t-elle être maligne ? En réalité, il me semble que ce sont ces idées-là qui vont l’emporter, et quand je dis gauche, peu importe qui les incarnera -enfin pas peu importe d’ailleurs-, mais ce sont en

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tout cas ces idées-là qui vont émerger en France et peut-être en Europe. Pourquoi

? Il faut que l’on soit un tout petit peu rigoureux dans la démarche de l’analyse de la gauche, disons des quinze dernières années. Il y a eu quinze années où le monde entier, nous, - tout particulièrement Français qui aimons moyennement le marché ou en tout cas l’idéologie du marché -, nous avons créé une religion, une religion qui s’appelle la religion du marché. Cela ne veut évidement pas dire que l’on doive considérer qu’il faut revenir à la planification à la soviétique. Mais simplement, la religion du marché, c’est une religion qui considère, pour ne prendre qu’un exemple, que le critère de succès d’une société est contenu dans ce que l’on appelle le « return on equity ». Ainsi la rentabilité des investissements doit atteindre… il se trouve que l’on avait dit 15%. Pourquoi pas 16 %, 14 %, tout cela c’est du pipo. De la même façon que pour une partie des idéologies religieuses, cette règle est posée comme un principe absolu, indiscutable. Dans tous les cas, il y a toujours un concile qui décide. Là, l’équivalent d’un concile avait décidé que le « return on equity » devait être de 15%. Alors pourquoi de 15% ? 15% c’est stupide car cela ne pouvait pas tourner longtemps !

La social-démocratie n’a pas été si mauvaise que cela, simplement c’est très difficile de lutter contre cette religion-là, qui a été très très loin, qui a donné au système bancaire et financier un rôle majeur. On cite toujours ce chiffre, tout de même très très révélateur : l’industrie financière aux Etats-Unis représente 15%

de l’économie et engrange 45% des profits ! Nous étions donc rentrés dans une religion qu’il était très difficile d’évacuer, d’assimiler et de remettre en cause…

et d’ailleurs personne ne l’aurait fait. Moi je n’étais pas capable de le faire. J’ai participé à des milliers de débats, je suis un homme de gauche et je vous assure qu’il est très difficile d’expliquer, parce que les mots vous piègent : « moi je suis pour le marché, mais je ne suis pas pour la religion des marchés ». Donc c’est très compliqué d’arriver à dire : « Attention, je suis pour un aspect mais pas pour l’autre ».

Heureusement, la crise est arrivée. La crise est arrivée et c’est formidable pour les économistes puisque ça leur redonne une légitimité, qui est évidemment formidable pour les sexagénaires… C’est un renouveau de la jeunesse ! Et surtout ça remet complètement tout à plat. C’est pour cela que j’ai eu cette interrogation sur modernité et archaïsme. Cela remet tout à plat. La crise a redémarré en 2007, en août 2007. On peut dire que les économistes se sont trompés sur beaucoup de sujets, mais objectivement, la crise de 2007, -l’excès de liquidités et son impact majeur qui faisait qu’il y aurait à un moment ou un autre un problème-, beaucoup d’économistes l’avaient dit. Personne ne pouvait dire que cela aurait

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lieu exactement le 3 août 2007, mais nous savions qu’il y aurait un problème.

Donc la corporation des économistes ne doit pas être rejetée dans les ténèbres extérieures, il y a des gens -la majorité-, qui ont été sérieux. Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est la crise réelle, mais c’est un autre problème que je n’ai pas le temps de développer.

Donc : arrive la crise. Pour que vous compreniez à quel point c’est compliqué, souvenez-vous : on est le 3 août, le 4 août. Moi je passais le 4 août dans une émission sur une radio sympathique où je parlais des créances douteuses du système bancaire mondial et les chiffres qui étaient évoqués étaient de 40 milliards de dollars. C’était déjà énorme, 40 milliards de dollars ! Aujourd’hui les chiffres, qui ne sont d’ailleurs pas plus vérifiés les uns que les autres, sont entre 3000 et 4000 milliards de dollars, c’est-à-dire dans un rapport de 1 à 100. Cela donne la mesure de ce qu’est la mesure et la perception (des économistes). Et même si je ne partage pas la critique de Philippe : « l’économie est une science sociale », sous- entendu c’est quand même pas très rigoureux, ce qui est vrai mais bon, en réalité on est dans un univers très incertain. Et donc dans cette incertitude, tout le monde est incertain, on s’est tous trompés sur le fait que la volatilité des matières premières en début d’année 2008 aurait des effets sur le pouvoir des ménages, sur le fait que ceci allait entraîner ce qui sera le choc de septembre-octobre 2008, c’est-à-dire l’arrêt de l’économie mondiale !

Heureusement pour les économistes, il y a eu l’affaire «Lehman Brothers» qui permet d’expliquer que c’est parce que M. Paulson s’est trompé : il n’aurait pas du faire l’opération de liquider «Lehman Brothers» – c’est vrai qu’il n’aurait pas du le faire mais c’est un autre sujet - qu’il y a eu un arrêt de l’économie mondiale.

Selon eux l’affaire «Lehman Brothers» à elle seule permettrait d’expliquer la crise alors que son impact est lié de façon minoritaire. Cette liquidation est liée à un arrêt de l’économie mondiale majeur dont nous ne sommes pas sortis et qui est en vérité la véritable interrogation dans laquelle nous sommes. Ça veut dire quoi

? Que cette étape est une étape dans laquelle ni la gauche, ni la gauche du Parti Socialiste, ni la droite ne comprennent ce qui se passe. Donc l’idée que la social- démocratie ne comprendrait pas les réformes, ce n’est objectivement plus le sujet.

Le troisième point que je voulais mentionner : il y a eu une inquiétude majeure concernant la réalité, sur les mots mêmes de « sortie de crise ». Vous voyez bien qu’il y a deux expressions : « sortie de crise », et « reprise ». « Sortie de crise », cela signifierait que les problèmes sont réglés. Ils ne sont pas réglés, et ils prendront beaucoup de temps à être réglés ! Puis il y a le fait qu’il y a eu un transfert de

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2% de pouvoir d’achat du secteur public vers le secteur privé sous des formes diverses et variées : baisse de la TVA chez nos amis anglais, prime à la casse… Et tout ceci a permis de retrouver une courbe non pas de croissance mais disons de sortie du choc auquel nous étions confrontés. Cela dit, la fin de l’année sera très intéressante. L’enjeu sera de savoir si on comprend ce qui se passe. Car à la fin de l’année, au milieu… on s’apercevra d’une sorte d’épuisement des plans qui ont été mis en œuvre. Et si on ne fait rien il y aura un deuxième choc, c’est évident, c’est mécanique ! Il ne sera peut-être pas de la même brutalité que le premier mais il se produira.

En France on est parti sur le débat sur la dette qui nous fait perdre beaucoup de temps mais en Allemagne, partout, on est en train de préparer des plans visant à soutenir le dispositif. En fin d’année 2010, on découvrira que nous ne sommes pas sortis de la crise. A ce moment-là, il faudra comprendre réellement ce que c’est que ce problème de crise, ce qui se joue avec le problème des taux de change qui sera la bagarre de l’année 2011. C’est-à-dire à dire qu’à un moment on va s’interroger sur le transfert massif d’activité des pays de l’Ouest vers l’Est, qui certes, nous permet d’avoir des tee-shirts ou des airbus à un prix un peu moins élevé mais cela pose un problème d’emploi. On va se poser le problème de la répartition de la valeur entre les profits et la valeur ajoutée. Et évidemment, tout cela particulièrement en Europe. Et c’est en quelque sorte la grande chance de l’Europe, parce que l’on va tous découvrir cela ensemble, et d’abord le fait qu’il y aura beaucoup de chômage. C’est pour cette raison que la gauche est quelque part mieux placée que les majorités de droite. Ensuite, si elle est suffisamment intelligente, elle se préparera dans les quelques années qui viennent à une société de crise et non de reprise.

A ce moment-là, mais c’est une pirouette, peut-être que l’on changera en Europe le mot de social-démocratie qui paraît un peu vieillot et que l’on parlera des « gauches modernes ».

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Philippe Barret

Moi qui suis un besogneux, j’ai beaucoup aimé ton raisonnement sur la modernité que tu remplace par l’impératif du travail et de la réflexion, ça me paraît une bonne indication. Je suis plus sceptique sur la réponse coordonnée de l’Europe à la sortie de crise, la fin de crise, la deuxième phase de la crise lorsque l’on considère quelle a été la réponse européenne dans la première phase.

Philippe Cohen

Je voudrais commencer par un genre de dicton que j’ai essayé d’inventer tout à l’heure et qui pourrait se libeller comme suit : « tout post-marxiste est un amoureux des coïncidences ». Je dis cela parce qu’en réfléchissant pendant la semaine à cette intervention, j’ai essayé de trouver dans l’actualité de bonnes illustrations du débat que vous essayez de mener à La Gauche Moderne.

Le premier est arrivé lundi je crois, ça n’a pas fait de bruit, mais à mon avis vous allez voir, il y aura des rebonds, ce sont les deux pages qu’a fait Jacques Julliard dans Libération sur les 20 thèses pour la gauche, qui sont –même si l’homme est orgueilleux et n’emploiera donc pas le mot- une véritable autocritique sur tout ce qu’a pensé, tout ce qu’a fait, tout ce qu’a élaboré ce que l’on a appelé « la nouvelle gauche », en France, pendant vingt ans. Je vous appelle à lire sérieusement ce texte qui, sur tous les points - conception du marché, rôle de l’Etat, la place du peuple etc -, sur toutes ces questions-là, constitue une révision totale des positions de ce que l’on a appelé « la gauche réformiste » en France, ces vingt dernières années.

Cela a donc commencé, disons, en fanfare…

Le mardi j’ai été frappé par un titre de La Tribune qui confirme d’une certaine manière ce que dit Jean-Hervé Lorenzi lorsqu’il fait son pronostic pour 2012.

C’était titré : « Le retour de la gauche de gouvernement ». Cela fait suite à l’intervention de Martine Aubry déclarant qu’elle approuvait par avance, avant que la négociation ait commencé, le fait de repousser l’âge de la retraite à 61 ou 62 ans… Elle disait qu’elle ne pensait pas que l’on irait au-delà… Bon voilà…

C’est intéressant parce que cela montrait que d’une certaine façon la gauche telle qu’elle existe aujourd’hui va reproduire en gros sa politique, ses propositions comme si rien ne s’était passé depuis 1997, avec seulement la leçon que les 35 heures étaient une bêtise comme la retraite à 60 ans était une bêtise.

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La troisième chose - je risque d’être ici vilipendé pour cette remarque - c’est l’enquête qu’a publiée le Nouvel Observateur hier, qui s’intitule : « Le business des ex », où l’on voit M. Tony Blair en compagnie de M. Kadafi. Cette enquête montre que ceux qui étaient les parangons de la gauche moderne au niveau international, à savoir Bill Clinton, Tony Blair, et on pourrait aussi ajouter Gerhard Schroeder, sont, selon l’expression élégante du Nouvel Observateur, devenus « les rentiers de la gloire ». C’est-à-dire qu’ils monétisent leurs carnets d’adresses non seulement dans des conférences, comme les présidents l’ont toujours fait, mais -ce qui est beaucoup plus préoccupant pour l’avenir de nos démocraties-, qu’ils monétisent leurs carnets d’adresses dans des contrats avec des grands groupes. Vous savez comme moi que Monsieur Blair vient d’être engagé comme consultant par le groupe LVMH… Donc ça c’est un souci ! Pourquoi ? Parce que les gens vont finir par se demander si M. Sarkozy –je prends Monsieur Sarkozy mais cela pourrait être n’importe qui d’autre à l’échelle mondiale puisque le phénomène est quasiment mondial-, lorsqu’il discute avec M. Bouygues, s’il discute avec le patron d’un des grands groupes du bâtiment français ou s’il discute avec un de ses futurs employeurs. Je livre cette réflexion à votre méditation.

La dernière information que je voulais partager et qui amène à ce débat, c’est une information passée complètement inaperçue, mais qui est intéressante à noter : cette semaine les structures de l’Europe -je crois même que c’est la Commission-, ont élaboré de manière assez précise et tatillonne -comme tout ce qu’elle fait en général-, un scénario de sortie de l’Euro pour les pays qui, soit le désireraient, soit y seraient contraints. Evidemment, en réalité cela désigne immédiatement la Grèce, ou même le Portugal dont la note –je parle sous le contrôle de Lorenzi- a beaucoup baissé ces derniers temps sur les marchés internationaux de l’emprunt.

Voila, ce sont quatre événements, quatre petits événements qui nous ramènent au sujet du jour. Alors moi je ne développerai que deux réflexions là-dessus.

Je pense que de ce point de vue-là, la gauche s’est trompée et que sa principale erreur n’a pas été d’être moderne ou de ne pas l’être - je suis assez d’accord avec Jean-Hervé sur ce point -, mais d’être passée à côté de la mondialisation, au sens où elle ne l’a pas comprise. Elle ne l’a pas comprise hier, en pensant qu’il fallait tout approuver dans cette espèce de religion du marché telle qu’elle est apparue.

Mais, ce qui est à mon avis plus grave : elle ne la comprend pas plus depuis la crise, parce que, je pense, il y a une erreur de diagnostic qui est partagée par la plupart des forces politiques en France vis-à-vis de cette crise, qui fait que l’on ne parle que de régulation. C’est une crise qui aurait été provoquée par les excès

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du monde de la finance –traders, bonus, rémunérations, tout ce que l’on connaît et cetera…-, alors qu’en réalité il s’agit d’un problème de demande. Le principal effet de la mondialisation a été de limiter la compétition économique au domaine du prix, ce qui a produit une désindustrialisation dans les pays développés, un appauvrissement considérable des classes moyennes. Et le phénomène des

« subprimes » est simplement un phénomène des professionnels du crédit, qui face au sentiment que leurs clients ont de moins en moins d’argent, et bien leur prêtent de plus en plus pour pouvoir alimenter la machine. Et cela aboutit effectivement aux produits financiers sophistiqués que l’on connaît. Mais disons qu’il ne faut pas prendre la conséquence pour la cause. C’est ce qui a été fait dans la plupart des diagnostics qui ont été posés sur la crise. On a parlé que des excès de la finance, que de ces produits sophistiqués, alors qu’ils ne sont que la conséquence d’une économie qui est orientée dans un seul sens depuis vingt-cinq ans.

Alors cela produit quoi ? J’aurais pu prendre un 5ème événement : la déclaration - très intéressante parce qu’elle montre l’évolution de nos partenaires allemands -, du Ministre des Affaires Etrangères allemand, qui s’est adressée – vous savez que la Chine et l’Allemagne sont les deux pays exportateurs et d’une certaine manière les modèles de la mondialisation telle qu’elle existe depuis trente ans -, et bien ce ministre a déclaré aux chinois –ce qui est un crime de lèse- majesté aujourd’hui car les Chinois c’est la toute-puissance. Il leur a déclaré : « je crois que vous vous êtes trompés en constituant une économie exclusivement tournée vers les exportations – vous savez que les Chinois exportent 40% de leur production ce qui est énorme -, vous vous trompez parce que quand on fait cela, on accumule des devises et un jour ou l’autre ces devises finissent par plonger, et à ce moment-là le pays est appauvri.

Donc si on considère le monde comme un ensemble – mon ami Emmanuel Todd avait toujours cette formule : « Un monde dans lequel deux-cents pays seraient exportateurs est un monde qui n’existe pas », parce qu’il est mathématiquement impossible. Donc structurellement quand vous avez dans une économie mondiale des pays qui ne sont qu’exportateurs et des pays qui ne sont que créditeurs, qui doivent emprunter, emprunter, emprunter pour acheter, et bien on arrive forcément à un moment ou un autre à des déséquilibres, on le comprend très facilement.

La deuxième erreur de la gauche est plus sociale et politique : elle n’a pas vu les transformations qui affectent la population. Dans le système de représentation

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de la gauche aujourd’hui, quelles sont les grandes catégories ? Pour parler vite, quand vous lisez par exemple Libération, et bien le peuple c’est la banlieue ; et puis les gens intelligents, les classes moyennes, c’est les villes. En réalité cette vision de la société française qui est une vision extrêmement répandue je pense à Paris et dans l’establishment, est une vision qui écarte à peu près 20/25% de la population. Au point que dans un excellent livre paru il n’y a pas longtemps, qui s’appelle Recherche peuple désespérément, et que je vous invite à lire, les auteurs expliquent que l’on doit aujourd’hui faire face à un « exode urbain ».

Qu’est-ce que « l’exode urbain » ? Ce sont des gens qui ne peuvent plus, qui n’ont plus le pouvoir d’achat -conséquence encore une fois de la paupérisation des classes moyennes-, qui n’ont plus le pouvoir d’achat pour continuer à habiter des logements dans les villes –et là je pense que le problème vous parle, nous parle à tous parce que l’on a tous dans notre famille des jeunes qui sont dans des situations de ce type. Et que font-ils ? Et bien ils déménagent, ils déménagent et ils vont dans des endroits que l’on appelle suburbains à 30, 40, 50, 60 kilomètres de l’endroit où ils travaillent. Ce sont des gens qui, gagnant 1800 /2000 euros par mois, font 40 ou 80 kilomètres en voiture par jour. Autrement dit, des gens, qui quand vous leur parlez de la taxe carbone, vous m’avez compris, ne sont pas à-même d’entendre tous les messages qui sont délivrés aujourd’hui. Et ce sont des gens qui sont une clientèle rêvée à mon sens pour un nouveau populisme.

Alors soit Marine Le Pen aura l’intelligence de se constituer en force politique pour le capter, soit cela prendra des formes nouvelles. Mais je pense que la gauche passe à côté des couches sociales qu’elle représentait traditionnellement en se concentrant aujourd’hui uniquement sur les gens des grandes villes et, d’une certaine manière par ailleurs, pour une part, avec l’extrême gauche, les sans- papiers, les immigrés, les gens des banlieues etc etc.

Voilà les deux réflexions que je voulais faire.

Stéphane Rozès

« Les effets de la crise sur la gauche ».

J’orienterai mon point de vue à partir de ce qu’est ma profession, mon travail, c’est-à-dire - contrairement à nos amis -, moins sur une analyse objective, que sur la question de ce qui travaille les représentations dans la société, pour permettre de répondre à un paradoxe apparent. Ce paradoxe peut se résumer ainsi : « comment se fait-il, alors que la crise (comme disent les catégories populaires lorsqu’on les interroge en ce moment sur la crise : « mais la crise ça dure depuis

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bien longtemps, ce n’est pas une nouveauté au quotidien »), qu’est-ce qui fait que la crise donc, a entrainé pour la gauche, dans l’ensemble de l’espace européen, non pas les succès électoraux auxquels on aurait pu s’attendre - puisque la crise entraine son lot de chômage, d’inégalité, de précarité -, mais plutôt l’inverse ?

Evidemment, nos amis intervenant aujourd’hui maîtrisent certains éléments de façon beaucoup plus nette que moi. Vous le savez, une des raisons du recul électoral de la gauche au plan européen vient, dans un premier temps, simplement du fait que nous avons changé de monde à partir du milieu des années 90, et que ce passage d’un monde à l’autre a articulé un certain nombre de mécanismes géostratégiques - la chute du Mur de Berlin -, économiques – le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial. Ces éléments ont finalement rendu caduc ce qui faisait le succès de la gauche au plan européen, dans ses différentes formes, qu’elles soient socialiste en France ou social-démocrate dans les autres pays, peu importe. Ce qui faisait le succès de la gauche, c’était toujours un compromis implicite : la prospérité pour le plus grand nombre contre la paix sociale. Et ce compromis historique a évidemment été affecté. Il est devenu caduc puisque, depuis la Chute du Mur de Berlin, le ressort de la peur a cessé de l’alimenter et l’inquiétude éventuelle pesant sur la paix sociale a disparu.

Plus profondément, le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial, c’est-à-dire celui des managers à celui des actionnaires – lié à des causes que je maîtrise beaucoup moins que nos amis économistes - a entraîné au niveau des politiques menées, un retrait de l’Etat de la Nation. Les politiques menées par les gouvernants n’avaient plus pour principal objectif d’arbitrer un compromis social et politique par la démocratie à l’intérieur des nations - répondant aux demandes exponentielles des individus en terme de droits économiques sociaux et culturels. Les Etats ont été plus attentifs à aller rechercher la ressource rare qu’était le capital.

Cet élément de fond, le retrait de l’Etat au plan économique au travers de ces politiques de la Nation, n’est pas apparu clairement dans les pays européens, notamment dans un pays comme la France, parce que d’autres choses sont venues le contrebalancer. D’abord une gauche qui se présentait à juste titre comme étant celle des libertés culturelles, dans la foulée de Mai 68. Et puis, beaucoup plus profondément, parce que, pour beaucoup en Europe et notamment énormément en France, l’Europe devait être « la France en grand ». C’est-à-dire qu’était assignée pour tous dans notre pays, qu’ils soient de droite ou de gauche, qu’ils soient ouvriers ou patrons, l’idée que l’Europe devait être une puissance politique,

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économique et sociale, pesant dans la globalisation, avec la représentation que ce serait « une France en grand ». Alors je sais bien, surtout en présence d’un ami anglais – mais ce serait pareil en présence des amis allemands ou italiens -, qu’eux n’investissent pas du tout la même chose dans l’Europe. Mais quand on regarde les études à l’échelle européenne sur ce que devrait être l’Europe au plan économique et social, on est frappé par les éléments de convergence. Les gouvernants sont entre eux plus différents que les peuples entre eux, qui sur les grandes questions économiques et sociales au plan européen sont finalement assez proches, même les nouveaux arrivants.

La seconde raison, c’est qu’était assigné à l’Europe le soin de reconstruire un compromis plus grand, plus efficace dans la globalisation, autour d’une puissance politique, économique et sociale. A l’inverse, les politiques européennes ont plutôt été des politiques de l’ouverture, sans frontière, dont le plus petit dénominateur commun était la libre concurrence. Ce qui fait, évidemment, qu’à chaque fois que l’on donne la parole aux peuples, non pas sur l’Europe attendue, car les européens, et notamment les Français sont de ce point de vue-là très européens, mais sur l’Europe réelle, c’est-à-dire sur les politiques bruxelloises, les peuples disent systématiquement : « Non, l’Europe réelle n’est pas à la hauteur de l’Europe attendu ».

Et puis il y a une troisième raison qui n’est pas d’ordre économique ou géostratégique, qui n’est pas directement liée aux politiques européennes. Une raison plus profonde qui explique que la gauche soit en difficulté du point de vue des peuples, des opinions publiques, avec sa transcription électorale, - qui peut être l’abstention c’est-à-dire que l’on ne va pas voter, mais aussi un vote pour d’autres forces politiques, particulièrement la droite -, une raison plus profonde liée à l’imaginaire des peuples : la façon dont les individus se représentent leur rapport aux autres. A gauche, on a tendance à penser que la politique est essentiellement affaire de compromis sociaux, de dossiers, voire de lutte des classes. Cela vient sans doute du fait que nous avons été biberonnés aux décennies des Trente Glorieuses où justement, puisqu’il y avait pour tous la perspective d’un futur commun qui serait meilleur, pouvait se déployer une dispute sociale portant sur les classes sociales, sur les groupes sociaux ou les compromis sociaux.

Là, le sujet n’est pas que l’on soit moderne ou archaïque. On a des approches différentes. Mais l’imaginaire commun est de même nature : c’est de se représenter la politique essentiellement au travers du prisme économique. Et donc là évidemment, il y a incompréhension : comment se fait-il que les peuples, alors

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même que les inégalités s’accroissent, votent à droite ? En général l’explication la plus commune à gauche consiste à dire que c’est la faute des médias… Dès qu’il y a quelque chose que l’on ne comprend pas on s’écrie : « c’est la faute des médias

» ! Non ! Ce n’est pas ça le sujet. Le sujet, c’est l’imaginaire, c’est comment les individus se représentent leur rapport au monde. Et leur imaginaire, ce n’est ni une illusion, ni la réalité, c’est un mode d’accès à la réalité. Et cet imaginaire pour les individus, les classes sociales et les pays, se construit toujours à partir d’un compromis implicite entre les représentations du social, qui sont articulées par l’appartenance sociale, des référents philosophiques ou idéologiques propres aux individus et la question du possible. Et dans la question du possible il y a dans mon analyse sur l’imaginaire une question décisive, celle du rapport à l’avenir et au temps.

Je résumerai ma pensée de la façon suivante : quand le capitalisme managérial fait que le commun c’est l’idée partagée que de toute façon, demain sera meilleur qu’aujourd’hui, alors la dispute sociale peut se déployer. Et à ce moment-là on peut se déporter sur la gauche, parce que la gauche c’est la promesse pour le plus grand nombre que la redistribution sociale fera converger ma situation comme individu, la situation des groupes sociaux les plus importants, dans une quête permanente actionnée par le désir, ou la demande légitime des différentes catégories sociales. Ce qui se passe avec le capitalisme patrimonial, c’est-à-dire le capitalisme des financiers, c’est que les individus n’arrivent plus à se projeter dans l’avenir puisque les processus objectifs de ce capitalisme rendent l’avenir contingent. Ainsi la question des individus, avant même la question économique et sociale, redevient : « où suis-je, suis-je reconnu ? » Et les individus vont moins vers la dispute, qui est l’apanage de la gauche, et vont plus dans les représentations de ce que j’appelle « le commun ». Et donc, la question du commun revient en première ligne. La question du commun c’est donc : « qu’est-ce qui garantit ma situation dans la communauté nationale, dans la communauté sociale de mon entreprise, qu’est-ce qui fait que je suis bien et reconnu là où je suis ? » Et bien ces mécanismes de l’imaginaire liés au nouveau cours du capitalisme, font que les individus vont vers des forces politiques qui sont des forces politiques qui leur donnent des contreparties symboliques. Les plus insécurisés économiquement et socialement ayant besoin de se mettre à l’abri de communautés.

Cela prend des formes très diverses selon les pays. D’abord, la première forme, électoralement, c’est l’abstention. Mais pour ceux qui vont voter c’est très souvent sous la forme d’un vote de droite. Soit à l’abri d’une pensée de la Nation historiquement différente en Angleterre ou ailleurs, des formes

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de populisme, et en France des formes de bonapartisme dont Sarkozy est le nom. Car en France comme en Europe, quelle est la contradiction apparente

? C’est encore plus apparent en France qu’ailleurs : sur le souhaitable, les pays reviennent à des fondamentaux qui sont historiquement plutôt portés par la gauche : l’égalité, la justice, la république, la mixité sociale ; et sur le possible, les conduites des individus sont plutôt des conduites de l’altérité. C’est-à-dire que les individus sont scindés entre leurs représentations et leurs conduites. Et il y a donc dans notre pays un souhaitable qui est idéologiquement à gauche. Mais politiquement notre pays est à droite. Et le bonapartisme de Nicolas Sarkozy a été durant la présidentielle la résultante de variations, comme souvent dans notre pays, d’adéquations.

Je termine. Le danger des visions cycliques de l’économie - c’est bien normal car on a tous besoin d’avoir des imaginaires -, c’est de se projeter dans le temps.

Il y a une nouveauté dans la crise actuelle - parce que sinon mon propos serait un peu fixiste, voire un peu déterministe. Mais il y a une nouveauté, cette nouveauté c’est que pour les individus, la crise financière et la crise climatique attaquent le cœur du logiciel de gauche. Pas seulement du point de vue des outils de politiques économiques dont je viens de parler, pas seulement du point de vue de l’imaginaire ancien qui fait que l’on va vers des incarnations plutôt que vers des registres traditionnels que porte la gauche en termes d’imaginaire. Non, il y a une raison qui est beaucoup plus profonde, c’est que la crise financière comme la crise environnementale viennent signer pour les individus le fait que le propos de la gauche, qui est de corriger les inégalités par la redistribution et par la production, va à terme poser un problème. Parce que c’est toujours la prévalence des conduites et des arbitrages de court terme, sur les représentations de moyen et de long terme. Or, ce qui se passe avec la crise climatique et la crise financière, c’est l’idée que justement les ressources de la planète sont limitées et que l’on ne peut pas sans cesse avoir des désirs qui excèdent ce que le capitalisme offre dans la répartition capital/travail –je vais vite-. Et cette question est une question décisive sur la représentation de l’avenir, de la justice sociale et de la redistribution.

En même temps je crois que c’est une promesse sur laquelle La Gauche Moderne pourrait travailler, pas seulement parce qu’elle est comme tout le pays à gauche sur le souhaitable et politiquement à droite sur le possible… C’est parce que cela repose différemment la question de l’égalité. La question de l’égalité du coup deviendrait, comme les gens nous le disent aujourd’hui : « Je veux consommer moins pour consommer mieux » et : « Certes je veux que

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mon entreprise automobile soit maintenue mais il faudrait peut-être réfléchir au fait de savoir si ce que je produis est utile à la société ». Voila une révolution copernicienne silencieuse que la plupart ne voit pas ! Les dangers de la pensée cyclique en économie c’est de mésestimer que la société va plus vite aujourd’hui que les chefs d’entreprises et les dirigeants politiques. Donc ce qui ce passe là, c’est une révolution silencieuse : on ré-inverse le logiciel de la gauche. Ce n’est plus l’idée que pour aller à l’égalité réelle on va faire de l’égalité sur la consommation et de la redistribution, c’est de remonter de la redistribution à la production et de faire en sorte que seul le débat sur l’égalité des conditions permette à une société de se dire que les arbitrages de court terme sont conformes à ce que la société souhaite sur le moyen et le long terme.

Gilles Casanova

Au fond, un des éléments que nous évoquons dans l’idée des « gauches dans la crise », c’est que ces gauches sont aussi dans leur propre crise. Mais leur propre crise, n’est pas forcément ou uniquement le produit d’une crise de la société, elle peut être aussi le produit de l’image qu’elles ont d’elles-mêmes, de leur rôle et de ce qu’elles doivent faire.

La première fois que l’on monte dans un train, quand le train démarre, on se demande si c’est le quai qui bouge ou si c’est le train qui bouge, quand on est enfant. Ensuite on se rend compte, parce que l’expérience arrive, que c’est rarement le quai… C’est exactement ce qui arrive aux gauches européennes : entre la fin des années 40 et le milieu des années 80, il y a la Guerre Froide, qui fige un certain nombre de processus. Parce que la force géopolitique de la Guerre Froide fait que l’attitude globale des courants dominants du capitalisme et des détenteurs du capital, c’est : « il faut trouver le moyen qu’il n’y ait pas coagulation entre les revendications, les frustrations, les déceptions – qui existent inévitablement dans nos sociétés – et le bloc soviétique. Donc, toutes les forces qui proposeront un moyen de le faire auront l’écoute, et la capacité d’avoir une vraie pertinence dans la société. De ce côté-ci, en France comme en Italie, comme dans d’autres pays, la gauche traditionnelle, la gauche réformiste a finalement fait alliance, plus ou moins conflictuelle avec les communistes… et l’affaire donnait dans l’ensemble de bons résultats puisque finalement les revendications des mouvements syndicaux, qu’ils influençaient largement, étaient satisfaites, et, de temps en temps, ils allaient aux affaires. D’un autre côté, les sociaux-démocrates ont choisi une toute autre voie, celle de la cogestion et elle a obtenu, elle aussi,

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de très grands succès. Même peut-être plus nets d’ailleurs, puisqu’il y avait à la fois une satisfaction plus grande des attentes quotidiennes et une présence plus récurrente, plus systématique, du point de vue du gouvernement, bien sûr il y avait un discours sur les lendemains qui chantent, un peu moins chantant…

c’était la contrepartie.

La fin de cette séquence géostratégique, la Chute du Mur de Berlin, a changé radicalement la donne en faisant que d’une société figée par ce

rapport à deux

, on est passé dans une société fluide où reprenaient vie les choses du passé, où tous les problèmes resurgissaient. C’est-à-dire, la question de la finitude d’un certain nombre d’énergies, la question de la difficulté de satisfaire les attentes de tout le monde – on sait que si aujourd’hui la Chine avait l’équipement automobile du Portugal par habitant elle absorberait l’ensemble de la production pétrolière dans les six premiers mois de l’année. Donc on se rend compte que la question n’est plus figée entre les gentils, les méchants, et un dialogue qui se joue là, mais dans une série de problèmes beaucoup plus complexes, dans lesquels chacun des acteurs reprend sa liberté. Mais à ce moment, la gauche comme acteur n’a pas repris sa liberté. Elle a pensé d’abord – pour la gauche qui nous intéresse c’est-à-dire la gauche réformiste, la gauche non-communiste – elle a considéré d’abord qu’elle avait gagné contre les communistes puisqu’elle avait démontré que leur projet n’allait nulle part. Elle avait gagné moralement avec la découverte du goulag et tout ce qui allait avec, depuis très longtemps, en montrant que ça n’allait nulle part, mais là, la question était tranchée véritablement et définitivement. Le débat était réglé. Mais en même temps, pour la société, ce débat, comme toutes les questions définitivement tranchées, quittait l’ordre du jour, n’intéressait plus ; c’étaient d’autre débats qui commençaient.

Et aujourd’hui nous sommes dans une société où depuis maintenant une vingtaine d’année les grands opérateurs, en terme de possession du Capital, n’ont plus comme préoccupation de ne pas avoir des conflits avec les catégories populaires, parce qu’il n’y a plus le risque de la coagulation avec le grand ennemi stratégique. Donc chaque conflit se règle pour lui-même, et il se règle souvent dans la déception, pour les catégories populaires. Et le capitalisme du coup est passé des mains des managers, qui géraient très finement les rapports sociaux, aux mains des actionnaires qui gèrent très finement les rapports patrimoniaux. On a là une autre attitude… Et en face qu’a fait la gauche : la gauche, elle, a d’abord cru que c’était le quai qui bougeait, avant de comprendre qu’elle était dans le train ! C’est-à-dire qu’elle a mis du temps avant d’essayer de prendre en compte toutes les nouvelles données qui apparaissaient.

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Alors, en France, on est dans un cas de figure particulier où ils n’ont pas encore vu que ce n’était pas le quai qui bougeait… et ils protestent chaque semaine sur le fait que le quai va de plus en plus vite… et que l’on a du mal à lire le nom des gares… ça c’est clair…

Mais il ne faut pas raisonner en termes : « on s’est trompé il y a trente ans…»,

« ils se sont trompés il y a trente ans en pensant que «il y a vingt ans…»…

». Ce qui était adapté il y a trente ans, ce qui était les bonnes recettes pour arriver au gouvernement en 81, ce qui était la bonne recette pour faire un front politique et syndical qui permettrait de changer la donne, il y a trente ans… était la bonne recette ! À preuve, ça a marché ! Le monde a changé, cette recette-là n’a plus de sens… C’est exactement comme quelqu’un qui, sur le territoire de l’ex- Union soviétique irait dire : « Moscou a trop de poids ». Mais Moscou n’existe plus dans un grand nombre de ses ex-républiques, qui sont devenues des Etats indépendants. Elles regardent plus souvent vers Washington que vers Moscou, elles ont pour certaines d’entre elles intégré l’Union Européenne, même. On n’est plus du tout dans le même monde !

Les questions ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui il s’agit pour la gauche, et c’est pourquoi nous avons choisi le terme moderne – mais au fond c’est le terme italien d’aggiornamento c’est-à-dire celui de la mise à jour – c’est-à-dire un terme qui renvoie au fond à la Renaissance, comme l’évoquait hier soir Henri Guaino, un moment où il faut refaire le monde à partir de la connaissance de ce qui était le passé, de la compréhension de ce qui était le meilleur du passé et la compréhension des phénomènes nouveaux et de la liberté qu’ils nous donnent mais aussi des contraintes qu’ils nous imposent.

Aujourd’hui il faut recréer des systèmes de cercles vertueux, qui donnent le goût au Capital et au Travail de produire ensemble une nouvelle façon de créer de la richesse et de la répartir. Car répartir la richesse et la produire, c’est exactement la même chose. Si vous produisez des matières qui ne trouvent jamais acheteur, vous n’avez pas produit de la richesse, vous avez produit des objets. Pour produire de la richesse, il faut produire des marchandises et ce qui fait la marchandise c’est le fait qu’elle est achetée. Donc il faut un acheteur solvable si on veut transformer un objet en marchandise. Or le capitalisme est basé sur la marchandise, et pas sur la fabrication d’objets. Mais depuis vingt ans, du côté des détenteurs du Capital, on a oublié ça parce qu’on a eu le grand « ouf » de la disparition de l’Union soviétique. Et du côté de la gauche, on a aussi oublié cela, parce qu’on était installés bon an mal an, dans toutes les gauches réunies, dans l’idée que, au fond,

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ce capitalisme, « il allait quand même vers sa fin, d’une manière ou d’une autre…

» Et en fait, le capitalisme est plus plastique qu’on ne l’imaginait.

Et donc, il faut aujourd’hui arriver à faire avancer ces idées dans le monde syndical, dans le monde politique, pour faire surgir des propositions qui permettent de mettre en œuvre un cercle vertueux qui réponde au problème posé par cette crise. Le problème de cette crise, c’est le fait que la solvabilité, la demande des catégories moyennes et populaires des pays occidentaux, se sont effondrées sous l’impact du recul constant du partage de la richesse créée entre capital, travail et investissement. Si l’on retrouve un partage équilibré, on re- solvabilise une demande, cette demande à ce moment-là transforme des objets en marchandise et renaît un système qui traite, à la fois, de la répartition et de la production. L’idée est de retrouver cela. Sinon on se retrouvera dans des situations antérieures, plus proches du XIX° siècle, c’est-à-dire de lutte des classes, de manière directe et brutale, et dont on sait que le résultat est à la fois aléatoire et souvent délicat dans son interprétation. Donc la question-clé au fond aujourd’hui est pour nous : de quelle façon pouvons-nous, nous Gauche Moderne qui sommes une petite formation, avec nos idées, influencer et faire réfléchir l’ensemble des acteurs de la gauche, pour mettre en avant des demandes qui soient à la fois réalistes, mais qui aient toujours en tête de satisfaire, et à la qualité de soutenabilité de l’environnement, du type de croissance que l’on met en œuvre, et sa capacité de répartition de la richesse qui permette que le cycle se refasse ?

Voilà quelques éléments que je livre à votre débat.

Philippe Barret

Il nous reste très peu de temps pour les questions comme très souvent en ces occurrences. Surtout je ne voudrais pas rogner sur le temps de mon ami Bercoff… Moi je voudrais simplement faire une observation avant de passer aux questions : c’est que j’ai trouvé qu’en dehors de Jean-Hervé et de Philippe Cohen qui y ont fait allusion, il y a une dimension de la crise qui m’a paru peu présente dans les interventions, c’est le formidable transfert de ressources de pays qui travaillent de moins en moins, se sont endettés de plus en plus, qui ont dépensé de plus en plus vers des pays qui soit travaillent plus soit disposent dans leurs sous-sols de cagnottes, de ressources considérables… C’est une dimension importante de la crise !

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Question, Simon-Pierre Trézéguet

Si j’essaye de reformuler ce qui a été dit, je dirais que finalement la gauche n’a pas vu que le train bougeait au sens où elle ne sait plus très bien qui protéger ni contre quoi et comment. Et je dirais que c’est un petit peu ça le problème.

Gilles Casanova

La question est plutôt : « comment faire pour sécuriser le monde du travail

? ». On est confronté souvent à cette réalité que, par exemple, ceux qui se syndiquent sont les salariés qui sont déjà très protégés par leur statut. Et donc ils ont tendance à pousser les syndicats à protéger encore plus ceux qui sont déjà protégés, tandis que ceux qui ne sont pas protégés le sont de moins en moins, puisque l’équilibre de la gestion des ressources humaines par les entreprises fait qu’il faut bien prendre quelque part ce que l’on donne ailleurs. Et donc là, s’il n’y a pas une adaptation, s’il n’y a pas une mise à jour de la pensée globale, on arrive à ce qu’il y ait une séparation entre des blocs très différents du monde du travail, qui finissent par se sentir antagonistes : les fonctionnaires très protégés moins rémunérés, les salariés du privés des grandes entreprises assez bien rémunérés, assez bien protégés, même s’ils sont parfois soumis très fortement au stress en contrepartie, et puis ceux qui sont dans des situations dites précaires, en fait très instables. Et tant que l’on n’arrivera pas à proposer des systèmes qui sécurisent un parcours professionnel à la manière d’une sécurité sociale professionnelle, sur toute une vie, indépendamment des aléas de la flexibilité nécessaire pour être en phase avec l’évolution des sciences et des techniques, de ce côté, il y aura une hétérogénéité de plus en plus forte de ce monde du travail, qui du coup pèse moins à mesure qu’il ne trouve pas d’instrument capable de proposer des solutions, des réponses, des revendications aussi, qui satisfassent tout le monde.

Philippe Cohen

Je crois que la bonne question c’est : « contre quoi ? » en effet. Juste un mot : on tourne là tous autour du pot. Je pense que le sentiment à peu près général est que la poursuite de la mondialisation avec ses règles du jeu actuel nous amène dans le mur. Je pense que ce sentiment-là est de plus en plus partagé. Donc il s’agit d’inventer des règles, pas simplement des régulations, il s’agit de changer les règles du jeu. Moi j’en vois deux, j’en vois pas tellement d’autres. Il y a celle à laquelle a fait référence Jean-Hervé Lorenzi. Quand on est confronté à un pays

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comme la Chine ou le coût de la main d’œuvre est quatre-vingt fois moins élevé et que le critère prix est devenu le critère dominant de l’économie, a priori il n’y a plus que deux solutions : il y a soit une protection sur le plan industriel et il y a aussi une protection sur le plan monétaire puisqu’à ce bas coût de main-d’œuvre, la Chine ajoute une politique de dévaluation permanente de la monnaie chinoise.

Moi je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut les deux pour arriver à redonner des règles et faire en sorte, comme l’a dit Gérard Delahaye hier, que le slogan de l’Europe c’est-à-dire « une concurrence libre et non faussée », qui est actuellement une fiction, puisse effectivement être rétabli et que l’on puisse à nouveau avoir une industrie. C’est ou ça, ou alors comme le disait une de mes voisines de table, la France devient un pays de tourisme et d’art de vivre qui accueille les cadres du monde entier mais à condition qu’il y en ait encore suffisamment qui puissent venir dépenser leur argent ici. Et à condition aussi que nous ayons envie, nous français, de n’être plus que des hôteliers et d’accueillir des joueurs de golf…

Question, Brigitte Mauroy

Je reviens sur l’argument absolument probant qui à été développé, qui disait « finalement on ne peut pas admettre dans le monde qu’il aient des pays qui ne font qu’exporter et des pays qui ne font qu’importer, c’est une source de déséquilibre ».

Depuis que je suis toute petite, j’entends dire que la mondialisation c’est très mal, on ne fait que la subir, on ne sait pas faire avec. Est-ce que vous ne pensez pas que l’enjeu de demain pour la gauche, enfin pour la Gauche Moderne, est d’essayer de réfléchir économiquement en se remettant dans le cadre de la mondialisation. Je m’explique : actuellement nous essayons de régler les problèmes sociaux en France, en les déconnectant souvent dans le discours de ce qui se passe autour dans le monde. Je donne deux exemples concrets : les aciéries en France ont fermé leurs portes depuis longtemps parce que l’acier chinois est 5 fois moins cher. Or l’entrepreneur français paye la TVA, paye les charges sociales etc. Pourquoi n’envisagerait-on pas une régulation et c’est à la gauche de le faire, à l’échelle du monde entier, qui dirait que tout l’acier chinois serait soumis à la TVA ou toute autre taxe, et je ne parle même pas de TVA sociale ? Est-ce que ce ne serait pas le bon moyen pour récupérer du pouvoir d’achat mais en le résonnant à la fois à l’intérieur de la France et dans le cadre de la mondialisation. L’autre exemple, ce sont les dispositifs médicaux. Vous savez –je suis médecin- que si les dispositifs médicaux importés du Moyen et de l’Extrême Orient étaient taxés sur la base de la TVA, ce qui correspond aux charges qui pèsent sur les salaires, cela permettrait à peu de chose près de combler les déficits de la sécurité sociale… Alors pour exprimer la question plus simplement : est-ce qu’il n’appartient

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Jean-Hervé Lorenzi

Il n’y a pas de vérité absolue, il n’y a pas une mondialisation qui serait parfaite, il y a des équilibres jouables, acceptables ou pas. Il se trouve que l’on arrive à un moment où je vous rassure, le problème va se poser. Il sera posé vraisemblablement par les Etats-Unis qui ont une vision très pragmatique de leurs intérêts, et à juste titre. Nous nous sommes plus idéologues qu’ils ne le sont. Souvent j’allais participer à des débats où l’on disait : « la mondialisation c’est fantastique », et moi je disais : « écoutez, là je reviens d’Angoulême, il y a une usine qui vient de fermer, un gars a perdu son emploi, sa femme l’a quitté et ses enfants ne lui parlent plus. Je lui ai expliqué que cela était bon pour la conjoncture mondiale et bien évidemment il a du mal à le comprendre… » La réalité c’est qu’il y a des équilibres qui sont tenables, ou bons…

La question sociale ne traitera plus tellement du sujet de la répartition trop essentiellement axée sur les exclus, les banlieues… elle portera bien plus sur la répartition du travail à l’échelle mondiale, et ça c’est pour tout de suite, ça va venir tout de suite…

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Deuxième table ronde

Animée par André Bercoff

Avec : Linda Lanzillotta, Saïd Sadi, Philippe Herzog, Emmanuel Dupuy, Marc d’Héré

André Bercoff

Paraphrasant un de mes illustres prédécesseurs, Karl Marx, je dirais que « vous avez essayez de comprendre la mondialisation, maintenant nous allons voir comment la changer… »

Le thème de cette table-ronde, après avoir dressé un constat lors de la première partie, tourne autour de la question : est-ce que la relève peut se passer à gauche et cette relève-là, comment peut-elle se passer, à gauche ?

Alors nous avons beaucoup parlé de mondialisation, de ses bienfaits ou de ses méfaits, de l’opportunité du protectionnisme ou pas, j’ai donc envie de demander tout de suite quelque chose à Philippe Herzog. J’ai vu évoqué, il y avait longtemps que l’on n’en parlait pas, le mot de protectionnisme. Alors qu’est-ce qu’il faut faire, est-ce que la France doit devenir un pays touristique etc. ?

Philippe Herzog

Je suis obligé de prendre une minute sur le diagnostic car je ne pense pas qu’il soit fait. Plus exactement, je pense qu’il faut poursuivre la confrontation pour arriver au bout. Je partage beaucoup de choses avec ce qui a été dit avant, notamment que la gauche a eu du mal avec la mondialisation. L’image du train me va assez.

J’ajoute que la chute du bloc soviétique -et cela Pierre Mauroy ne l’a pas vu dans son aphorisme « maintenant c’est la social-démocratie qui gagne ! »- est un choc monumental, car la social-démocratie était très liée à la preuve que l’on pouvait mettre à bas le capitalisme pour faire autre chose. D’une certaine façon la social-démocratie était liée au communisme. Beaucoup plus qu’elle ne le croit.

Troisième élément : la gauche est piégée par l’Etat républicain. Regardez la

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André Bercoff

Vous voulez dire que la lutte des classes a été remplacée par la lutte des places ?...

Philippe Herzog

Oui. C’est la toile de fond et on peut la partager. Mais là où il faut nuancer, où on doit se distinguer par rapport à la gauche socialiste et social-démocrate, c’est sur la redistribution, sa focalisation sur la redistribution.

Elle n’a pas la même culture que celle des anciens communistes, très liés à la classe ouvrière, très liés à l’industrie. La gauche social-démocrate a négligé complètement la production, en France en tout cas, pas en Allemagne. Donc on doit marquer clairement un désaccord là-dessus. On ne peut distribuer que si on crée des richesses ; et il faut bien sûr que ce que l’on produit aille sur le marché, mais encore faut-il être capable de produire. Et quand vous voyez la chaîne d’innovation et de production en France, depuis le système éducatif qui prend l’eau et qui diabolise l’économie ; et la recherche idem, en passant par le non-développement des PME et la baisse du nombre d’exportateurs, vous êtes indignés. C’est moi qui vais devoir expliquer ici pourquoi la Gauche Moderne s’est rapprochée de Nicolas Sarkozy ! L’articulation de la recherche, de l’éducation, et des entreprises, c’est la base de la capacité d’innovation et de croissance. Après il faut promouvoir la production : or l’industrie française s’affaisse depuis plus de trente ans, par paliers. Et cela ne se passe pas comme ça dans toutes les démocraties puisque l’Allemagne est capable de s’insérer dans la mondialisation au plus haut niveau.

Donc, nous avons un problème majeur sur la production en France. La gauche s’est contentée de redistribuer des richesses, de diminuer le temps de travail et d’accroître l’assistance, tout en dénigrant le capitalisme qui produit des richesses.

Alors vous allez me dire que c’est un langage de droite… Mais qu’est-ce qu’une gauche qui oublie le souci de Marx de promouvoir la production comme base du niveau de vie d’une société.

Deuxième élément : nous devons aujourd’hui transformer le capitalisme, nous sommes tous d’accord là-dessus. Je crois que la population sait que l’on n’est pas sorti de la crise et que l’on n’en sortira pas avant longtemps. On peut effectivement rechuter à court terme et plus vite que l’on ne croit. Donc le

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