L E B O N H E U R
ÉTAIT AILLEURS
DU MÊME AUTEUR Princesse aux pieds nus,
éd. du Cerf — Michel Lafon, 1992
Evelyn Durieux
L E B O N H E U R
ÉTAIT AILLEURS
103, boulevard Murat - 75016 PARIS
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays
© Éditions Michel Lafon, 1995 ISBN : 2-84098-131-9
À toutes celles qui sont en marche vers leur bonheur.
À ma mère.
REMERCIEMENTS
Mes remerciements sincères à Isabelle, Huguette, Marie- Bernadette et Marie-Pier pour leur soutien.
Sans oublier mes conseillers, Yazid Abbès et Tewif Lala Bouali.
Chapitre premier LE BAL D U 14 JUILLET
Samedi soir, la boîte de nuit est pleine à craquer. C'est l'été aussi en Savoie. J'ai débarqué sur le quai de la gare d'Aix-les-Bains quelques heures plus tôt, en laissant der- rière moi la capitale et mes soucis conjugaux.
Ici, au Must, dans cette boîte de nuit qui fait face au casino, la fête commence. Les jeunes filles sont agui- chantes. Bronzées, court vêtues, elles se déhanchent sur des rythmes endiablés, sous les regards connaisseurs.
Chacun observe, cherche dans la pénombre avanta- geuse la belle qui va succomber. Aux premières lueurs du jour, garçons et filles auront dévoilé leurs atouts pour se rejoindre au bout de la nuit. Les uns auront trouvé l'amour, les autres, moins chanceux, la solitude.
Amie des patrons, je ne suis pourtant pas coutumière des lieux. Je dois ma présence à Aix-les-Bains à l'échec de mon mariage. Afin d'oublier ces problèmes qui pour l'instant me paraissent insolubles, il me faut une cou- pure avec Paris, avec l'endroit où je vis. Respirer un autre air, changer de paysage mais aussi de personnage.
L'anonymat me fait du bien. Un club, un bal de 14 Juillet : lieu superficiel et magique à la fois, moment où
se nouent parfois des histoires inattendues. Pourtant, je ne suis pas venue pour cela — je n'en demande pas tant
— mais juste pour me « changer les idées ». Et c'est déjà beaucoup.
Il est un peu plus de 2 heures du matin. A l'entrée de la piste de danse se pressent encore les retardataires de cette journée torride.
Au bar ont pris position de fidèles consommateurs, les routards de la nuit. Derrière un écran de fumée, ils siro- tent un élixir censé les rendre forts et virils. Avoir son nom sur sa bouteille... Plus qu'un signe de reconnais- sance, c'est déjà le sens de la propriété. Certains ont l'air désabusés, ils regardent autour d'eux, évasifs. Seul compte le verre qui leur donne de l'audace.
Maladroitement juchée sur un tabouret, je guette mon amie Jacqueline, la propriétaire du club.
Elle m'a promis de ne pas s'attarder. Nous avons dîné toutes les deux dans un restaurant au bord du lac du Bourget, puis je l'ai suivie dans sa visite de routine au Must. D'ici, je ne puis l'apercevoir ; elle doit se tenir au fond de la salle, avec plusieurs membres de son person- nel.
Difficile de s'isoler. J'observe discrètement cette assemblée hétéroclite. Je bats la mesure de mes talons, presque d'instinct. La musique et la danse irrésistible- ment m'appellent vers la piste. Mais non, je ne suis pas venue pour cela, me répété-je, désireuse de me ressaisir.
J'attends Jacqueline, point final.
Que faire au milieu de tant d'agitation ? Danser ou partir. De temps en temps, un homme m'aborde et me tire de ma réflexion.
— Voulez-vous danser ?
— Non merci.
Je décline les invitations les unes après les autres. Je me sens coupable d'être là, alors qu'un drame est en train de se jouer dans ma vie. Je m'interdirais presque de rire, de m'amuser, même un soir ! C'est comme ce fourreau noir que je porte. Le décolleté sensuel de ma robe, les diamants en forme de gouttes d'eau pendus à mes oreilles n'ont pas manqué d'attirer les regards. Je ne sais plus où poser mes yeux. J'ai trente ans depuis peu.
Ce soir, c'est en quelque sorte ma première sortie.
Jacqueline me rejoint enfin, avec une bouteille de champagne. Elle me propose une coupe. J'accepte pour meubler le temps et surtout pour me donner de l'assu- rance. Je me sens plus audacieuse, un verre à la main.
C'est alors que trois jeunes gens viennent rejoindre le comptoir. Mon regard croise celui de l'un d'entre eux.
Des yeux clairs, un beau visage hâlé. Attirée, je ne peux détourner les yeux. Nouveau coup d'œil furtif. L'inconnu se trouve à l'opposé du bar. Par sa stature, il semble émerger de la foule. Oui, vraiment, un homme de haute taille, mince, aux cheveux châtains : un Savoyard tel qu'on l'imagine. Enfin, je suppose. Visiblement, il n'a pas plus de vingt-cinq ans.
Profitant d'un slow, le jeune homme se fraie rapide- ment un passage. Il se retrouve près de moi et sans hési- ter me demande :
— Tu danses ?
Le tutoiement est direct et sans façon. Surprise et ravie, je murmure un « oui » timide. Il y a en lui quelque chose de décontracté qui ne tient pas seulement à son apparence — jean, tee-shirt, baskets ; quelque chose de
naturel et qui me plaît D'une manière inexplicable, je
« devine » d'emblée que c'est « quelqu'un de bien ».
Traversée par un sentiment étrange où s'entrecho- quent la tentation et les interdits, je laisse sa main saisir la mienne et m'entraîner vers la piste. Le champagne produit son effet euphorisant et délicieux. Quant à mon bel inconnu, j'ai l'intuition qu'il ne le restera pas longtemps, inconnu... Ce premier corps à corps bercé par une mélodie alanguie éveille en nous une attirance mêlée de curiosité. Nous ne parlons pas. Les slows s'enchaînent et avec eux notre étreinte se resserre.
— Comment t'appelles-tu ? demande le jeune homme.
— Evelyn.
— Moi, c'est Joël.
Nous échangeons des banalités. Je me sens bien, les mots sont superflus. La joue posée contre son visage, les yeux fermés, je suis comme transportée dans un rêve.
Le cauchemar de ma vie s'estompe l'espace de quel- ques minutes. Le tout, c'est de se laisser aller. Sa main me caresse le dos. Ma poitrine contre lui et nos visages si proches me font retenir mon souffle. Mon cœur bat si fort... Il pourrait l'entendre.
L'ivresse de la nuit m'envahit. Ce soir, tout est permis.
Grand et beau, un air du chanteur Sting dans les traits.
Elles doivent toutes lui succomber.
— Je ne t'ai jamais vue ici. Tu n'habites pas le coin ? Il a formulé la question et la réponse. En la circons- tance, je ne peux donner que des réponses courtes, vagues. L'anonymat et la tranquillité que je suis venue chercher en Savoie m'invitent à la réserve.
— Non, j'habite à Paris. Je viens à Aix pour des vacan- ces... ou en week-end.
Tout à coup l'éclairage se ravive. Une musique folle se met à hurler.
— Merci, lui dis-je en lâchant sa main, à bientôt Je veux m'éclipser, comme s'il en savait déjà trop. Joël reste planté au milieu de la piste, puis il me rattrape.
— J'aimerais te connaître, parler avec toi. Ici, c'est impossible. Si tu veux, nous allons prendre un verre chez moi.
Le coup classique du dernier verre, je n'y échappe pas. Pourtant, à Joël, je n'ai pas envie de refuser. Ma mère me dirait que je perds la tête ; suivre un inconnu en sortant de boîte... Et ce qui arrive aux autres m'arrive à moi. Le temps d'avertir Jacqueline, qui m'attend ; elle a suivi la scène de loin et rentrera sans moi.
— Voici les clefs de mon appartement, dit-elle en me tendant un trousseau.
Ce sont les clefs de ma liberté, je saisis en même temps celles d'un nouveau destin. Je dois en effet avoir perdu la tête. Et pourtant quelque chose de tendre, de sincère émane de cette rencontre et me pousse vers cet homme. Il a les yeux bleus comme les acteurs de cinéma, le teint mat. Son jean délavé semble avoir vécu et lui va bien. Tout cela est extérieur, superficiel et agréable.
Il se met à la recherche de ses copains pour quitter la boîte de nuit. Je fais rapidement connaissance avec eux.
— Fred, Claude et Jacques, des copains d'enfance, chambériens comme moi.
Ils comprennent que ce soir Joël rentrera accompa- gné. Nous quittons les lieux après un clin d'œil à Jac- queline, qui a quand même du mal à dissimuler sa surprise. Elle seule, ce soir-là, connaît le tourment de ma vie.
Nous voilà entassés dans une petite voiture. Je suis assise à l'arrière, pas tellement rassurée. Nous longeons le lac du Bourget en direction de Chambéry. 4 heures du matin, nous traversons la ville endormie. Les jeunes gens font le récit de leur soirée, sans tenir compte de ma présence. Je me demande où je vais atterrir. Au pas- sage, nous avons déposé deux des copains. Le troisième fait office de chauffeur. Nous roulons maintenant sur une petite route de campagne. Dans la lumière des pha- res, j'aperçois de chaque côté de la route des champs de maïs. Nous arrivons enfin devant une maison aux murs gris.
— C'est là, me dit Joël.
Je descends de la voiture, intriguée. Notre « chauf- feur » repart.
Un bruit de cloches me réveille. Encore étourdie par les émois nocturnes, j'éprouve une certaine difficulté à me situer. Les volets sont clos ; je distingue encore mal la pièce où je me trouve. Mon bel inconnu de la nuit dort paisiblement. L'envie me prend de partir sur la pointe des pieds sans le réveiller. Il paraît si calme, si
jeune aussi... Je le regarde dormir quelques instants, puis je me lève pour aller vers la fenêtre. On distingue vaguement, à travers les volets mal fermés, quelques vaches qui paissent en secouant leurs sonnailles. Où suis-je ?
Il est près de 10 heures. Il me faut rentrer, partir d'ici.
Avec le jour affluent les images d 'une réalité moins romantique. Mes enfants, mon mari, mes trente ans, ma vie, en somme... Tout revient en vrac. Je suis une mère de famille avec des devoirs et des responsabilités. Il n'y a plus de place à l'erreur, j'en ai commis assez. Ma ren- contre fortuite avec cet homme qui dort près de moi, c'est un rêve qui s'achève.
Autour de nous règne un grand désordre de vête- ments jetés en vrac. Au mur, un poster de montagne.
On se croirait dans la chambre d'un adolescent.
— Bonjour ! me dit Joël, qui s'éveille.
— Bonjour, je... je dois rentrer. Mes amis vont s'inquiéter.
En guise de réponse, ses bras m'enlacent avec force...
Je ne sais rien de lui ; il ne sait rien de moi. Pourtant, à son côté, je me sens apaisée. Éphémère rencontre d'une nuit, moi qui n'en ai pas l'habitude, et pourtant — ou à cause de cela — je suis certaine de ne pas oublier ces sensations nouvelles, enivrantes de l'amour. Toutes mes frustrations viennent de disparaître. Grâce à cette aven- ture sans lendemain, je renoue avec le plaisir.
Soudain, une voix de femme retentit derrière la porte de la chambre, heureusement fermée à clef. Sans cette précaution, elle serait entrée à coup sûr, brisant notre intimité...
— Joël, Joël ! Viens voir couper l'bois ! Tu vas t'lever ? crie-t-elle sans cesser de tambouriner à la porte.
Son accent est appuyé, ses intonations autoritaires. Un peu inquiète, je m'étonne :
— Qui est-ce ? Elle a l'air furieuse. Où sommes-nous ? Tu m'as dit hier soir qu'on allait chez toi...
— C'est ma mère, répond Joël. On est chez moi, enfin chez mes parents...
Il paraît mal à l'aise.
— Chez tes parents ? Mais c'est ridicule... Je dois m'en aller, dis-je en me précipitant sur mes vêtements.
Que vont penser ces gens ? Moi qui croyais avoir affaire à un garçon indépendant... Mon impatience à m'habiller me rend maladroite, sous le regard amusé de Joël.
— Pourquoi veux-tu t'en aller si vite ? Ne fais pas attention. J'ai vingt-cinq ans, je peux avoir une vie pri- vée, non ? commente-t-il.
Son imperturbable sérénité me surprend et m'embar- rasse en même temps.
— Je n'ai pas l'habitude de... de dormir n'importe où, avec n'importe qui ! Et puis, tu ne peux pas comprendre !
— Attends ! Je vais te préparer du café et ensuite je te raccompagnerai à Aix-les-Bains. Mes parents travaillent à l'extérieur de la maison, tu ne les verras même pas, continue Joël, un rien malicieux, avec le ton de quelqu'un qui vous assène un argument de poids.
Je pousse un grand soupir. Me reviennent en mémoire des clichés de mon adolescence : s'aimer en cachette des parents. Des souvenirs de romans, qui pour l'heure et à mon âge n'ont rien de réaliste.
Depuis l'étage où nous sommes, la vue se dégage sur la campagne environnante. On distingue surtout des collines boisées, verdoyantes.
— En face, c'est le village de Saint-Cassin, et de l'autre côté celui de Vimines. Au loin, la maison de l'écrivain Henry Bordeaux, précise Joël en désignant du doigt l'étendue du paysage.
— C'est joli par ici, tu as de la chance d'avoir un tel panorama. Moi, j'habite chez des amis, dans une tour, à Paris.
Précédée de Joël, j'emprunte l'escalier. Surprise : dans la pénombre, je trébuche sur un fauteuil roulant. Il est vide. En entrant dans le salon, j'aperçois une vieille femme qui attend dans son lit. Ses yeux hagards s'illu- minent en voyant Joël.
— Voici ma grand-mère. Elle vit avec nous. Depuis sa chute, elle est handicapée. C'était une femme très active, me dit-il, un brin admiratif.
J'aimerais être plus attentive, écouter Joël et le connaî- tre mieux. Mais cette façon d'être là à la dérobée me met mal à l'aise, me rend distante. Je reste sur mes gar- des. J'observe la pièce principale, chargée de meubles rustiques, sans quitter des yeux ce lit de malade poussé contre un pan de mur. La vie de la vieille dame et son univers, tout est là, même la poche d'urine qui traîne sous le lit. Elle n'a pas remarqué ma présence. Elle n'a d'yeux que pour son petit-fils. Je redoute le moment où un membre de la famille fera irruption.
Les cendriers sont pleins. Sur la table traînent encore des pelures de fruits. Joël s'empresse de les faire dispa-
raître. Embarrassée de pénétrer ainsi dans l'intimité d'une famille, je me tiens prête à partir, assise au bord du canapé garni de couvertures défraîchies. Joël s'efforce de remettre de l'ordre et revient quelques minutes plus tard, chargé d'un plateau fumant. Il a géné- reusement tartiné le pain de campagne de confiture maison.
— Sers-toi, nous irons ensuite faire un tour. Il faut que je demande la voiture à mon père.
— Ah ! Tu n'as pas de véhicule et tu habites chez tes parents ! Tu fais quoi, dans la vie ?
La question est certainement brutale. Mais autant aller jusqu'au bout de ma surprise.
— Rien. Actuellement, je suis au chômage. J'aide mes parents. Ils sont maraîchers, ils élèvent aussi des bêtes.
Je cherche du travail...
Peu importe ce qu'il est, ce qu'il fait. J'apprécie son naturel, sa générosité. Son calme, aussi. Seulement, il ne faut pas qu'il me pose à son tour des questions auxquel- les je ne pourrais répondre, du moins pour l'instant.
J'ai surtout envie d'un bain chaud. Ma robe du soir est totalement incongrue à cette heure de la journée et en pareil endroit.
— Où sommes-nous exactement ?
— À La Violette, sur la commune de Cognin, à quel- ques kilomètres au-dessus de Chambéry. Les terres des environs appartiennent à mes parents.
Cela ne m'éclaire pas beaucoup... Je ne connais jusqu'à présent que les rives du lac du Bourget ou les stations de ski, découvertes pendant mes différents séjours en Savoie, dans la famille de Jacqueline. La cam-
pagne qui nous entoure offre une palette de couleurs vives, baignées par le lumineux soleil de juillet
Au tintamarre de casseroles en provenance de la cui- sine voisine, je comprends que la famille s'est réunie pour les préparatifs du repas. Des bribes de conversa- tions parviennent jusqu'au salon. Ils semblent bruyants, ils parlent fort...
— On y va ? suggère Joël à mon grand soulagement
Ses copains de la veille nous ont rejoints devant la maison. Ils discutent du programme de l'après-midi.
Quant à moi, je pense déjà à la suite : retour sur Paris, la course au métro, voir mon avocat, appeler les enfants, écrire à Chirac pour mon dossier logement... Plus que quelques heures de répit, quelques minutes auprès de Joël. Et puis l'histoire va s'achever là, comme elle a com-
mencé.
Nous quittons discrètement la ferme familiale sans que j'aie aperçu d'autre visage que celui de la vieille dame. Autour de nous, blé, maïs et autres céréales grillent au zénith du ciel savoyard.
— C'est le mois des récoltes, me dit Joël. Il y a beau- coup de travail. Mais aujourd'hui on va au lac. Tu veux venir avec nous ?
Je décline l'invitation. Il faut être raisonnable. De toute façon, entre nous, il vaut mieux en rester là. C'est impossible autrement, dangereux peut-être. Nous nous engouffrons dans un véhicule sans âge. La veille, à la faveur de la nuit, je ne m'en étais pas rendu compte.
Accoutumée aux luxueuses limousines, je trouve tout
cela plutôt cocasse. Mais je me garde bien de faire des commentaires.
Le mamelon de La Violette surplombe Chambéry, face au lac du poète. Derrière nous, le Granier, monta- gne éventrée, offre ses parois de granit ocré. Tout là- haut, le village de Montagnole. J'aimerais parcourir ces prés et ces vallons, images de carte postale... Trop tard.
L'endroit est ravissant mais je n'ai plus le temps de m'attarder.
Déjà, nous voici à Aix-les-Bains, en train d'échanger nos numéros de téléphone. Le véhicule s'arrête devant l'immeuble cossu où résident mes amis, face au casino.
— Voilà, c'est là.
Joël et ses camarades échangent un regard étonné.
— T'es une bourge ? me dit l'un d'eux.
Je claque la portière avec une expression indéfinissable.
— Ce soir, il y a un feu d'artifice à Annecy. Veux-tu que je passe te chercher ? me demande encore Joël.
Je pense « à quoi bon ? » et je m'entends répondre :
— Annecy ? D'accord, 20 heures ici.
— À ce soir, me dit-il en souriant.
Puis la voiture disparaît au coin de la rue. Je n'ai pu résister. Je me sens légère, désirée.
Quatre à quatre je gravis les marches de l'immeuble, plutôt que d'emprunter l'ascenseur. La maîtresse de maison m'attend, quelque peu inquiète. J'ai tellement de choses à lui raconter... Quittant mes escarpins à talon, je m'effondre sur le canapé. Jacqueline comprend tout sans plus de détails. Il me semble avoir de nouveau seize ans. Ce soir j'ai « rendez-vous avec un garçon »...
Mon mari a téléphoné plusieurs fois, m'annonce Jac- queline. Mais tout cela m'indiffère, c'est pour demain.
Ce qui compte, ce sont ces dernières heures à passer auprès de Joël.
Voilà bien longtemps que je n'avais assisté à un feu d'artifice... Je retrouve mes yeux émerveillés d'enfant.
Dans mon autre vie, il y avait des feux d'artifice et des soirées mondaines. Mais rien de comparable avec celui de ce 14 Juillet 1986 !
La foule se disperse en flânant. Joël et moi, nous res- tons assis sur la pelouse de la grande esplanade, face au lac d'Annecy. La nuit est tombée depuis longtemps mais la chaleur a à peine diminué.
— Tu repars demain matin ? demande-t-il.
— Oui, j'aurai tout juste le temps d'arriver sur mon lieu de travail.
— Tu reviendras ?
— Peut-être. J'ai des choses importantes à régler aupa- ravant. J'aime cette région, la vie a l'air si tranquille, par rapport à la capitale...
— Qu'est-ce que tu fais là-bas ? questionne encore Joël.
— C'est une longue histoire, je t'en parlerai une autre fois.
Voici venu le moment de nous quitter. De retour à Aix-les-Bains, nous échangeons nos adresses. J'espère secrètement une suite, sans oser y croire vraiment...
Mardi, 6 heures du matin. Il fait encore nuit lorsque s'ébranle le TGV pour Paris. Les rives du lac du Bourget, le long de Brison-Saint-Innocent, s'éloignent derrière la vitre. Ce week-end qui se termine me laisse un senti- ment de nostalgie.
Hier, sous un ciel étoilé, c'était la fête de la lumière, sur les bords d'un autre lac, à Annecy... Déjà il vaut mieux ne plus y penser. Dans moins de quatre heures, je serai arrivée, prête à reprendre mon travail à la bijou- terie de la place de l'Opéra.
Chapitre 2
D O U Z E ANS PLUS T Ô T
À peine descendue du train, j'ai enchaîné sur ma journée de travail. Le soir, je regagne enfin l'apparte- ment du boulevard Masséna, où m'hébergent des amis.
Près du téléphone, une liste de messages m'attend. Je me sens oppressée. J'étouffe. Mes amis m'entourent et me soutiennent. Pourtant, ce soir, surgissent l'angoisse et la peur. Je sors et marche sans but.
Il fait encore jour sur le boulevard malgré l'heure tar- dive. Dans l'air on perçoit comme un parfum de rêve- rie. J'ai du mal à rassembler mes idées. J'ai encore dans l'esprit les images de ce week-end en Savoie. Là-bas tout est si beau... Aujourd'hui, l'étreinte de Joël bous- cule mon univers quotidien, bouleverse ma vision de la vie. Je n'avais pas encore songé à une rencontre, je ne me posais même pas la question. Mon aventure avec lui semble d'autant plus irréelle. Et surtout, je constate, entre lui et moi, un monde de différences qui rend tout projet impossible. Je ne sais comment le lui dire.
Je songe surtout au premier amour de ma vie, celui de la Princesse aux pieds nus, celui à qui j'ai donné ma jeunesse et ma naïveté. Mariée depuis plus de dix ans
à un « nouveau prince, nouveau riche », j'ai réussi à sau- ver notre image de marque, mais pas notre couple.
L'addition est lourde.
Je m'appelle Bokassa, Evelyn Bokassa. À Bangui, le jour de mon seizième anniversaire, j'ai fait la connais- sance de Georges, le fils aîné du président de la Répu- blique centrafricaine. En épousant Georges trois ans plus tard, le 22 février 1975, je me suis opposée à la volonté de mes parents. Mon père, Jean Durieux, Fran- çais installé en Centrafrique, où il avait fondé une société de transports, ne voyait pas d'un bon œil mon alliance avec une famille certes prestigieuse mais déjà controversée. Quant à ma mère, Maud Durieux, métisse d'origine anglo-camerounaise, soucieuse avant tout du bonheur de ses cinq enfants, elle s'inquiétait à juste titre d'un avenir dont elle percevait les failles. Mais le maréchal-président Bokassa insistait pour que ce mariage ait lieu... Et comment tenir tête à un homme qui possède le pouvoir absolu ? Et puis j'aimais Georges, mes parents le savaient. Bref, bon gré mal gré, ils ont fini par donner leur accord.
Au jour de mes noces, j'ai fait mon entrée dans un univers de conte de fées, où tout était « ordre et beauté, luxe, calme et volupté »... Du moins le croyais-je, comme je croyais aussi, à dix-neuf ans, aux vertus de l'amour éternel. Adolescente romantique, romanesque, j'étais amoureuse de Georges comme dans les livres, j'idéalisais à la fois l'homme qu'il était et la passion qui
nous unissait. Aveuglée par mes chimères, je croyais en mes propres illusions comme on croit en Dieu, sans me douter une seconde que ma candeur et mon ignorance allaient faire de moi la parfaite femme-objet dont Geor- ges Bokassa avait besoin.
Déjà, le jour même de mon mariage, un certain nom- bre de détails symboliques auraient pu m'alerter, encore qu'une femme amoureuse ne remarque rien... Par exemple, des deux mille convives invités à la cérémonie par la présidence (Bokassa n'étant encore à cette épo- que « que » maréchal-président à vie), je ne connaissais pas le dixième. Mes propres invités passèrent inaperçus.
Perdus dans la foule, mes amis ne purent même pas approcher le cortège. J'entendais parfois qu'on m'inter- pellait, mais sans pouvoir mettre un nom sur un visage, étant donné la distance.
Ma vie auprès de Georges démarrait sur des cha- peaux de roue. Je découvrais un monde inconnu : le pouvoir. Devant moi s'ouvraient les portes des palais, des résidences privées, tout ce qui m'avait tellement intriguée lorsque je me tenais de l'autre côté des grilles, simple jeune fille issue d'un milieu bourgeois, métisse franco-africaine et surtout enfant choyée d'une famille nombreuse et unie. Mais ici, soudain, chez le maréchal- président, plus de rires spontanés, de tendresse pudique et de légèreté de vivre. Au contraire, les demeures pro- tégées comme des forteresses grouillaient de courtisans, d'agents de sécurité et de personnel d'intendance, tous prêts à réagir aux moindres désirs de Bokassa.
Cette grande famille m'avait pourtant accueillie à bras ouverts. Dans mon esprit, je gardais le souvenir des réticences de mes parents, on ne peut plus méfiants
envers le chef d'État déjà redoutable et déjà redouté, et cependant l'attitude cordiale de mon beau-père me rassurait...
Tout en percevant l'autorité — le mot est faible — qu'il exerçait sur chacun des membres de sa famille ou de sa suite, je n'en mesurais pas encore l'étendue au niveau national. Les femmes et les enfants vivant au palais étaient soigneusement préservés des démonstrations du pouvoir totalitaire. Nous entendions des bruits qui cou- raient sur telle arrestation, tel complot, mais rien qui puisse venir perturber la famille proche, bien à l'abri au cœur des dorures et du faste.
En revanche, un fossé se creusait autour de moi. Je ne maîtrisais rien. J'étais perpétuellement en représentation.
Prise dans un tourbillon de soirées mondaines et de cérémonies officielles, j'entrais malgré moi en politique.
Placée au premier rang par mon mariage avec Georges, à l'âge de vingt ans j'avais peut-être un rôle à jouer dans ce pays.
Le fils aîné du président à vie avait alors tout lieu de penser qu'une place de choix lui serait réservée un jour.
Certes, Georges se défendait de vouloir suivre les traces de son auguste père, mais il ne s'éloignait pas pour autant des chemins de l'ambition. Il avait goûté depuis plusieurs années à la suprématie du pouvoir sur l'argent
— tout en ne méprisant pas ce dernier, loin de là. Ainsi il n'hésita pas à réclamer à son père, en « cadeau », la Diamond Distributions, importante société chargée des diamants en Centrafrique. Le P-DG américain, reçu en audience, remit à Bokassa une somme fort honorable à notre intention... pour nous aider à démarrer dans la vie ! Bokassa fit aussitôt détourner la somme pour son
Dans Princesse aux pieds nus, Evelyn Durieux racontait comment son mariage conte de fées avec l'aîné des enfants de Jean-Bedel Bokassa s'était transformé en cauchemar : la violence et l'enfermement dans un monde corrompu. Le livre se termi- nait sur la fuite de la jeune femme, sa rencontre avec un petit fraiseur savoyard, deux naissances, autant de promesses de bonheur.
Mais ce bonheur, il a fallu le conquérir de haute lutte ! Retrouver de modestes emplois, aider son époux à sortir du chômage, se faire accepter par une rude fa- mille montagnarde qui ne voit pas arriver d'un bon œil cette superbe métisse, parisienne d'allure, de surcroît ex- belle-fille d'un empereur sulfureux... Et quand enfin Evelyn récupère les trois enfants de son premier hymen, comment habituer les « petits princes » à vivre dans une HLM ?
Pourtant la tribu se soude, construit de ses mains sa maison, sous l'égide d'une femme admirable et d'un homme qui les protège tous sans compter, parce qu'il se cherchait et qu'il l'a trouvée, « elle », sa princesse démunie. Oui, c'est une histoire d'amour ! D'amour vrai, sans mièvrerie, sans concession. Evelyn Durieux, qui ne triche pas, avoue parfois rêver aux fastes d'antan : cela lui procure l'énergie nécessaire pour offrir un jour aux siens une existence plus belle, tout en l'obligeant à parfaire sa personnalité.
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