PAULE FOUGERE
LES SCIENCES MÉDICALES
Rites solaires
I l semble que, de tout temps, les hommes aient a d o r é le soleil. R â régna, p r é t e n d a i e n t avec quelque exagération les anciens Egyptiens, pendant trente mille ans sur la vallée du N i l , é p a n d a n t sur le dos d é c h a r n é de ses sujets des rayons b r û l a n t s . " E n Grèce, Hélios, fils d'Hypérion ét de Théia, fut par l a suite confondu avec Apollon. I l était h o n o r é à Corin- the, Argos, E l i s et Rhodes. Mais ce n'est pas à Athènes que Varius Avitus Bassianus — qui devait devenir mieux connu sous le nom d'Héliogabale — apprit le culte du soleil. I l y fut initié dans le temple d'Emèse, en Cçelésyrie. Son dieu était une pierre noire, conique, t o m b é e du ciel, et l'on comprend que les Romains aient refusé de le suivre dans ses dévotions.
E n l'an 1025 de notre è r e habitaient sur les rives du lac Titi- caca un homme et une femme, Manco-Capac et Mama-Œllo, qui se p r é t e n d a i e n t enfants du soleil. Comme ils étaient sages et respectés, ils instruisirent peu à peu leurs compatriotes péruviens, leur apprenant un culte doux et innocent.
Celui que pratiquent nos contemporains l'est moins.
Là civilisation des loisirs et l'amour du bronzage les condui- sent à rechercher, tout l'été quand le temps le permet, et parfois m ê m e l'hiver, urte insolation intensive. Or, si depuis le d é b u t du siècle on rend justice à l'héliothérapie, la guérison par le soleil, on doit constater en revanche que les accidents dus à l'astre éclatant se multiplient. I l n'existe pas de méde- cin, exerçant dans les stations balnéaires ou de sports d'hiver,
<qui ne voie se précipiter dans son cabinet une foule de « mor- dus », semant au vent leur peau couverte d ' é r u p t i o n s papu- leuses. Toute religion comporte des sacrifices. Dans ces nou- veaux rites solaires, o ù le vacancier est à la fois la victime
et le sacrificateur, i l n'y a pas de merci. Aussi ne nous paraît-il pas superflu de revenir sur un sujet que nous croyons avoir t r a i t é i l y a un certain nombre d'années.
Les gestes sont assez simples. On commence par se dénu- der, l'extase du « soleilâtre » é t a n t proportionnelle à la sur- face charnelle offerte au visage de feu qui de là-haut contem- ple ses servants. On ne se prosterne pas devant l u i . Allongé sur le dos, la tête gracieusement rejetée en a r r i è r e , on le con- temple en retour. Ici interviennent les lunettes qui, m a l g r é tout, donnent à l'homme moderne une supériorité sur les Incas et les fellahs d'Egypte...
L a lumière est l'élément qui d é t e r m i n e le développement des systèmes visuels. Les poissons q u i hantent les fonds abys- saux n'ont pas d'yeux véritables. Qu'en feraient-ils •? L'œil s'ouvre à la lumière du soleil, ce qui ne signifie pas qu'il soit conçu pour en supporter les excès sans sourciller.
Rappelons que les radiations émises par le soleil se clas- sent en trois groupes suivant leur longueur d'onde : ultra- violet, visible et infra-rouge. Le domaine du spectre « visible » définit la zone de sensibilité de l'œil humain. C'est-à-dire qu'en- gendré par la lumière i l n'est pourtant sensible q u ' à des lon- gueurs d'onde comprises entre 4 000 et 8 000 angstroms. I l est inférieur, par exemple, à celui des abeilles qui contemple l'ultra- violet. Cependant, toutes les couleurs du spectre sont inclu- ses dans l'espace visible. S i bien qu'en frappant notre rétine les rayons nous apportent des visions diversement colorées selon leur longueur d'onde.
Qu'advient-il des radiations qui se trouvent en-deçà ou au-delà, des infra-rouges et des ultra-violettes ? Dans les condi- tions habituelles, l'œil normal ne les laisse pas passer, la cor- née et le cristallin s'unissant pour les a r r ê t e r . Hélas ! toutes les pupilles ne sont pas égales devant le soleil. Le lézard, qui a la r é p u t a t i o n de passer son temps à se rôtir, est d o t é d'yeux à petites ouvertures qui n'admettent qu'une partie des rayons.
Et le chameau, avec ses paupières très pigmentées munies de visières, peut affronter sans dommage l'éblouissement des sables.
Dans notre espèce, le Nordique aux yeux pâles souffrira davantage que la belle aux sombres iris, de type méridional.
Lorsqu'ils se rencontreront tous deux sur les pentes neigeuses, ou sur les grèves d'août baignées de lumière, leur adaptation se fera différemment. Mais on peut dire que, quelle que soit la fragilité des yeux, les lunettes solaires deviennent physio-
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logiquement nécessaires à partir d'un certain seuil d'éclaire- ment.
Elles doivent servir de filtres sans d é n a t u r e r la vision.
Leur principe est donc utile à c o n n a î t r e . U n verre solaire filtrant absorbe toujours une q u a n t i t é de lumière : un verre de force A en prend 10 %, qui se transforment respective- ment en 20 % pour la force B , 40 % si le verre est de force C et 60 % en D. Seulement, i l n'absorbe pas indifféremment tous les rayons, favorisant au contraire le passage de ceux qui correspondent à sa couleur. Ainsi un verre de teinte bleue sélectionne dans le spectre solaire les teintes qui rappellent la sienne, le bleu, le violet et — pourquoi pas ? — l'ultra- violet, tandis qu'un verre rose montre une préférence au pas- sage du rouge et de l'infra-rouge. Ces deux couleurs sont à déconseiller, d'autant plus qu'en d é n a t u r a n t le rapport des teintes fondamentales, elles risquent de donner à leur porteur une vision e r r o n é e des choses et à la longue un trouble d'ordre psychologique. Aussi s'en tient-on généralement à des couleurs moins franches, un peu sales, « fumées », vert foncé ou mar- ron, qui renferment plusieurs éléments du spectre et ne font pas forcément voir la vie en noir.
Ces lunettes — est-il besoin de le préciser ? — sont con- çues pour regarder le soleil. A l'opposé des vampires qui peu- plent certains films d'horreur, elles doivent regagner leur étui dès que le jour tombe. Seules des ophtalmies justifient le port de lunettes teintées dans la p é n o m b r e . Derrière leur écran, la pupille se dilate, ce q u i provoque une chute de l'acuité visuelle et une diminution du réflexe d'accommoda- tion — une presbytie hors de saison. U n nouveau venu, le verre photochromique, dont le pouvoir d'absorption varie en fonction de l'intensité lumineuse, supprime ces inconvénients.
Une autre considération que la teinte intervient dans le choix des verres : leur qualité. Pour éviter les effets de myo- pie, h y p e r m é t r o p i e , astigmatisme, divergence ou convergence qu'on corrige la plupart du temps sans y penser, mais q u i laissent une impression de malaise, i l importe que le verre solaire ait ses deux surfaces courbes rigoureusement de m ê m e rayon. Son épaisseur est constante d'un bord à l'autre. Cela s'obtient soit avec un verre m i n é r a l « surface », u s i n é méca- niquement ; soit avec un verre m i n é r a l non surface, dit « co- quille », arrondi par soufflage ; soit encore avec un support de m a t i è r e organique (plastique) réalisé par moulage, q u i peut p o s s é d e r des qualités optiques intéressantes, mais qui
— plus sensible que le verre inerte — arrive à se d é t é r i o r e r dans le temps.
L a naissance de l'œil, que nous avons vu r é p o n d r e à l'appel de la lumière, prouve que les cellules de notre corps sont photosensibles. S i elles ne deviennent pas toutes autant de fenêtres ouvertes sur le monde, elle n'en accusent pas moins le « coup » de soleil. E n éclairant constamment l'épiderme d'un invertébré c o n s t i t u é de cellules non différenciées, on crée avec le temps une zone de sensibilité à l a lumière, à l'inté- rieur de laquelle les cellules réagissent à la p r é s e n c e du sti- mulus lumineux ou à sa suppression.
Comment la peau humaine réagit-elle lorsqu'on l'expose au rayonnement solaire, aux infra-rouges, au rayons visibles et aux ultra-violets ? Avant de r é p o n d r e , i l convient de pré- ciser qu'on a coutume de diviser les ultra-violets ou U V en U V A , U V B et U V C d'après leur longueur d'onde. E n principe, les derniers de ces rayons, dont la longueur d'onde est infé- rieure à 2 900 a n g s t r ô m s , sont a r r ê t é s par les couches d'ozone de la haute a t m o s p h è r e . Les autres radiations parviennent au sol et sont responsables de p h é n o m è n e s plus ou moins intenses. Les U V B (2 900 à 3 200 a n g s t r ô m s ) s'attaquent à l'épiderme, provoquant é r y t h è m e , pigmentation et épaississe- ment cutané. Ils ont la p r o p r i é t é de ne pas traverser les vitres.
Les U V A (3 200 à 4 000 a n g s t r ô m s ) les franchissent, atteignant le derme et causant une pigmentation directe sans érythème, mais lente à s'installer. Les rayons visibles (4 000 à 8 000 a n g s t r ô m s ) ne prennent aucune part au bronzage, et cepen- dant peuvent intervenir dans la sensibilisation. Quant aux infra-rûuges ou IR, qui se situent dans les longueurs d'onde supérieures à 8 000 a n g s t r ô m s , ils se contentent d'exercer un effet calorifique et vaso-dilatateur. S i bien qu'on peut dire, s c h é m a t i q u e m e n t , que l'excès des U V produit le coup de soleil, et l'excès des I R l'insolation.
D'ailleurs, l'exposition aux rayons invisibles n'a pas que des conséquences maléfiques. L o i n de là. Les U V influencent favorablement quelques dermatoses tel le psoriasis. Leurs p r o p r i é t é s antiseptiques et antirachitiques sont partout recon- nues, celles-ci étant dues à la synthèse de la vitamine D qui s'opère à partir des stérols c u t a n é s .
L a peau se défend contre l'agressivité du soleil. Dès la t r e n t i è m e minute survient une dilatation des vaisseaux sous- jacents à l'épiderme, tandis qu'apparaissent dans les cel- lules épithéliales des vacuoles remplies d'hydrogène. A partir
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de la soixante-douzième heure, les mitoses s'accélèrent. Les mélanocytes augmentent de volume et fabriquent davantage de mélanine. L a sudation s'accroît. Vers le h u i t i è m e jour, l'épiderme est apte à supporter de plus longues épreuves. I l s'est épaissi, la m é l a n i n e est p r é s e n t e , et le hâle aussi. A condi- tion que la peau n'ait pas auparavant subi des dommages i r r é p a r a b l e s .
On distingue les a l t é r a t i o n s i m m é d i a t e s , semi-immédiates, semi-retardées et tardives. Les p r e m i è r e s arrivent avec le coup de soleil, ou par l'intermédiaire d'une réaction d'allergie, l'urticaire solaire. Les p r o t é i n e s cutanées, en se modifiant, deviennent antigéniques et suscitent la formation d'anticorps.
Des substances sensibilisantes peuvent aider la r é a c t i o n : les colorants et les boissons alcooliques ; des produits à usage externe comme la salicylamide, l'hexachlorophène, les laques, les d é o d o r a n t s ; des r e m è d e s internes comme les sulfamides, des tranquillisants, les barbituriques, les tétracyclines... Ces listes ne sont pas exhaustives.
Les a l t é r a t i o n s semi-immédiates p r o c è d e n t d'un principe analogue. Elles aboutissent à l'eczéma solaire, t r è s prurigi- neux, aux folliculites et aux herpès. Dans la dermite des p r é s , la peau est sensibilisée par le suc des herbes ou d'autres végé- taux (ombellifères) riches en psoralène.
Les a l t é r a t i o n s semi-retardées se traduisent par des pig- mentations anormales du visage et du cou qui s'observent surtout chez les femmes. I l y entre un facteur hormonal. On y range le chloasma gravidique ou « masque de grossesse » et une curieuse m é l a n o d e r m i e en taches irrégulières, q u i est devenue assez fréquente depuis que s'est r é p a n d u l'emploi des pilules contraceptives. A côté de ces inconvénients, une dermite des parfums crée une pigmentation en t r a î n é e s ines- t h é t i q u e s . On l'attribue à l'existence, dans les formules, des huiles essentielles suivantes : essence de bergamote, de lavande, de cèdre ou de santal.
Dans les a l t é r a t i o n s tardives, des lésions survenues au niveau des chaînes d'acides nucléiques, qui sont les bases de la m a t i è r e vivante, vont indéfiniment se reproduire. I l s'ensui- vra au sein du derme une dégradation progressive des fibres de collagène, une « élastose » diffuse amenant le vieillissement p r é m a t u r é de la peau. Dans l'épiderme siégeront des kéra- toses susceptibles de dégénérer un jour en cancers.
Pour parer à des dangers qui, quoique réels, n'ont pas heureusement un c a r a c t è r e de fatalité, on se sert de c r è m e s et d'huiles baptisées « é c r a n total » ou bien « filtres solaires »,
avec un n u m é r o qui indique leur puissance d'absorption.
L'écran qui, en t h é o r i e , ne laisse passer aucun rayonnement, est c o n s e i l l é d è s le printemps aux femmes enceintes et aux jeunes personnes qui prennent la « pilule ». Les filtres cons- tituent une solution é l é g a n t e , mais qui se r é v è l e parfois déce- vante. Il faut les renouveler souvent. Comment r é s i s t e r a i e n t - i l s à l'eau de mer, au sable, à la sueur et aux serviettes de toi- lette?
Beaucoup plus exigeant qu'il n'y p a r a î t , le nouveau culte du soleil r é c l a m e de ses n é o p h y t e s une grande prudence avant de leur permettre d ' a c c é d e r aux bonheurs de l'initiation.
P A U L E F O U G E R E
Le prix Saint-Simon à Marcel Haedrich
Sous les auspices de la Société des amis de La Ferté-Vidame, et du conseil général d'Eure-et-Loir, avec la participation de la Société Saint-Simon, le jury du prix Saint-Simon, dont le président d'honneur est M . Maurice Genevoix, secrétaire perpétuel hono- raire de l'Académie française, et qui réunit M . Jean d'Ormesson, M. le duc de Brissac et M M . Michel Jobert, Alain Decaux, Georges Poisson, Jean Laugier et François Formel, a décerné ce prix, créé à l'occasion du tricentenaire de la naissance du mémorialiste, à M. Marcel Haedrich, pour son volume de souvenirs : Une enfance alsacienne ou le mal de Dieu, publié aux éditions Belfond.
La remise du prix aura lieu le samedi 2 septembre 1978, à La Ferté-Vidame (Eure-et-Loir), à l'issue d'une journée culturelle.