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Article pp.135-138 du Vol.136 n°1-2 (2015)

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Revue de synthèse : tome 136, 6e série, n° 1-2, 2015, p. 135-138. DOI 10.1007/s11873-015-0279-x

IN MEMORIAM

BERNARD BESNIER (1943-2015)

Bernard Besnier nous a quitté le 11 mai 2015. Pour ses proches, ses élèves, ses co llègues et pour le monde de la recherche philosophique dans son ensemble, la perte est immense. Il était d’abord l’homme d’un lieu : l’École normale supérieure de Saint- Cloud qu’il n’a jamais quittée depuis son entrée à l’École en 1962, la suivant dans ses pérégrinations à Fontenay-aux-Roses, puis à Lyon. Il en était devenu au fur et à mesure l’une des figures de proue et la mémoire vivante. Sa formation est tout entière marquée par la seule personne qu’il ait jamais qualifiée de maître : Jean-Toussaint Desanti. C’est sous son influence qu’il a tout d’abord travaillé dans le champ de l’éco- nomie, auquel il comptait consacrer une thèse, alors sous la direction de Suzanne Bachelard. Ses premières publications portent d’ailleurs sur la théorie de la valeur 1 et sur Conrad Schmidt. Durant cette période, il exerça également des fonctions syndi- cales imp ortantes au sein de l’UNEF, fonctions sur lesquelles il ne revenait guère ; le seul texte de sa plume dont nous disposions à cet égard se trouve dans l’hommage qu’il a consacré à son ami mathématicien Michael Herman 2. C’est également à l’École que Bernard connut celui dont il disait volontiers qu’il lui avait tout appris en matière d’e nseignement et avec qui, des années durant, il corrigea le concours d’entrée, Camille Pernot 3.

Pour ceux qui l’ont connu, Bernard était une encyclopédie vivante, une mémoire prodigieuse, une érudition hors du commun. Il était porté par une insatiable curiosité et pouvait parler, avec compétence et rigueur, d’une variété presque infinie de sujets.

Ses énoncés étaient marqués par une scrupuleuse exigence de rigueur et de précision.

Nombreux sont ceux pour lesquels il représentait une sorte de modèle idéal du savoir, un savoir pour ainsi dire « absolu ». Nul domaine ne semblait lui échapper, il était féru de philosophie, de littérature, d’histoire, de mathématiques, de sciences physiques, mais pouvait évoquer avec le même enthousiasme et le même souci d’exhaustivité la gastronomie ou, surtout, le football. Une de ses caractéristiques fortes était qu’il n’y avait pas pour lui de petits sujets ou d’auteurs secondaires : il était capable de consacrer une étude aussi détaillée et savante à tel pythagoricien de second ordre, connu par un seul fragment, qu’aux grands noms de l’histoire de la philosophie.

Il a accompagné nombre de philosophes formés à l’Ens, d’abord par ses cours d’agré- gation qui, plus que des exposés synthétiques attendus, étaient de véritables initiations à la recherche. Là, il pouvait commenter Platon, Aristote et Plotin, faire cours sur les épicuriens ou les stoïciens, se plonger dans les textes de Merleau-Ponty, de Sartre et

1. Cf. par exemple, Marx, La legge del valore, introduzione di Bernard Besnier, Milano, 1972 ou encore « Conrad Schmidt et les débuts de la littérature économique ‘marxiste’ » dans Histoire du marxisme contemporain, UGE, 10/18, vol. 1, Paris, 1976, p. 383-445.

2. Gazette des mathématiciens, 88, avril 2001, p. 60-66.

3. Cf. Bernard Besnier (éd.), Scepticisme et Exégèse. Hommage à Camille Pernot, Cahiers de Fontenay (Hors Collection), Fontenay-aux-Roses, Publications de l’ENS Fontenay-Saint Cloud, 1993.

Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur synth.revuesonline.com

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de Husserl. Il consacrait des efforts colossaux à la rédaction minutieuse de ses leçons et l’on peut dire qu’il s’agissait là de son laboratoire, celui où il re mettait à chaque fois son savoir en jeu en le repensant pour ainsi dire à neuf. Les cours qu’il dé livrait n’épargnaient guère son auditoire, il fallait « s’accrocher » comme on dit, mais ils étaient d’une densité et d’une profondeur en tous points remarquables. Lorsqu’un auteur restait deux années consécutives au programme de l’agrégation, il l’envi sageait, la seconde fois, sous un autre angle ou à un autre degré d’approfondissement. Sa méthode était résolument analy- tique, il s’installait à quelque endroit du système ou se concentrait sur une quelconque difficulté textuelle et n’avait de cesse de poursuivre jusqu’à ce que tout soit éclairci. On le suivait ainsi, en ayant l’impression d’être happé par les détails du texte, dans un voyage sans fin. Au terme, on pouvait certes dire qu’il n’avait éclairci qu’un point particulier qui n’avait désormais plus de mystère, mais il avait pour ce faire déployé tout un système qui s’irisait ainsi d’une lumière particulière. Surtout, il était de ceux pour qui il n’y a pas de vraie recherche philosophique sans appui philologique : la comparaison des versions, l’interrogation sur les textes inachevés ou conservés sous forme de papyri ou d’inscrip- tions, le soin de la traduction exacte – tout cela constituait à ses yeux le minimum par lequel devait passer le commentateur avant de prétendre interpréter. Il s’est attaché, par son exemple comme par ses conseils, à communiquer ce scrupule salutaire à ceux qui ont travaillé avec lui. Dans le cadre de ses fonctions, Bernard accompagnait également ses élèves dans l’élaboration de leur recherche personnelle et il mettait alors la totalité de son savoir à leur service, avec une patience – mais aussi une rigueur – infinies. Il pouvait, à la volée, improviser une bibliographie d’une cinquantaine de titres sur quelque sujet que ce soit, ouvrait volontiers son immense bibliothèque afin de nourrir les apprentis chercheurs qu’il avait à cœur de former pour qu’ils deviennent, comme lui, des artisans passionnés de l’histoire de la philosophie. Avant que d’être un chercheur, il fut d’abord et avant tout un professeur entièrement dédié à sa tâche. C’était là son activité favorite et ses cours étaient son livre vivant, toujours repris et jamais achevé.

Bernard Besnier, on le sait, n’a jamais publié d’ouvrage à part entière, mais on lui doit un nombre tout à fait conséquent d’études dans le champ de la philosophie antique.

Il s’est signalé d’abord et avant tout comme un antiquisant de premier ordre et plus particulièrement comme un commentateur acharné de la philosophie aristot élicienne 4

4. Cf. par exemple : « Repenser la philosophie première », dans Mohamed-Allal. Sinaceur (dir.), Penser avec Aristote, Toulouse, Erès, 1991 ; « Acte et puissance selon Aristote », Les Cahiers de philosophie, 13, 1991 ; « Aristote et les mathématiques », dans Évelyne Barbin et Maurice Caveing

(dir.), Les Philosophes et les mathématiques, Paris, Ellipses, 1996 ; « Aristote et l’enseignement écrit et non-écrit de Platon », dans Pierre-Marie Morel, Platon et l’objet de la science : six études sur Platon, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1996 ; « Le rôle du chapitre v dans le sixième livre (Éthique à Nicomaque, vI, 5) », dans Jean-yves Chateau (dir.), La Vérité pratique. Aristote, Éthique à Nicomaque livre 6, Paris, vrin, 1997 ; « La définition aristotélicienne du mouvement et du changement (Physique III, ch. 1-3) », dans P.-M. Morel (éd.), Aristote et la notion de nature, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1997 ; « L’âme végétative selon Aristote », Kairos, n° 9, 1997 ;

« Ekeininon », dans Monique canto-sPerber, Pierre Pellegrin (éd.), Le Style de la pensée. Recueil de textes en hommage à Jacques Brunschwig, Paris, Belles-Lettres, 2002 ; « Aristote et les passions », dans Bernard besnier, Pierre-François Moreau, laurence renault (éd.), Les Passions antiques et médiévales, PUF, 2003 ; « Aristote : le lieu, le quelque part et l’être-dans », dans Régis Morelon, ahmed hasnawi (dir.), De Zénon d’Élée à Poincaré : recueil d’études en hommage à Roshdi Rashed, Paris, Louvain-Peeters, France, 2004.

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IN MEMORIAM : BERNARD BERNIER

à laquelle il a consacré la majeure partie de ses articles. Mais il fut également un lecteur averti de Platon, et particulièrement du Timée auquel il pensait, d’ailleurs, co nsacrer un ouvrage 5. Aucun domaine de la philosophie antique ne lui était étranger, et l’on sait qu’il a beaucoup œuvré – avec ses amis Carlos Levy et Alain Gigandet 6 – pour la promotion de la philosophie hellénistique et romaine 7. Bernard s’intéressait également aux sciences dans l’Antiquité, particulièrement aux mathématiques, et les spécialistes en la matière – comme Maurice Caveing – reconnaissaient unanimement les avancées dont ses travaux témoignaient sur ces sujets 8. Bernard semblait pouvoir se mouvoir avec dextérité dans toutes les contrées de l’histoire de la philosophie 9. Pourtant, la passion pour les anciens n’avait d’égal que son investissement méticuleux dans le champ phénoménologique 10. Bernard était un excellent spécialiste de Sartre, auquel il n’a malheureusement consacré qu’une étude à notre connaissance 11, mais sur lequel il a fait des cours très novateurs. Plus que tout, il excellait dans le comm entaire de Husserl 12 ; pour lui la phénoménologie était un terrain propice qu’il con venait de parcourir en ré-effectuant les analyses husserliennes, en les précisant et en les cor rigeant avec une exigence toujours accrue. Il y avait sans doute dans cette alliance de la phéno- ménologie et de la philosophie antique une trace indélébile de l’influence de son maître

5. « Genèses relatives et genèses originelles dans le Timée », dans M. TainMont (éd.), Lectures du Timée de Platon, Lille, IREM, 1994, republié dans Études Platoniciennes, n° 2, 2008, p. 129-140.

6. Outre leur séminaire commun à Créteil, on pourra se reporter au colloque qu’ils ont tous trois organisé : Carlos Lévy, Bernard Besnier et Alain Gigandet, Ars et Ratio. Sciences, art et métiers dans la philosophie hellénistique et romaine : actes du colloque international organisé à Créteil, Fontenay et Paris du 16 au 18 Octobre 1997, Bruxelles, Latomus, 2003.

7. Cf. par exemple : « La Nouvelle Académie, selon le point de vue de Philon de Larisse », dans Bernard Besnier (éd.), Scepticisme et Exégèse. Hommage à Camille Pernot, Cahiers de Fontenay (Hors Collection), Fontenay-aux-Roses, Publications de l’ENS Fontenay-Saint Cloud, 1993 ; « Préface », dans Cicéron, La République – Le Destin, Paris, Gallimard, 1994 ; « La nature dans le livre II du De natura deorum de Cicéron », dans Carlos Lévy (éd.), Le Concept de nature à Rome. La physique, Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1996 ; « La conception stoïcienne de la nature », dans Christophe Cusset (éd.), La Nature et ses représentations dans l’Antiquité, Paris, CNDP, 1999 ; « La proprioperception de l’animal dans le stoïcisme », Anthropozoologica, n° 33-34, 2001 ; « La conception stoïcienne de la matière », Revue de Métaphysique et de Morale, vol. 37, n°1, 2003.

8. Cf. par exemple : « Nicomaque de Gérasa et le crible d’Érathosthène », dans Hommage à Jean- Toussaint Desanti, TER, 1991 ; « Le rôle des nombres figurés dans la cosmologie pythagoricienne d’après Aristote », Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, vol. 183, n° 2, 1993 ;

« L’astrologie de Ptolémée », dans José Kany-turPin (éd.), Signe & Prédiction dans l’Antiquité, Publications de l’université de Saint-Etienne, 2005.

9. Il s’intéressait à la Renaissance (« Cajétan – dans ‘De Ente et Essentia’ Quaestio I » dans Rationalisme analogique et humanisme théologique. Actes du colloque de Naples 1-3 septembre 1990.

Textes réunis par Bruno Pinchard et Saverio Ricci, vivarium, 1993), la philosophie classique (« Rorarius et son lecteur » dans Architectures de la raison. Mélanges offerts à Alexandre Matheron, dir. Pierre-François Moreau, ENS-LSH éditions, 1996 ou encore « Sanchez à demi endormi » dans Le scepticisme au xvie et au xviie siècle, dir. Pierre-François Moreau, Albin Michel, 2001).

10. Bernard a beaucoup œuvré au sein de l’Association pour la promotion de la Phénoménologie dirigée par Marc Richir.

11. « Le problème du mouvement » dans Sartre et la phénoménologie, dir. Jean-Marc Mouillie, ENS-LSH éditions, 2000.

12. Cf. par exemple : « Remarques sur les Leçons sur la conscience intime du temps de Husserl » dans Alter, 1, 1993 ; « La conceptualisation husserlienne du temps en 1913 » dans Annales de Phénoménologie, 3, 2004 ; préface à Dorion Cairns, Conversations avec Husserl et Fink, trad. fr.

Jean-Marc Mouillie, éditions Jérome Millon, 1997.

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Desanti dont il contribua d’ailleurs à classer et à collecter les archives dans le cadre du Centre Jean-Toussaint Desanti de l’École normale supérieure de Lyon.

À tous, il laissera également le souvenir de la générosité, celle qu’il dispensait à ses proches, celle avec laquelle surtout il se mettait à la disposition de chacun tant ce qui lui importait n’était pas son propre prestige et ses travaux personnels, mais la matu ration des idées de ses interlocuteurs et les progrès de la recherche collective. Le meilleur hommage que l’on peut désormais lui rendre consistera dans un travail de collection de ses écrits et de publication de ses cours ainsi que de ses conférences inédites.

Pierre-François Moreau 13, David WittMann 14

13. Professeur à l’École normale supérieure de Lyon.

14. Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, administrateur scientifique du Labex COMOD (Constitution de la modernité).

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