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La frontière est mobile ! La preuve par Dublin et l'Irlande

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La frontière est mobile ! La preuve par Dublin et l'Irlande

GIRAUT, Frédéric

GIRAUT, Frédéric. La frontière est mobile ! La preuve par Dublin et l'Irlande. Libération, 2018, 08.04.2018

Available at:

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La Frontière est mobile ! La preuve par Dublin et l’Irlande

Libération / Paris / France / 08.04.2018

Frédéric Giraut, Professeur de géographie politique à l’Université de Genève Auteur avec Anne-Laure Amilhat Szary de « Borderities. The Politics of Contemporary Mobile Borders », Palgrave Macmillan, 2015.

On sait, et pas seulement depuis la chute du mur de Berlin et l’érection de celui entre les Etats-Unis et le Mexique, que les frontières sont sujettes à disparition et/ou à renforcement. Ceci au gré des évolutions de la coopération, de l’ouverture et de l’intégration internationales et des replis sécuritaires et identitaires. On sait aussi, et pas seulement depuis l’annexion russe de la Crimée ukrainienne, que les frontières peuvent être contestées et repoussées par la négociation ou par la conquête. La frontière, par nature arbitraire et conventionnelle, a bien une double dimension paradoxale dans la durée : elles est évanescente et/ou se solidifie. De plus, elle est simultanément différenciée et sélective. Elle peut être barrière au franchissement et à l’accueil de certains, perçus comme indésirables, et ouverte au franchissement pour d’autres, exemptés de contrôles et toujours bienvenus ; elle peut être ouverte aux flux de marchandises et de capitaux, en les attirant même par des différentiels savamment promus, et fermée à ceux de la migration et du refuge.

On nous la présente volontiers comme nécessaire, pas seulement comme moyen d’un projet collectif et de l’établissement d’une juridiction, mais comme une condition de l’être au monde pour une collectivité. La métaphore de la peau ou de la membrane est ainsi couramment utilisée et admise, y compris dans une rhétorique qui se veut positive, humaniste et réaliste. La peau ou la membrane est la condition de l’être au monde du corps vivant, lui permettant de se délimiter par une enveloppe, mais aussi de percevoir, d’interagir et d’échanger, tout en restant cohérent en tant qu’organisme. Très bien, mais qu’est ce que cette métaphore organiciste basée sur l’unité et l’indivisibilité intrinsèque du corps ou de la cellule a à voir avec un groupe humain ? Rien ! Le groupe humain, la communauté, la collectivité est par définition construite. Si elle définit une identité, elle n’en épuise jamais les possibilités d’appartenance des êtres qui la constituent et qui peuvent être simultanément membres d’autres groupes. En ce sens, elle peut cohabiter avec d’autres identités qui la transcendent, elle peut aussi évoluer vers d’autres regroupements construits ou choisis, plus grands, plus petits, autres. Elle peut aussi, et doit même si elle veut rester dynamique dans le Monde, toujours s’ouvrir, échanger et accueillir. Si la frontière est donc évolutive par nature, elle n’est pas vivante, car elle ne peut être essentialisée ni érigée en principe unique d’appartenance, pas plus que la collectivité ou la communauté, dont elle n’est qu’une modalité pratique d’existence à un moment donné, dans un contexte donné. Sauf bien sur à vouloir réduire l’être humain à une réalité exclusive de composante prédéfinie d’un organisme ; organisme qui se substitue alors à lui en tant qu’être vivant, et lui dénie sa nature d’humain. La frontière est ainsi variable et évolutive mais certainement pas vivante, elle est une modalité politique matérielle d’un projet, d’une intention et d’un récit collectif. Mais voilà qu’encore un autre aspect de sa nature contemporaine apparaît au grand jour avec deux évènements qui nous viennent tous deux d’Irlande. C’est à dire d’un confins national qui

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a réussi son arrimage dans un projet européen qui l’englobe, projet qui a aujourd’hui ses propres frontières, celles-ci passant justement par l’Irlande.

Le règlement européen dit de Dublin (en fait une suite d’accords et de conventions du même nom qui font système) introduit une innovation majeure dans le traitement de la migration extra-européenne et des demandes d’asile. Le premier pays officiellement atteint est celui dont relève le ou la réfugié.e pour l’examen de sa demande d’accueil ou de permis de séjour. Autrement dit, le franchissement d’autres frontières internes à l’Europe ne garantit nullement la possibilité de voir sa demande considérée là où on se trouve dans un territoire que l’on a gagné. Pour les migrants qui ne disposent pas de visa, même temporaire, leur permettant d’arriver par un aéroport, la frontière se trouve avec les technologies biométriques sur le bout de leurs doigts ou inscrite dans leur iris, traces qui les ramèneront là où ils ont été enregistrés, quelles que soient les frontières franchies ultérieurement. Fini le mythique franchissement, même illégal d’une frontière qui fait que l’on relève d’une autre juridiction. Fini le pied de nez aux forces de l’ordre poursuivantes que l’on sème définitivement en atteignant l’autre côté. Fini le sentiment de nouvelles possibilités, même provisoire, que son franchissement procure, fini l’accès même temporaire à une juridiction, un système, une société rêvée et désirée. Elle n’est plus de l’autre côté de sa propre frontière, elle est inaccessible, car la frontière est ailleurs. La frontière est là où vous étiez, là où vous en aviez franchie une autre, elle est aussi inscrite dans votre corps, reliée à une base de donnée. Elle est mobile et ubiquiste.

Elle l’est d’autant plus que le système de Dublin s’inscrit dans un dispositif plus large encore. Un dispositif qui repousse les frontières de l’Union au delà et en deçà de son territoire. Au Niger, le Ministre de l’intérieur français se félicite de voir des routes migratoires vers l’Europe désormais coupées. C’est que la sous-traitance officielle du filtrage ou de la rétention migratoire aux voisins que sont le Maroc, la Libye ou la Turquie se doit d’être toujours plus repoussée vers l’amont des routes migratoires, vers l’extérieur de l’Union. La frontière mobile de l’Europe est aussi dans le Sahara. Mais la frontière apparaît au même moment là où on ne l’attendait pas, dans la mer Egée, entre les hotspots de la zone grise des îles grecques qui ourlent la côte turque, îles devenues buffer zone frontalière avec une nouvelle frontière qui les séparent du reste de l’Europe.

On est loin de Dublin, certes, à l’autre bout de l’Union exactement, mais c’est bien le système du même nom qui s’y déploie.

Mais voilà aussi l’Irlande rattrapée, cette fois indirectement (avec les frasques du Royaume uni avec lequel l’ile est partagée) mais concrètement par la mobilité de la frontière. Un Brexit improbable destiné à rassurer en renforçant et reconstruisant des frontières, des vraies, des fixes déboucherait-il lui aussi sur la frontière mobile ? A priori c’est simple, on sort de l’Europe et on récupère ses frontières, intégralement, les siennes, chez soi ! Oui mais lesquelles ? Celles que l’on a projetées à Calais ? Non surement pas ! Celles que l’on a projetées à Gibraltar ? Ah non surtout pas ! Mais celles qui incluent notre Irlande du Nord, ça oui ! Pas si vite ! les accords inter-irlandais, si précieux pour la paix dans notre province, prévoient autre chose, ils prévoient la frontière ouverte. Alors la frontière en deçà de notre Irlande du Nord, nous séparant d’elle ? Ah surement pas ! Soit, mais il ne reste alors que la frontière … mobile, celle qu’on ne voulait plus !

LA FRONTIERE EST MOBILE, qu’on se le dise ! Qu’on le dise surtout aux populistes qui la vendent comme fantasme d’une réalité intemporelle et comme rempart à toutes les peurs ! Les réfugiés eux le savent déjà, à leurs dépens.

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