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Etude du phénomène d'interférence dans l'accord sujet-verbe chez l'adulte

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Master

Reference

Etude du phénomène d'interférence dans l'accord sujet-verbe chez l'adulte

BONNANS, Caroline

Abstract

Les productions langagières des locuteurs sont le lieu d'erreurs d'accord entre le sujet et le verbe dans des phrases contenant un objet interférent, ayant un nombre distinct de celui du sujet (par exemple, *Voilà les filles que le voisin ONT rencontrées). Diverses théories syntaxiques proposent l'idée que lorsque l'objet est en début de phrase, il s'est déplacé au sein de sa structure syntaxique en passant par des positions intermédiaires, non prononcées à l'oral. A quel niveau s'effectue cette interférence dans l'accord ? L'hypothèse des traces intermédiaires (Franck, Soare, Frauenfelder, & Rizzi, 2010) suppose que cette interférence a lieu au niveau des traces intermédiaires de l'objet spécifiquement, tandis qu'une hypothèse alternative d'activation générale, suggère que cette interférence a lieu tout au long du déplacement de l'objet jusqu'à sa position finale. Cette recherche vise à départager les deux hypothèses. Une première expérience étudiait l'interférence au sein de phrases du type « Voilà les médecins que, quand l'enfant A guéri, le père EST allé remercier. », en [...]

BONNANS, Caroline. Etude du phénomène d'interférence dans l'accord sujet-verbe chez l'adulte. Master : Univ. Genève, 2011

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:16660

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Mémoire de recherche

Master Universitaire en Logopédie

Etude du phénomène d’interférence dans l’accord sujet-verbe chez l’adulte

Caroline BONNANS

Sous la direction de Dr. Julie FRANCK

MAI 2011

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REMERCIEMENTS

En premier lieu, je tiens à exprimer toute ma gratitude à la directrice de ce Mémoire, Madame Dr. Julie Franck, pour le précieux partage de son temps, de ses connaissances et de sa rigueur au cours de cette recherche.

Je remercie également les membres du jury, Prof. Ulrich Frauenfelder et Dr. Akira Omaki, pour l’intérêt qu’ils portent à ce travail.

Merci à toute ma famille, en particulier à mes parents, pour m’avoir soutenue à tous niveaux et pour avoir toujours eu confiance en moi, tout au long de mes études : je sais tout ce que je leur dois.

Merci, Hugo, pour ta présence, ta patience (notamment en informatique !!) et tes encouragements continus depuis le début.

Je tiens également à remercier Cannelle, pour son écoute, son dynamisme et ses conseils avisés, tout au long de cette année.

Enfin, je remercie C-F, pour sa générosité et les lumières de son esprit qui, j’en suis sûre, la mèneront très loin !

« On ne doit pas s'accorder le droit de parler d'une connaissance qui ne serait pas communicable. »

Gaston Bachelard (1936)

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TABLE DES MATIERES

RESUME... 4

I INTRODUCTION... 5

II REVUE DE LITTERATURE ... 9

II.1. L’accord grammatical ...9

II.2. Les processus de traitement de l’accord ...10

II.2.1 Le phénomène d’interférence ...10

II.2.2 Rôle des facteurs conceptuels et phonologiques dans l’accord ...10

II.2.3 Rôle des facteurs structuraux dans l’accord...18

II.3. Pertinence et hypothèses théoriques de la présente étude...30

III PARTIE EXPERIMENTALE ... 34

III.1. Expérience Ajout vs. Principale...34

III.1.1. Buts de l’expérience...34

III.1.2. Méthode ...34

III.1.3. Résultats...37

III.1.4. Discussion ...39

III.2. Expérience Relative Restrictive vs. Appositive...40

III.2.1. Buts de l’expérience...40

III.2.2. Méthode ...40

III.2.3. Résultats...42

III.2.4. Discussion ...43

IV DISCUSSION GENERALE ... 44

IV.1 Le phénomène d’interférence dans notre étude ...45

IV.2 L’influence de la procédure expérimentale sur l’interférence ...46

IV.3 Le mécanisme d’interférence ...50

IV.4 Perspectives futures ...53

V CONCLUSIONS... 56

VI BIBLIOGRAPHIE ... 58

VII ANNEXES... 62

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RESUME

Les productions langagières des locuteurs sont le lieu d’erreurs d’accord entre le sujet et le verbe dans des phrases contenant un objet interférent, ayant un nombre distinct de celui du sujet (par exemple, *Voilà les filles que le voisin ONT rencontrées). Diverses théories syntaxiques proposent l’idée que lorsque l’objet est en début de phrase, il s’est déplacé au sein de sa structure syntaxique en passant par des positions intermédiaires, non prononcées à l’oral. A quel niveau s’effectue cette interférence dans l’accord ? L’hypothèse des traces intermédiaires (Franck, Soare, Frauenfelder, & Rizzi, 2010) suppose que cette interférence a lieu au niveau des traces intermédiaires de l’objet spécifiquement, tandis qu’une hypothèse alternative d’activation générale, suggère que cette interférence a lieu tout au long du déplacement de l’objet jusqu’à sa position finale. Cette recherche vise à départager les deux hypothèses.

Une première expérience étudiait l’interférence au sein de phrases du type « Voilà les médecins que, quand l’enfant A guéri, le père EST allé remercier. », en contrastant deux types de structure : les participants, 24 adultes francophones, accordaient soit le verbe de la proposition principale (EST / SONT), soit celui de l’ajout (A / ONT), avec la procédure de compréhension de présentation visuelle sérielle rapide. Les phrases utilisées contenant des virgules, une seconde expérience, dont le matériel est mélangé à la première, visait à vérifier que les virgules n’isolent pas le traitement de la partie qu’elles contiennent. Les structures manipulées étaient des propositions relatives objet soit restrictives (par exemple, Les assistants que le doyen A / ONT convoqués sont agacé.), soit appositives (par exemple, Mes assistants, que le doyen A / ONT convoqués, sont agacés.).

Un effet d’interférence avec l’objet a été trouvé dans l’expérience « Relative Restrictive vs. Appositive », similaire dans les deux conditions, et répliquant diverses recherches précédentes avec un nouveau matériel et une nouvelle procédure. Toutefois, contrairement à nos attentes, aucun effet n’est apparu dans l’expérience « Ajout vs.

Principale ». Les résultats ne permettent donc pas de départager les deux hypothèses. Les différents biais possibles pouvant expliquer cette absence d’effet sont discutés, puis une réflexion en perspective d’une recherche future est proposée à la fin de ce travail.

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I INTRODUCTION

La langue est conçue, selon la linguistique structurale, comme un système de signes et de règles permettant aux individus d’une même communauté de se comprendre, malgré l’infinité de phrases possibles qu’offre la syntaxe. Si nous nous penchons sur le contenu de nos productions en langage spontané, celles-ci dévoilent en effet un certain nombre de divergences et d’erreurs. Parmi ces erreurs, certaines peuvent toucher l’accord du verbe, dans des phrases telles qu’en (1).

(1) *La fille des voisins SONT partis.

Dans cet exemple, nous observons que l’élément pluriel des voisins est situé après le sujet et devant le verbe, et nous pouvons supposer qu’il est à l’origine de l’erreur d’accord.

Diverses études en psycholinguistique se sont penchées sur les processus syntaxiques impliqués dans l’accord, en suscitant expérimentalement les erreurs d’accord chez les locuteurs à l’oral, à l’aide du paradigme de complétion de phrases (Bock & Miller, 1991). En effet, quels facteurs intervenant dans la réalisation de l’accord peuvent expliquer ces erreurs que nous produisons en langage spontané ? Nous détaillerons dans un premier temps les études mettant en évidence le rôle de facteurs non syntaxiques dans l’accord (Bock & Miller, 1991 ; Vigliocco & Franck, 1999, 2001 ; Bock & Eberhard, 1993 ; Franck, Vigliocco, Antón- Méndez, Collina, & Frauenfelder, 2008). Celles-ci montrent une certaine influence des informations morphophonologiques et conceptuelles dans l’opération d’accord. Dans un second temps, nous nous intéresserons aux recherches témoignant du rôle des facteurs syntaxiques dans l’accord. Ces recherches révèlent le fait que des phrases sont le lieu d’interférences au niveau de l’accord, indépendamment de l’ordre linéaire des éléments. Cela traduit que l’interférence n’est pas liée à l’ordre linaire des mots dans la phrase, mais à leur organisation structurale (Vigliocco & Nicol, 1998 ; Franck, Vigliocco, & Nicol, 2002 ; Franck, Lassi, Frauenfelder, & Rizzi, 2006).

La théorie linguistique propose un modèle de représentation des phrases de manière hiérarchique sous la forme d’arbres syntaxiques. Elle décrit les relations entre les éléments de la phrase en termes de configuration hiérarchique. Deux types de relations ont plus particulièrement été identifiés afin de rendre compte de diverses propriétés de la grammaire :

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La fille des voisins est partie aujourd’hui

les relations en termes de précédence et de c-commande. Si deux catégories sont situées au même niveau, par exemple dans le même syntagme, alors la première précède la seconde. Le concept de c-commande défini par Reinhart (1976) traduit quant à lui le fait qu’un élément A c-commande un élément B, si A ne domine pas B, B ne domine pas A, et le premier nœud branchant dominant A domine également B. La phrase proposée dans l’exemple (1) peut être représentée hiérarchiquement sous la forme d’un arbre syntaxique (voir Figure 1). En reprenant la définition du concept de c-commande de Reinhart (1976), l’élément A est le syntagme nominal sujet La fille des voisins, qui c-commande l’élément B correspondant au syntagme verbal est partie aujourd’hui.

La théorie syntaxique propose également le concept d’intervention entre des éléments d’une phrase. Ce concept traduit le fait qu’un élément est interposé en termes de configuration entre deux autres éléments. Nous verrons en quoi cette relation structurale entre trois éléments a son importance dans notre compréhension du phénomène d’accord.

Enfin, la linguistique décrit l’existence d’un mouvement des éléments dans la phrase, ces éléments se déplaçant depuis leur position de base ou canonique jusqu’à leur position finale. Par exemple, dans « Voilà la fille que j’ai rencontrée _.», l’objet la fille s’est déplacé depuis sa position de base après le verbe, matérialisée par sa trace « _ », pour se positionner avant le verbe. Toutefois, dans certains cas précis, la théorie postule que ce mouvement des éléments peut s’effectuer plus localement en transitant par des positions intermédiaires appelées traces intermédiaires. Dans la phrase suivante, l’objet du verbe guérir patientes se déplace depuis sa position de base jusqu’à la périphérie gauche de la phrase au niveau de ses

Figure 1

Représentation hiérarchique simplifiée du concept de c-commande.

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traces intermédiaires : « Jean parle aux patientes que le médicament _ guérit _. » (Franck &

al., 2010). Ces traces1 peuvent alors intervenir au niveau des relations syntaxiques entre les éléments de la phrase. La littérature psycholinguistique vise à rendre compte de la réalité psychologique de ces propriétés et processus syntaxiques (notamment Franck & al., 2006 ; Franck & al., 2010). Elle ne procure cependant pas les outils conceptuels permettant l’analyse de la structure des phrases, et donc ses effets sur la performance syntaxique.

La présente étude s’inscrit dans cette vision, en se basant sur la théorie syntaxique, qui est plus formelle mais étayée par des observations indépendantes. Elle s’intéresse au phénomène d’interférence dans l’accord sujet-verbe avec un objet déplacé, et vise à comprendre les processus en jeu dans cette opération syntaxique, en confrontant deux hypothèses.

D’une part, l’hypothèse des traces intermédiaires, proposée par Franck et al. (2010) fait intervenir les concepts de la théorie linguistique. Elle s’appuie sur une représentation hiérarchique fine de la phrase dans laquelle les éléments se déplacent et interviennent au niveau de leurs traces intermédiaires uniquement. Dans l’exemple (2), les otages est l’objet du verbe principal A convoqués, le seul soumis à l’interférence due à sa trace intermédiaire.

C’est l’hypothèse que nous soutenons dans cette recherche.

(2) Voici les otages que, quand le ministre EST rentré, le président_A convoqués_.

D’autre part, l’hypothèse alternative d’activation générale, repose sur une approche plus générale de la structure hiérarchique et explique les phénomènes syntaxiques avec un minimum d’outils conceptuels. Cette seconde hypothèse considère que les éléments se déplaçant dans la phrase interviennent tout au long de leur déplacement, et non de manière ponctuelle au niveau de leurs traces intermédiaires, comme le postule Franck et al. (2010).

D’après cette hypothèse, l’ensemble des deux verbes de la phrase (2) EST rentré et A convoqués sont susceptibles de subir une interférence due à l’objet déplacé depuis sa position de base « _ » jusqu’à sa position finale, à la périphérie gauche de la phrase.

1 Une trace est un élément silencieux ou « sous-entendu » dans une phrase, correspondant à la position en structure profonde d’un syntagme déplacé (Pinker, 1999).

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Pour confronter ces deux hypothèses, nous utilisons le paradigme de présentation visuelle sérielle rapide (PVSR) inspiré de Staub (2009, 2010) auprès d’une population adulte francophone normo-lectrice. Ce paradigme permet de mesurer le temps mis par les participants pour sélectionner la forme du verbe (singulier ou pluriel) impliqué dans un accord. Nous pouvons ainsi analyser le comportement des participants, afin de rendre compte de la réalité psychologique des concepts de la théorie syntaxique (structure hiérarchique, mouvement, traces intermédiaires) en jeu dans ces erreurs, et donc, dans l’opération d’accord dans la phrase. Ainsi, cette recherche permet de relier la linguistique, étudiant la syntaxe en proposant des modèles théoriques, et la psycholinguistique, analysant le comportement et les processus en jeu dans la production et la compréhension langagières.

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II REVUE DE LITTERATURE

II.1. L’accord grammatical

La notion d’accord, dont l’étymologie évoque l’union et l’harmonie entre deux choses, est définie en linguistique comme une opération syntaxique consistant à attribuer la même caractéristique à deux éléments reliés dans une phrase. L’accord concerne d’une part le trait, tel que le genre (masculin, féminin) et le nombre (singulier, pluriel), et d’autre part le type de relation entre les éléments, par exemple la relation sujet-verbe. A quel stade de la production langagière de la phrase s’effectue l’accord ? Pour répondre à cette question, référons-nous au modèle inspiré de Bock et Levelt (1994), constitué de trois niveaux. Le premier correspondrait à l’élaboration de la structure conceptuelle du message. Le second serait l’encodage grammatical, consistant en la sélection des lemmes (unités possédant des propriétés sémantiques et syntaxiques), puis en l’assignation de leur fonction syntaxique (par exemple le sujet, le verbe) et leur organisation (par exemple la relation sujet-verbe) au sein d’une phrase structurée hiérarchiquement. Le troisième, l’encodage phonologique, assurerait la récupération de la forme phonologique du mot (lexème) depuis le lexique ainsi que ses propriétés prosodiques et segmentales ; ce niveau détermine la position finale des éléments dans la phrase. A la fin, le système moteur exécuterait l’articulation du message. L’accord s’opèrerait alors au niveau de l’encodage grammatical, car il implique des éléments présentant des propriétés conceptuelles et une fonction syntaxique spécifique dans la phrase, et avant le niveau d’encodage phonologique, car l’accord ne serait pas influencé par les caractéristiques de la structure positionnelle de la phrase (Vigliocco & Nicol, 1998 ; Franck

& al., 2002).

Dans la compréhension des processus langagiers, la réalisation de l’accord grammatical fait l’objet de nombreuses études en psycholinguistique, permettant de valider empiriquement les modèles. L’accord offre en effet une bonne fenêtre d’analyse des processus syntaxiques, car il implique les niveaux conceptuel, syntaxique et phonologique.

De plus, il est soumis à des règles régulières et stables, et varie donc peu entre les individus, les situations langagières et les pays. Enfin, l’accord est présent dans la majorité des langues, ce qui permet d’étudier les analogies et différences de ses processus syntaxiques inter- langues.

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II.2. Les processus de traitement de l’accord

II.2.1 Le phénomène d’interférence

Lorsque nous nous penchons sur la production de l’accord en langage spontané, nous pouvons observer des erreurs d’accord du type « *La fille des voisins SONT partis. ». Ces erreurs sont toutefois peu fréquentes et apparaissent dans moins de 1% de nos productions.

C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de recourir à la manipulation expérimentale afin d’accroître ce taux d’erreurs. La majorité des études sur la production d’accord est ainsi basée sur le paradigme, développé par Bock et Miller (1991), de complètement de phrases. Ce paradigme consiste à d’abord présenter un début de phrase constitué d’un nom sujet et d’un nom local (par exemple, La fille des voisins), puis le participant doit produire une phrase complète avec un verbe. Les auteurs peuvent ainsi mesurer les erreurs d’accord du verbe (par exemple, * La fille des voisins SONT partis). Celles-ci peuvent être de proximité ou d’attraction si elles sont dues à un élément situé plus près du mot cible que ne l’est le mot source. Dans cet exemple, le mot source (le nom sujet la fille) et l’élément interférent (le nom local des voisins) n’ont pas la même marque de nombre. Cela permet ainsi d’accroître la propension des participants à produire des erreurs d’accord, et également d’étudier les propriétés du nom local ainsi que les différentes variables pouvant interférer dans l’accord.

Les études que nous aborderons utilisent l’interférence de genre ou de nombre pour analyser le processus d’accord ; c’est la manipulation de ces facteurs qui permettra de déterminer s’ils sont impliqués dans l’accord.

II.2.2 Rôle des facteurs conceptuels et phonologiques dans l’accord

La production langagière fait l’objet d’un débat quant à la manière de la représenter.

Selon la théorie de la modularité de l’esprit de Fodor (1983), différents modules seraient spécialisés dans l’exécution des fonctions cognitives, tels que le module du traitement du langage. Ces modules correspondraient à des automates inconscients et rapides, traitant des entrées (ou inputs) et produisant des sorties (ou outputs). Bock et Levelt (1994) et Garrett (1988) s’inspirent de ce modèle et décrivent un module du traitement du langage constitué de quatre sous-modules totalement indépendants entre eux : les modules conceptuel, grammatical, phonologique et articulateur. Il existerait ainsi un système de traitement de l’information syntaxique fonctionnant sur des principes propres et indépendants des autres

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niveaux de représentation, notamment des informations conceptuelles et phonologiques. Ce modèle modulaire propose une représentation strictement séquentielle du langage. Vigliocco et Franck (1999) traduisent ce modèle modulaire au sein de l’hypothèse d’un input minimal, considérant que le flux d’informations s’effectuerait de manière unidirectionnelle, sans feedback possible. L’information conceptuelle influerait sur la syntaxe à la phase initiale seulement, lors de la récupération du lemme, mais pas à l’assemblage des différents lemmes constitutifs de la phrase. Contrairement à ce modèle modulaire, le modèle interactif de Dell (1986) suppose une interaction entre les différents niveaux, sous forme de pré-activations et de feedbacks. Il s’agit d’un modèle en cascade considérant l’existence d’une interaction entre le niveau conceptuel et l’étape de récupération du lemme, au niveau syntaxique. Vigliocco et Franck (1999) confrontent ainsi l’hypothèse de l’input minimal à l’hypothèse de l’input maximal, selon laquelle le flux d’informations serait bidirectionnel. Il y aurait alors interaction entre le niveau conceptuel et la récupération des lemmes au niveau grammatical, et une interaction entre l’assemblage des lemmes à ce même niveau et le niveau phonologique. L’accord serait ainsi influencé par les informations lexico-syntaxiques, mais également conceptuelles et morphophonologiques.

Ce débat sur l’interaction des traitements impliqués dans la production langagière est en jeu dans les différents travaux de psycholinguistique sur l’accord, dont la majorité s’intéresse au rôle des informations conceptuelles et phonologiques dans l’accord.

II.2.2.1 Informations conceptuelles

Les informations conceptuelles d’un élément concernent son nombre, collectif ou distributif. La collectivité correspond à la propriété sémantique de noms pourtant grammaticalement singuliers, de référer à une entité multiple (par exemple, le groupe). La distributivité signifie que le nom grammaticalement singulier est conceptuellement pluriel au sein de son syntagme (par exemple, le timbre sur les enveloppes). Elles informent aussi sur le genre, qui est lié au sexe du référent et congruent ou non avec le genre grammatical (par exemple, la femme, la victime (pouvant référer à un homme ou à une femme)). Enfin, ces informations concernent aussi le trait animé ou inanimé (par exemple, la personne, l’objet).

Les premières études observent une absence d’effet du nombre conceptuel dans l’accord en nombre. Parmi celles-ci, l’étude de référence de Bock et Miller (1991) étudie le rôle du nombre conceptuel du syntagme sujet dans l’accord en nombre sujet-verbe en anglais.

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(2a) The bridge to the islands (…).

(2b) The label on the bottles (…).

Pour cela, ils manipulent la distributivité du syntagme, autrement dit le fait qu’il soit grammaticalement singulier et conceptuellement singulier (non-distribué), comme en (2a), ou conceptuellement pluriel (distribué), comme en (2b). Les auteurs montrent une absence d’influence de la distributivité du nom tête sujet, dans l’accord du verbe.

L’étude du rôle de la collectivité dans l’accord a été proposée par Bock et Eberhard (1993). Ils n’observent pas de différence d’interférence entre le nom local grammaticalement singulier et individuel comme en (3a), ou collectif, comme en (3b).

(3a) The sight of the house (…).

(3b) The sight of the village (…).

Les auteurs relèvent toutefois une tendance à accorder erronément le verbe au pluriel avec un nom local collectif grammaticalement pluriel (villages) par rapport à s’il est individuel pluriel (houses). Ainsi, lorsqu’il y a non-concordance entre les informations conceptuelle (par exemple, collectivité) et grammaticale (par exemple, singulier), le locuteur utiliserait la première (conceptuelle) pour accorder. Elle aurait donc un effet secondaire dans l’accord en nombre entre un syntagme nominal sujet et son verbe en anglais, lorsque le traitement syntaxique est plus difficile. Toutefois, des études ultérieures, notamment celles de Bock, Nicol, et Cutting (1999) en anglais, de Vigliocco, Butterworth, et Semenza (1995) en italien et de Vigliocco, Butterworth, et Garrett (1996) en espagnol, ne vont pas dans ce sens et mettent en évidence un effet des informations conceptuelles dans l’accord en nombre ; ceci illustre par ailleurs les différences dans l’accord, entre les langues.

D’autres recherches se sont penchées sur l’influence du genre conceptuel dans l’accord en genre. Vigliocco et Franck (1999) ont observé moins d’erreurs d’accord de l’adjectif prédicatif lorsque le nom tête sujet a un genre conceptuel, comme la présidente en (4a), que lorsqu’il n’en n’a pas, comme la sortie en (4b), en italien et en français.

(4a) La présidente du jury (…).

(4b) La sortie du tunnel (…).

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Cela traduit une influence du trait sexué du référent et donc de l’information conceptuelle, dans la production d’accord en genre entre le nom sujet et son adjectif.

Ces différentes études observent donc un effet de l’information conceptuelle dans l’accord grammatical : dans le cas de l’accord en nombre, une augmentation du taux d’erreurs quand l’information contextuelle et grammaticale ne concordent pas et dans le cas de l’accord en genre, une baisse de ce taux quand les deux sources sont congruentes. Cependant, une compréhension plus fine du flux de l’information nécessite de déterminer si le gain en cas de congruence est symétrique au coût en cas de discordance. Pour cela, Vigliocco et Franck (2001) ont utilisé des noms épicènes (par exemple, la victime), pouvant se référer aux deux sexes. Le trait conceptuel de genre n’est donc plus dans l’unité lexicale mais peut apparaître dans un contexte préalable. Les auteurs ont introduit l’information conceptuelle de genre du sujet dans un contexte discursif précédant le préambule, et manipulé la concordance entre le genre de surface du nom tête et le sexe du référent.

(5a) Le camion a percuté Fabien qui roulait à vélo et ne l’avait pas entendu.

(5b) Le camion a percuté Fabienne qui roulait à vélo et ne l’avait pas entendu.

(5c) La victime de l’accident…

L’adjectif prédicatif est davantage mal accordé avec le nom tête sujet, lorsque son genre (la victime, féminin) et le sexe du référent (Fabien, masculin) ne concordent pas, c'est- à-dire en (5a), par rapport à lorsqu’ils concordent, comme en (5b). Les taux d’erreurs de l’accord de l’adjectif prédicatif dans le cas de congruence (Fabienne, la victime), et discordance (Fabien, la victime) ont été comparés au taux en l’absence de contexte préalable.

Lorsque les deux sources sont redondantes, le gain est inférieur au coût occasionné par la discordance. L’information conceptuelle redondante pourrait n’être activée qu’en cas de perte de la source grammaticale, tandis que le trait conceptuel discordant serait également en jeu lorsqu’aucune information n’est perdue, par l’effet d’attraction qu’il exerce. L’information conceptuelle constituerait une source secondaire de l’accord dans ce type de relation (sujet- adjectif prédicatif). Le poids respectif des deux sources dans l’accord pourrait être modulé selon la langue et le type de relation.

Nous venons de nous intéresser à l’influence des informations conceptuelles en nombre et en genre. Il existe également des informations conceptuelles concernant le trait

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d’animation (animé vs. inanimé) du nom. Dans leur étude, Bock et Miller (1991) ont testé l’effet du trait animé / non-animé, dans l’accord en nombre sujet-verbe et ont montré que ces spécifications conceptuelles sur l’attracteur ne sont pas pertinentes. Par ailleurs, Vigliocco et Nicol (1998) ont montré en italien l’absence d’effet du trait d’animation sur le nom sujet de l’accord avec son adjectif prédicatif.

II.2.2.2 Informations morphophonologiques

Les informations morphophonologiques correspondent aux marqueurs des traits syntaxiques situés dans la forme des mots, à l’oral ou à l’écrit. Elles informent sur le nombre ou le genre du nom, directement à travers sa forme sonore ou orthographique. Par exemple, la terminaison -aux du mot chevaux indique qu’il est pluriel, et -trice du nom institutrice suggère qu’il s’agit d’une personne de sexe féminin.

Bock et Eberhard (1993) ont manipulé ce marquage en nombre sur le nom local du syntagme sujet avec des noms morphophonologiquement pluriels, c'est-à-dire terminant par le segment phonologique [s] ou [z].

(6a) The player on the course (…).

(6b) The player on the court (…).

(6c) The player on the courts (…).

Que le nom local soit grammaticalement singulier pseudo-pluriel (6a) ou non (6b), le taux d’erreurs d’accord était similaire. Ce n’est que lorsque le nom local est grammaticalement pluriel (6c) que les participants ont erronément accordé le verbe au pluriel.

L’information morphophonologique n’aurait ainsi pas d’effet d’attraction sur l’accord en nombre entre le nom local du syntagme nominal sujet et le verbe. Cependant, Bock et Eberhard (1993) ont également montré qu’un nom local grammaticalement pluriel mais non- marqué, par exemple mice (pluriel irrégulier), a le même effet d’attraction qu’un pluriel régulièrement formé du suffixe [-s] (par exemple, rats). Ceci suggère que la régularité du marquage morphophonologique en nombre des noms locaux n’influe pas sur l’accord du verbe en anglais.

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Qu’en est-il de l’influence des informations morphophonologiques en genre dans la réalisation du processus d’accord ? Dans l’étude de Vigliocco et Franck (2001) présentée plus haut et dans laquelle un contexte préalable non-ambigu concernant le sexe du référent est utilisé, les chercheurs ont souhaité vérifier que la marque présente dans les prénoms Fabien et Fabienne n’est pas responsable des effets conceptuels observés sur le taux d’erreurs d’accord du sujet coréférant et de son adjectif. Pour cela, ils ont manipulé des prénoms conceptuellement marqués, mais avec une terminaison morphophonologiquement non- prédictible (par exemple, Alice et Felice). Les contrastes de taux d’erreurs étant similaires avec les prénoms Giovanni / Giovanna, cette absence de marquage n’a pas d’effet sur l’accord. L’influence de genre conceptuel (le sexe du référent) n’est donc pas modulée par la marque morphophonologique de genre présente dans les prénoms Fabien et Fabienne.

Les études que nous venons de présenter convergent vers le fait que la marque morphophonologique du nom local du syntagme nominal n’a pas d’effet sur l’accord.

Cependant, celle-ci est manipulée sur l’attracteur dans chacune d’entre elles. Vigliocco et Zilli (1999) ont alors manipulé ce marquage au niveau de la source de l’accord. Ils ont observé davantage d’erreurs d’accord en genre de l’adjectif prédicatif lorsque le sujet lui- même a une marque morphophonologique ambigüe concernant le genre.

Franck et al. (2008) ont étudié l’influence de la morphophonologie sur l’accord en genre de l’adjectif prédicatif en italien, français et espagnol. Ils se sont intéressés en italien au marquage morphophonologique en genre sur le nom tête sujet mais aussi sur son déterminant.

(7a) Il premio della partita (…).

(7b) L’aereo della compagnia (…).

(7c) Il confine della zona (…).

(7d) L’abete della foresta (…).

Les chercheurs observent autant d’erreurs avec un nom marqué (par exemple, premio, aereo) lorsque le déterminant est marqué comme il en (7a), que lorsqu’il ne l’est pas comme l’ en (7b). Par ailleurs, lorsque le nom n’a pas de marquage en genre (par exemple, confine, abete), il y a autant d’erreurs d’accord avec un déterminant marqué comme en (7c),

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ou sans, comme en (7d). Autrement dit, l’analyseur syntaxique2 s’intéresse au genre du nom et jamais à celui du déterminant, même lorsqu’il en aurait besoin, avec un nom non-marqué.

Ils en concluent que la marque morphophonologique en genre sur le déterminant n’a pas d’effet sur l’accord en italien. En effet, lorsque celle-ci est très valide (par exemple, en italien), le système d’accord n’utilise pas le genre morphophonologique du déterminant pour réaliser l’accord en genre sujet-adjectif. Qu’en est-il de l’espagnol, où la fiabilité du marquage nominal est moins forte ? Franck et al. (2008) ont montré que l’adjectif est davantage mal accordé lorsque le nom tête sujet est non-marqué comme en (8a), par rapport à lorsqu’il l’est, comme en (8b).

(8a) El reloj de la aldea (…).

(8b) El castillo de la aldea (…).

Ceci témoigne d’une influence de la morphophonologie du nom sujet, dans son accord en genre avec son adjectif. Pour aller plus loin, Franck et al. (2008) ont observé en espagnol un effet de l’inconsistance du marquage morphophonologique en genre, au niveau du nom et du déterminant, sur l’accord de l’adjectif. Qu’en est-il alors du français, où le marquage nominal en genre est rare et faiblement prédictif ? Franck et al. (2008) ont montré que ce marquage en genre sur le déterminant et le nom influe sur l’accord de l’adjectif en français.

Ces résultats rapportés par Franck et al. (2008) mettent en évidence un effet du marquage morphophonologique en genre dans l’accord en italien, espagnol et français, modulé par sa position dans le syntagme nominal (c'est-à-dire sur le déterminant ou sur le nom) ainsi que par sa validité statistique. Cette validité correspond à la fréquence de ce marquage dans une langue donnée, et à la régularité de l’association entre la phonologie et la marque du trait. Ainsi, en italien où le marquage en genre du nom est extrêmement fiable, sa présence sur le déterminant n’a pas d’effet sur la réalisation de l’accord avec l’adjectif. En espagnol, où la fiabilité du marquage nominal est moins élevée, il a un effet tant sur le nom que sur le déterminant. Enfin, en français où le marquage en genre sur le nom est très peu fiable, celui-ci a un effet sur le nom, mais toutefois plus fort sur le déterminant. Donc, cette marque en genre sur le nom est première dans l’accord, car ce trait appartient intrinsèquement au nom. Toutefois, l’influence de cette marque morphophonologique en genre dans l’accord dépend de sa position dans la phrase, en fonction de sa fiabilité sur le nom dans la langue.

2 Composante cognitive analysant la structure syntaxique de la phrase.

(18)

En analysant l’opération d’accord, Bock et coll. (Bock, Eberhard, Cutting, Meyer, &

Schriefers, 2001 ; Bock, Eberhard, & Cutting, 2004; Eberhard, Cutting, & Bock, 2005) conçoivent le modèle de Marking and Morphing, qui décompose l’accord en deux processus : un processus responsable du marquage du sujet, sensible aux représentations conceptuelles, et un processus de copie des traits sur le verbe, sensible à la phonologie. Franck et al. (2008) proposent le modèle de Selection and Copy, qui décompose également l’accord en deux processus distincts (voir Figure 2). Le premier, interactif, consiste en la sélection des traits grammaticaux dans le lexique grammatical, et serait sensible aux informations conceptuelles et morphophonologiques. Le second processus, modulaire, consistant en la copie de ces traits sur le verbe dans la syntaxe, serait influencé uniquement par des informations morphosyntaxiques et donc insensible aux informations phonologiques. Dans le cas d’un accord en genre d’un adjectif prédicatif avec le nom féminin (voir Figure 2), Franck et al.

(2008) expliquent que le processus de sélection de trait a lieu au niveau du Lexique. La notion de Féminin au niveau conceptuel active le genre F au niveau Grammatical, qui est aussi activé par le nom lemme à ce niveau et par le suffixe et l’article féminins au niveau Morphophonologique. Ces activations s’effectuent sous la forme de feedbacks au sein du Lexique Fonctionnel. Ce trait féminin sélectionné au Lexique, constitue alors une entrée pour le processus de Copie de Traits ayant lieu dans la Syntaxe. Il y a ainsi copie des propriétés du nom tête (NT) sur l’Accord en genre, vers lequel se dirige l’Adjectif. Les auteurs de ce modèle soulignent que si un nom local (NL) avoisine cette région, ses traits sont également sélectionnés et peuvent être erronément copiés sur l’Accord (attraction).

Dans la première partie de cette revue, nous nous sommes intéressés à ce premier processus de sélection des traits grammaticaux, et donc, à l’influence des facteurs non- syntaxiques dans l’opération d’accord. Dans la seconde partie, nous nous pencherons sur le second processus, celui de copie des traits au niveau syntaxique et, ainsi, au rôle des facteurs structuraux dans l’accord à ce niveau.

(19)

Figure 2

Modèle de Selection and Copy de Franck et al. (2008) : exemple d’accord en genre d’un adjectif prédicatif avec le nom féminin (voir Franck et al. (2008)).

II.2.3 Rôle des facteurs structuraux dans l’accord

Les processus de traitement de l’accord sont influencés par des informations conceptuelles et phonologiques, mais également par des informations syntaxiques. L’étude du rôle des facteurs structuraux dans l’accord nécessite des outils conceptuels permettant de décrire la structure syntaxique. La théorie linguistique fournit une description des configurations hiérarchiques expliquant la structure de la phrase. Elle fournit également une vision dynamique de la manière dont se construit la phrase, ce qui nous permet ensuite de comprendre les observations en psycholinguistique expérimentale.

II.2.3.1 Rôle de la structure hiérarchique

Les modèles actuels de la théorie syntaxique représentent les phrases sous la forme d’arbres syntaxiques. Un arbre est formé de constituants, autrement dit d’ensembles de mots formant chacun une unité syntaxique. Les syntagmes correspondent donc à des constituants : dans la Figure 1, La fille des voisins correspond au syntagme nominal (SN) sujet et est partie

(20)

aujourd’hui correspond au syntagme verbal (SV). Ces constituants sont reliés au niveau de points de jonction correspondant à des nœuds. L’élément crucial de cette représentation est sa hiérarchie : les nœuds situés plus hauts dans l’arbre dominent ceux qui sont plus bas. La représentation des phrases de manière hiérarchique est essentielle pour comprendre les facteurs structuraux intervenant dans le phénomène d’accord en psycholinguistique.

Bock et Cutting (1992) opposent deux hypothèses. L’hypothèse sérielle, d’une part, considère le rôle de la proximité linéaire entre l’intervenant, dans le syntagme nominal, et le verbe, dans l’accord. D’autre part, l’hypothèse de la proposition comme unité d’encodage grammatical, considère la structure syntaxique de la phrase pour comprendre l’accord, dont les relations sont calculées au sein-même de la proposition. L’encodage s’effectuerait syntagme après syntagme, et les éléments au sein d’une même proposition seraient plus susceptibles d’interférer que ceux situés dans des propositions distinctes. Pour cela, les chercheurs ont comparé l’accord du verbe, lorsque le sujet est dans un syntagme prépositionnel comme en (9a), ou dans une proposition relative comme en (9b).

(9a) The editor of the history books (…).

(9b) The editor who rejected the books (…).

Les résultats montrent davantage d’erreurs d’accord du verbe dans la phrase contenant le syntagme prépositionnel. Cela suggère que les relations d’accord sont calculées à l’intérieur de la proposition et corrobore l’hypothèse hiérarchique. Toutefois à ce stade, les auteurs ne peuvent pas affirmer qu’il y a isolation de l’accord en (9b) du fait qu’il s’agit d’une structure propositionnelle. Cela pourrait en effet être lié à une sorte de double- activation issue du pronom relatif who qui renforcerait le sujet, et donc diminuerait l’erreur d’accord de ce sujet avec le verbe ; cette explication irait dans le sens de l’hypothèse sérielle.

Pour résoudre cette question, Bock et Cutting (1992) ont comparé l’accord dans des phrases contenant soit un syntagme prépositionnel comme en (10a), soit une proposition complétive comme en (10b).

(10a) The report of the destructive fires (…).

(10b) The report that they controlled the fires (…).

(21)

Les données montrent moins d’erreurs d’accord avec les propositions complétives qu’avec les syntagmes prépositionnels. Or, la complétive ne contient pas de pronom relatif susceptible de réactiver les informations du nom-tête. De plus, l’élément critique entre ces deux expériences est le fait que le nom sujet et l’intervenant appartiennent, ou non, à la même proposition. Les auteurs soutiennent que l’isolation observée est due à cet effet strictement structural, ce qui est en faveur de l’hypothèse hiérarchique.

Dans leur étude, Bock et Cutting (1992) supposent que ce qui est critique dans l’accord, est le fait qu’un élément interfère s’il fait partie de la même unité d’encodage que le nom sujet. D’autres chercheurs, notamment Nicol (1995), proposent la notion de distance temporelle entre le nom sujet et l’intervenant. En particulier, lorsque le syntagme nominal sujet est trop long, le temps d’opération d’accord et donc la fenêtre temporelle, ne serait pas suffisante pour traiter les derniers noms du syntagme. Cette explication corrobore les données de Nicol (1995) : le taux d’erreurs d’accord est indépendant du site d’attache de la proposition qui peut être haut, comme en (11a) ou bas, comme en (11b).

(11a) The owner of the house who charmed the realtors (…).

(11b) The owner of the house which charmed the realtors (…).

L’auteur conclue que l’effet de distance serait lié à la distance temporelle entre les éléments de la phrase.

Afin de confronter l’influence respective de la hiérarchie et de la proximité linéaire des éléments dans la production d’accord, Vigliocco et Nicol (1998) ont comparé le taux d’erreurs d’accord de verbes, dans des phrases de structure hiérarchique similaire mais de surface différente. Pour cela, elles ont utilisé des phrases déclaratives sous la forme Sujet- Interférent-Verbe (SIV) en (12a) et interrogatives VSI en (12b).

(12a) *The helicopter for the flights ARE safe.

(12b) *ARE the helicopter for the flights safe?

Les deux conditions entraînent autant d’erreurs, alors que l’intervenant (en gras) est éloigné du verbe dans l’interrogative et surtout, qu’il n’est pas situé entre le sujet et le verbe dans la structure linéaire de la phrase. Cela suggère que la proximité linéaire du nom local n’influe pas sur la réalisation de l’accord.

(22)

Franck et al. (2006), en analysant au niveau syntaxique les effets d’attraction dans les phrases, ont comparé en italien des phrases à inversion libre VSI (13a), avec des phrases déclaratives SIV (13b).

(13a) TELEFONERA l’amica dei vicini.

(13b) L’amica dei vicini TELEFONERA.

Les données mettant en évidence un taux d’erreurs supérieur et donc une interférence seulement dans la condition déclarative, contrastent avec celles de Vigliocco et Nicol (1998).

En effet, nous venons de voir que dans la phrase avec inversion libre VSI en italien, il n’y a pas d’interférence provoquée par l’élément pluriel dei vicini, alors que dans l’interrogative VSI en anglais, il y a interférence. Alors que ces deux phrases présentent une structure de surface similaire (VSI), une seule est le lieu d’une interférence. Cela soutient l’idée que cette interférence n’est pas liée à l’ordre de surface des mots dans la phrase, mais qu’elle est liée à son organisation hiérarchique. La théorie syntaxique analyse en effet ces deux structures de manière très différente : l’interrogative VSI implique un mouvement du sujet par-delà le verbe, et ensuite du verbe qui monte au-delà du sujet pour former la question, auquel cas il y a une étape de la construction de la phrase (avant cette montée du verbe) durant laquelle le modifieur (l’élément interférent) intervient sur la relation sujet-verbe ; tandis que pour l’inversion libre VSI, il y a absence de montée du sujet.

Nous venons de voir que dans une phrase avec un seul élément interférent, l’interférence est liée à la hiérarchie syntaxique. Mais qu’en est-il des phrases contenant deux éléments interférents, situés à une distance linéaire différente du verbe ? Franck et al. (2002) ont testé le rôle de la hiérarchie syntaxique sur les erreurs d’accord sujet-verbe en français et anglais à l’aide de phrases contenant deux éléments potentiellement interférents entre le sujet et le verbe. Les participants faisaient plus d’erreurs d’accord lorsque l’élément pluriel potentiellement interférent était linéairement plus éloigné du verbe en (14a), que lorsqu’il en était plus proche, en (14b). Or, le nom intermédiaire programme est plus haut dans la structure de l’arbre que le nom local expérience, et a donc plus de chances d’avoir son nombre passer à la projection maximale de la tête du syntagme nominal et s’unifier avec le verbe. Ce résultat est en lien avec les prédictions de la distance syntaxique, et ne peut être expliqué par la distance linéaire.

(23)

(14a) L’ordinateur avec les programmes de l’expérience (…).

(14b) L’ordinateur avec le programme des expériences (…).

Les données de ces différents travaux témoignent de la pertinence du rôle de la structure hiérarchique de la phrase dans notre étude de l’influence des facteurs syntaxiques dans l’accord. Nous allons analyser plus finement les propriétés de la syntaxe et notamment, le rôle de la c-commande et du mouvement dans l’accord.

II.2.3.2 Rôle de la c-commande

Les constituants d’une phrase peuvent être reliés par plusieurs types de relations, et en particulier par deux types de configuration que sont la précédence et c-commande. La relation de précédence concerne la relation horizontale impliquant deux éléments reliés par un nœud de l’arbre. Par exemple, le syntagme nominal des voisins précède immédiatement le syntagme verbal est partie dans la phrase « la fille des voisins est partie. ». La relation de c- commande, introduite par Reinhart (1976), est définie comme : X c-commande Y si Y est dominé par un nœud fille3 de X. Donc un nœud c-commande seulement le matériel dominé par son nœud-sœur dans la structure de l’arbre ainsi que par son nœud-sœur lui-même : ici, la fille c-commande des voisins. Par ailleurs, nous ne pouvons nous intéresser aux opérations syntaxiques sans éclaircir la notion d’intervention. Celle-ci est basée sur le concept de localité, selon lequel une relation locale entre deux éléments peut être perturbée par un troisième élément présentant une similarité structurale avec un des éléments reliés. Un élément peut donc être interposé au sein d’une relation et intervenir en termes de précédence ou de c-commande.

Afin de tester l’influence de la c-commande dans l’accord en français, Franck et al.

(2006) ont manipulé des phrases du type SIV où I (l’élément potentiellement interférent) est soit un clitique comme en (15a), soit un simple nom modifieur du sujet comme en (15b).

(15a) Le professeur les (…).

(15b) Le professeur des élèves (…).

3 Un nœud-mère domine son nœud-fille, sans nœud intermédiaire. Deux nœuds-sœurs sont au-même niveau : ils sont les nœuds-filles d’un même nœud-mère.

(24)

Les locuteurs produisent davantage d’erreurs d’accord du verbe dans la condition (15a). Or, le clitique c-commande le verbe fléchi, contrairement au modifieur4 en (15b) qui est dans une relation de précédence linéaire avec le verbe. Ceci montre qu’un élément interférent c-commandant un autre élément, génère davantage d’interférence et donc d’attraction qu’une intervention en termes de précédence. Par ailleurs, notons que Fayol, Largy et Lemaire (1994) avait déjà observé ces erreurs avec le clitique (avec des phrases telles que « Il les promène. ») dans une étude manipulant les items à l’écrit. La relation de c- commande dans l’arbre syntaxique permet ainsi de rendre compte des performances des locuteurs dans l’opération d’accord dans une phrase.

II.2.3.3 Rôle du mouvement

Dans la comparaison des phrases interrogative (Vigliocco & Nicol, 1998) et à inversion libre (Franck & al., 2006), nous avons vu que bien qu’étant similaires concernant leur structure de surface (VSI), une seule est le lieu d’une interférence avec l’objet. Ceci témoigne d’une différence à un autre niveau de représentation. La théorie syntaxique suppose que l’interrogative crée une représentation intermédiaire où l’intervenant déclencherait une attraction dans la relation d’accord, alors que l’inversion libre n’entraîne pas de telle représentation. Dans l’interrogative, il y aurait un mouvement progressif de l’objet sous la forme de pas intermédiaires vers la périphérie gauche de la proposition (voir Figure 3 p. 27).

C’est au niveau de cette trace intermédiaire que le modifieur du sujet interfèrerait (c'est-à- dire Agr-O, correspondant à son déplacement puis son l’accord) dans la relation d’accord entre le sujet et le verbe (c'est-à-dire Agr-S), ceci pouvant alors entraîner une erreur d’accord du verbe. Nous constatons ici l’étroit lien entre les propriétés hiérarchiques de la phrase et le comportement langagier de l’individu. Il existe en effet un certain nombre de preuves empiriques témoignant de ces phénomènes syntaxiques en jeu dans l’accord.

Dans une expérience contrastant des phrases à inversion stylistique IVS comme en (16a) et canoniques ISV comme en (16b), Franck et al. (2006) observent de manière générale plus d’erreurs en (16a) qu’en (16b).

(16a) C’est les négociations que suspend le ministre.

(16b) C’est les négociations que le ministre suspend.

4 L’élément potentiellement interférent, autrement dit ici l’objet non-concordant en nombre avec celui du sujet.

(25)

Dans ces deux structures, l’objet les négociations n’intervient sur l’accord ni dans la configuration initiale (le ministre suspend les négociations), ni dans sa configuration finale.

Selon la théorie syntaxique, il y aurait une représentation intermédiaire entre ces deux configurations, où l’objet apparaîtrait sous la forme de traces intermédiaires et interviendrait sur l’accord. Les auteurs expliquent les résultats du fait que dans la phrase à inversion stylistique (16a), le verbe monte dans la hiérarchie de l’arbre sans le sujet, alors qu’en (16b), les deux éléments montent, ce qui renforce le sujet et amoindrit donc l’interférence due à la trace intermédiaire de l’objet. Par ailleurs, l’analyse des arbres syntaxiques de ces deux phrases permet d’observer l’intervention de l’objet déplacé dans l’accord sujet-verbe. En effet, dans leurs deux structures de surface IVS et ISV, l’objet interférent (I) n’est pas situé entre le sujet et le verbe. Ceci conduit donc à l’hypothèse que la trace intermédiaire de l’objet (en Spécifieur5 de AgrO) exerce un effet d’intervention au même titre qu’un élément prononcé (voir Figure 3 p. 27). Notons qu’en étudiant les erreurs d’accord en nombre sujet- verbe, Bock et Miller (1991) avaient déjà observé un effet d’interférence dans les propositions relatives objet en anglais.

Franck et al. (2010) se sont intéressés au rôle du mouvement des traces intermédiaires dans l’interférence avec l’objet dans l’accord sujet-verbe. Une première étude a montré l’existence d’une interférence avec l’objet dans des propositions relatives objet (17a) et l’absence de cette interférence dans des complétives (17b). Or, seule la proposition relative implique un mouvement de l’objet ; celui-ci apparaît comme le facteur critique dans l’interférence avec l’objet.

(17a) Jeff a parlé aux prisonnières que le gardien

_

SORTIR

_

. (17b) Jeff a signalé aux prisonnières que le gardien SORTIR.

Toutefois, ces deux structures diffèrent également du fait que l’élément potentiellement interférent prisonnières en (17a) est l’objet du verbe cible sortir (le gardien sort les prisonnières), alors qu’il est l’objet du verbe principal signaler (Jeff signale aux prisonnières) en (17b). L’interférence dans les propositions relatives pourrait ainsi ne pas être due au mouvement de l’objet mais au fait que l’objet appartient à la structure argumentale du verbe cible. Ils ont alors cherché à savoir si les objets non-déplacés postverbaux, c'est-à-dire

5 Le spécifieur est la position spécifique à la périphérie d’un syntagme où l’on trouve en général le sujet (c'est-à- dire le spécifieur du syntagme verbal).

(26)

n’intervenant pas dans la relation sujet-verbe, peuvent engendrer une interférence. Pour cela, ils ont comparé les erreurs d’accord entre des structures où l’objet clitique est préverbal en (18a), et des structures où l’objet in situ est postverbal en (18b).

(18a) La vache les SUIVRE.

(18b) La vache SUIVRE les chiens.

Les résultats montrent que l’objet in situ postverbal n’interfère pas avec l’accord, donc le fait d’appartenir à la structure argumentale du verbe cible n’est pas une condition suffisante pour générer une interférence ; le mouvement de l’objet est donc nécessaire. Ceci les a conduits à déterminer si l’interférence a lieu avec toute trace intermédiaire ou uniquement avec une trace dans une position entraînant un accord ; autrement dit, si AgrO est une condition nécessaire à l’interférence de l’objet. En français, la réalisation de l’accord du participe passé tient compte de l’objet déplacé dans la phrase. Or, un objet indirect (datif) n’entraîne pas d’accord du participe (par exemple, le participe ne s’accorde pas avec le datif dans « les maisons dont tu as parlé », mais s’accorde avec l’accusatif dans « les maisons que tu as construites »), mais il peut toutefois se déplacer et intervenir dans l’accord. En manipulant des structures contenant un clitique accusatif (AgrO) comme en (19a), ou datif (absence d’AgrO) comme en (19b) ou seulement un modifieur du sujet comme en (19c), les auteurs observent davantage d’erreurs d’accord avec un accusatif, mais aussi un taux d’erreurs similaire en (19b) et en (19c).

(19a) L’avocat les (…).

(19b) L’avocat leur (…).

(19c) L’avocat des immigrés (…).

Les clitiques datifs, n’entraînant pourtant pas d’accord du participe, interfèrent donc avec l’accord. L’accord du participe, et donc AgrO, n’est donc pas une condition nécessaire à l’interférence avec l’objet. Le taux d’interférence plus élevé avec les clitiques accusatifs pourrait quant à lui être dû au fait que le datif intervient en termes de précédence, contrairement à l’accusatif qui intervient en termes de c-commande sur l’accord (voir Franck

& al., 2006). Franck et al. (2010) ont alors cherché à vérifier l’hypothèse selon laquelle malgré le fait qu’AgrO n’est pas une condition nécessaire à l’interférence, il contribuerait néanmoins à amplifier cet effet observé. Pour cela, ils ont testé si AgrO a un rôle dans

(27)

l’interférence avec l’objet, en contrastant des structures accusatives, entraînant un accord du participe avec l’objet (mobilisant donc la présence d’Agr0) comme en (20a), à des structures causatives, similaires mais n’entraînant pas d’accord du participe, comme en (20b). En guise d’illustration, nous constatons en effet que dans la structure causative « Ces peintures, elles les ont fait vernir. », le participe fait ne s’accorde pas avec l’objet ces peintures, contrairement à la structure accusative « Ces peintures, elles les ont faites aisément. » dans laquelle le participe passé s’accorde avec l’objet en position préverbale. Donc si dans l’expérience précédente, les accusatives interfèrent davantage que les datives du fait de AgrO, alors nous nous attendons à plus d’erreurs en condition (20a) où AgrO intervient, qu’en condition (20b) où AgrO n’intervient pas.

(20a) Le directeur les FAIRE brutalement.

(20b) Le directeur les FAIRE acheter.

Le taux d’erreurs d’accord des participants était similaire dans les deux conditions. De plus, les objets directs n’entraînent pas d’accord du participe (causatifs) mais interviennent sur l’accord dans les mêmes conditions que les objets directs accordés avec le participe (accusatifs), ont généré une interférence similaire à celle vue précédemment. Les auteurs concluent au fait que l’interférence est totalement indépendante du fait que l’élément est un contrôleur d’accord du participe ou non, et donc qu’AgrO en tant que position d’accord ne joue pas de rôle dans l’interférence.

Les études précédentes manipulant toujours des phrases où l’objet appartient à la structure argumentale du verbe cible, Franck et al. (2010) ont voulu déterminer si le fait d’appartenir à la structure de l’argument du verbe est une condition nécessaire à l’interférence de l’objet. Pour cela, les auteurs ont contrasté des propositions complétives comme en (21a) et des relatives objet comme en (21b), dans lesquelles il y a un mouvement de l’objet, (contrairement à la recherche précédemment mentionnée p. 24 dans laquelle la complétive n’impliquait pas de mouvement de l’objet), mais celui-ci appartient à l’argument du verbe uniquement en (21b). En effet, dans la complétive, les otages est l’objet du verbe de la subordonnée (blesser) et non du verbe cible.

(21a) Voici les otages que le journaliste APPRENDRE qu’on a blessé.

(21b) Voici les otages que le journaliste APERCOIT de sa voiture.

(28)

Les participants effectuant autant d’erreurs d’accord dans ces deux conditions, il apparaît clairement que l’interférence avec l’objet a lieu indépendamment du fait que l’objet fait partie de la structure de l’argument du verbe ou non.

En résumé, l’interférence a lieu seulement avec les objets déplacés, dans des structures ISV ou SIV, indépendamment du fait que l’objet déclenche un accord participial ou non (datif, causatif ou dans une complétive). L’interférence a donc lieu uniquement si l’objet s’est déplacé. Par ailleurs dans ces phrases, il n’intervient ni dans sa position initiale, ni dans sa position finale, mais dans l’accord au niveau de sa trace intermédiaire décrite par ailleurs dans les modèles syntaxiques (voir Figure 3).

Figure 3

Représentation hiérarchique simplifiée de la configuration de l’accord sujet-verbe dans une structure impliquant un mouvement de l’objet vers la périphérie gauche de la phrase (inspirée de Franck & al., 2010). to correspond à la trace intermédiaire de l’objet déplacé. C réfère au complément et CP à l’ensemble de la proposition. AGREE

réfère à la copie des traits de l’élément (l’objet O, le sujet S) pour réaliser son accord.

Objet

C

to Sujet

AgrO AgrS

to

Verbe CP

Syntagme verbal

AGREE (S)

AGREE (O)

SpecAgrO

AgrSP

AgrOP

(29)

Ces différents travaux analysent l’interférence de l’objet en production. Cet effet d’interférence a toutefois récemment également été mis en évidence dans des études analysant l’accord en compréhension.

En manipulant l’accord dans des syntagmes prépositionnels avec une tâche d’auto- présentation segmentée (Pearlmutter, Garnsey & Bock, 1999) et avec une tâche de jugement de grammaticalité (Nicol, Forster & Veres, 1997), des études ont montré que dans des phrases pourtant grammaticales, un nom attracteur pluriel ralentit la lecture du verbe et perturbe son accord. Par ailleurs, Colonna, Franck, et Frauenfelder (2008) ont manipulé des propositions relatives objet et ont observé deux profils de réponses opposés selon la procédure expérimentale utilisée. Lorsque le nombre de l’objet et celui du sujet ne concordaient pas, le temps de réponse était plus long avec une procédure de jugement grammatical, et plus court avec une procédure d’auto-présentation segmentée, par rapport à s’ils concordaient. Les auteurs supposent alors que la non-concordance en nombres dans l’auto-présentation segmentée constituerait un indice pour désambigüiser la fonction syntaxique du sujet et de l’objet, ce qui demanderait moins de temps au participant pour réaliser l’accord du verbe avec le sujet, que lorsque le nombre de l’objet et du sujet concordent.

A l’aide d’un paradigme de présentation visuelle sérielle rapide (PVSR), Staub (2009, 2010) a étudié l’influence d’un interférent en nombre sur la sélection d’un verbe en temps réel. Cette procédure consiste en la présentation successive de mots, pendant une fenêtre de temps fixe (250ms), jusqu’au verbe: celui-ci apparaît sous ses deux formes (singulier à gauche, pluriel à droite). La tâche consiste à sélectionner la bonne forme du verbe en pressant un bouton. Staub a observé une augmentation des temps de réponse corrélée aux réponses erronées dans la condition intervention non-linéaire (proposition relative objet, par exemple

« The cabinets that the key… »), et corrélée en même proportion aux réponses correctes et erronées dans la condition intervention linéaire (syntagme prépositionnel, par exemple « The key to the cabinets… »). En outre, la distribution des temps de réponses correctes est telle que l’attraction a lieu sur l’ensemble de l’épreuve dans la condition intervention linéaire alors qu’elle est limitée à une brève partie de l’épreuve dans la condition intervention non-linéaire.

Staub (2009, 2010) interprète ces observations en suggérant qu’une intervention linéaire résulte d’une difficulté générale, alors qu’une intervention non-linéaire résulte d’une confusion occasionnelle. Il observe également que bien que la structure de la proposition relative objet est plus complexe, le temps de réponse pour accorder le verbe n’y est pas plus long. Cela pourrait être dû à un ralentissement du traitement après avoir rencontré le

(30)

syntagme nominal correct et donc avant le verbe, dans ces deux structures. La tâche de PVSR n’informant pas sur le temps de réponse pour la fenêtre temporelle précédant le verbe, une lecture en auto-présentation segmentée permettrait d’étudier cette question. Par ailleurs, les différents temps de réponse entre l’intervention linéaire et non-linéaire pourraient être liés à la composante de compréhension de cette tâche, composante pouvant être associée à une ambigüité dans l’assignation des rôles syntaxiques des éléments de la phrase.

En vue d’identifier les processus sous-tendant l’attraction en compréhension écrite, Wagers, Lau et Phillips (2009) ont utilisé le paradigme d’auto-présentation segmentée, permettant la mesure du temps de lecture en temps réel de chaque groupe de mots. Ils ont observé des effets d’attraction dans les propositions relatives objet (par exemple, « *The drivers who the runner wave to each morning. ») contenant une erreur d’accord. Les auteurs suggèrent qu’en compréhension, l’interférence dans l’accord relève d’une perturbation du mécanisme de récupération du nombre du sujet en mémoire (cue-based retrieval). Au cours de la compréhension de phrase, l’analyseur syntaxique assigne une fonction à chaque mot qui se succède construisant ainsi, au fur et à mesure, la structure syntaxique de la phrase sur base de laquelle se fait l’interprétation. Au moment où apparaît le verbe, l’analyseur syntaxique récupère en mémoire les traits de nombre du syntagme sujet afin de vérifier la dépendance d’accord. Toutefois, si deux unités présentes en mémoire de travail partagent des traits communs (tels que la catégorie grammaticale, le caractère animé, le cas), comme c’est le cas pour la relative objet ou lorsque le sujet contient un modifieur, l’analyseur peut être perturbé dans sa récupération de ces traits (notion de similarity-based interference). Par ailleurs, l’attraction a lieu dans des propositions relatives objet dans lesquelles le nom attracteur n’intervient ni entre le sujet et le verbe, ni dans une relation structurelle directe avec le sujet.

L’ensemble de ces études propose des résultats et hypothèses distincts selon le paradigme expérimental, la structure des phrases, ou encore le modèle théorique sous-tendant les interprétations. Elles mettent toutefois en évidence l’existence d’une interférence dans des procédures de compréhension, similaire à celle observée en production de phrases et ce, y compris avec l’objet déplacé n’intervenant pourtant pas dans la structure de surface de la phrase.

Références

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