Les deux sources
consciente et inconsciente
de la vie morale
(1943)
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Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :
Dr Charles Odier (1886-1954), psychanalyste français.
Dr Charles Odier, Les deux sources consciente et inconsciente de la vie morale. Suisse : Neuchatel : Éditions de la Baconnière, novembre 1943, deuxième édition revue et corrigée. Réimpression, 1968, 276 pp. Etre et penser : Cahiers de philosophie, 4
eet 5
ecahiers.
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Édition numérique réalisée le 13 octobre 2004 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.
Table des matières
Préface de la deuxième édition, septembre 1946 avant-propos
introduction
Note à l’adresse des chrétiens Point de départ
A. Le moi et le « ça » vus par Freud.
B. Das Ich und das Uebertch (Ichideal).
Chapitre I : Valeur et fonction des phénomènes psychiques 1. Principes et définitions
Application de ces premières données à quelques exemples simples.
Définitions.
Valeur Fonctions
2. Nouvel aspect de la notion de « fausse valeur ». - Principe de coïncidence et de non-coïncidence
3. Exemples de relations diverses entre valeurs et fonctions
A. Coïncidence entre valeur surindividuelle et valeur individuelle.
B. Coïncidence entre valeurs et fonctions.
C. Non-coïncidence, entre valeurs et fonctions.
4. Les deux abus Conclusion
Chapitre II: Surmoi, santé et maladie 5. Définitions
6. Surmoi, nervosisme et santé morale 7. Exemples du nervosisme
8. Moralité et spiritualité saines et malsaines
9. La morale psychologique et le déterminisme intercurrent
Résumé
Le déterminisme intercurrent Conclusion
Chapitre III : La morale inconsciente 10. Les principes premiers
11. Fonction essentielle du surmoi 12. Exemples de pseudo-moralité
Interaction de trois ordres superposés de principes.
13. La vengeance et la morale débilanisée 14. Les deux sources sont antinomiques
Tableau comparatif des éléments constitutifs des deux systèmes moraux
Conclusions
Note sur la réciprocité
Dr Charles Odier (1886-1954) Psychanalyste français
(1943)
Les deux sources consciente et inconsciente
de la vie morale.
Suisse : Neuchatel : Éditions de la Baconnière, novembre 1943, deuxième
édition revue et corrigée. Réimpression, 1968, 276 pp. Etre et penser : 4
eet 5
ecahiers, Cahiers de philosophie.
Préface de la deuxième édition
Septembre 1946.
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La deuxième édition de ce travail n'apporte à la première que des change- ments de détails à l'exception de deux adjonctions qui m'ont paru nécessaires.
L'une concerne le point de départ de mes réflexions sur la morale consciente et inconsciente. Elle précisera l'origine de l'idée directrice dont s'inspire cette étude. Cette idée fera l'objet d'un exposé plus spécialement des- tiné aux psychothérapeutes et à mes confrères psychanalystes en particulier.
Cet exposé me permettra de situer ma position personnelle par rapport à la pensée et à la doctrine de Freud.
L'autre a trait à une valeur insuffisamment mise en lumière dans la première édition. Je veux parler de la « réciprocité », élément de base de toute relation sociale authentique et durable, que je m'étais borné à mentionner en passant. Toujours plus convaincu de l'importance du problème à la fois affectif et intellectuel que constitue l'acquisition du sens de la réciprocité et de l'application de cette norme fondamentale aux rapports interindividuels ; tou- jours plus frappé par son inaccessibilité à un grand nombre d'êtres humains, j'ai consacré à ce sujet une note spéciale qui figure au troisième chapitre.
Les épigraphes que nous avons placées en tête de certains chapitres ou paragraphes ont été recueillies par M. E.-A. Niklaus. Nous le remercions vivement de nous les avoir signalées.
Septembre 1946.
Avant-propos
La vertu morale tenant de la Terre à cause du corps a besoin de passion, comme d'outils et de ministres pour agir et faire ses operations, n'estant pas corruption ou abolition de la partie irraisonnable de l'âme, ains plus-tost le reiglement et l'embellissement d'icelle et est bien extrémité quant à la qualité et à la perfection, mais non pas quant à la quantité selon laquelle elle est médiocrité, ostant d'un coté ce qui est excessif, et de l'austre ce qui est défectueux.
Plutarque.
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Certains philosophes de s'émouvoir sans doute à la lecture du titre de ce volume. Plus qu'un démarquage de goût douteux, ils inclinent à voir en lui un manque de respect témoigné par un psychiatre à la mémoire vénérée d'un maître de la philosophie.
Aussi avons-nous longuement hésité dans notre choix. Mais, à la réflexion, il nous a paru excusable dans la mesure même où nous saurions l'excuser honorablement. Les raisons qui nous l'ont finalement dicté sont de deux ordres : les unes sont plus personnelles, les autres plus générales. Com- mençons par les premières.
Bien avant d'avoir lu et médité Les deux sources de la morale et de la
religion, nous usions couramment auprès de nos patients de locutions simi-
laires, et même de termes identiques à ceux dont Bergson devait user dans la
suite. Nous maintenant bien entendu sur le terrain qui était le nôtre, nous nous
efforcions de différencier deux ordres majeurs de phénomènes psychiques en
recourant à des expressions ou images susceptibles d'en rendre les traits
distinctifs plus frappants et leur opposition plus claire. Il s'agissait en effet d'opposer l'un à l'autre le système conscient et le système inconscient de l'esprit, car nous appliquions précisément la méthode d'exploration de ce dernier, imaginée par Freud. C'est ainsi que chaque jour nous qualifiions le premier de « déterminisme fermé », terme lancé par Freud lui-même, et le second de « motivation ouverte », cet adjectif signifiant à peu près : accessible aux influences directrices du moi ou correctrices de la conscience morale ; en un mot, aux appels de la finalité liés eux-mêmes à la conscience de celle-ci, mais opposés aux exigences d'une causalité organo-psychique rigoureuse régnant en souveraine dans la sphère inconsciente. Parlant en revanche de cette dernière, nous disions aussi : système replié sur lui-même, fermé à la réalité extérieure, imperméable aux appels du « principe de réalité » ; ou encore causalité fermée, ou immuable, etc. Nous précisions, quand il s'agissait d'éthique, que la morale inconsciente elle aussi obéissait aux lois de cette causalité fonctionnelle close, alors que la morale consciente, Inversement, s'ouvrait au monde des valeurs ou tendait vers lui ; qu'elle était ouverte ainsi à un progrès continu, à une évolution indéfinie à laquelle le psychologue comme tel ne saurait tracer de limites.
Or, cette façon toute spontanée de nous exprimer était satisfaisante. Elle répondait bien à la réalité des laits analysés. Elle mettait en lumière et en valeur - nos patients en étaient témoins - le double aspect de l'expérience morale humaine. Nos confrères d'ailleurs employaient un vocabulaire analo- gue ; si bien qu'à l'époque de la parution des Deux sources maints d'entre eux s'écrièrent : « Voilà Bergson qui marche sur les brisées de Freud ! »
Cependant cette exclamation hâtive et un peu partisane comportait une erreur. La lecture attentive de l'ouvrage magistral du philosophe ne tarda pas dans la suite à nous en faire revenir. L'évocation de ce souvenir nous amène au second ordre de nos raisons justificatives.
Heureusement le conflit fâcheux qui s'alluma il y a un demi-siècle environ entre une certaine philosophie spiritualiste ou religieuse traditionnelle et une certaine psychologie nouvelle d'allure psychiatrique s'est éteint aujourd'hui.
Nous ne nous étendrons pas ici sur ce tumulte historique, dont l'argument
paraît avec le recul un peu défraîchi, et dans lequel la voix si pleine d'autorité
et de sagesse du professeur Flournoy, éminent psychologue et philosophe
distingué à la lois, retentit à notre grande joie, un peu à la manière de la
sonnerie militaire ait point culminant des manœuvres : « Cessez le combat ! »
Nous dirons quelques mots de cette aventure au cours de ces pages. Il serait
donc, de la part d'un médecin, bien maladroit de les inaugurer par un titre où
l'on flairerait l'intention suspecte d'opposer l'un à l'autre deux grands morts
qui, de leur vivant, à ma connaissance, n'eurent jamais de querelles. Et cela
d'autant plus que ce livre ne vise qu'à apporter sa modeste contribution à
l'œuvre de collaboration entreprise désormais par les philosophes et les
psychologues, en matière de morale notamment. C'est là une très belle œuvre
dont les fruits sont déjà nombreux, et dont les plus éminents artisans se
recrutent, il convient de le souligner, en notre Suisse romande. Nous comptons
consacrer quelques pages à l'essor réjouissant de ce que nous serions tenté d'appeler « l'école suisse de psychologie morale ». Ne travaille-t-elle pas à asseoir la morale philosophique sur des bases plus consistantes ?
Mats revenons à notre titre. Il serait vain, à son propos, de se livrer à un petit jeu de correspondance, de chercher à établir une liaison étroite entre les deux sources révélées par Bergson et les deux sources découvertes par Freud.
Car il n'y a pas de commune mesure entre ces deux ordres de notions. Les deux points de vue adoptés diffèrent trop l'un de l'autre pour que les deux aspects envisagés du problème moral puissent être confondus. Aussi qu'on se garde d'assimiler hâtivement la morale inconsciente à la première source et la morale consciente à la seconde. Si toutefois certains éléments, comme nous le verrons, sont communs au système inconscient freudien et à la première source bergsonienne, il n'en reste pas moins que celui-là ne coïncide nulle- ment avec celle-ci, ni par son origine, ni par sa nature. Ces deux notions sont pour ainsi dire incommensurables l'une à l'autre. Quant au système conscient et à la seconde source, Bergson place celle-ci presque d'emblée sur un plan si élevé de pure spiritualité, religieux et mystique, que le problème de leur relation ne se pose plus. Il ne s'agit donc pas, dans notre confrontation, d'une sorte de superfétation psychologique, commise au nom des notions freu- diennes, de la métaphysique bergsonienne.
Or dès l'instant où, face à un problème complexe et hétérogène, divers points de vue sont requis et donc admissibles, il va de soi que toute discipline d'étude a le droit de soutenir le sien après l'avoir adopté, à la condition qu'elle n'en revendique pas la suffisance. Ce livre n'a d'autre but que d'exposer le point de vue freudien demeuré mal compris du public ; en quoi il croit donner satisfaction à une juste revendication de la psychologie analytique. La méta- physique ne saurait plus aujourd'hui en prendre ombrage, s'il est vrai qu'elle reconnaisse désormais les droits légitimes, issus de sa méthode propre, de la psychanalyse.
En conclusion, les deux points de vue en question, loin de s'opposer, se complètent. Ne voyons pas une vaine rivalité d'école là où s'affirme un concours heureux de notions de natures différentes. Ce serait notre succès, inespéré à vrai dire, de voir à l'avenir les auteurs d'écrits sur les fondements et les fins de la morale spécifier avec exactitude la source à laquelle ils se réfèrent, d'autant plus que désormais il y en aura quatre et non plus deux seulement et annoncer s'ils se réclament de Freud ou de Bergson, ou d'un autre philosophe encore.
Si enfin la psychologie scientifique et la métaphysique en reviennent
parfois à leurs vieilles disputes, c'est en raison même et non en dépit de leur
parenté. Psychologue et philosophe finissent régulièrement dans leurs travaux,
pour peu qu'ils les poussent assez loin, par empiéter chacun sur le domaine de
l'autre dans la mesure même où ni l'un ni l'autre ne consent à laisser son œuvre
inachevée. Toute scientifique ou expérimentale qu'elle est, la psychologie ne
peut systématiquement éluder le problème des rapports du sujet à l'objet que
pose chaque état de conscience. La psychanalyse elle-même, si objective qu'elle se prétende, ne peut les passer sous un silence méthodique. Or, dans le domaine moral comme dans les autres, les états de conscience et leur objet décrits par Freud, de caractère naturel et génétique, ne sauraient être rattachés aux états de conscience ni à leur objet, de caractère surnaturel et évolutif, dégagés par Bergson. En ce qui concerne les premiers, de nouveaux problè- mes se posent qui appellent, semble-t-il, de nouvelles études philosophiques.
Tenteront-ils quelque jeune philosophe suisse ? Le premier essai réalisé dans ce sens est dû à M. Dalbiez. Les milieux français autorisés considèrent ce coup d'essai comme un coup de maître. Ajoutons que le professeur de Nantes, bien que ses conceptions s'inspirent du thomisme, n'a pas craint de se faire analyser lui-même avant d'aborder son sujet, afin de le dominer mieux.
Résumons notre impression. Bergson ouvrant ainsi la porte de sa cellule à la morale close, semble l'engager dès sa libération dans les « voies du ciel ».
La morale ouverte s'élancerait d'un rapide coup d'aile sur le plan de la religion
dynamique, celle-ci tendant à son tour vers la spiritualité pure et le mysticisme
intégral. Mais à notre sens la réussite d'un bond si prodigieux, le maintien de
son élan, sont réservés à une infime minorité d'êtres exceptionnels. Son danger
serait de faire brûler des étapes décisives - et les sauf-conduits sont rares dans
ce domaine ! Nous songeons ici aux étapes prévues et ordonnées par l'évolu-
tion morale régulière ; celles de la morale consciente notamment, et que le
commun des mortels a tout intérêt à ne pas brûler précisément, sous peine
d'échec, de névrose religieuse ou de mysticisme morbide. On voit ainsi com-
ment les sources de Freud formeront le complément psychologique des
sources de Bergson, à la condition qu'on distingue clairement leurs natures
propres et leurs domaines respectifs.
Introduction
Retour à la table des matières
De retour de Paris au début de la guerre, je fus vivement frappé par l'ampleur du mouvement spirituel et religieux qui régnait en Suisse romande.
Il semble même aujourd'hui, plus la guerre s'éternise, aller en s'accentuant et s'approfondissant. L'angoisse - on le sent - favorise les retours sur soi-même, porte à la réflexion ; le malheur à la révision des principes de vie et d'action et des échelles de valeurs. Ce mouvement, d'aucuns n'hésitent pas à le taxer de
« réaction». Réaction, dit-on, contre un rationalisme abusif par trop XIXe ,
ayant survécu au siècle matérialiste qui l'avait engendré. Réaction parallèle
contre le matérialisme rebondissant d'après-guerre, contre un rationalisme
borné, enfin contre l'influence dangereuse exercée par les progrès de la
science en général et par les prétentions de la psychologie et de la psychiatrie
modernes en particulier, sur la vie morale, spirituelle ou religieuse. Ces pro-
grès et prétentions se voient aujourd'hui disqualifiés, les sciences qui les
soutiennent traitées d'usurpatrices, dans la mesure où leurs protagonistes ne
craignent point de violer des domaines bien gardés qui dépassent leurs compé-
tences, le domaine religieux notamment. On assista, c'est certain, à un
envahissement de cet ordre à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci ; et
toute action transgressant ses limites entraîne une réaction. On pourrait voir
aussi dans la doctrine et l'œuvre si digne du Dr Tournier une tentative de
renversement de courant. Au lieu d'un accaparement de la religion par la
science, c'est un accaparement de la science par la religion dont il semble
s'agir dans son livre récent La Médecine de la personne, où « péché » et
«morbide » paraissent s'identifier. C'est sans doute pour cette raison que sa thèse et son attitude soulèvent plus de résistance et de critique dans le monde ecclésiastique que dans le monde médical.
Le psychothérapeute, à vrai dire, occupe une situation privilégiée. De par la force des choses, il se trouve placé au-dessus de ces lames de fond qui secouent le monde intellectuel et l'élite cultivée, de même qu'au beau milieu des flux et reflux incessants qui agitent l'âme humaine. Mais pour mériter un privilège, il faut savoir ne pas en abuser. Aussi, à titre de scientifique pur devrait-il adopter une attitude d'observateur attentif et neutre. À son poste d'observation, il est bien placé pour discerner non seulement les causes et les buts, mais aussi la fonction et la valeur des phénomènes qui s'offrent à son examen. Il note des faits, établit des relations entre eux, cherche enfin à les comprendre et les expliquer en s'interdisant de les juger. Aussi longtemps qu'il obéit ainsi à ce souci légitime de méthode, il peut se flatter de respecter sa neutralité scientifique.
À la longue toutefois, cette position initiale se révèle pratiquement intenable, car la nature même des phénomènes qu'il analyse l'oblige à changer d'attitude. Tôt ou tard un moment arrive où le psychothérapeute, si imbu soit- il de ses principes scientifiques, doit devenir humain. Qu'il le veuille ou non, sa fidélité à sa mission thérapeutique le contraint à des infidélités à sa neutralité objective. Notamment, la nécessité s'impose à lui d'aborder de façon tout d'abord intermittente et discrète le plan des valeurs, ne s'agît-il encore que des plus communes. Cette nécessité a de multiples raisons. L'une d'elles est essentielle : c'est que les êtres humains, tant qu'ils sont, tendent à accorder beaucoup plus d'intérêt et d'importance au sens et au but de leur vie et de leur conduite qu'à ses causes, ses motifs ou ses mécanismes intimes. De là le penchant à ne pas prendre conscience de ces derniers ; de là l'importance qu'a toujours revêtue, sans qu'on l'appréciât suffisamment, la vie psychique inconsciente.
Mais plus encore que les gens normaux, les nerveux s'attachent aux fins plutôt qu'aux causes, ou qu'aux motifs mystérieux des troubles dont ils souffrent. Or il incombe au psychothérapeute digne de ce nom de s'intéresser lui-même aux intérêts majeurs de ses patients. Remplissant ce devoir pro- fessionnel, il se départit évidemment de sa neutralité méthodique dans la mesure même où le savant en lui cède la place à l'homme.
Et se faisant homme, se situant comme un moi en face d'un autre moi, il ne
peut plus guère s'abstenir de jugements de valeurs, sauf, bien entendu, dans
des cas d'aliénation mentale ou d'affections graves. Ne serait-ce par exemple,
à la fin de la cure, que pour détourner le patient de son égocentrisme préva-
lent, l'orienter vers une attitude sociale, le convaincre des bienfaits du travail
régulier ou de la nécessité de se soumettre à une discipline, le rendre plus
sensible aux souffrances qu'il fait endurer à son entourage, etc. Il est notoire
que tous les nerveux, ou selon le terme technique introduit par le professeur
Dubois, de Berne, en 1904, les psychonévrosés
1et en tête de ligne les déprimés, sont foncièrement égocentriques. Mais cela va plus loin, car ces névrosés nous entraînent fatalement dans la sphère, nous allions dire, dans le dédale, de leur vie intime y compris leur vie morale. C'est là que les choses vont se compliquer pour le savant contraint par l'objet même de son étude d'abandonner contre son gré le plan sûr de la causalité close, pour s'aventurer dans la sphère ouverte et indéfinie de la finalité. Chaque malade, chaque
« cas » fait de nous un métaphysicien malgré lui, lequel souvent tient à s'igno- rer. Cependant ses convictions personnelles cessent alors d'être tout à fait indifférentes ; elles influenceront forcément ses interventions et donneront une certaine direction à sa méthode.
Dès lors la porte du domaine des théories et des doctrines est largement ouverte ; et bien des médecins l'ont passée et la passeront encore. De cette transgression involontaire ou préméditée résultent le nombre croissant et la diversité déconcertante des conceptions, des méthodes et des techniques en régime de cure d'âmes. Leur valeur respective est hélas atténuée par leurs contradictions réciproques. C'est ainsi qu'un psychothérapeute aussi éminent que le professeur Jung put tirer de la psychanalyse une méthode et une doc- trine qui lui sont opposées sur tous les points.
Fait curieux, le publie ne parait pas s'en émouvoir. Loin d'être dérouté par cette profusion, il s'avise d'en profiter ; loin de perdre confiance, il entre dans le jeu. Plus il y a de médecins et plus il y a de malades ; plus de « soigneurs d'âmes » et plus d'âmes soignées. On peut, à ce propos, relever deux coïnci- dences ayant presque force de loi. 1º La fréquence et l'extension des troubles psychiques ou des affections nerveuses augmentent en raison directe de la multiplication et du perfectionnement des méthodes susceptibles de les déceler et des techniques propres à les influencer, en bien ou en mal peu importe. On se souvient de l'époque où tout le monde se découvrait une anomalie pour faire du Coué. 2º Le nombre de sujets recourant aux offices ou aux lumières des « psychagogues »
2, quelle que soit la doctrine dont ceux-ci se réclament, tend à décroître au cours des périodes de renouveau spirituel ou religieux, et croître au cours des périodes de réaction inverse, de retour aux positions rationaliste, naturaliste ou matérialiste. Ce retour des choses de profiter alors aux vieux et braves médecins de famille. Mieux que les guérisseurs, ils s'entendent à concilier les exigences parfois contradictoires de la science et de la simple humanité. Toutefois, les services et les droits d'une psychothérapie à base scientifique ne sauraient être niés. A n'en pas douter, ses services dépassent ses sévices ; elle a fait ses preuves. Mais ses services ont singulièrement grandi en valeur et en efficacité depuis les progrès surprenants accomplis par la psychologie de la vie inconsciente, cette nouvelle
1
Ou encore les « névropathes » selon un terme plus répandu. L'un et l'autre s'appliquent aux sujets affectés de troubles des fonctions psychiques, comme par exemple les obsessions, les phobies, mais sans cause organique décelable. Psychopathe, en revanche, désigne un malade atteint de maladie mentale, telle que dégénérescence, aliénation, schizophrénie, etc.
2
Signifie « conducteurs d'âmes ».
science dont nous parlions tout à l'heure. Si son importance est aujourd'hui universellement reconnue et admise, c'est avant tout à des médecins et à leurs ouvrages que nous le devons. Rappelons les plus illustres : Charcot, Liébault et Bernheim, Janet, en France ; Freud, Adler, en Autriche; Forel, Jung, chez nous. J'en passe et des meilleurs. Le professeur Flournoy mérite à ce propos une mention toute spéciale en tant que véritable précurseur et initiateur de la psychologie de l'inconscient
1. Les vues pénétrantes et originales de son disciple et émule, le professeur Claparède, sur la psychologie fonctionnelle notamment, sont à leur tour d'un concours précieux dans la compréhension et l'exercice de l'analyse de l'inconscient. Nous devons aussi au professeur Forel l'introduction de l'hypnose dans le domaine scientifique et sa diffusion à titre de méthode médico-psychologique authentique. Bref, dans toits les pays du vieux et du nouveau monde un afflux de nouvelles conceptions médicales relatives au rôle majeur d'un déterminisme extra ou infra-conscient dans les anomalies psychiques enrichissait la vieille psychologie. Cette évocation nous reporte à l'époque héroïque de la psychologie, 1900 ! date fatale au bon goût sans doute, mais Si fertile en découvertes et en « notions nouvelles » suscep- tibles d'être appliquées au traitement des névropathes. C'est l'année de la parution de la Science des rêves de Freud annoncée par ses études antérieures sur l'Hystérie. Celles-ci avaient paru en 1893, c'est-à-dire la même année qu'une autre oeuvre capitale : L'Automatisme psychologique de Janet. Bien qu'à cette époque la grande valeur de ces ouvrages fondamentaux ait échappé au publie, leurs deux auteurs sont aujourd'hui universellement reconnus comme les maîtres incontestés de la psychopathologie.
1900! On comprend que tant de découvertes aient un peu tourné la tête à certains de leurs disciples enthousiastes mais imprudents. De là à verser dans une sorte de « scientisme », ou en l'occurrence de « psychologisme », il n'y avait qu'un pas. Ce psychologisme consistait, en gros, à vouloir tout expliquer par la psychologie en tant que science positive en appelant à un déterminisme constant et rigoureux ; à réduire par exemple le jeu des valeurs à celui des mécanismes. On comprend qu'en retour les spiritualistes et le clergé se soient émus. On comprend enfin la naissance et la raison du contre-mouvement spirituel et religieux déclenché sous l'impulsion des philosophes et des théologiens. Nous reviendrons là-dessus dans un prochain paragraphe intitulé
« Les deux abus », l'autre abus consistant au contraire à mépriser ou mécon- naître les services et les droits de la psychologie, ou ce qui est plus grave à l'attaquer sur son propre terrain.
Le but de ce livre n'est autre que de proposer une conciliation. Nous tente- rons d'en fixer les conditions. Mais avouons d'ores et déjà que notre dessein sera de défendre tout d'abord la cause de la science et que dans ce but nous nous tiendrons sur le plan de la « réalité des faits ». Nous espérons ainsi éviter toute polémique doctrinale.
1
Relisez à ce sujet Des Indes à la planète Mars ou Une mystique moderne.
Mais surtout que le lecteur ne nourrisse pas le vain espoir de trouver dans ces pages l'exposé ou le lancement sensationnel d'une nouvelle doctrine ! On peut distinguer deux catégories principales de méthodes en régime de cure d'âmes : les méthodes naturelles et les surnaturelles. Ces dernières ont la cote, mais nous ne nous occuperons tout de même que des premières et, parmi elles, de la psychanalyse freudienne tout particulièrement. Notre propos n'est donc pas l'initiation à une théorie nouvelle, mais bien à des « notions nouvelles » nous paraissant suffisamment établies, intéressantes et utiles pour être livrées au publie cultivé. Inutile d'ajouter qu'elles sortent des ateliers des psycholo- gues ; plus exactement des écoles et méthodes psychologiques contemporai- nes les plus intéressées au développement psychique de l'être humain, a ses anomalies d'ailleurs autant qu'à ses lois. Nous ferons notre commande principale à la psychanalyse, c'est entendu ; mais de larges emprunts aussi à la psychologie fonctionnelle et à la psychologie génétique dont les professeurs Claparède et Piaget se sont fait les illustres champions.
Dans nos cours de Paris, nous n'avions jamais manqué d'insister sur la nécessité de distinguer nettement deux choses très différentes dans la psycha- nalyse. En premier lieu, un ensemble imposant et cohérent de faits nouveaux découverts par Freud au moyen de sa méthode originale d'exploration de l'inconscient. Ces faits sont inséparables des interprétations immédiates, c'est- à-dire proprement biologiques et psychologiques, qu'ils comportent. En second lieu, un ensemble surprenant et moins cohérent de théories basées sur une interprétation dite « médiate », c'est-à-dire métabiologique et méta- psychologique, parfois même métaphysique, de ces faits. Par exemple : la théorie de la libido impliquant une généralisation absolue de ce concept. Cette généralisation, et d'autres, sont dues au maître de Vienne en personne dont le vaste esprit inclinait à la spéculation. Il va sans dire qu'en édifiant ce corps de doctrines, ce n'était plus le savant ou le psychanalyste en lui qu'il laissait parler, mais un philosophe de la nature.
Notre incompétence philosophique nous dispensera de reprendre ce second thème de discussion. Nous nous bornerons, adoptant ainsi une position intermédiaire, à insister avec plus de précision que M. Dalbiez ne l'a fait sur les relations existant entre les phénomènes moraux inconscients mis en relief par Freud et les faits de conscience moraux connus de tous. Ces développe- ments seront destinés plus spécialement aux moralistes. Ce serait notre souhait que les philosophes et théologiens en fissent aussi leur profit.
Mettre ainsi en meilleure lumière les rapports existant entre le système moral conscient et le système moral inconscient -puisque système inconscient il y a, il faut en prendre décidément son parti ! - dégager leurs caractères différentiels et pour tout dire antinomiques, préciser leur origine, leur rôle et leurs effets respectifs, telle est l'idée directrice de cet ouvrage de vulgarisation.
Qu'on nous épargne le reproche d'immodestie si nous ajoutons : de vulgari-
sation supérieure, car nous présumons que les notions exposées et débattues
dans ces pages seraient de maigre intérêt pour les êtres uniquement
préoccupés de gagner leur vie, ou inversement de s'amuser. Quant à son but dominant, le voici :
Porter à la connaissance et soumettre à la calme réflexion du publie cultivé et sincèrement attaché aux problèmes qui préoccupent à bon droit les moralistes et par contre-coup les spiritualistes et les théologiens, quelques faits nouveaux mis au jour par les méthodes psychologiques les plus modernes et susceptibles d'éclairer par en bas l'aspect humain et vivant de la conduite et de la vie morale, non pas telle qu'on écrit qu'elle devrait être mais telle qu'elle est et comme elle est véritablement « vécue ». Si nous disons faits plutôt qu'hypothèses - non sans imprudence car chaque fait appelle une interpréta- tion et conduit à une hypothèse nouvelle - c'est pour marquer notre intention de ne présenter ici que des notions éprouvées, et considérées comme acquises.
Tenter d'éclairer la vie morale vécue, sous quelque angle que ce soit, c'est contribuer à faire plus de lumière sur les problèmes moraux, quel que soit leur niveau. En second lieu, grâce à son développement en profondeur, la psycho- logie moderne aurait aussi son mot à dire sur les relations, parfois obscures, que ces dits problèmes soutiennent avec leurs frères aînés, les problèmes spirituels et religieux. La notion de l'évolution spirituelle est au centre des préoccupations actuelles, à très juste titre. Or, dans son infrastructure psychi- que, elle a partie liée avec l'évolution biopsychique. Leurs sorts sont solidai- res. Nous essaierons de mettre en lumière le trait d'union qui relie ces deux séries de phénomènes. Il n'est autre, selon nous, que l'évolution morale elle- même.
En troisième lieu, les problèmes en question se trouvent étrangement compliqués et sans cesse reposés et modifiés par la diffusion croissante des maladies nerveuses, des psychonévroses principalement. Celles-ci frappe- raient plus de la moitié du genre humain selon des statistiques récentes. Fléau moderne bien propre à renforcer les services et les droits de la médico- pédagogie et de la médicopsychologie. C'est pourquoi la plupart des notions nouvelles que ces deux jeunes sciences nous ont livrées s'appliquent à des phénomènes réputés morbides.
Mais notre dessein n'était pas d'écrire un nouveau traité de psychiatrie.
Bien au contraire, en l'écrivant, notre pensée allait constamment vers les per- sonnes réputées saines. Être nerveux ne signifie pas être malade. Et qui n'est pas nerveux à notre époque hormis les grands malades ! Nous resterons donc fidèle à notre immodestie en souhaitant que la lecture de cette étude soit profitable aux « nerveux cultivés ». Car nous savons qu'il en existe. La culture et la nervosité font assez bon ménage. Que le destin de l'humanité s'en félicite, car leur alliance produit l'élite et multiplie les personnalités supérieures. Rien n'est plus dangereux en revanche qu'un nerveux inculte.
Nous souhaitons donc qu'un certain nombre de personnalités supérieures
s'intéressent à deux notions particulières auxquelles les progrès de l'investiga-
tion de l'inconscient ont infusé une sève nouvelle, pour ne pas dire une valeur
imprévue.
La première sera la notion de variabilité du rapport entre la « fonction » et la « valeur » d'un phénomène psychique déterminé, rapport que trop long- temps les moralistes ont cru spécifique et invariable. De leur côté, les psychologues ne s'en sont guère occupés, et cette abstention est regrettable.
Aussi longtemps en effet que l'étude de ce problème se limitait aux fonctions du moi, il perdait de son acuité et de son intérêt. Certains facteurs tantôt de coïncidence tantôt de discordance entre le côté valeur en soi et le côté fonction individuelle demeuraient mystérieux, échappaient à l'analyse. Cette dérobade provenait du fait que les plus déterminants d'entre eux agissaient dans l'ombre, ou dans l'inconscient. Il fallait donc disposer d'une méthode spéciale d'invest- igation pour les repérer. Cette méthode, c'est Freud qui nous l'a donnée. Ce premier ordre de faits nouveaux, nous entendons les facteurs inconscients de l'antinomie entre la valeur et la fonction, fera l'objet d'un chapitre spécial dont l'insertion nous a paru propre à introduire le suivant et à en faciliter la compré- hension. Ajoutons de suite que ce problème important de désaccord interne se pose quotidiennement chez tout être sain d'esprit et conscient de lui-même, lucidement attaché aux valeurs universelles et se sentant pour sa part responsable du progrès de l'humanité. Il se pose même chez lui avec beaucoup plus de gravité que chez le malade ou le névropathe pour qui son propre problème passe avant tous les autres.
Quant au chapitre suivant, consacré à la morale inconsciente proprement dite, il sera notre « pièce de résistance », cette locution prise en un sens peut- être moins imagé que l'auteur ne le souhaiterait. Il espère tout de même que l'exposé objectif des fonctions particulières de ce second système moral inhérent à l'âme des êtres humains civilisés et bien élevés n'éveillera pas de résistance excessive chez les lecteurs qui se réclament du mouvement spirituel et religieux contemporain.
Chacun sait déjà que le principe et l'agent du premier système n'est autre que la conscience morale ; mais chacun ne sait pas encore que le second système dispose lui aussi d'un agent, d'un représentant infrapsychique préposé à soutenir ses revendications et imposer ses décrets. S'agirait-il d'une sorte de seconde conscience morale sous-jacente à la première, à la vraie, que tout le monde connaît ? Cette épithète soulèverait des difficultés. En effet, c'est bien d'une instance qu'il s'agit, au sens psychologique du terme. Mais est-elle pro- prement morale ? Tout le problème est là, et nous le débattrons de notre mieux. Comme d'autre part elle dispose d'énergies moins différenciées, plus élémentaires - elles n'en sont pas moins redoutables ! - comme elle obéit à des principes différents et poursuit d'autres fins, pour toutes ces raisons et pour d'autres encore, Freud préféra lui appliquer un terme nouveau ne préjugeant ni de sa valeur morale ni de son défaut de toute valeur de cet ordre. Ce terme, c'est « le surmoi ».
Le « jargon freudien » fut l'objet de vives critiques ; morale inconsciente
et surmoi, à cet égard, furent privilégiés. Sans doute les plus vives n'étaient
pas les meilleures. Nous tenterons néanmoins de montrer en quoi consiste la
relative impropriété des deux termes en question. Leur discrédit contraste en tout cas avec le rapide crédit que le terme de « refoulement » s'est acquis auprès des moralistes. Trop rapide, peut-être, car ces derniers ne confondirent- ils pas cette notion nouvelle avec l'ancienne notion de répression ? Nous comptons, cela va de soi, revenir sur cette confusion dangereuse. En attendant, introduisons ici un bref aperçu historique.
*
Historiquement, le processus du refoulement et ses diverses conséquences - celles-ci mirent précisément Freud sur la piste de celui-là - furent sa pre- mière découverte. Celle-ci ouvrit alors la porte à une seconde - celle du
« refoulé » et de ses attributs et propriétés particulières ; c'est-à-dire, en fait, à la découverte de l'inconscient.
Ce terme est à la mode. Comme celui de « complexe », le public le met facilement à toute sauce. Et pourtant il comporte des acceptions différentes.
Ici, il désigne l'inconscient organique, c'est-à-dire l'ensemble des fonctions physiologiques du cerveau, des mécanismes profonds de l'élaboration des énergies psychiques, etc. Ailleurs on l'applique à tout phénomène - de nature psychique véritable cette fois-ci - naissant et s'élaborant en dehors du champ d'éclairage de la conscience. En psychanalyse on dénomme cette zone « le préconscient » ; en langage courant le subconscient. Admettre sa réalité - et personne ne la conteste plus - c'est permettre la compréhension des phéno- mènes de mémoire, l'élaboration de la pensée elle-même, etc. Les analystes en revanche, à la suite de leur maître, réservent au terme d'inconscient dont ils font un si large usage un sens précis et limité. Sous leur plume, il entend désigner : la somme des tendances refoulées, ainsi que l'ensemble de leurs attributs et propriétés distinctives. Et il n'entend pas désigner autre chose.
Chaque fois qu'il apparaîtra dans ces pages, il sera toujours pris dans ce sens- là et dans ce sens seul.
Quel tollé ! quelle inquiétude ou quelle indignation souleva tour à tour la
révélation de l'inconscient freudien au monde spirituel ! Méritait-il tant
d'honneur ou tant d'indignité ? À vrai dire, sa notion se répandit trop vite dans
la foule pour que son sens exact pût ne pas en souffrir ; ce sens fut et demeure
mal compris. Il est vrai de dire aussi que Freud en révéla les horribles secrets
sans grands ménagements. Trop brusquement l'homo sapiens apprit que la
sexualité et l'agressivité régnaient en souveraines sur une zone importante de
son âme. Comment avait-il pu l'oublier ? c'est là une autre question, celle
justement que la découverte du refoulement devait éclairer. Bref, son amour-
propre et sa conscience morale ne pouvaient que s'en émouvoir ou s'en
indigner. Dans les rangs des spiritualistes, les uns prirent la fuite... et les autres
la mouche. Heureusement maints d'entre eux aujourd'hui semblent revenir à
leur position de départ. Il n'empêche que certaines apostrophes déplacées
furent proférées, telle, par exemple - seul un satyre saurait émettre des pré-
tentions si extravagantes !
Pareilles réactions, à la lumière du refoulement, se comprennent aisément.
Mais nous devons avouer, de notre côté, que certains psychanalystes - fort rares d'ailleurs - firent preuve d'un sens inné du manque de tact. Quoi qu'il en soit, notre dessein n'est pas ici de défendre ni d'attaquer le pansexualisme.
Nous nous bornerons à déplorer les effets négatifs des mouvements simultanés d'inquiétude et d'indignation suscités par les premières découvertes de Freud.
Nous disons bien découvertes et non théories et doctrines métaphysiques. Dire découvertes, c'est en effet sous-entendre des faits, des notions nouvelles et non de pures hypothèses.
Relevons le plus regrettable à notre sens de ses effets négatifs. Tel adver- saire ne se rendait pas compte qu'en niant la doctrine, ce qui était son droit, il donnait l'impression de nier aussi les faits sur lesquels Freud l'appuyait. Aussi le fâcheux résultat de cette campagne ne se fit-il pas attendre. Un trop grand nombre d'intellectuels tournèrent définitivement le dos à la psychanalyse et à ses commettants. Et ce fut grand dommage !
Les dommages furent grands, car les deux partis en lutte les subirent.
Relisez Dalbiez
1et vous apprécierez ce qu'il en coûta aux disciples de Freud de s'enfermer dans une « chapelle » pour y professer une sorte d'ésotérisme de la libido. En revanche, les moralistes et les spiritualistes eux aussi ne furent pas sans pâtir de leur indignation ou de leur fuite. Inspirées par le scandale des premières théories confondues avec les premières découvertes, elles les empêchèrent de suivre le développement et les progrès ultérieurs de cette jeune science assagie et d'apprécier correctement la valeur de sa méthode proprement dite.
C'est ainsi en fin de compte que la troisième découverte, celle pourtant qui aurait dû exciter leur intérêt au plus haut degré et de ce fait amorcer un ralliement aux analyses du maître impassible de Vienne, leur échappa complè- tement. Nous voulons dire la découverte du surmoi, succédant à celles du refoulement et de l'inconscient, ses dangereuses devancières ; car conjuguées et solidaires, celles-ci avaient entraîné leur auteur, bon gré mal gré, dans le monde inexploré et primitif des « pulsions instinctives »
2refoulées et incon- scientes, dont l'être humain civilisé eût de beaucoup préféré ignorer la persistance en lui, même sous cette forme qui pourtant sauvegardait sa respon- sabilité, et somme toute sa dignité si chèrement acquise. Le surmoi n'est-il pas là justement pour en répondre ? De toute façon sa découverte, révélée au cours
1
Se reporter au paragraphe suivant.
2
Pulsion, pour mieux rendre le mot allemand « Trie » dû à Wundt et repris par Freud. Der Trieb - ce qui pousse - constitue la clef de voûte de la théorie freudienne. L'identifier à
« instinct » ne serait pas rendre avec fidélité la pensée de l'auteur de la psychanalyse.
Dans cette science, il comporte un sens plus limité et plus précis. Il s'applique essentielle-
ment à deux ordres de pulsions : la sexualité, au sens large et l'agressivité. Certaines
confusions avec l'une ou l'autre des multiples acceptions, souvent contradictoires, prêtées
au mot généreux d'instinct sont ainsi évitées. Afin que la terminologie s'accorde à son
tour avec cette distinction de notions, l'un de nous proposa de remplacer l'adjectif
instinctif par instinctuel. que dernier terme, cependant, n'est pas familier au publie. Peu
importe, si son sens est clair.
de la dernière guerre, devait détourner l'attention de Freud des pulsions instinctives en elles-mêmes, pour l'entraîner en retour dans un monde nouveau et imprévu, celui de la morale humaine, dans tout ce qu'elle comporte à la fois de vécu et d'inconscient. Il fut ainsi le premier à en découvrir les sources profondes, à pénétrer le secret majeur de son ambiguïté, à dégager les causes premières de ses anomalies. Il aperçut ainsi que celles-ci résidaient princi- palement dans les conséquences directes et indirectes, décrites plus loin, du refoulement, le véritable promoteur de la morale inconsciente. Or ce système compte à son actif autant de fâcheuses que d'heureuses conséquences, comme si chacun de ses bienfaits impliquait un méfait. L'un d'eux consiste notamment à entraver chez les jeunes, si ce n'est à vicier de façon définitive, l'éclosion de la vie morale ; chez les adultes à en troubler l'évolution. Des lois génétiques assez précises tendent à montrer que troubler l'évolution morale, c'est troubler du même coup l'évolution spirituelle.
Les spiritualistes, autant que les moralistes, devraient donc être intéressés à l'étude de facteurs extrinsèques à la vie spirituelle, propres à entraver son essor ou à la détourner de ses fins. Trouver la cause réelle d'un mal équivaut presque à en trouver le remède. La psychanalyse, dès lors mieux comprise, devrait à ce titre rallier leurs suffrages dans la mesure même où elle constitue- rait ce remède. Bien sûr ne convient-il pas d'en faire une panacée ; elle a ses échecs comme toute méthode. Ce qui convient, c'est de l'appliquer à bon escient. Et sa meilleure indication, est et restera ce mal moderne qui a nom
« psychonévrose », lourd tribut payé à l'éducation et à la civilisation de l'humanité par un trop grand nombre de ses membres.
Ces brèves considérations nous conduisent à formuler dès maintenant, et avec netteté, une thèse qui nous tient à cœur.
Le profit qu'il est aujourd'hui possible de tirer de l'application des nou- velles notions énumérées ici n'est pas seulement d'ordre médical, mais aussi d'ordre moral. Correctement conduite et limitée aux cas appropriés, cette application est susceptible, en la délivrant du joug du moralisme inconscient, de rétablir la fonction normale de la conscience morale, et de permettre ainsi à la vie spirituelle de prendre ou reprendre son essor.
Prétendre que l'emploi de notions psychanalytiques puisse comporter un profit moral, voilà de quoi surprendre les détracteurs de la méthode ! de quoi confondre ou indigner ceux d'entre eux qui se réclament du mouvement de réaction spiritualiste et religieuse dont l'un des ressorts à leurs yeux serait justement l'abus des doctrines freudiennes. N'ont-ils pas vu dans la psycha- nalyse une méthode satanique, réveillant le mal au nom même du mal engendré soi-disant par son refoulement ?
Cette opinion, objecterons-nous, n'empêche pas certaines anomalies de la vie morale de requérir impérieusement son emploi. Nous visons tout spéciale- ment ces deux maux particuliers que nous sommes accoutumés d'appeler la
« psychonévrose morale » et la « psychonévrose religieuse », dont la multipli-
cation semble parallèle à l'amplitude du renouveau spirituel qui se propage en Suisse romande. Tel est le parallélisme qui m'a frappé. à mon retour dans mon pays et dont les nombreux psychothérapeutes y sévissant ne me paraissent pas les uniques responsables. Des causes plus profondes sont en jeu chez les psychothérapeutiséss eux-mêmes. Nous tenterons de dégager les plus essen- tielles. Mais quel dommage en fin de compte que la troisième découverte de Freud ait ainsi échappé au monde spirituel ! Le renouveau contemporain n'y aurait rien perdu.
Note à l'adresse des chrétiens.
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Nous pensons devoir ajouter un dernier alinéa à l'adresse des personnes adhérant à une doctrine religieuse.
Si sommaires soient-elles, nos premières allusions au système moral inconscient laissent entendre que son mode fonctionnel et ses objectifs pro- pres, loin de correspondre à ceux du système conscient, ou de les accuser en les fixant en profondeur, entrent en contradiction avec eux sur presque tous les points essentiels. Ce n'est guère en somme qu'à la surface du surmoi, en cette région intermédiaire où il n'a pas encore perdu tout contact avec le moi, que ces deux systèmes se coordonnent en un tout fonctionnel homogène. Cette zone périphérique, où moi et surmoi se chevauchent pour ainsi dire, répondrait à peu près au substrat psychologique du « moi social » de Bergson, ce délégué de la société au sein de l'individu, chargé de faire respecter ses décrets.
Durkheim, à ce propos, n'aurait pas assez insisté sur sa présence intérieure et son action en chacun de nous. Cette action en effet, loin d'être une contrainte purement externe, un donné social toujours identique à lui-même, finit par s'intégrer à la psychologie de l'individu, en devenir un élément intrinsèque.
C'est pourquoi il n'y a pas une seule manière de subir ou de respecter cette contrainte exercée par le groupe, il y en a autant que ce groupe comporte de membres.
Quoi qu'il en soit, nous ne nous arrêterons pas à cet aspect visible du surmoi
1, pour ne nous attacher qu'à son autre aspect, celui qui se dérobe à notre vue, à l'analyse du moi, mais que l'analyse de l'inconscient nous révèle.
C'est là en effet le côté du surmoi qui est tourné vers l'inconscient. Sous ce
1
Un être civilisé se comporte pour ainsi dire automatiquement en « honnête homme » et
sans se répéter : « Tu ne dois pas tuer, tu ne dois pas voler. » Quelque chose en lui, sans
qu'il ait besoin d'en prendre conscience, veille à inhiber toutes tendances asociales de cet
ordre. Leur absence cependant n'est pas toujours absolue ; car elles peuvent à l'occasion
émerger dans les rêves du plus honnête homme... pourvu qu'il dorme. Mais alors son
surmoi, lequel veille, s'entend à les camoufler. Sinon le rêve tourne en cauchemar.
second aspect, nous le voyons plutôt s'ériger en défenseur de l'individu contre la société, et parfois contre ses contraintes les plus impératives. Ce jeu clan- destin, il le mène dans la mesure même où il n'interdit pas aux tendances refoulées et asociales, tout en ayant l'air de le leur interdire, de remonter à la surface et de s'introduire d'une façon ou d'une autre dans la conduite de l'individu socialisé. Mais plus encore sans doute que les obligations sociales, les impératifs religieux se heurtent-ils à la résistance du système moral inconscient même si le système conscient et le moi leur donnent une pleine adhésion
1.
Ces deux systèmes en question, dès l'instant où ils se situent sur des plans éloignés, entrent alors en opposition. La névrose, en somme, s'oppose à ce que sa victime se maintienne toujours et dans tous les domaines au niveau prescrit non seulement par la loi sociale mais surtout par la loi religieuse. Or pareil décalage sur le plan évolutif manifesté par les phénomènes dits de « régres- sion », ne pouvait pas ne pas se traduire par un décalage parallèle, ou une antinomie, sur le plan moral et spirituel.
Cette antinomie - insuffisamment étudiée jusqu'ici - sera notre cheval de bataille. Pour la rendre plus saisissante, nous l'exposerons en un paragraphe spécial sous forme d'un tableau synoptique. Les traits du système inconscient figureront dans la colonne de gauche et ceux du système conscient dans la colonne de droite, en place correspondante. Leur contraste ne manquera pas d'inspirer, nous le souhaitons du moins, certaines réflexions. L'une d'elles, en tout cas, s'est imposée dès longtemps à notre esprit. Nous tenions à la signaler dès maintenant pour écarter d'inutiles malentendus.
L'analogie de certains processus inscrits à gauche avec certaines doctrines ou dogmes théologiques frappera sans doute le lecteur, d'autant qu'elle confine parfois à l'identité. Citons à cet égard la notion surmoiiste du caractère perma- nent, irréductible et irrémédiable de l'état de culpabilité. Ce triple caractère peut provenir de deux ordres de causes. Il est dû dans certains cas à la persis- tance de tendances refoulées n'ayant rien perdu de leur force primitive, On sait aujourd'hui grâce aux travaux de Freud qu'une tendance refoulée survit à son refoulement. Mais dans d'autres cas ce triple caractère provient de l'influence tyrannique et malsaine d'autorités prestigieuses (parents ou éducateurs, pasteurs ou prêtres). Dans cette dernière éventualité en effet, l'exploration analytique ne met au jour que fort peu d'éléments refoulés, ceux-ci étant sou- vent insignifiants. Par contre elle révèle chez le sujet une tendance prononcée à l'autoaccusation, tendance qu'il a précisément empruntée à son entourage pédagogique (culpabilité par identification).
Tels sont les deux facteurs principaux du sentiment permanent de culpa- bilité. L'analyse de plus d'une vingtaine de personnalités religieuses de bonne foi nous a convaincu de l'influence secrète mais indéniable que cette perma- nence avait exercée sur les conceptions, les croyances, et les sentiments de ces
1
Voir à ce sujet le: Tableau comparatif (chap. Ill, p. 211) où ce thème sera développé.
chrétiens. À plusieurs d'entre eux, nous pûmes démontrer qu'ils confondaient l'état de culpabilité consécutif aux refoulements avec l'état originel de péché, fruit de la révélation chrétienne, dans lequel les enfants des hommes sont censés venir au monde. Il y avait donc là confusion entre un phénomène acquis et un phénomène transmis, et pour ainsi dire héréditaire. Tel est le fait psychologique dont, par pur souci de correction, nous tenions à informer le lecteur afin qu'il ne puisse nous accuser d'avoir tenté de surprendre sa bonne volonté par certaines conclusions qui ne seront formulées qu'à la fin de cet ouvrage.
Et cependant... nous avons lieu de craindre que nos idées et interprétations ne heurtent de front d'inébranlables convictions, ne soulèvent des résistances, n'éveillent en particulier le scepticisme des oxfordiens, des tourniériens ou des tenants de la science chrétienne, et en général la méfiance des spirito- thérapeutes. Leur proposer un traité d'alliance avec les psychanalystes, voilà de quoi les rendre songeurs ! Il n'empêche que si l'un d'eux -tout est possible - en venait à adopter nos conclusions, il n'aurait plus de raisons - du moins nous les discernons mal - d'interdire l'emploi de la méthode freudienne. Il aurait au contraire bonne raison de la recommander non seulement aux névropathes avérés, mais encore aux croyants, chez lesquels le surmoi jouerait un rôle inopiné. Chez ces derniers, à notre idée, il serait en tout état de cause fort prudent de soupçonner ce rôle et de conformer la direction spirituelle à ce soupçon, avant de les accuser de manque de foi, d'insuffisance de piété ou d'erreurs de doctrine. On ne peut plus nier en effet que l'hégémonie du surmoi rend le moi réfractaire, et finalement imperméable aux influences ou aux expériences transcendantes. La cure spiritothérapique est ainsi détournée de sa fin suprême, et cette discursion la prive de sa justification chrétienne.
*
L'ensemble des relations psychologiques, pour y revenir, soutenues entre des notions et mécanismes inconscients obéissant à un déterminisme fonc- tionnel rigoureux, et s'opposant par ce fait à l'appréciation consciente et au choix libre des valeurs spirituelles auxquelles le moi entend se lier, d'une part ; et d'autre part un corps de doctrines ou de dogmes théologiques basés sur le principe de la finalité chrétienne de la destinée humaine, tel est très condensé le problème nouveau - ou l'aspect renouvelé d'un problème ancien - qu'a posé entre autres la découverte du système moral inconscient. Il s'impose de plus en plus à l'attention des psychologues soucieux de spiritualité. C'est pourquoi nous tenions à le signaler aux spiritualistes soucieux de psychologie, ou encore aux gens d'Église qui s'intéresseraient au côté humain et vivant de la lutte pour le bien.
Or l'un des éléments décisifs de celle-ci n'est autre que la lutte elle-même
contre le moralisme inconscient du surmoi, lequel en vertu du gage que le
refoulé lui a livré contribue à entretenir le mal plutôt qu'à le dissiper. C'est
pourquoi nous n'hésitons plus, en ce qui nous concerne, à qualifier la morale
qu'il soutient de « pseudo-morale » et la religiosité qu'il inspire de « pseudo- religiosité ».
Les relations de la pseudo-morale inconsciente avec la vie spirituelle sont donc tombées dans le domaine de la réalité des faits, réalité tout empirique il est vrai mais d'autant plus réelle à nos yeux. Bien sûr, l'interprétation psychologique de ces relations ne saurait-elle supplanter non plus qu'exclure leur interprétation métaphysique, et notamment l'interprétation chrétienne des contenus de conscience, même si ceux-ci sont indirectement déterminés en mesure quelconque par des tendances refoulées areligieuses, ou encore dans certains cas antichrétiennes (par exemple une soumission à Dieu dans l'humi- lité ayant pour fonction de surcompenser une révolte agressive et orgueilleuse contre Lui). De toute façon, l'analyse scientifique n'enlève ni n'ajoute rien à la valeur eu soi des notions religieuses. Ces réserves s'imposent, car certains psychologues préoccupés avant tout de déterminisme fonctionnel se refuse- raient assurément d'y souscrire. Cependant, la discussion des problèmes métaphysiques ou théologiques en eux-mêmes n'est pas de notre ressort.
Plutôt que de nous y enliser, nous formulerons un vœu. Nous souhaite- rions un accord ; un accord plus intime, plus complet, plus éclairé entre -les doctrines théologiques et leur application aux hommes vivants. Cela revient à dire, en somme, entre ces doctrines et leurs notions propres d'une part, et la psychologie humaine et ses notions propres d'autre part.
Ce vœu nous paraît légitime. Il l'est en tout cas dans la mesure même ou spiritualistes et pasteurs sont amenés à prendre charge d'âmes, à tenter de les diriger ou de les convertir : éventuellement de les « soigner ». La responsabi- lité qu'ils assument alors pèse lourdement sur maints d'entre eux. Ne seraient- ils pas disposés, pour peu qu'on les y poussât par de bons arguments, à accepter notre humble secours... dût-il même procéder des découvertes d'un Freud ? Toute limite de son domaine et toute proportion de son pouvoir bien gardées, cela va de soi.
Secours humble, parce que négatif avant tout. Il consiste, nous l'avons
relevé, à desserrer des entraves, à réduire des obstacles s'opposant au libre
essor spirituel. Mais ce travail préalable le favorise directement. C'est une
oeuvre de purification. Ce secours tout d'abord négatif est donc susceptible de
devenir positif. Il se fonde en effet sur un principe général, d'ordre génétique,
qui rallie les esprits. C'est qu'en fait on ne considère plus les évolutions bio-
psychique, morale et spirituelle comme des entités respectives qui seraient
irréductibles les unes aux autres. On considère au contraire qu'elles sont
étroitement solidaires, que le succès de la seconde dépend de celui de la
première, et le succès de la troisième de celui de la seconde. La collaboration
du philosophe et du psychologue trouve dans ce principe de solidarité sa saine
justification et sa pleine efficacité. J'ai cru remarquer que, parmi les philoso-
phes, les meilleurs d'entre eux se montraient les meilleurs psychologues. Il en
va de même, sans nul doute, des prêtres et pasteurs en tant que guides
spirituels. Quant aux théologiens, à chacun d'eux de décider en son âme et
conscience s'il entend ou non récuser à priori les données de la psychologie moderne.
Point de départ.
A. Le moi et le « ça » vus par Freud.
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Avant de clore cette introduction, je dois encore préciser certains points.
C'est en méditant le IIIe chapitre du célèbre mémoire de Freud, paru en 1923
1, qu'une idée me vint à l'esprit. Or cette idée est l'origine même de la présente étude, mieux encore elle l'a entièrement inspirée. Tel psychanalyste orthodoxe y verra peut-être une hérésie. En quoi, à mon avis, il se tromperait lourdement. En effet,ce n'est pas trahir la pensée d'un maître que d'appliquer sa méthode à de nouvelles recherches. C'est au contraire en montrer la fertilité.
Dès lors, tout en germant, cette idée de départ me conduisit à reprendre l'étude du surmoi sous un angle différent, c'est-à-dire dans son rapport avec ce que tout le monde s'accorde à considérer comme des valeurs. Certes ce point de vue était-il nouveau. Il m'obligea à prendre en considération des principes et des normes à l'égard desquels Freud n'avait cessé, par souci de méthode, de professer une neutralité absolue. À ce titre, notre présente étude, issue de sa méthode, n'est ni freudienne ni anti-freudienne.
Si Freud a laissé dans l'ombre un principe fondamental de moralité, nous sommes convaincu que de sa part cette omission fut intentionnelle. Trop con- forme à sa doctrine, elle ne pouvait résulter d'une négligence ou d'une erreur.
Quoi qu'il en soit, le principe fondamental dont l'exclusion m'apparut de plus en plus dangereuse ou inadmissible, en tant que source constante de confusion entre la « morale proprement morale », celle du moi conscient, et la
« morale pseudo-morale », celle du surmoi, n'est autre que le principe de la distinction qu'il importe de faire entre les fonctions biopsychiques et les valeurs. Révoquer ce principe, c'est retomber dans la confusion de ces deux ordres, pourtant si différents, de morales. C'est donc s'exposer tôt ou tard à de grandes difficultés. Telle est du moins la conclusion dernière à laquelle me
1
Das Ich und das Es. Vienne 1923. C'est au IIe chapitre de notre étude que nous entrerons
dans le détail de ce mémoire fondamental où pour la première fois Freud parla du surmoi
et le décrivit.
conduisirent mes réflexions sur le dit IIIme chapitre de ce mémoire magistral.
Cela se passait en 1929.
Le titre de ce chapitre est le suivant: Das Ich und das Ueberich (Ichideal).
Le terme ajouté entre parenthèses indique évidemment une synonymie, la- quelle prête à discussion. Mais avant d'en analyser les termes, il convient d'apporter un bref commentaire sur le titre général du mémoire.
Le terme allemand de « Es » est donc le pronom neutre de la 3me per- sonne. Il cherche à définir l'inconscient, auquel Freud l'applique, dans ce que cette instance psychique a de neutre, c'est-à-dire d'impersonnel. Le regretté Dr Pichon, psychanalyste français, a traduit ce pronom neutre par « le ça »
1.
Le « ça » est ainsi opposé au moi considéré par tous comme le substrat et l'agent spécifique de la personne.
Dans la conception freudienne en effet, tel élément refoulé est complè- tement séparé du moi par le processus du refoulement ; les affects, et les pulsions qu'ils investissent de leur énergie, les tendances et leurs contenus sont désagrégés de l'ensemble de la personnalité. Une fois refoulés, ils sont devenus irrévocables. Le « ça » est ainsi formé d'un matériel important, mais dont le moi ne dispose plus pour poursuivre et atteindre ses fins propres, pour s'adapter et pour progresser. C'est là un matériel perdu que l'être ne peut plus utiliser pour construire l'édifice de sa personne, suivant l'expression actuelle- ment courante.
Toutefois, chacun le sait, ces éléments désintégrés ne sont pas pour autant éliminés de la psyché. Ils continuent au contraire d'exercer de profondes influences sur la vie psychique en général, sur les fonctions du moi en parti- culier qu'ils cherchent à surprendre, à dissocier ou à inhiber.
Ces influences peuvent être directes ou indirectes. Elles sont directes si le surmoi n'intervient pas, phénomène assez rare que nous nommerons l'« effrac- tion ». Elles sont indirectes si le surmoi intervient et cherche à les modifier en s'interposant entre le « ça » et le « moi ». Les modes si variés et si imprévus de cette action intercurrente feront le thème principal de cette étude. Dans leur ensemble, ils constituent le statut même de la pseudo-morale surmoiique, c'est-à-dire inconsciente; et chacun d'eux en forme un article particulier.
Mais, à y réfléchir, que faut-il entendre par ce concept freudien de neutra- lité de l'inconscient ? En quoi ce dernier peut-il être neutre, en quoi le moi peut-il ne pas l'être ?
1
Nous regrettons que M. Jankélévitch ait cru devoir le rendre par « le soi ». Ce pronom prête en effet à confusion. En français, on pourrait le considérer comme propre à définir ce qu'il y a de moins neutre et de plus personnel en chacun de nous.
La traduction de ce mémoire par M. le Dr S. Jankélévitch, a paru dans les Essais de
psychanalyse. Paris, Payot, 1929.
Sur ce point capital, Freud ne s'est pas prononcé de façon explicite, Nul n'ignore la rigueur des principes scientifiques auxquels il soumit sa pensée.
Sans vouloir me livrer ici à une analyse historique des étapes successives de son œuvre, je me bornerai à quelques remarques relatives à mon sujet.
Seule la pensée dite rationnelle, et telle qu'elle use de concepts, est suscep- tible de se socialiser. Elle se socialise dans la mesure même où elle s'objective et réciproquement. Or une question essentielle se pose ici.
Considérant la pensée socialisée comme une suite d'opérations cohérentes, bien définies par les psychologues, on peut se demander si de telles opérations peuvent être de nature strictement fonctionnelle. Si, en d'autres termes, elles ne peuvent consister qu'en un ensemble de satisfactions apportées à tel besoin biologique, ou à tel désir ou aspiration de nature purement individuelle - ou encore à telle exigence affective (par exemple de succès, de puissance, etc.) Là est le noeud du problème, problème qui s'étend et s'élève si l'on voit dans la pensée socialisée la base de la pensée spiritualisée ; si du moins l'on discer- ne entre elles un lien étroit. Tel est le problème que nous nous proposons d'aborder sous un angle particulier. Saisissons cette occasion de marquer dès l'abord notre position par rapport à celle de Freud.
La pensée socialisée, à notre sens, peut se mouvoir sur trois plans super- posés. S'élevant de l'un à l'autre, elle change de contenu mais non pas de forme. Celle-ci dans sa permanence s'oppose par contre sur tous les points à la forme toute primitive de la pensée inconsciente. Comme nous aurons à le montrer, cette opposition se manifeste vivement dans l'antinomie radicale de la pseudo-morale inconsciente et de la morale consciente.
Envisageons brièvement les trois plans en question
1. le plan social en tant que tel où la pensée préside aux relations inter- individuelles, et sous sa forme la plus élémentaire aux relations entre deux individus
1;
2. le plan moral où son activité propre se joint à celle de la conscience morale; et, s'attachant à des normes, où elle s'efforce de les respecter et de les réaliser (par exemple dans la réciprocité) ;
3. le plan spirituel enfin où se liant à des concepts de nature surindi- viduelle, elle cherche à faire d'eux des réalités vivantes.
En d'autres termes, il n'y a pas de vie sociale possible sans référence à une norme quelconque, plus ou moins élevée dans la hiérarchie des conduites et des fins, de nature plus individuelle ou plus surindividuelle selon les cas, selon les situations, et selon les personnes.
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