Médecine
& enfance
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OBSERVATION
Alice K. est admise à l’âge de vingt-deux mois pour la découverte d’une asymé- trie des traits du visage évoquant pour son médecin traitant la possibilité d’une paralysie faciale. Alice est une enfant unique, née au terme d’une grossesse normale, pesant 3 350 g et mesurant 49 cm. Son périmètre crânien était nor- mal (35 cm). L’accouchement s’est dé- roulé sans incident par voie basse, sans application de ventouses ou de forceps.
Dès les premiers mois de vie, les parents se sont aperçus que l’enfant avait une asymétrie faciale, apparaissant unique- ment aux pleurs, alors que son visage était normal au repos.
L’inspection montre en effet que les traits du visage sont symétriques au re- pos, mais qu’il existe une asymétrie fa- ciale inférieure au moment des cris et des pleurs : la commissure labiale est at- tirée vers la gauche
(voir figure). Il n’y a pas d’anomalie d’occlusion des yeux. Le reste de l’examen clinique est normal. Les foyers d’auscultation cardiaque sont dé- placés vers la droite. Il n’existe pas de souffle cardiaque. Le développement psychomoteur de l’enfant est normal.
En fait, l’auteur de ces lignes, connais- sant la publication inaugurale de G.G. Cayler, pense d’emblée qu’il s’agit d’un syndrome cardio-facial, et que l’asymétrie aux pleurs est due à une hy- poplasie ou à une aplasie du muscle tri- angulaire des lèvres. Dans ce cas, les traits du visage sont attirés du côté sain par le muscle triangulaire présent. Dans le cas d’Alice, le triangulaire des lèvres était absent du côté droit, et la commis- sure labiale était attirée à gauche par le muscle triangulaire présent. Le sillon na- so-génien était présent des deux côtés.
L’électromyographie sélective confirma que le muscle triangulaire des lèvres était présent à gauche mais absent à droite (pas d’activité électrique). La ra- diographie du thorax révélait une apla- sie pulmonaire droite, expliquant la dé- viation des foyers d’auscultation car- diaque vers la droite. Il n’existait pas d’anomalie de la silhouette cardiaque.
L’échographie cardiaque était normale.
Alice était donc atteinte d’un syndrome cardio-facial de Cayler avec présence d’une agénésie pulmonaire droite. La recherche d’autres anomalies, en parti- culier cardiaques, osseuses, uro-géni- tales et digestives, fut négative.
DISCUSSION
Dans la publication princeps de G.G. Cayler
[1], l’aspect du visage du pa- tient n° 3 est typique au repos et lors des cris. La commissure labiale est déviée du côté sain. Cet aspect caractéristique suf- fit pour évoquer le diagnostic et pour entreprendre la recherche des anoma- lies associées, qui sont très fréquentes.
En dehors de l’asymétrie faciale aux pleurs, on peut observer un aspect mal ourlé de la commissure labiale, lié à l’ab- sence du triangulaire des lèvres.
Dans la série de G.G. Cayler, les 14 pa- tients avaient tous des anomalies car- diaques : communication interventricu- laire (7 cas) isolée ou associée à d’autres anomalies aortiques, tétralogie de Fallot (2 cas), communication atrio-ventricu- laire (2 cas), sténose pulmonaire (1 cas), ventricule unique (1 cas), coarc- tation aortique (1 cas)
[1]. La sévérité de ces malformations était majeure dans 2 cas ; une insuffisance cardiaque était présente dans 8 cas ; un retard de crois- sance existait dans 9 cas (63 %), impor- tant dans 5 cas
[1]. D’autres anomalies étaient présentes, touchant l’appareil di- gestif (4 fois), le squelette (4 fois), le
C’est en 1969 que, pour la première fois, Glen G. Cayler a décrit le syndrome qui porte son nom à propos de 14 cas, 9 filles et 5 garçons, qui étaient tous por- teurs d’une cardiopathie congénitale et d’une asymétrie faciale aux pleurs. Depuis cette date, le nombre de cas publiés a augmenté, des variantes ont été décrites, puis on s’est aperçu que cette maladie orpheline était liée à un syndrome de délé- tion 22q11.2 dont le phénotype clinique est beaucoup plus large qu’on ne le croyait, ce qui a justifié l’extension de son cadre sous le sigle CATCH 22. Nous avons observé un cas de ce curieux syndrome à une époque où la nature exacte des anomalies chromosomiques responsables n’était pas encore identifiée.
Cependant, de nos jours, il n’est pas certain que ce syndrome soit bien connu.
D’où l’impératif de le rechercher dès les premiers jours de vie en examinant le fa- ciès de l’enfant aux cris et aux pleurs, ce qui n’est pas compliqué…
Du syndrome cardio-facial de Cayler au syndrome CATCH 22
G. Dutau, allergologue, pneumologue, pédiatre, Toulouse 11 déc16 m&e cayler 22/12/16 17:38 Page338
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système nerveux (3 fois) ou d’autres or-
ganes : agénésie rénale, hypertension artérielle par sténose de l’artère rénale, troubles du rythme cardiaque
[1]. En de- hors de notre observation, une agénésie pulmonaire n’avait jamais été décrite, sauf dans le cas rapporté par H. Dorchy en 2004
[2].
La consultation du site Orphanet
[3, 4]indique que l’asymétrie faciale aux pleurs, due à une agénésie ou à une hy- poplasie du muscle triangulaire des lèvres, est associée dans plus de 50 % des cas à d’autres malformations, qui portent sur la tête et le cou (50 %), le cœur (40 %), le squelette (20 %), l’ap- pareil génito-urinaire (20 %), le systè- me nerveux central (10 %) et/ou l’ap- pareil digestif (6 %). De nombreuses anomalies mineures sont possibles (8 %). Des troubles du développement psychomoteur et un retard mental peu- vent apparaître dans 6 à 10 % des cas.
Une délétion 22q11.2 a été observée dans plusieurs cas d’agénésie ou d’hy- poplasie du muscle triangulaire des lèvres (muscle abaisseur des lèvres), s’intégrant dans le cadre du syndrome de Cayler. D’ailleurs, même si G.G. Cay- ler envisageait une possible « théorie vi- rale » (rubéole congénitale, infection maternelle à cytomégalovirus) ou la prise par la mère de toxiques comme le LSD (diéthylamide de l’acide lyser- gique), il avait mis en évidence des frac- tures chromosomiques et/ou des micro- délétions dans les 3 cas où un caryotype avait été effectué
[1].
Avec la publication de nouveaux cas et une meilleure connaissance de leur évo- lution, il apparaît que le phénotype du syndrome de délétion 22q11.2 est va- riable, incluant des anomalies modé- rées à sévères. En sus des malforma- tions classiques, plus de 75 % des pa- tients ont des malformations palatines (fente palatine ou labio-palatine, insuf- fisance vélo-pharyngienne). Les dys- morphies faciales sont fréquentes (ptô- sis, hypertélorisme, épicanthus, nez proéminent, hypoplasie malaire), ainsi que les anomalies vertébrales. La préva- lence de l’immunodéficience (75 %), liée à une aplasie/hypoplasie thymique,
était peu ou non signalée au cours des premières descriptions. Les autres risques associés sont le purpura throm- bopénique immunologique, l’arthrite juvénile idiopathique, l’hypocalcémie néonatale. Les autres malformations sont gastro-intestinales (imperforation anale), rénales (agénésie), dentaires (hypoplasie de l’émail), auditives (sur- dité), psychiques (syndrome d’hyperac- tivité, schizophrénie), etc.
Naguère, on considérait que ces ano- malies étaient liées à des syndromes distincts (syndrome de Di George, syn- drome vélo-cardio-facial, syndrome cardio-facial). En fait, ces syndromes sont identiques et regroupés sous le phénotype CATCH 22 (cardiac defects, abnormal facies, thymic hypoplasia, cleft palate, and hypocalcemia, and a variable deletion on chromosome 22)
[5]ou délé- tion 22q11.2, due à une recombinaison méiotique non allélique pendant la sper- matogenèse ou l’ovogenèse.
Le diagnostic, suspecté devant l’asymé- trie faciale aux pleurs, étayé par la dé- couverte de malformations associées, est confirmé par la détection de la délétion 22q1.2, en particulier par l’hybridation fluorescente in situ. Il faut éliminer plu- sieurs syndromes dysmorphiques, com- me le syndrome CHARGE, le syndrome de Smith-Lemli-Opitz (SLO), le syndro- me VATER/VACTERL, le syndrome d’Alagille, celui de Goldenhar, etc.
La prévalence du phénotype CATCH 22 est estimée entre 1 p. 2 000 et 1 p. 4 000 naissances vivantes, la même que celle de l’hypothyroïdie congénitale, laquelle bénéficie d’un dépistage à huit jours de vie sur l’éluat de sang prélevé sur papier buvard après piqûre au talon. Selon la plupart des auteurs, en sus de la re- cherche de la délétion 22q11.2 et d’une exploration cardiologique (électrocar- diogramme, radiographie du thorax, échographie cardiaque), une radiogra- phie de l’ensemble du squelette, une échographie rénale et un examen ORL sont indispensables
[6, 7].
첸G. Dutau déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
Références
[1] CAYLER. G.G. : « Cardiofacial syndrome. Congenital heart di- sease and facial weakness, a hitherto unrecognized associa- tion », Arch. Dis. Child.,1969 ; 44 :69-75.
[2] DORCHY H. : « Association of asymmetric crying facies and pulmonary agenesis : a new syndrome ? », Eur. J. Pediatr.,2004 ; 163 :698.
[3] « Hypoplasie unilatérale congénitale du muscle abaisseur de l’angle de la bouche », www.orpha.net/consor/www/cgi-bin/
index.php?lng=FR.
[4] « Syndrome de délétion 22q11.2 », www.orpha.net/consor/
www/cgi-bin/index.php?lng=FR.
[5] SERGI C., SERPI M., MULLER-NAVIA J et al. : « CATCH 22 syn- drome : report of 7 infants with follow-up data and review of the recent advancements in the genetic knowledge of the locus 22q11 », Pathologica,1999 ; 91 :166-72.
[6] PAWAR S.J., SHARMA D.K., SRILAKSHMI S. et al. : « Cayler cardio-facial syndrome : an uncommon condition in newborns », Iran. J. Pediatr.,2015 ; 25 :e502.
[7] BELLAICHE J., CORREIA N., BOUCHE PILLON PERSYN M.A.
et al. : « Syndrome de Cayler : à propos d’un cas et revue de la littérature », Ann. Chir. Plast. Esthet.,2016 ; 61 :307-10.
Syndrome cardio-facial de Cayler
Au repos, les traits du visage sont symétriques. Aux pleurs, la commissure labiale est attirée vers la gauche par le muscle triangulaire présent. Le triangulaire des lèvres est absent à droite.
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