2242 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 21 novembre 2012
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Tabagisme passif : premières victoires
La victoire, les victoires, sont là. On n’hésite pas à filer ici la métaphore guerrière car il s’agit bel et bien de morts prématurées sau- vées. Il s’agit aussi, sous le vernis du savoir- vivre et des paquets mordorés, d’un combat sans merci. Voilà donc un moment impor- tant pour tous ceux qui s’intéressent à la santé publique ; pour tous ceux, aussi, qui postulent que l’on peut agir efficacement con tre de bien redoutables adversaires. Agir efficacement dès lors que des postulats fon-
dés sur l’épidémiologie et la physiopatholo- gie entrent en phase avec le pouvoir politique et se traduisent dans des textes de loi.
L’affaire concerne le tabac et ses méfaits démontrés. Mais elle touche aussi à la vo- lonté durable, rapace et mortifère des multi- nationales productrices qui continuent à tout faire pour développer les ventes de ces dro- gues (légales parce que hautement fiscali- sées). Le clairon de la victoire est audible sur la Toile, et tout particulièrement sur le blog1 du Pr Antoine Flahault, directeur de l’Ecole française des hautes études de santé publi- que (Ehesp). Il y expose l’essentiel de deux publications qui viennent de paraître dans deux grandes revues médicales, deux articles portant sur l’évaluation des législations anti- tabac.
«L’article paru dans la revue Circulation 2 est la plus grande méta-analyse sur le sujet publiée à ce jour, précise-t-il tout d’abord.
Elle fait la synthèse de quarante-cinq études portant sur trente-trois lois anti-tabac pro- mulguées dans différents Etats des Etats- Unis, en Nouvelle-Zélande et en Allemagne.
Les hospitalisations pour infarctus du myo- carde ont chuté de 15% après la promulga- tion de lois interdisant de fumer dans les lieux publics (bars, restaurants et locaux pro-
fessionnels). Les hospitalisations pour accidents vasculaires céré- braux ont chuté de 16% et celles pour maladies respiratoires de 24%.» Le responsable de cette étude, Stanton Glantz (directeur du Centre de recherche sur la lutte et l’éducation contre le ta- bac de l’Université de Califor- nie, San Francisco) s’est exprimé dans le quotidien USA Today :
«Plus le périmètre d’action de ces lois était large, plus l’impact était grand.» Comment mieux dire ?
L’autre étude est parue dans Archive of Internal Medicine.3 Elle démontre que la loi promulguée en 2002 dans l’Etat du Minnesota (portant sur la seule interdic- tion de fumer dans les restau- rants) n’avait eu aucun effet sur les hospitalisations pour infarc- tus du myocarde. En revanche, la loi promulguée en 2007, étendant l’inter- diction de fumer à tous les bars et tous les espaces de travail, a permis de faire chuter les hospitalisations pour infarctus du myo- carde d’un tiers. Dirigés par le Dr Richard D. Hurt (Mayo Clinic), les auteurs font ob- server que l’attribution de cet impact à ces lois anti-tabac est d’autant plus convaincante que, durant la même période, les habitants du Minnesota ont vu leurs taux de diabète et d’obésité aug menter fortement, et leurs niveaux de tension artérielle et de cholesté- rol rester stables.
Le quotidien USA Today rapporte, pour sa part, les propos du porte-parole de Philip Morris aux Etats-Unis. Tout en reconnaissant les dangers du tabagisme passif pour la santé, il n’en démord pas : l’interdiction du tabac
n’est pas (toujours) nécessaire. «Des com- merces comme les restaurants savent faire vivre en bonne entente des non-fumeurs et des fumeurs adultes en réservant des salles séparées et correctement ventilées, assure-t-il.
Il revendique qu’on laisse aux propriétaires de restaurants et de bars «une certaine flexi- bilité comme la possibilité de choisir leur pro pre politique vis-à-vis du tabac. Le pu- blic peut alors choisir de fréquenter ou non des lieux où il sait qu’il est autorisé de fu- mer.» L’argumentaire est bien connu. Il ré- siste mal aux conclusions chiffrées des au- teurs de Circulation.
«En fait, on ne sait pas expliquer pourquoi l’interdiction du tabac dans les lieux publics a un tel impact sur les maladies cardiovas- culaires, reconnaît le Pr Flahault. Stanton Glantz évoque le fait que ces lois encourage- raient les fumeurs à renoncer à la cigarette, ou favoriseraient au moins une diminution notable de leur consommation. Il se trouve aussi que l’arrêt du tabac au domicile privé des habitants est plus fréquent là où ces lois sont promulguées. L’étude de la Mayo Cli- nic montre ainsi que le pourcentage des domiciles où l’on ne fume pas est passé de 64,5% à 87,2% entre 1999 et 2010, au mo- ment où la loi du Minnesota était mise en œuvre.»
avancée thérapeutique
CC BY Dennis Skley
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Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 21 novembre 2012 2243
1 http://blog.ehesp.fr/
2 Crystal E. Tan, Glantz SA. Association between smoke
free legislation and hospitalizations for cardiac, cerebro
vascular, and respiratory diseases. Circulation 2012;126:
217721.
3 Hurt RD, Weston SA, Ebbert JO, et al. Myocardial infarc
tion and sudden cardiac death in Olmsted county, Min
nesota, before and after smokefree workplace laws.
Arch Intern Med 2012;29:17.
Le directeur de l’Ehesp cite d’autre part Raymond Gibbons, ancien président de l’As- so ciation américaine du cœur. Il affirme lui aussi que les interdictions du tabac dans les lieux publics protégeraient efficacement les non-fumeurs du tabagisme passif. Le Natio- nal Cancer Institute estime à 46 000 le nom- bre des citoyens américains non fumeurs qui décèdent prématurément chaque année dans le pays du fait du tabagisme passif. Il rap- pelle que les lois d’interdiction du tabac dans les lieux publics ont un impact économique mesurable. Elles diminuent les primes d’as- surance santé dans les pays qui ont des sys- tèmes assuranciels privés ou mutualistes.
L’Allemagne a aussi pu calculer qu’elle avait économisé sept millions de dollars par an au titre des seules hospitalisations évitées pour infarctus du myocarde.
«Ces données feront réfléchir les décideurs politiques dans leur action contre le tabac, pour ceux qui auraient encore des hésitations à ce sujet» conclut le Pr Flahault. Mais qui, chez les décideurs politiques, aurait raison- nablement quelques hésitations sur ce sujet ? Au mieux peut-on espérer que les chiffres de Circulation pourront aider à soutenir le combat de ceux qui luttent contre les multi- nationales du tabac dans l’indifférence affi- chée de leurs responsables politiques. Des
responsables qui n’ont généralement qu’une volonté dans le champ de la santé : limiter les dépenses de santé. Stanton Glantz a sur ce point des idées originales : «le meilleur moyen de limiter les dépenses de santé c’est d’éviter de devenir malade ! Il n’y a pas d’au- tres méthodes aussi efficaces aujourd’hui pour obtenir de tels effets sur les taux d’hos- pitalisation».
Dans ce contexte, une chose est certaine, l’antienne selon laquelle tout irait pour le mieux si on laissait fumeurs et non-fumeurs cohabiter ne saurait plus avoir droit de cité.
Et pourtant, il nous faut encore et toujours déchanter. Tout particulièrement en France.
Le 13 décembre prochain, le tribunal correc- tionnel de Paris dira s’il juge que la revue L’Amateur de cigare a fait ou non de la «pu- blicité directe ou propagande en faveur du tabac». L’affaire oppose l’Association Droits des non-fumeurs (DNF) à ce magazine spé- cialisé, destiné aux esthètes plus ou moins snobs ; esthètes disposant généralement de revenus substantiels pour assouvir leurs plai- sirs dans les volutes que l’on sait.
Parmi les témoins en faveur de L’Amateur présents à la barre de la dernière audience figurait Dominique Bussereau, ancien mi- nistre français des Transports, aujourd’hui député (de droite) et président du Conseil
général de Charente-Maritime. Il a estimé, en défendant le «principe absolu» de la liberté de la presse, que «cette revue n’a pas voca- tion à nous appeler à fumer». Sans doute. Le fondateur de la publication, l’écrivain et jour- naliste, Jean-Paul Kauffmann, a précisé : «nous ne sommes pas des prosélytes, nous croyons à la responsabilité individuelle, à la liberté».
Quant à l’avocat de la défense, Maître Char- rière-Bournazel, il a dénoncé «l’intégrisme de l’interdiction» dans cette affaire qui est
«symptomatique d’une dérive». Le célèbre avocat, pas plus que le député de la Charente- Maritime, n’ont précisé le sens de cette dé- rive.
Jean-Yves Nau [email protected]
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