M. S ELZ -L AURIÈRE
Parenté et informatique
Mathématiques et sciences humaines, tome 97 (1987), p. 57-66
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PARENTE ET
INFORMATIQUE
M.
SELZ-LAURIERE*
1. PRESENTATION DES PROBLEMES ET DES DONNEES
L’étude du fonctionnement des
systèmes
deparenté
etd’alliance, quelle
que soit la sociétéconcernée,
passe par le traitement deproblèmes généraux
tels que:-recherche de liens de
consanguinité
entreconjoints
-calcul et énumération des
conjoints possibles
pourchaque
individu enâge nuptial;
pos-sibde étant fonction des
âges,
mais aussi desprohibitions
matrimoniales édictées -test du respect deprohibitions
ou deprescriptions
matrimoniales-recherche de
régularité
en matièred’alliance,
notamment debouclages consanguins
au-delà du
champ prohibé
-recherche de
cycles d’échanges (de femmes,
debiens,
deprestations ...)
entre groupesde
consanguins
ou d’alliés-recherche de corrélation entre données
généalogiques
et diversparamètres sociologiques
ou
économiques spécifiques
dechaque
société.Ce type
d’analyse implique
la constitution de corpuscomprenant,
pour laplupart
des
individus,
ceux-là mêmesqui
leur sont liés parmariage, filiation, cousinage....
Il estalors exclu de travailler sur un échantillon
prélevé plus
ou moins aléatoirement au sein d’unepopulation;
il fautdisposer
d’une base de donnéesgénéalogiques quasi-exhaustives,
d’une
population
fortementendogame
surplusieurs générations:
un minimum decinq
est souvent nécesaire à la faisabilité des recherches citées ci-dessus et à la
pertinence
desrésultats. Ces remarques
justifient
le volume nécessairementimportant
d’une telle base(plusieurs
milliersd’individus),
la rendantinexploitable
manuellement.Tout corpus
généalogique
estparfaitement
décrit par l’ensemble des deux fichiers sui- vants :-un fichier individu dont les
enregistrements
sont de la forme:I P M
VI
où
I, P,
Mreprésentent respectivement
unindividu,
sonpère,
sa mère et oùVI représente
un ensemble de variables se rapportant à l’individu
I;
parexemple: résidence,
clan* Laboratoire d’Anthropologie sociale, C.N.R.S., Paris.
(Manuscrit reçu en octobre 1986).
d’appartenance,
date denaissance, génération,
ordre denaissance(aîné, cadet...), statut
social... A
chaque
individu du corpus doitcorrespondre
un telenregistrement; Pi père
de
Ii,
sera la tête d’unenregistrement:
’
Ij P j Mj V 1 j
où
-un fichier
mariage
dont lesenregistrements
sont de la forme:H F
VHF
où
H,
Freprésentent respectivement
un homme et sonépouse,
etV HF
,un ensemble de variables caractérisant l’union de H avecF;
parexemple
date et lieu demariage,type
decontrat, dot, circonstances,
ordre demariage (premier mariage
del’homme,
deuxièmede la
femme..)....
Ce deuxième fichier n’a lieu d’être que si les variablesVHF
existent et doivent êtreexploitées,
lesmariages
eux-mêmesfigurant déjà
dans le fichier individu:l’enregistrement
I P MVI implique
lemariage
de P avec M.Bien
entendu,
les individus du corpus sontreprésentés
par uneétiquette,
par l’intermédiaire d’un code. dont la seule contrainte estqu’il
constitue unebijection
en-tre les individus et leur
représentation
dans lesfichiers;
en fait le chercheur collecteur du corpus a intérêt à choisir ce code de tellefaçon qu’il permette
un retour aux sources, c’est- à-dire derepérer
facilement dans ses documents de travail(archives
ou cahiers deterrain)
tout individu
présent
dans le ou les fichiers. Toute personne inconnue estreprésentée
parun code
spécial
réservé à cet usage: engénéral
blanc ou zéro.Le
plus grand
souhait del’ethnologue
serait dedisposer
d’unephotographie
de soncorpus
généalogique
mettant clairement en évidence lesparticularités
de lapratique
del’alliance. Mais aucune
représentation graphique
ne peut décrire defaçon
détaillée uneréalité aussi
complexe
dans sonintégralité.
Les tracés d’arbres
généalogiques et/ou
de groupes de descendance font découvrir des caractéristiques globales
de la structure de laparenté
d’unepopulation,
mais ils ne sontqu’un
morcellement de l’ensemble et ne sont lisiblesqu’au prix
desimplifications.
Devant
l’impossibilité
de l’ordinateur de fournir d’emblée des résultatsprécis,
Pethno-logue
se doit de formuler deshypothèses théoriques détaillées;
des programmespermet-
tent alors d’en confirmer ou infirmer la validité.
2. ARBRES
GENEALOGIQUES
ET GROUPES DE DESCENDANCELes arbres
généalogiques
sont latranscription
laplus classique
des relations de filia- tion etd’alliance,
maisl’analyse
etl’exploitation
des groupes de descendance sontplus
fructueuses du
point
de vue desproblèmes
soulevés.2.1 Arbres
généalogiques
Soit
G,
legraphe
tel queG¡ =(I,a),
avec I=l’’ensemble des individuset
je a(i) - j
estparent
de i.G est alors l’union des arbres
généalogiques
gl, desfratries 1
lesplus
récentes del’enquête (celles
dont aucun des membres nefigurent
commepère
oumère).
Notons queces
arbres, sous-graphes
deG 1,
ne sont pas des arbres dans le sens usuel de la théorie desgraphes
du fait de la réalisation demariages consanguins (Figure 1).
Le
mariage
de A avecB,
d’ascendant commun C provoque lecycle
EA..C..BE.Des branches d’un gi,
peuvent
être incluses dansbeaucoup d’autres
par exem-ple
les ascendants de Aapparaîtront
aussi dans lagénéalogie
de ses cousinsgermains
1 Uné fratrie est l’ensemble des frères et soeurs de même père et même mère.
Figure
1patrilatéraux. 2
Pour une
population
deplusieurs centaines,
voireplusieurs
milliersd’individus,
lareprésentation graphique
deG1
nécessite desaménagements
pour rester lisible. Seul le tracé des différents gl estenvisageable.
Si l’alluregénérale
de ces tracés et l’étudeminutieuse de certains d’entre eux
peuvent
être richesd’intérêt,
ils sonttrop
nombreuxpour que leur
exploitation
manuellesystématique
soit aisée.2.2
Groupes
de descendanceSoit
G2
legraphe
tel queG2 =(I,d),
avecjE d(i) - j
est enfant de i.G2
est alors l’union des groupes de descendancecognatique 3
des ancêtres de lapopulation,
soit les individus de lagénération
laplus
ancienne del’enquête (ceux
dont lesparents
sontinconnus).
Notons que, ici encore, les
mariages consanguins
provoquent descycles (Figure 2).
Figure
2Le
graphe =(F.d~,
avec F=1"ensemble des fratries de lapopulation
et hEd(f)
#-->la fratrie h est
engendrée
par la fratrief.
estplus simple
queG~ ,
tout en en conservant2 Soit les enfants des frères et soeurs germains
(de
mêmefratrie)
du père.’C’est-à-dire l’ensemble des descendants par les hommes et par les femmes.
l’essentiel de
l’information,
à savoir l’alliance et la filiationpuisque
seulsdisparaissent
lesindividus non mariés.
EXEMPLE:
Soit le sous-fichier individu décrit par le Tableau
1; (nous
avons noté zi les individusn’apparaissant
pas dans le groupe de descendance dea).
Tableau 1.
Le tracé
correspondant
g2a est décrit par laFigure
3.Notons que:
-chaque mariage consanguin
provoque autant decycles
élémentairesindépendants
desautres
qu’il engendre
d’enfants .-le
mariage
de x avec t donne les chaînes deconsanguinité:
xrldmt etxrfbadmt;
eneffet,
deux
conjoints peuvent
êtreconsanguins
deplusieurs façons
si desmariages consanguins
ont été réalisés dans les niveaux
généalogiques supérieurs:
d’où la difficulté derepérer
lachaîne de
consanguinité
laplus pertinente (celle
éventuellement perçue par lapopulation
elle-même) .
D’après
le sous-fichier décrit par le Tableau1,
il est facile de constituer le fichier(Tableau 2)
des fratries(F) ,
en notant pour chacune les fratriesrespectives d’appartenance
de ses
père (FP)
et mère(FM)
ainsi que lesmariages (MAR) auxquels
elles sontéquivalentes:
eneffet,
pardéfinition,
il y a unebijection
entre l’ensemble des fratries et celui desmariages,
une fratrie étantéquivalente
aumariage qui
l’aengendrée.
B est la fratrie constituée par les individus
b,c,et d,
et estéquivalente
aumariage
deZl avec a. La
représentation graphique
de g3a est donnée par lafigure 4,
ou encore, en utilisant labijection
entre les fratries et lesmariages (Figure 5).
Dans cette
représentation
à unmariage consanguin
necorrespond qu’un cycle
élémentaire
indépendant
des autres. Les arêtes peuvent êtresignalisées
defaçons
Figure
3différentes selon
qu’elles correspondent
à une filiation par une femme(utérine)
ou par unhomme
(agnatique).
Ainsi la fratrie L est issue dumariage
d’une femme de la fratrie K(arête KL)
et d’un homme de la fratrie I(arête IL).
Lecycle
LKHFILreprésente
le faitque le
père (FI)
dupère (IL)
de la fratrie Lappartient
à la même fratrie(F)
que lepère (FH)
de la mère(HK)
de la mère(KL)
de la même fratrie L.Remarquons qu’il
reste,ici encore, une
ambiguïté:
les fratries H et Ipouvant
être issues soit de deuxmariages
successifs d’un homme de la fratrie
F,
soit de deux hommes distincts de la fratrie F.Dans la
pratique
nousindiquons
les fratries issues demariages consanguins
deux fois afin d’éviter les enchevêtrementsd’arêtes; puis:
-soit nous traçons leur descendance à
chaque
endroit où ellesapparaissent (Figure 6).
-soit nous traçons leur descendance une seule
fois,
tout en lesmarquant (ici
par uneastérisque) signalant
ainsiqu’elles apparaissent
ailleurs(Figure 7).
Dans ce dernier
schéma,
la chaîne KHFI liant lesparents
de L devientplus
difficile àrepérer.
Une autre sortie du programme de reconstitution des groupes dedescendance,
en fournit une
représentation
entableau,listant
les fratries dechaque génération: chaque
fratrie est suivie d’un indice
pointant,
dans lagénération suivante,
lapremière qui
enest issue. Si une fratrie est
déjà
apparue, elle estmarquée
par uneastérisque
suivie del’indication
(génération
+indice)
de l’endroit où ellefigure
pour lapremière
fois.Bien
entendu,
toute information utilepeut
êtreadjointe
aux fratries: lesmariages qui
leur sont
équivalents,
le nombre d’enfantsqui
les constituent ...(Tableau 3)
Dans les sociétés à tradition
orale,
les ancêtres connus sontbeaucoup
moins nombreux que les individus desgénérations
récentes. En effet seuls ceux dont la descendance aété
importante
sontrépertoriés,
les autresayant
été oubliés. Le nombre de groupe de descendance est alors abordable et leur tracé(ou
Ise tracés dequelques-uns)
est unTableau 2
Figure
4document de réflexion intéressant.
Mais
indépendamment
du tracélui-même, l’algorithme
de reconstitution de cesgroupes
permet
d’établir pour chacun d’entre eux, laliste,
par niveaugénéalogique.
des individus en faisant
partie,
ainsi que laliste,
pourchaque
individu des différents groupesauxquels
ilappartient.
Il est alors aisé de voir si des groupes de descendance déterminent des entitéssociologiques, professionnelles,
résidentielles.... Deplus,
cet al-gorithme
fournit la liste desmariages consanguins,
,puisque chaque
foisqu’une
fratrie estrepérée plus
d’une fois dans le même groupe dedescendance,
celasignifie
que sesparents
sont
consanguins.
3.TESTS D’HYPOTHESES
Si la reconstitution des
généalogies
et groupes de descendance détermine les structuresgénérales
de laparenté
d’unesociété,
elle n’est souventqu’un préalable
nécessaire à l’énoncéd’hypothèses théoriques précises,
que les tracés sontinaptes
à tester dans touteleur
intégralité.
Eneffet,
commentaprès
avoirrepéré
unmariage consanguin,
trouverla
(ou les) chaîne(s)
deconsanguinité
la(ou les) plus pertinente parmi
toutes cellesqui
peuvent lier les deuxconjoints?
Comment comparer leslignages
desépouses
d’unhomme à celui des
épouses
de sonpère?
Comment étudier le choix duconjoint
sansétablir l’ensemble des
possibilités qui
s’offrent àchaque individu?..."4’ J
Une
grande partie
desproblèmes
soulevés nécessite l’énumération de toute une sérieFigure
5Figure 6
de
sous-problèmes plus
élémentairesqui
reviennent leplus
souvent àrechercher,
pourEgo (noté
E par lasuite)
un Alter(noté A)
ou un ensemble d’Alter noté Atel(s)
que:A=L(E)
L étant un lien de
parenté,
ou bien tel que
ce
qui,
bien entendu revient aumême, puisqu’alors:
A et E
appartiennent
à l’ensemble(I)
des individus du corpus, ou bien à une restriction de celui-ci: auxhommes,aux femmes,
aux individus de certainslignages,
de certainsvillages,
de certainesgénérations....;
ces restrictions sont définies par des valeurs queprennent
les variablesVI
décrites dans le fichier individu.L
peut toujours
êtredécomposé
en une combinaison des seuls liens élémentaires deparenté: père, mère, fils, fille, époux, épouse;
là encore des restrictionspeuvent
être nécessaires: filsaîné, première épouse, époux
selon tel ou tel statut demariage,
corres-pondant
à des valeursparticulières
desVI
ou desL’ensemble
(A)
à déterminer est souvent une intersection ou une union d’ensembles définis par différentsLt .
EXEMPLES:
1)
Recherche desmariages
entre cousins croisés: c’est-à-dire tels que la femme est:la fille du frère de la mère de l’homme
Figure
7Tableau 3
0
S’il
s’agit
de cousinsgermains,
lesparents
de E et de A ont mêmepère
et mêmemère;
pour
chaque Ego masculin,
il faudra déterminerl’ensemble
A des A féminins tels que:(AE Ll(E)
et AEL2(E))
ou bien
(AE L3(E)
et AEL4(E))
avec
Li
=: A=fille du fils dupère
de la mère de EL2
=: A=fille du fils de la mère de la mère de EL3
=: A=fille de la fille dupère
dupère
de EL4
=: A=fille de la fille de la mère dupère
de ES’il
s’agit
de cousinsagnatiques,
lesparents
de E et de A ont mêmepère (au moins).
Il sufhra alors de rechercher pour
chaque Ego masculin,
Alter féminin tel que:AE
LI (E)
ou AEL2(E)
L’ensemble
(A)
étantconstitué,
il reste à comparerchaque épouse
de E à chacun des éléments de(A).
2)
Lapremière règle
deprohibition
matrimoniale chez les Samo de Haute-Volta dit: Un homme nepeut prendre
uneépouse qui appartient
par la naissance à son proprepatrili-
gnage, à celui de sa
mère, ni
auxlignées
de la mère de sonpère
et de la mère de sa mère[5] ]
Pour la tester il faut chercher pour
chaque
homme E:Al ==
mère de EAs
= mère dupère
de EA3
= mère de la mère de Eet noter les
lignages
de E et deAi
et leslignées
deA2
etA3.
Il reste à comparer le
lignage
et lalignée
deA4
=épouse
de E auxlignages
etlignées
ainsi notés
Si variées et nombreuses que
puissent
être lespropositions
à tester, leuranalyse
con-siste
toujours
à: établir des listes d’individus liés à un ouplusieurs
autres comparer ces individus ou les valeurs de certaines valeurss’y
rapportant.La
programmation
de cesanalyses reposent
donc essentiellement sur sixprocédures,
donnant
respectivement:
lepère,
lamère.
lesfils,
lesfilles,
lesépoux,
lesépouses
deEgo.
L’élaboration d’un programme testant unehypothèse
dans son ensemble est alorsprincipalement
un agencementconvenable, parfois complexe d’appels
à cesprocédures.
Si l’élucidation des
systèmes
deparenté
ne nécessite pasl’application d’algorithme complexe,
laprincipale difhculté,
quant à la mise en oeuvre de programmes ycontribuant,
réside au
point
de rencontre entre l’informaticien etl’ethnologue.
Leur collaboration suppose des efforts decompréhension mutuelle,
de la part del’ethnologue
pour décrireses
problèmes
defaçon
nonésotérique,
de lapart
de l’informaticien pourinterpréter
etdécortiquer
correctement les ditsproblèmes.
Tous les programmes que nous avons
développés
sont écrits en PLI et sontimplantés
auCIRCE
(Centre
InterRégional
de CalculElectronique)
àOrsay.
Ils ont été réalisés dans le cadre de recherches faites au Laboratoired’Anthopologie
Sociale(
Laboratoire mixte duCNRS).
Leurpremière
mise aupoint
a été faite pour les données(2500 mariages)
de
Françoise Héritier,
concernant lapopulation
samo de Haute-Volta. Ils ont ensuite étéadaptés
pour le traitement du corpus(2000 mariages)
del’équipe dirigée
parSophie Ferchiou, (RCP
549 du CNRS:Parenté,
Alliance etpatrimoine
enTunusie).
PierreJanet,
membre du LISH
(Laboratoire d’Informatique
pour les Sciences Humaines duCNRS),
procède
actuellement à leur réécriture afin de les rendreindépendants
desspécificités
desethnies traitées et utilisables pour des données
beaucoup plus
volumineuses(plusieurs
dizaines de milliers de
mariages).
BIBLIOGRAPHIE
[1]
COURREGEP.,
Un modèle demathématique
des structures élémentaires de la pa-renté, L’Homme, 5(3-4), (1965),
248-290.[2]
CUISENIERJ.,
SEGALENM.,
DE VIRVILLEM.,
Pour l’étude de laparenté
dansles sociétés
européennes:
le programme d’ordinateurARCHIV,
L’Homme10(3), (1970),
27-74.