René Laurentin
Nouveaux ministères 8 et fin du clergé
. aux Editions du Seuil, Paris
rNOUVEAUX MINISTÈRES ET FIN DU CLERGÉ DEVANT LE IIIe SYNODE
DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS DU SEUIL L'enjeu du Concile (4 vol.) Bilan du Concile Bilan du Concile Vatican II (collection Livre de Vie)
La question mariale L'enjeu du Synode Flashes sur l'Amérique latine L'Amérique latine à l'heure de l'enfantement
Développement et Salut
Enjeu du deuxième Synode et Contestation dans l'Eglise Synode permanent, naissance et avenir Flashes sur l'Extrême-Orient
AUX ÉDITIONS LETHIELLEUX Court Traité de théologie mariale Le titre de corédemptrice, étude historique Sens de Lourdes
Bernadette raconte les apparitions Lourdes, documents authentiques (6 volumes en collaboration) Lourdes, histoire authentique des apparitions
(6 autres volumes) Les apparitions de Lourdes, récit (1 vol.)
La Vierge au Concile AUX ÉDITIONS CASTERMAN L'Eglise et les Juifs à Vatican II AUX ÉDITIONS DESCLÉE DE BROUWER
Notre-Dame et la Messe AUX ÉDITIONS GABALDA Structure et Théologie de Luc 1-2
Jésus au temple AUX ÉDITIONS DE LA BONNE PRESSE
Messages de Lourdes À L'APOSTOLAT DES ÉDITIONS
Dieu est-il mort ? Nouvelles Dimensions de la charité Pontmain, histoire authentique (3 vol.)
Logia de Bernadette (3 vol.)
RENÉ LAURENTIN
NOUVEAUX MINISTÈRES ET FIN DU CLERGÉ
DEVANT LE Ille SYNODE
ÉDITIONS DU SEUIL 27J rue Jacob, Paris VI'
Le père Y. Congar et le père H. Legrand ont bien voulu relire les chapitres 4 et 6 de ce volume : Ministères et
Loi fondamentale. L'auteur les remercie de leurs pénétrantes observations.
g Editions du Seuil, 1971.
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur .)u de ses ayants-cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
INTRODUCTION
Le troisième Synode épiscopal — deuxième Synode général — aborde deux sujets majeurs : le sacerdoce et la justice dans le monde.
Deux situations de crise, deux points névralgiques. L'un concerne la structure de l'Eglise ; l'autre, sa mission envers le monde. Ces thèmes seront-ils traités de manière libre ou contrainte ? Ouverte ou close ? Réaliste ou verbale ? Aura-t-on le courage d'une analyse proprement dite et d'options sur le futur, ou bien se conten- tera-t-on d'aménager l'héritage du passé ?
1. En ce qui concerne le clergé, prendra-t-on la mesure des servi- tudes historiques et de la liberté que le Christ a laissée à son Eglise ? Entrera-t-on dans la voie d'un renouveau et d'un pluralisme des ministères, féminins en particulier ? Le Synode votera-t-il pour l'ordi- nation d'hommes mariés dans l'Eglise latine ? Ira-t-il jusqu'à poser franchement la question du lien entre sacerdoce et célibat, si rigou- reux en principe, si lâche dans les faits ? Et surtout résoudra-t-il toutes ces questions en fonction des besoins des communautés chré- tiennes ?
2. En ce qui concerne la justice, passera-t-on le seuil des bonnes paroles et des bonnes œuvres, qui ne servent qu'à faire bonne figure ou à donner bonne conscience ? Discernera-t-on dans le brouil- lard une orientation convaincante ?
Les hommes d'aujourd'hui, chrétiens y compris, sont en majeure partie sceptiques. Ils n'attendent pas grand-chose des instances insti- tutionnelles. A ne regarder que cette désaffection impressionnante, et ce désintérêt à l'égard des structures, on pourrait se demander s'il est encore possible d'écrire un livre sur le Synode. Mais l'enjeu est trop grave pour qu'on s'abstienne.
Le sérieux de l'assemblée d'octobre 1971 dépend du mouvement qui la portera, du travail qui la préparera. L'Esprit-Saint est vivant, capable de provoquer un sursaut, afin de mettre en train des pro- cessus de solution. Cela supposerait, sans doute, que le Synode fasse éclater en quelque sorte la coquille de l'œuf où il se trouve passi- vement contenu, qu'il prenne pour règle effective, non l'autosatis- faction institutionnelle, qui l'a trop souvent caractérisé jusque ici, mais les réalités vivantes et urgentes.
Un fait est là, en tous cas. Un mouvement de participation spon- tanée s'étend et se confirme chaque jour. C'est là un élément nouveau dans la très jeune histoire du Synode. Comme au Concile, l'événement peut rejaillir et peut être la surprise.
Les questions traitées au Synode n'ayant de sens que par rapport à l'ensemble de la vie de l'Eglise en pleine mutation, il importe de faire tout d'abord à grands traits le point sur la situation : au som- met puis à la base. Où en sommes-nous ? Où allons-nous ?
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LE PAPE A-T-IL CHANGÉ?
Durant le second semestre de 1970, la presse italienne, puis fran- çaise et anglaise, diagnostiqua un tournant dans le pontificat de Paul VI et multiplia les titres de ce style :
« L'Eglise vire à gauche » (Express, 7 décembre 1970, en cou- verture, sous la photo du pape).
« Le tournant du pontificat » (Informations catholiques interna- tionales, 1er octobre 1970, p. 23).
« Comment le pape a changé » (Editorial de Mont , janvier 1971, p. 3).
Paul VI larguait ses attaches au conservatisme et passait à l'aile marchante, disait-on sous maintes formes.
Que penser de ce diagnostic ? Il s'appuie sur une série de données qu'il faut d'abord passer en revue, quitte à en situer, après cela, les limites et contreparties.
I. LE DOSSIER « PROGRESSISTE »
Les discours.
Ce qui frappa, tout d'abord, dès le printemps 1970, c'est le ton des discours du mercredi où le pape exprime ses préoccupations et directives.
Les sombres déclarations, dont la saveur amère, dramatique et anxieuse retenait unilatéralement l'attention des agences de presse, tarirent. La confiance et l'ouverture à l'avenir semblèrent tout submerger.
1. Le 11 avril 1970, il prenait acte de la contestation pour changer le style de l'autorité :
On dit : ce n'est pas l'autorité que nous rejetons, mais la façon de l'exercer, et c'est cela qui doit être changé. Cette remarque peut être prise en considération (...).
Nous acceptons humblement de reconsidérer la façon dont Nous exerçons l'autorité. Pour simplifier, Nous dirons qu'il y a deux façons de l'exercer :
— La première consiste à peser sur les autres et à contenir, géné- ralement par la crainte (cf. 1 Co 4, 21) leur liberté et leur activité.
— La seconde consiste à aider les autres à s'exprimer d'une façon libre, responsable et juste (cf. 2 Co 1, 24...). Nous optons pour cette seconde façon (cf. 1 Pe 5, 1-3) ; elle est plus conforme à la nature et à la finalité de l'autorité de l'Eglise. Les deux systèmes ont leurs inconvénients : le second les manifeste et les subit davantage ; le pre- mier les cache, mais les accroît (OR, 12 avril 1970 ; DC, 3 mai 1970, n° 1562, p. 405 b).
2. Le 4 mai, devant les Equipes Notre-Dame, Paul VI considé- rait la spiritualité du mariage dans une optique « évolutive et per- sonnaliste ». Il citait une lettre de Mounier à sa femme. Il parlait
« progrès », « libération », « étapes », « cheminement » (ce dernier mot revenait six fois). On vit là un dépassement du « légalisme » reproché à Humanae Vitae \
Le 27 mai, Paul VI blâmait les chrétiens
réactionnaires, quiétistes (...) étrangers à la vie moderne, insensibles aux signes des temps (...), méfiants à l'égard des changements.
Il préconisait
progrès, fuite en avant, espérance profane et chrétienne (DC, 21 juin 1970, n° 1565, p. 556-557).
Le 2 juin, il insistait sur les « Eglises locales », sur leur « vitalité propre », et définissait l'Eglise « une communion » (ibid., p. 558).
N'étaient-ce pas les idées directrices des interviews du cardinal Suenens ? Le 17 juin, il parlait de l'autorité « en termes dignes de l'arche-
vêque de Cantorbery », selon le commentaire de Peter Hebblethwaite dans Month (janvier 1971, p. 4). Il définissait, avec insistance, la hiérarchie comme service, citait deux fois Congar et concluait : On ne peut comprendre d'une façon exacte les structures de l'Eglise que si on les conçoit comme structures de service (...). Il resterait à montrer comment cette notion de service peut s'accorder avec celle de la liberté (DC, 5 juillet 1970, n° 1566, p. 604).
3. Le 24 juin, il prenait pour thème « l'Eglise des pauvres » ; il abordait le problème des « richesses de l'Eglise », dénoncées par le pamphlet de Nino Lo Bello, l'Or du Vatican2. Paul VI ne s'attar- dait pas à rectifier les accusations de ce livre excessif et plein d'erreurs, mais se livrait à une autocritique :
Les hommes d'aujourd'hui (...) voudraient que l'Eglise apparaisse telle qu'elle doit être, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas une puissance économique, qu'elle ne se revête pas d'apparences aisées, qu'elle ne s'occupe pas de spéculations financières, qu'elle ne soit pas insen- sible aux besoins des personnes et nations défavorisées (...). Nous accueillons ces requêtes. Elles ont déjà fait l'objet de réformes pro- gressives, mais courageuses.
L'opinion publique (...) éprouve le désir et presque le besoin de la pauvreté selon l'Evangile (...) dans l'Eglise officielle et dans notre Siège apostolique lui-même. Nous sommes conscients de cette exi- gence de notre ministère (OR, 25 juin 1970 ; DC, 18 juillet 1970, n° 1567, p. 657- 658).
Le 1er juillet il invitait les chrétiens à l'écoute des Ecritures, en des termes qu'un « méthodiste n'aurait pas désavoués », com- mentait encore Peter Hebblethwaite (Month, janvier 1971, p. 4 ; DC, 19 juillet 1970, n° 1567, p. 657).
Le 15 juillet, enfin, Paul VI dépouillant toute nostalgie, recon- naissait que le Concile se trouve aujourd'hui dépassé, que cette
« heure de tempête et de transition » est bénéfique (DC, 2 août 1970, n° 1568, p. 704-705).
4. Presque tous ces thèmes se trouvaient rassemblés avec d'autres dans le discours-programme adressé aux cardinaux le 22 juin 1970 :
responsabilité des Eglises locales, nécessité d'un « style neuf » en des « temps neufs ». Paul VI saluait
l'homme nouveau qui naît, en ces ultimes décennies du XX' siècle des rivages de la vieille Europe aux confins de l'immense Asie (DC, 19 juillet 1970, n° 1567, p. 655).
Il acceptait avec sérénité des constats graves et leurs conséquences.
Les inégalités entre pays riches et pays en voie de développement ne sont pas résolues (...). Elles augmentent continuellement (...). Le déséquilibre dénoncé par Nous, en son temps, semble croître (...) au profit des possédants, au détriment des indigents (ibid., 654 b).
Le pape augurait « la montée d'une colère impossible à contenir » ' de la part du Tiers Monde. Il reconnaissait les requêtes des générations montantes, allergiques au verbalisme :
Les jeunes dans le monde ne croient plus dans les belles paroles ; grâce à leur intuition de la réalité et à leur instinct de la moralité fondamentale des situations, ils voient que, malgré tant de dis- cours (...), les épisodes de guerre prolifèrent' dangereusement (...).
Sur ce point aussi, il est nécessaire de faire une pause. Il faut réflé- chir, sérieusement réfléchir (ibid., p. 655 a).
Les actes.
Au-delà des discours, des actes ont également retenu l'attention.
1. Le 1er juillet, au terme de la Première Conférence internationale de solidarité pour les peuples des colonies portugaises, Paul VI rece- vait trois dirigeants des mouvements de libération africain3 : Mar- cellino Dos Santos, président du comité de coordination du Front de libération du Mozambique, Agostino Neto, président du Mou- vement populaire de libération de l'Angola, et Amilcar Cabral, président du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du cap Vert. Il s'entretenait avec eux durant 7 à 8 minutes ; durée tout à fait inusitée pour une audience baciamano. Ils l'avaient demandée, au nom de leurs pays et de leurs mouvements. Et Paul VI les recevait en connaissance de cause. Il bousculait ainsi un obstacle apparemment prohibitif : les relations diplomatiques du Vatican
avec le Portugal, si ombrageux en la matière. Jean XXIII avait écarté, pour cette raison, une demande analogue de Rosario Neto, en 1962 (Agence KIPA, 3 juillet) :
Un événement très important pour l'Afrique et pour le monde, commentait Mgr J.M. Maury, archevêque de Reims. Le Portugal l'a très mal pris et a rappelé aussitôt pour information son amb as s ar- deur auprès du Saint-Siège (...). Toute l'Afrique exulte de joie (Reims-Ardennes, bulletin religieux diocésain, ICI, 31 juillet 1970, p. 2-3 ; DC, 20 septembre 1970, n° 1570, p. 830).
En septembre, Paul VI adressait à la conférence des Etats non alignés, tenue à Lusaka (Zambie), un message sur « le droit des nations à disposer d'elles-mêmes » (OR, 10 septembre 1970 ; DC, 18 octobre, n° 1572, p. 905).
Au Paraguay, le Vatican soutenait, à l'encontre du gouverne- ment, l'action des prêtres locaux dans l'élite paysanne (ICI, 1" octobre 1970, n° 369, p. 26 ab).
2. En ce même automne 1971, Paul VI rompait avec une exclu- sive antiféministe reçue dans l'Eglise en proclamant sainte Thérèse d'Avila (27 septembre 1970), puis sainte Catherine de Sienne (4 octobre), docteurs de l'Eglise 4. Il brisait ainsi l'obstat sexus que la Curie romaine avait opposé en 1923 à la demande de l'évêque d'Avila.
3. Le 21 octobre, il dénonçait la torture qui sévit au Brésil et rem- plaçait le cardinal de Sâo Paulo, président de la conférence épiscopale brésilienne par un homme moins solidaire du gouvernement et plus courageux contre l'injustice. Tel était du moins le sens des commen- taires 5.
4. Le 25 octobre, en canonisant les martyrs anglais, Paul VI faisait écho à la proposition de Dom Butler : union sans absorption avec l'Eglise anglicane, sur le modèle des uniates orientaux, qui ont été admis à la communion avec Rome sans sacrifier ni leurs rites, ni leur clergé marié. Il déclarait :
Le jour où (...) l'unité de la foi et de la vie chrétienne sera res- taurée, aucune atteinte ne sera portée à l'honneur et à la souve- raineté d'un grand pays comme l'Angleterre. Rien ne sera fait
pour diminuer le prestige légitime et le précieux patrimoine de piété et de coutumes propres à l'Eglise anglicane, etc. (DC,
15 novembre 1970, n° 1574, p. 1005).
L'appui donné à cette hypothèse était audacieux. Il n'y a pas si longtemps qu'un jésuite, le père Gilles, avait été chassé de la Compagnie de Jésus pour avoir soutenu pareille hypothèse, qui souffre toujours de sérieuses objections. Or, Paul VI ajouta ce pas- sage de sa main, en dernière heure, durant la nuit précédant la canonisation ; il fit appel au Secrétariat de l'Unité pour en discuter vers Il heures du soir. Et l'évêque Butler a formellement reconnu là un appui donné à sa proposition (Tablet, 14 novembre 1970, p. 1098; DC, 17 janvier 1971, n° 1578, p. 78-79).
5. Le 21 novembre, Paul VI tranchait un des derniers liens du Saint-Siège avec l'ancienne Curie. Il l'avait éliminée des postes de commande à coups de promotions cardinalices. Mais les « por- porati en chômage », comme on dit à Rome, formaient une masse réactionnaire, parfois aigrie, qui risquait de peser très lourd sur le prochain conclave. Avant d'affronter les risques du voyage asiatique : péril des airs, péril des attentats, Paul VI mit fin au droit de vote des cardinaux âgés de plus de 80 ans 6. Or, ce pouvoir de « faire le pape » est le privilège constitutif du cardinalat. Il sont ce qu'ils sont « en faisant le pape qui est tout », selon la perspective romaine. Le reste est décorum.
La décision fit plus d'impression à Rome que Louis XIV entrant botté au parlement. Le cardinal Tisserant, doyen du Sacré Collège, qui avait véhémentement reproché au cardinal Suenens d'avoir publié des propos critiques, exprima publiquement sa contestation devant les caméras de la télévision. Il pronostiqua la mort prochaine de Paul VI, qui ne tenait plus debout, lui semblait-il, en y opposant sa propre vigueur :
Je me sens encore capable de faire beaucoup de choses, d'agir surtout (... ). Je n'ai pas été consulté. Je pense que le pape est désireux de faire plaisir à tout le monde. Tout le monde demande que les vieux disparaissent (Journal télévisé français, première chaîne, 25 novembre 1970).
Le cardinal Ottaviani contesta, lui aussi, la méthode « inouïe et expéditive » employée par le pape :
Un bouleversement révolutionnaire de la haute hiérarchie ecclé- siastique, accompli manifestement sans consultation préalable des personnes compétentes, fût-ce pour la forme. Un simple Motu proprio (commentait-il), déchire les pages de la Constitution Vacante Sede apostolica, et du droit canon qui déterminait le rôle des cardi- naux (...). Il s'agit, en substance, d'un acte accompli au mépris d'une tradition multiséculaire (...).
Très flatté que le pape m'appelle « mon maître », je constate, par ailleurs, le geste qui maintenant me met de côté, en contradiction avec ce qu'il m'écrivait, dans une belle lettre autographe du 29 octobre dernier, où il se réjouissait de mes 80 ans et formulait des paroles très flatteuses pour mon apport constant et quotidien au service de l'Eglise.
Le pape brisait, non seulement la tradition d'inamovibilité qui remontait aux origines mêmes du cardinalat, mais avec son propre discours du 29 juin 1967, où il semblait confirmer cette tradition, en déclarant aux nouveaux cardinaux, choisis à près de 25 % parmi les plus de 75 ans, dont deux octogénaires :
Les différences d'âge ne comportent aucune conséquence dans les responsabilités (...). Quiconque est honoré de la pourpre cardinalice n'aspire pas à se reposer, mais doit penser que de nouvelles activités l'attendent et que sa vie s'enrichit d'une nouvelle noblesse (DC, 16 juillet 1967, n° 1498, p. 1302 a; Synode I A, p. 118).
Cette décision ne levait pas seulement une hypothèque sur le futur conclave. Elle engageait le pape lui-même d'un pas de plus, dans le dessein de démission auquel bien des indices le montrent résolu, depuis sa fameuse visite à la tombe de Célestin V, le pape qui abdiqua 1.
6. Paul VI centra ouvertement son voyage en Asie (26 novembre- 5 décembre 1970) sur les prises de responsabilité collégiale des conférences épiscopales et la justice envers les pauvres. Ceux qui sont engagés en ce sens l'accueillirent comme un allié8. En Australie, le pape prit position contre l'isolationnisme, et pour les « droits »
des minorités autochtones qu'il visita. Cela fit choc dans certains milieux, au point de susciter ce commentaire :
Encore une graine de violence semée où il n'était pas besoin (u.), La condamnation morale portée par le pape catholique contre le système des lois du pays qui le recevait, la subversion faisant flèche de tout bois, s'en emparera (G. de Nantes, dans la Contre-réforme catholique, février 1971, n° 41, p. 8).
Durant ce même voyage, Paul VI prit ses distances à l'égard des Formosans et des émigrés qui commandaient la politique chi- noise du Vatican, hostiles à la Chine continentale. Pour entrer en contact avec le plus grand peuple du monde et avec la plus silen- cieuse de toutes les Eglises, Paul VI sembla même tenter d'écarter l'obstacle qui interdit actuellement tout dialogue de ce côté : les relations diplomatiques avec Formose. Le pro-nonce, Mgr Accogli, fut rappelé à Rome et nommé ailleurs. L'intention parut transpa- rente : laisser le poste vacant pendant le voyage de Hong Kong.
Le cardinal Yu-Pin accourut de Formose, il demanda au pape de nommer un nouveau nonce et de faire personnellement escale à Taipeh. Le pape exauça la première demande mais repoussa la seconde. Il s'assura, par des voies diplomatiques latérales, que le voyage à Hong Kong ne serait pas pris comme un affront, mais accueilli au moins avec une neutralité positive par la Chine continen- tale. Tout fut fait pour éviter les frictions ou manifestations hostiles à Pékin, dans cette colonie où abondent les émigrés, hostiles à la Chine. A la demande du gouvernement chinois, les évêques de Formose n'obtinrent pas de passeports pour Hong Kong, et le Vatican n'intercéda pas pour eux. C'étaient là des efforts nouveaux et considérables pour briser le cercle étroit dans lequel la politique chinoise du Vatican se trouvait enfermée. L'ouverture à la Chine, n'était-ce pas le comble de l'ouverture à gauche9 ?
II. LES CONTREPARTIES
Le dossier est donc impressionnant. Révèle-t-il pour autant une métamorphose ? Nous ne le pensons pas.
Les faits signalés ont été mis dans un relief parfois excessif, sous
l'influence de divers facteurs : d'une part, la presse a pour objet les « nouvelles » et tend à les corser. D'autre part, certains journa- listes catholiques insistèrent, à gauche, pour encourager le pape (ou le compromettre) dans la voie de l'aggiornamento ; à droite, pour condamner plus vigoureusement son « progressisme ». C'est dans les milieux traditionalistes, en effet, que la thèse du « pape héré- tique » est aujourd'hui en honneur, en France, aux U.S.A., et ailleurs.
Il importe de replacer les faits allégués dans un ensemble. Ils s'inscrivent dans une continuité, ils impliquent des contreparties.
Continuité.
D'abord, la veine dite « progressive » n'est pas une nouveauté Elle était déjà saisissante dans les discours du printemps 1969 sur la mutation, le pluralisme et la liberté chrétienne (Synode II B, p. 42-43). Et c'est alors que Paul VI prit une nouvelle conscience des « valeurs existentielles » qui invitent à dépasser un certain légalisme. Dès le 9 juillet 1969, il disait :
Nous aurons une période de plus grande liberté : moins d'obligations légales, moins d'inhibitions intérieures. La discipline formelle sera réduite : toute intolérance arbitraire, tout absolutisme seront abolis.
La loi positive sera simplifiée, l'exercice de l'autorité tempéré ; la liberté promue (DC, 3-17 août 1969, n° 1545, p. 706).
Ces discours, de mai à juillet 1969, s'inscrivent eux-mêmes dans une ligne déjà bien attestée au début du pontificat ou à la fin du Concile. Ce qu'il faut retenir, c'est que l'information consciencieuse à laquelle le pape s'astreint avec exigence, ses lectures inlassables, fortifient en lui la perception de la mutation en cours et de ses exigences.
Peut-on dire, avec L. Pierantozzi, journaliste marxiste de l'Unità (18 juillet 1970), que le pape a délaissé, au printemps de cette année-là
les spectres de l'hérésie et du schisme et les épineuses questions du célibat, de la contraception, des abus en liturgie : toutes évocations qui étaient en danger de compromettre irrémédiablement le ponti- ficat ?
Ni ces thèmes, ni la veine sombre et amère n'ont disparu des discours pontificaux.
Le 22 décembre 1970, par exemple, Paul VI flétrissait le mouvement de critique corrosive qui s'attaque à l'Eglise institu- tionnelle et traditionnelle, et qui, à partir de nombreux centres intellectuels d'Occident (y compris d'Amérique) répandent dans l'opinion publique de l'Eglise, parmi les jeunes spécialement, une psychologie qui dissout les certitudes de la foi et désagrège l'édifice organique de la charité ecclésiale.
Cette veine abonda notamment au sujet de l'instauration du divorce en Italie (1" décembre 1970). Paul VI y revint souvent, notamment à l'Angélus de son retour, le 6 décembre 1970, où il retrouva le sombre langage qui fait impact sur les agences de presse : Nous ne pouvons vous cacher l'amertume que Nous avons éprouvée lorsque au cours de notre voyage Nous avons appris qu'avait été approuvée la loi qui veut introduire le divorce également en Italie (...). Cet événement est malheureux (DC, 3 janvier 1971, n° 1577, p. 21).
Il y revint dans l'allocution au Sacré Collège (22 décembre 1970), où il déclare au gouvernement italien son « amertume » de l'avoir vu passer outre aux objections par lui soulevées contre « ce mal moral » : Notre amertume (insistait-il) est encore accrue par le fait que la violation du saint concordat coïncide avec la célébration du centenaire de la fin du pouvoir temporel des papes, etc., (DC, 17 janvier 1971, n° 1578, p. 58, puis en bien d'autres documents).
Le Jeudi saint, il comparait à Judas les prêtres qui ont quitté le ministère (ils sont 24 000) : comparaison qui a suscité bien des indignations et des démentis embarrassés (DC, 2 mai 1971, n° 1585, p. 411).
Paul VI maintient intégralement les principes sur le célibat obli- gatoire, comme sur la régulation des naissances et le divorce. Et l'action de ses moyens de gouvernement s'exerce, de manière tenace, en ces trois domaines.
Afin de rendre effectives les positions d'Humanae Vitae contre la limitation des naissances, le cardinal Villot fut chargé d'écrire le
14 novembre 1970, une circulaire aux nonces pour qu'ils stimulent l'action des conférences épiscopales et des gouvernements, à l'en- contre de la contraception. Cette lettre secrète n'a été connue que par indiscrétion 1°. Selon le Catholic Herald (20 mars 1970), une lettre semblable aurait été envoyée, au nom du pape, pour demander à l'épiscopat de soutenir le principe du célibat ecclésiastique (ICI, 15 avril 1970, n° 358, p. 20 b). Cette lettre se situerait dans le prolongement de celle que le cardinal Cicognani, alors secrétaire d'Etat, avait écrite, le 2 février 1969, pour demander aux évêques des prises de position publiques contre la remise en question du célibat (Synode II B, p. 361).
Cette voie de pressions et d'invitations, discrètes, écrites et orales, continue, en effet, d'être un moyen de gouvernement constant que multiplient les services du substitut de la Secrétairerie d'Etat, où s'exerce un exécutif secret et tout-puissant.
Autre élément de continuité avec l'ancien régime : la théologie la plus traditionaliste de la Curie romaine inspire l'Instruction édictée par la Congrégation des rites, le 5 septembre 1970, afin de res- taurer l'ordre dans la célébration de l'Eucharistie : un document qui, par sa nature, n'a pu être émis sans l'assentiment et la volonté même du souverain pontife (DC, 15 novembre 1970, n° 1574, p. 1010-1017).
Le préambule précise que le document répond à des requêtes : celles des milieux qui veulent substituer au mouvement d'aggiorna- mento l'autorité d'une règle fixe. Cette intervention n'a été rendue possible que par la suppression du Consilium liturgique, précise encore le préambule : ce qui éclaire d'un jour nouveau la brusque dissolution de cet organisme et la démission imposée, il y a trois ans, au cardinal Lercaro.
L'instruction prescrit la fin des « expérimentations » et « permis- sions », interdit tout « changement, substitution, suppression ou addition » (nO 3).
Il ne faut pas aller au-delà des limites fixées (n° 1).
N'introduire aucun rite qui ne soit établi et approuvé dans les livres liturgiques (nO 1 ; cf. n° 12).
Il n'est jamais permis de substituer d'autres lectures (nO 2).
Bref, la phase de créativité, si tant est qu'elle ait existé, est ter- minée. Le temps des rubriques est revenu et le document se félicite du progrès que constitue « leur souplesse » : la possibilité nou- velle de choisir entre les formules variées : A, B, ou C (n° 1, p. 1012).
Certes, on comprend les motifs de cette instruction : remédier à certains désordres, au trouble qu'ils causent, aux récriminations qu'ils suscitent. Encore faut-il apporter un bon remède, et, à cet égard, l'instruction fait problème à deux titres.
A l'heure où la liturgie postconciliaire (la première qui soit née, non de la vie et de la prière communautaire, mais d'un travail de commission) révèle ses limites et ses déficiences, à droite comme à gauche, à l'heure où cette liturgie se meurt de n'avoir pas su donner au peuple chrétien une capacité d'exprimer authentiquement sa prière, de n'avoir pas su créer les conditions d'une authentique créa- tivité, l'instruction invite à ne pas user de la parole vivante, à lire les textes écrits d'avance (n° 3 g). Elle encourage le fixisme, le forma- lisme, et risque de porter à son point extrême la dévitalisation, le désintérêt, la désertion.
Ce qui est plus grave, c'est la théologie du document : juridique, centralisatrice, opposée à la vie et au prophétisme. Et ce n'est pas là un hasard. Le document sur la réforme des nonciatures manifestait la même théologie (Synode II B, p. 44-47). De même que le contrôle administratif de tous les prêtres et fidèles par le réseau des nonciatures était considéré par ce document, comme un moyen nécessaire « pour signifier et manifester le trésor de vérité, de grâce et d'unité », de même, selon l'instruction liturgique, l'obéissance aux rubriques réalise « le caractère hiérarchique », voire « la valeur sacramentelle » de la prière chrétienne.
1. Le sacré, selon cette théologie, c'est le figé, le formel. Aussi, la partie la plus sacrée de la messe est-elle soustraite rigoureusement à toute initiative :
Le prêtre (...) ne fera pas de monitions (...) pendant la liturgie eucha- ristique (n° 3 f).
On se gardera d'introduire dans le canon romain des intentions au mémento des vivants et à celui des défunts (n° 3 g).
Ce sont là des régressions en deçà des usages préconciliaires,
en deçà du Concile de Trente qui autorisait les commentaires sans restriction (Sessio XXII, cap. 8, A et a Conciliorum Œcumenicorum, p. 711, 15-19).
2. Le sacré est identifié aux rites. L'instruction le fait résider dans les objets, dans les vêtements, non dans les hommes.
Il n'est pas permis de célébrer avec des objets d'un usage courant et profane (nO 8).
Il n'est absolument pas permis de porter seulement l'étole sur l'habit civil pour célébrer la messe et accomplir d'autres actions sacrées comme, par exemple : imposer les mains pendant les ordi- nations, administrer les autres sacrements, donner les bénédictions (nO 8 c).
Il n'est pas permis de célébrer en dehors de l'Eglise sans une vraie nécessité (...). On ne célébrera pas, si possible, dans les salles à manger, ni sur la table destinée aux repas (nO 9).
Cette dernière norme s'inscrit en faux, non seulement contre la liturgie de l'Eglise primitive qui ne connut pas d'édifice cultuel pendant plusieurs siècles, mais contre la Cène du Seigneur lui-même et sa théologie des lieux de culte selon Jn 2, 19-21 ; 4, 23-24, etc.
L'instruction s'attache à séparer les formes liturgiques et la vie humaine, les signes sacrés et les signes des temps : elle situe le sacré dans des objets spécialisés, soustraits à la vie quotidienne. Le reste est rejeté dans le profane et sécularisé : les objets, les mai- sons, les hommes, l'histoire.
C'est (selon l'observation de Raniero La Valle) le contrepied du document liturgique de Medellin qui préconise
une expérience vitale de l'union entre la foi, la liturgie et la vie quotidienne, afin que le christianisme témoigne du Christ (...).
La liturgie n'est pas la domination du sacré (...) soustrait à la vie quotidienne des hommes et mis à part pour Dieu, mais le lieu où se réalise le retour à Dieu de l'homme lui-même (...). Dieu n'est jaloux de rien. Il n'y a pas de sacré privilège qu'il veuille se réserver pour soi. Le voile du temple a été déchiré une fois pour toutes par le Christ (Raniero La Valle, dans Lettere, 1970, novembre- décembre, n° 9, p. 2).
3. L'instruction établit une coupure entre le clergé qui est sacré, et le peuple qui semblerait ne pas l'être, en dépit du Nouveau Tes- tament, et du Concile.
La prière eucharistique (...) appartient au SEUL prêtre en raison de sa charge (n° 4).
Il ne semble pas possible d'approuver (...) que les communiants se passent le calice de l'un à l'autre ou qu'ils s'approchent directement du calice pour communier au sang du Christ (nO 6 c).
Il appartient au prêtre de prononcer l'homélie, et les fidèles n'inter- viendront pas d'eux-mêmes pour toute réflexion, dialogue et autres choses semblables (n° 2).
Cette clause ambiguë a fourni à des groupes conservateurs l'occa- sion de boycotter les sermons dialogués ou « partages d'Evangile » dans des paroisses où cet usage était pacifiquement établi depuis long- temps. Les évêques ont écarté cette interprétation, mais on ne saurait s'étonner que les contestataires s'y soient trompés, car elle était dans le sens de la théologie du rédacteur. L'interprétation des traditio- nalistes ne fut pas un cas isolé. Nombre de communautés reli- gieuses et de chrétiens de bonne volonté, se sentirent invités à renoncer à leurs tentatives d'aggiornamento, acculés à choisir entre la désobéissance ou l'application des rubriques.
Cette théologie qui met le sacerdoce hiérarchique, unique déposi- taire et médiateur du sacré, en opposition aux non-prêtres que sont les laïcs, porte atteinte à l'identité du sacerdoce de tout le peuple selon le Nouveau Testament (1 Pe, 2, 5, 9; Ap 1, 6 ; 5, 10 ; 20, 6).
Elle est même une régression en deçà des textes majeurs de l'Ancien Testament, qui reconnaissent le sacerdoce et le caractère sacré de tout le peuple (Ex 19, 6).
4. Dans cette même perspective, les femmes paraissent plus pro- fanes que les hommes. Ainsi leur est-il interdit de lire l'Evangile (n° 7 a), aussi bien que de
servir à l'autel dans les églises, les maisons, les communautés, les collèges et les institutions féminines (n° 7).
Cette accumulation de termes traduit une hantise.
5. Enfin l'Eglise locale se trouve réduite ici à un rôle d'exécution,
prisonnière des textes et des règles administratives, accumulés dans les 40 notes justificatives (p. 1016). Elle est soumise à une férule centralisatrice et uniformisante, mise en garde contre les initiatives de la vie :
S'il s'agit de modifier la structure des rites (...), il faut en présenter le schéma détaillé au siège apostolique avant d'entreprendre, même une expérience (n° 12), etc.
C'est la mise à mort de l'Eglise locale, (commente Raniero La Valle, dans Lettere, n° 9, p. 1-3).
Procès de tendance ? Oui, en un sens, car nombre de ces textes peuvent être interprétés en un sens large, tournés, éludés et ils le sont. Mais la tendance est préoccupante, car elle révèle la survivance tenace d'une théologie aussi étrangère à l'Evangile et à la Tradition ancienne qu'à la mentalité contemporaine.
Autre conséquence sérieuse : ce texte, comme autrefois la Cons- titution Veterum sapientia de Jean XXIII qui prescrivait la sauve- garde rigoureuse du latin, est, à bien des égards, un texte mort-né, sans bras ni jambes, sans prises sur la vie. Ce texte est subversif, car sa difformité ruine l'autorité. En lisant l'instruction dans les journaux, une nouvelle tranche de chrétiens est passée du côté de ceux qui se désintéressent des normes institutionnelles. Est-ce leur faute, ou celle de documents trop étrangers à l'Ecriture, au Concile, à la vie pacifique de l'Eglise, pour entrer dans les consciences chrétiennes d'aujourd'hui " ?
Il n'y a pas seulement des mesures compensatrices, mais chacun des actes dits « progressistes » de Paul VI, y compris les plus auda- cieux, révèlent une face conservatrice qu'on ne saurait cacher sous peine d'en fausser l'image : qu'il s'agisse des discours ou décisions.
L'autre versant des discours.
1. Le discours du 11 avril 1970 sur l'autorité, pris dans son ensem- ble, est moins axé sur une conversion de l'autorité à des formes nou- velles que sur une justification du principe d'autorité. Toute l'insis- tance de ce discours, adressé aux évêques italiens est sur ce point : Nous le répétons : Ayez confiance. Confiance dans l'incontestable autorité de notre mandat (...), confiance dans la fidélité de la très
grande majorité du peuple chrétien à la hiérarchie. (DC, 3 mai 1970, n° 1562, p. 405 b).
Autrement dit : le principe d'autorité et l'appui de la majorité silencieuse, à quoi s'ajoutait l'insistance sur l'injustice de la « lan- cinante contestation ». Tout cela encourageait l 'épiscopat italien qui avait applaudi, peu avant (3 septembre 1969), l'action répressive du cardinal Florit contre la communauté de l'Isolotto, non seulement par des sanctions religieuses, mais par des procès civils qui suivent un cours mouvementé.
2. Le discours ouvert sur le mariage, fait aux Equipes Notre-Dame, le 4 mai 1970, maintient intégralement la position de la loi. Ce mot revient à plusieurs reprises. Paul VI la défend avec insistance contre les objections répandues : elle n'est pas « froide, inhumaine, abstraite ». Elle n'est « ni inutile, ni inapplicable ». Elle relève d'un « domaine fondamental » et « les règles morales ne sont pas une entrave ». Si le pape insiste sur l'indulgence, s'il invite à dépasser la crainte pour l'amour, et à ne pas dramatiser l'échec dans l'obser- vation du précepte, la loi reste la mesure de la conscience. La perspective fondamentale du discours, ce n'est pas l'avenir ouvert qui caractérise la morale existentielle des foyers d'aujourd'hui, c'est, avant tout, l'adéquation à la loi.
3. En ce qui concerne l'autocritique des finances, peut-être un projet de réforme est-il en cours, mais l'organisation et le secret demeurent.
Le volumineux recueil annuel des Activités du Saint-Siège, qui détaille la gestion des diverses congrégations et dicastères, avec leurs statis- tiques, reste muet sur le bilan financier. Il ignore la préfecture des affaires économique du Saint-Siège 12.
4. Le discours du 22 juin, où Paul VI reconnaissait la détérioration en matière de développement a été interprété comme une « critique de l'exploitation croissante du Tiers Monde en termes de système » (ICI, 1er octobre 1970, n° 369, p. 25). Sans doute Paul VI emploie-t-il ce mot. Mais remet-il vraiment le système en question ? Non, car il dit seulement :
Le système adopté n'a pas été CONVENABLEMENT APPLIQUÉ, quel- que chose ne FONCTIONNE PAS (DC, 19 juillet 1970, n° 1567, p. 654).
Ce que Paul VI met en question, c'est « l'application », c'est le
« fonctionnement » d'un « système » que le contexte semble admettre et louer en principe.
L'autre visage des actes.
Les actes « progressistes » du pape présentent également une face compensatrice.
1. La portée de l'audience discrètement accordée aux leaders natio- nalistes des colonies portugaises fut réduite à néant par une note diplomatique officielle et publique, adressée au gouvernement portu- gais en ces termes :
Il ne s'agissait pas d'une audience dans le sens propre du terme.
Dans le cadre des rencontres de caractère général qu'il entretient, en sa qualité de pasteur universel, avec d'innombrables groupes catholiques et non catholiques, des provenances les plus diverses, le Saint Père a estimé qu'il ne pouvait opposer un refus absolu à la requête d'une brève rencontre qui lui fut adressée par le groupe de personnes dont il s'agit. Il le fit de la façon la plus simple, la plus discrète et la moins significative possible : non dans la basi- lique Saint Pierre, où a lieu l'audience générale, mais dans une salle de passage, alors qu'il revenait, une fois l'audience terminée, sans référence à la qualité politique que s'attribuaient ces personnes, mais en tant que catholiques ou chrétiens, ainsi qu'ils avaient été qualifiés, dans la requête (DC, 2-16 août 1970, n° 1568, p. 717-718).
Cette note prenait des distances à l'égard des personnes reçues, du titre auquel elles avaient été reçues, comme si on avait reçu n'importe qui. Ce n'était là qu'une vérité diplomatique. On n'avait pas reçu n'importe qui. Les audiences de ce genre sont triées sur le volet. Elles sont refusées à des centaines et à des milliers de per- sonnes qui en font la demande, même à des groupes de laïcs ou de prêtres considérables. Les « solidaires », réunis à Rome pendant le précédent Synode, se heurtèrent à un mur. De même, en 1970, les
« traditionalistes » insistèrent, et montèrent la garde, jour et nuit, sous les fenêtres du pape, sans obtenir la moindre entrevue. Les leaders africains n'avaient pas été reçus n'importe comment, car
la conversation ménagée à distance de tous autres visiteurs, sa durée, débordaient largement le cadre des audiences baciamano pour rejoindre l'intimité des audiences privées. La note jouait égale- ment sur les mots, là où elle déclarait que le pape « ne connaissait pas concrètement les activités » de ceux qu'il recevait, et donnait à penser qu'il s'était borné à leur « recommander », dans les termes les plus généraux, l'usage de « moyens pacifiques ».
Tandis que l'Afrique se réjouissait de l'appui moral accordé par le pape aux leaders de la libération coloniale, le président du Portugal se trouvait comblé par la note citée, et tirait un trait sur l'incident diplomatique en s'écriant : « Dieu soit loué. » Son gou- vernement se sentait rassuré, appuyé, pour continuer, dans la ligne antérieure « la défense de la civilisation chrétienne » par la guerre coloniale. La hiérarchie épiscopale, qui reste, en ces pays, un des plus solides garants du maintien des colonies, retrouva « bonne conscience ».
2. La proclamation de deux femmes comme docteurs de l'Eglise n'eut pas un grand impact dans les milieux féminins. C'est l'Espagne qui s'est sentie honorée, qui s'est fait représenter en masse à la doc- torisation de sainte Thérèse d'Avila. Nulle association féminine n'envoya de délégation. Les femmes d'aujourd'hui ne se sentaient pas tellement concernées. Cette année 1970 ne leur avait d'ailleurs pas été des plus favorables au Vatican. Une femme diplomate, nommée par le gouvernement allemand auprès du Saint-Siège, fut récusée, du fait que
la tradition veut que les représentants diplomatiques accrédités au Vatican soient du sexe masculin (ICI, 15 février 1970, n° 354, p. 22 bc).
En cette même année, l'instruction liturgique excluait les fem- mes du domaine du sacré en leur interdisant la lecture de l'Evan- gile, pourtant autorisée au Moyen Age.
Enfin, le discours pontifical qui célébrait la première femme docteur de l'Eglise (27 septembre 1970) maintenait intégralement les autres exclusives traditionnelles, et tentait même de justifier le texte archaïque de saint Paul :
« Que les femmes se taisent dans l'Eglise » (1 Co 14, 34). Cela
veut dire, aujourd'hui encore, que la femme n'est pas destinée à avoir dans l'Eglise des fonctions hiérarchiques de magistère et de ministère. Ce précepte apostolique serait-il violé aujourd'hui? Nous pouvons répondre clairement : Non (DC, 18 octobre 1970, n° 1572, p. 908).
3. Les prises de position contre la torture au Brésil ont été longues à venir. Depuis deux ans, des documents impressionnants dénonçaient le développement de ce système, en aggravation constante. Mais cette information, venue de chrétiens de la base, se trouvait neutra- lisée par le gouvernement qui niait les faits, comme toujours en pareil cas, au niveau du dialogue diplomatique : le seul officiel, celui qui compte. Les autorités brésiliennes elles-mêmes qui refusaient toute commission d'enquête extérieure, ne pouvaient que transmettre les réponses rassurantes de la police : notamment des lettres de détenus auxquels on avait fait attester (par quel moyen ?) que la torture n'existait pas (il Regno, 1er juillet 1970, n° 206, p. 297, col. 3). C'est dans ces conditions que la nonciature du Brésil fit répon- dre au Vatican « qu'il n'y avait, dans les faits allégués, que 10 % de vrai ». Il fallait entendre « vérifiable », et « indéniable » par la police elle-même. Ainsi, la première intervention du pape, celle du 25 mars 1970, demeurait-elle dans le vague ; elle semblait moins condamner les autorités responsables que les inviter à un démenti.
C'est ainsi qu'Ivan Illich finit par écrire, le 14 août, la lettre où il déclarait :
Depuis deux ans, vous aviez le devoir de dénoncer la torture sys- tématique infligée aux prisonniers politiques par le gouvernement militaire du Brésil, avec la même véhémente indignation avec laquelle vous avez dénoncé l'assassinat du conseiller de police, tué en Uruguay par les tupamaros. Vous avez manqué à votre devoir... Je vous reproche ce silence et je vous dis que Dieu aussi vous le reprochera (le Nouvel Observateur, début septembre 1970 ; le Figaro, 8 septem- bre, etc.).
Si le pape parla enfin, plus catégoriquement, le 21 octobre 1970, il n'alla pas jusqu'à suivre le conseil d'Ivan Illich qui l'invitait à une rupture diplomatique. Et le Monde qui soulignait la netteté de la prise de position reçut la lettre étonnée d'un lecteur qui ne trouvait rien
de bien net, dans un document où le Brésil n'était pas nommément désigné. Du moins était-il reconnaissable, sans équivoque (ci-dessus, note 3).
4. L'appui donné par le pape à l'hypothèse de l'union sans absorption avec l'Eglise anglicane, se greffait en dernière heure sur un acte qui était un défi à l'œcuménisme, si le propre de l'œcumé- nisme est de réaliser l'avenir, et non de célébrer les blessures et que- relles du passé. Avant la décision, le docteur Ramsey avait dit clai- rement ses objections contre cette canonisation des martyrs catho- liques (DC, 18 janvier 1970, n° 1555, p. 84-86). Après qu'on eut passé outre à son memorandum, il n'obtint pas ce qu'il avait sug- géré : un acte de réparation pour les protestants brûlés par Marie Tudor.
5. Le voyage en Asie, conçu tout d'abord comme un voyage d'infor- mation, où le pape parlerait peu, écouterait beaucoup, et travaille- rait avec les évêques asiatiques, selon un dessein qui semblait inspiré par le cardinal Villot, s'est chargé, entre les mains du substitut, d'une multitude d'étapes où ne trouvèrent plus guère place que discours préparés d'avance dans les bureaux de Rome, et, de la part des asiatiques, congratulations, ovations triomphales, sans grande possi- bilité d'information ou dialogue.
Quant à l'ouverture à la Chine, elle est restée dans le no man's land.
La nonciature de Taipeh ne fut pas laissée vacante, pendant le voyage à Hong Kong, comme on l'avait pronostiqué. A la suite du voyage du cardinal Yu-Pin à Rome, elle fut immédiatement pourvue.
Au temps où il était substitut de la Secrétairerie d'Etat, Paul VI était le patron direct du nonce Riberi. Il est resté solidaire de ce personnage et des positions qu'il prit contre le gouvernement chinois.
Et ce passé entrave son dessein de reprendre le dialogue. Car l'ouver- ture d'un tel dialogue exigerait des changements qui ne semblent pas entrer dans l'optique actuelle. Ces conditions, les spécialistes les ont définies ainsi :
— Avant toutes choses, il faudrait que le représentant du Saint-Siège à Formose n'ait pas de caractère diplomatique, qu'il soit un simple délégué religieux ; car la thèse des « deux Chines » est rigoureuse- ment récusée par Pékin, comme par Formose d'ailleurs et par tous les Chinois :
On peut toujours librement choisir entre Pékin et Formose, mais jamais Pékin et Formose à la fois, écrit Louis Wei, car le corps d'une nation est comme un corps humain, il est indivisible. La Chine ne peut faire exception pour aucun pays, et c'est aussi la condition sine qua non de son entrée aux Nations unies (le Saint-Siège et la Chine, 1922-1926, Paris, 1971, p. 303).
Sur ce point, une décision serait urgente, car la Chine, en phase d'ouverture, accueillerait volontiers une proposition du Vatican sur ces bases ; il n'en sera plus de même, lorsqu'elle aura retrouvé sa place parmi les nations, et sera sortie du blocus qui l'asphyxie. Les derniers venus, qui se rallieront alors par opportunisme, ne béné- ficieront d'aucun empressement et se verront dicter des conditions sévères. Il faudrait y songer d'autant plus qu'un lourd passé de malentendus, de gestes blessants et de solidarités coloniales appel- lerait plus que des mots, si l'on veut rétablir cette amitié que le pape a déclarée à tous les Chinois, lors de son voyage à Hong Kong.
Il faudrait après cela, progressivement :
— Que les archevêques et évêques étrangers expulsés de Chine ne soient plus titulaires d'évêchés chinois.
— Que le Saint-Siège régularise la situation des évêques chinois élus et consacrés sans l'accord de Rome.
— Que le Saint-Siège reconnaisse Mgr Pi Shu Shih, comme le président de l'Assemblée générale de l'épiscopat chinois. Cela serait d'autant plus facile qu'il a été légitimement consacré avec l'accord
• de Rome. Serait-il impossible de renouveler pour cet évêque catho- lique, ce que Paul VI fit pour le patriarche orthodoxe de Moscou, en lui envoyant l'anneau pastoral de Jean XXIII ?
6. La limite d'âge imposée aux cardinaux ne réalise pas, comme on l'a dit, les réformes de l'élection pontificale demandées par le cardinal Suenens.
— Le cardinal Suenens voulait que l'élection pontificale soit traitée par le Synode, collégialement. Et le pape a pris sa décision sans consultation de l'épiscopat, en vertu de son autorité propre : Motu proprio.
— Le cardinal demandait que le Synode épiscopal, représentatif du collège des évêques, élise le pape (mai 1969) ou du moins qu'il soit une partie constitutive du corps électoral (position de repli d'octo-
bre 1969). Et la récente mesure pontificale cherche à revaloriser, au contraire, le corps cardinalice, en l'épurant d'éléments qui nuisent à sa crédibilité : car le défilé d'impotents que la télévision filmait à l'entrée des derniers conclaves était un défi à la crédibilité de l'insti- tution.
— Enfin, le cardinal Suenens demandait la limite d'âge de 75 ans et le pape la fixait à 80.
Bref, à Malines et à Louvain, on eut le sentiment que cette mesure visait, non à réformer le système centralisateur, mais à le défendre, à le maintenir. C'est ainsi que le cardinal Suenens resta réticent à l'égard de cette mesure et que le professeur G. Thils, de Louvain, critiqua la décision pontificale, avec acuité, dans une inter- view donnée à la Cité, le 3 décembre 1970.
III. L'APPLICATION DU CONCILE
Malgré le souci d'être court, il est difficile de répondre à la ques- tion posée : le pape a-t-il changé ? en s'en tenant aux actes et dis- cours de pointe.
Il importe de situer, à grands traits, la ligne directrice de l'activité pontificale : une application loyale, rapide et courageuse du Concile.
Paul VI promeut et soutient la mise en place des conférences épiscopales et autres instances de dialogue, telles que les conseils pres- bytéraux ". Il poursuit la réforme et l'humanisation du Saint- Office dont les règlements sur l'examen des doctrines suspectes et la réduction à l'état laïc ont été assouplis 14. Il encourage l'adaptation des congrégations romaines qui font, chaque année, dans l'Attività della Santa Sede, le bilan de leurs innovations : la Congrégation du clergé développe un secteur de pastorale d'émigrants et de tou- risme ; la Congrégation de la Rote a mis au point de nouveaux moyens d'annuler les mariages qu'on tenait jusque-là pour valides et les procédures se décentralisent. Le total des annulations et ruptures de lien s'élève chaque année : 579 en 1968 ; 755 en 1969 ; 812 en 1970 (Attività 1969, p. 758-759 et 1970, p. 786).
Le dialogue œcuménique se poursuit et s'étend organiquement entre les Eglises, confessions et organisations chrétiennes 15. Il
Nouveaux ministères et fin du clergé
24 000 prêtres ont abandonné le ministère depuis 6 an$
î
Les séminaires se vident. Une crise d'identité sévit dat1 le "clergé'' qui se veut "déclergifié", tandis que la mutatioi culturelle du monde entraîne une crise de la foi. Et pourtant!
les ministères tendent à renaître, diversifiés sur mesure, j partir des communautés de base. On parle de ministères féminins, de ministères temporaires, etc.
A la demande du cardinal Marty, le Synode d'octobri 1971 a été saisi de ce problème. Un mouvement se soulèv<
à travers le monde pour le préparer : plus ample et plu:
concerté à bien des égards que celui que porta le Concile Où en sommes-nous ? Où allons-nous : Théologie ei faits ? L'abbé R. Laurentin dresse ici le bilan transpareni d'études statistiques, psychologiques, sociologiques, doc.
trinales.
Il les situe dans la vie de l'Église dont on ne peut le!
séparer. D'où les six chapitres suivants : 1. Au sommet : Le pape a-t-il changé?
2. A la base : Désintégration ou nouvelle intégration?
3. Un Synode préparé au grand jour.
4. Crise du clergé ou renouveau des ministères.
5. Justice et développement.
6. Le Synode acceptera-t-il la nouvelle "Constitution d<
l'Église"?
Conclusion : Vers quel avenir?
Documents.
En fin de volume, 130 notes documentaires, précises e1 claires, conçues comme de courts articles, apportent de,.
révélations sur des sujets méconnus :
Quels épiscopats voteront pour l'ordination d'homme:
mariés ?
Le célibat est-il pratiqué ? (d'après des enquêtes inédites) L'affaire hollandaise devant Rome.
Où sont les prêtres en prison?
Situation du diaconat.
Où en est l'Église souterraine?
Le mouvement Pentecôtiste. Religieuses qui partent Ministères féminins. L'élections des évêques etc.
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