FACULTÉ DE MÉDECINE ET DE PHARMACIE DE BORDEAUX
ANNÉE 1897-1898 HT® 44
DU
KÉRATOME SENILE
1'—<♦=♦>—t
THÈSE POUR LE DOCTORAT EN MÉDECINE
présentée et soutenue
publiquement le 24 Décembre 1897
PAR
Charles-Eugène-Augustin LETONTURIER
Né à Dinan (Gôte-du-Nord), le 29
juillet 1872
Élève duService de Santé de la Marine
professeur— Président.
professeur—j agrégé [ Juges.
agrégé )
Le Candidat répondra aux questions
qui lui
serontfaites
surles
diverses parties de l'Enseignement
médical.
Examinateursde laThèse:■
MM. DEMONS COYNE DL'BREUILH LEDANTEG
BORDEAUX
IMPRIMERIE DU MIDI — PAUE
GASSIGrNOL
91 — RUE PORTE-D1JEAUX — 91 1897
t
Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux
M. PITRES Doyen.
PROFESSEURS MM. MIGE..,
AZAM . . DUPUY.
MM.
nl. . . . \ PICOT.
Clinique interne / PITRE'PITRES.
DEMONS.
LANErONGUE.
N.
Clinique externe Pathologie interne...
Pathologie et théra¬
peutique générales. VERGELY.
Thérapeutique ARNOZAN.
Médecine opératoire. MASSE.
Clinique d'accouche¬
ments MOUSSOUS.
Anatomie pathologi¬
que COYNE.
Anatomie BOUCHARD.
Anatomie générale et
histologie VIAULT.
AU SiÎ-Ai10* Sfiil section de médecine(PcitllOÏOg
MM. MESNARD.
CASSAET.
AUCHr,.
Professeurs honoraires.
MM.
Physiologie JOLYET.
Hygiène LAYET.
Médecinelégale MORACHE.
Physique
BERGON1É.
Chimie BLAREZ.
Histoire naturelle ... GUILLAUD.
Pharmacie FIGUIER.
Matière médicale.... de NABIAS.
Médecine expérimen¬
tale FERRÉ.
Clinique ophtalmolo¬
gique
Clinique des maladies chirurgicales d«s en¬
fants
Clinique gynécologique ie interneet Médecine légale.)
MM. SABRAZÈS.
Le DANTEC.
BADAL.
P1ECIIAUD.
BOURSIER.
section de chiiiuuoie et accouchements
Accouchements.. .
UAIJM. RIVIERE.
CHAMBRELENT (MM. YILLAR.
Pathologie
externe]
BINAUD. | ' /(
BRAQUEHAYEj
section des sciencesanatomiqu1cs et physiologiques
JMM. PR1NCETEAU | Physiologie MM. PACHON
'"■( CANN1EU. Histoire naturelle BEILLE.
Anatomie,
section des sciences physiques
Physique MM. SIGALAS. | Pharmacie M. BART1IE.
ChimieetToxicologie
DENIGÈS. j
€0VBIS COII1* LÉ.11 H<11 T A B il 15 S :
Clinique interne des enfants MM. MOUSSOUS.
Clinique des maladies cutanées et syphilitiques DUBREUILH.
Clinique des maladies des voies urinaires POUSSON.
Maladies dularynx, desoreilles etdunez MOURE.
Maladies mentales REGIS.
Pathologie externe
DENUCÉ.
Accouchements RIVIÈRE.
Chimie DENIGES
Le Secrétaire de laFaculté: LEMAIRE.
&
Par délibération du 5 août1879, la Facultéaarrêté que les opinions émises dans les Thèses qui luisontprésentées doivent être considérées commepropres à leursauteurs, et qu'elle n'entend leur donner ni approbation ni improbation.
*~
A mon Président de Thèse
MONSIEUR LE PROFESSEUR DEMONS
PROFESSEURDECLINIQUECHIRURGICALE A LA FACULTÉ DEMÉDECINE
I)E BORDEAUX
OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE MEMBRE CORRESPONDANT DEL'ACADÉMIE DEMEDECINE
INTRODUCTION
Faire une thèse n'est pas chose
facile, et les malheureux
étudiants qui y sont
condamnés auraient beaucoup de
peine à
accomplir leur Lâche s'ils n'étaient aidés puissam¬
ment parleurs
maîtres.
Cette aide ne nous a pas fait
défaut; et
noussaisissons
avec
empressement l'occasion qui
nousest offerte de remer¬
cier
publiquement M. le professeur agrégé Dubreuilh de
l'intérêt qu'il nous a
témoigné et des conseils qu'il nous a
prodigués.C'est lui qui est
l'inspirateur de notre thèse et il
nousa
fourni tousles éléments nécessaires à son
édification.
C'est, en effet, pour lui
avoir souvent entendu parler des
croûtes des vieillards, c'est pour en
avoir constamment
vu .passer sous nos yeuxà
saconsultation à Saint-Raphaël,
c'est pour
lui avoir
vumaintes fois opérer des épithéliomas
provenant de kératomes séniles
que nousavons eu l'idée
d'étudierd'un peu
près
cettelésion.
Nous l'avons fait avec soin, et, pensant
qu'il s'agissait là
d'un véritable chapitre de
pathologie,
nous avonsadopté le
plan
généralement admis dans les traités.
t . Nous avons recueilli un certain nombre
d'observations,
choisissantles plus
typiques
pourles joindre à notre des¬
cription.
En terminant, séduitpar l'idée d'un
rapprochement
pos¬sible entre le kératomesénile et toute une série de lésions cutanées, au premierrang
desquelles est le xeroderma pig-
mentosum, nous avons essayé
de faire
cerapprochement.
Mais avant de retracer l'histoire du kératome sénile, il
nous resteun devoir à remplir.
M. le professeur Démons a
bien voulu accepter la prési¬
dencede notre thèse inaugurale.
C'est un grand honneur qu'il nous
fait.
Nous l'en remercions très sincèrement en l'assurant de notre
profond
respect.Décembre 1897,
HISTORIQUE
Populairementconnu sousle
nomde «crasse des vieillards»,
le kératorne sénile a été étudié bien
avant
nous,mois
sous des noms différents, etconfondu souvent
avecd'autres
lésions cutanées.
C'est ainsi que Biett,
le premier,
pensaà faire
ungroupe
à partpour une
affection qu'il appela acné sébacée, la distin¬
guant de
l'impétigo et de l'eczéma impétigineux avec les¬
quels
elle était absolument confondue.
Il parle
de la prédilection de la lésion
pourla face et sur¬
tout pour le nez et
constate la production
surla surface
cutanée de squames
plus
oumoins étendues, d'abord facile¬
mentenlevées, puis
plus tard plus tenaces et laissant
au-dessous une peau
plus
rougetandis
queles follicules parais¬
sent dilatés ou plus
souvent obstrués.
Bazin, en 1851,
établit le diagnostic de l'épithélioma avant
l'ulcération et de l'acné sébacée, puis
termine
endisant
« qu'il n'est pas sans
exemple de voir l'acné sébacée se
transformer in situ en
épithélioma.
»En 1854,Verneuil dans «les
Archives» étudie les cancroïdes
qui ne
consistent plus dans l'hypertrophie papillaire mais
qui
débutent
par unelésion des glandes de la peau, effleu¬
rantainsi la question
de l'acné sébacée et de
sadégéné¬
rescence en cancroïde que plus
tard devait reprendre Au-
douard.
Devergie semble dansson herpès
crétacé
et sonacné sé¬
bacée successive avoir décrit deux phases
différentes de
l'acné sébacée.
Mais c'est Cazenave qui, le premier, distingue l'acné séba¬
cée partielle et fait une description
complète
de cette affec¬tion en signalant sa terminaison possible en cancroïde.
Chausit,dans un articleparudans les Archives Générales de Médecine
(1858),
veut que ce que Cazenave a appeléacné sébacée partielle soit bien souvent par sa tendance à la gué- rison par atrophie une forme spéciale qu'il nomme atrophi-que. Cependant, ajoute-t-il, « si l'acné sébacée partiellea paru dans certains cas susceptible de s'ulcérer, elle rentre alors dans la classe des affections des follicules sébacés signalées
par Verneuil etque l'on aurait confondues à tort avec le noli me
tangere.»
IIardy après avoir étudié l'acné sébacée concrète ajoute qu'on rencontre souvent chez les vieillards des taches gri¬
ses, saillantes, de la grandeur d'une lentille ou d'une piècede vingt centimes, qu'on prend pour des croûtes d'acnésimple.
Ces cassontplus complexes
d'après
lui et la tache est formée à la fois de matièresébacée et deproductions épithéliales,
et elle repose surune surface un peu inégale, comme verru- qûeuse. Ces saillies appartiennent bien plutôtà l'épithéliomaet il fautse garder de les écorcherou de leur faire des appli¬
cationsirritantes, « car elles dégénéreraient facilement ».
«Je crois, dit-il, que la distinction entreces taches noires verruqueuses et les croûtes d'acné n'a pas été bien faite et que c'est ce qui a fait dire à quelques auteurs, et en particu¬
lier à Bazin, que l'acné sébacée pouvait dégénérer et se transformer en épithélioma. Pour ma partje n'ai jamais vu la dégénérescence cancroïdienne envahir la peau couverte d'une véritable acné concrète. »
Heurtaux, à l'article cancroïde, admet que cette affection peut débuter par une lésion des glandes sébacées, mais il considère comme facile le diagnostic de l'acné sébacée par¬
tielle et du cancroïde.
Laillier, en 1878, consacre un chapitre de ses Leçons sur lesaffections cutanées à cetteforme d'acné qui peutdégéné¬
rerà la'suite de traitements irritants.
La même année, en 1878, Audouard, dans unethèse restée long-temps classique, reprend l'étude de
l'acné sébacée
par¬tielle et de sa transformationen cancroïde. Sa thèse contient 18 observations soigneusement prises. Malheureusement
lui
aussi commetl'erreur de la plupart des auteurset que
signa¬
lait Hardy, confondant cescroûtes
particulières si fréquentes
chez les vieillards et appartenant vraiment
à l'épithélioma
avec des croûtes d'acné sébacée simple. Il faut
arriver jus¬
qu'en 1896 pour trouver
la question du kératoine sénile véri¬
tablementétudiée enFrance parM.
le professeur agrégé Du-
breuilli, qui en fait une classeimportante
«de
cegroupede
lésions de Pépiderme qui se
rapprochent de l'épithélioma
par leurs
caractères histologiques et qui ont
unetendance
naturelle à aboutir au cancer
épithélial
». etqu'il appelle ké¬
ratoses pré-cancéreuses.
Le nom de kératomesénilequ'il donnea
la lésion, le substi¬
tuant à celui de crasse des vieillards, troppeu
scientifique, et
d'acné sébacée parlielle qui a donné
lieu à tant d'erreurs,
a l'avantage de rappeler deux de sesprincipaux caractères, Phyperkératose
quiconstitue le trait dominant
audébut et
l'âge des malades.
C'est dans le travail deM. leprofesseur
Dubreuilh
quenousavons
puisé
unetrès grande partie de notre thèse,
nousavons pleinement
adopté
ce nomde kératome sénile qu'il
donne à la lésion qu: nous nous proposons
d'étudier et qui
évite toutesles confusions qui ont
été faites avant lui.
Nous allons essayer de
faire la description de cette lésion
si banale et relativement si peu
étudiée.
Nous nousplace¬
rons surtout, dans notre description, au point
de
vuede la
dégénérescence du kératome enépithélioma, espérant,
par les observations que nous présenteronset les
examenshis¬
tologiques qui les accompagnent,
bien mettre
enrelief cette
dégénérescence si fréquente qui apermis à M. le professeur
Dubreuilh d'appeler le kératome
sénile,
aumême titre
que lescornes cutanées et le xeroderma pigmentosum, « dela
graine de
cancer ».Nous nous efforcerons également, à la suite de cette étude anatomiqueet clinique, d'esquisser un rapprochement inté¬
ressant entre le kératome sénile etuneautre de ces kératoses
pré-cancéreuses
atteignant surtout les enfants, 1qxerodermapigmentosum.
Ce ne sera donc passimplement un chapitre de pathologie
cutanée que nous écrirons, mais bien une thèse que nous soutiendrons, d'abord enaffirmant l'extrême fréquence de la dégénérescence du kératome en épithélioma et en le prou¬
vant par des observations prises avec soin et par des exa¬
mens microscopiques, puis en envisageant les rapports qui peuvent exister entre deux affections si différentespar l'âge des malades qu'elles frappent, et si analogues dans l'ensem¬
ble de leur évolution.
Heureux si, par ce modeste travail, nous avons réussi à attirer l'attention de quelques praticienssur ces croûtes des vieillards si communes et si bénignes, semble-t-il, mais qu'il faut surveiller pour pouvoir, au moment voulu, les arrêter dans leur marche naturelle vers la malignité.
DÉFINITION
Le kératome sénile est une lésion
extrêmement banale,
caractérisée par
l'apparition
endifférents points de la surface
cutanée de plaques
écailleuses, grises, jaunes
ounoires, de
grandeur et
de contours très irréguliers, souvent mal limi¬
tées, plus ou
moins saillantes, apparaissant le plus souvent
à un âge avancé
et qu'on rencontre chez
ungrand nombre
devieillards, surtout ceux de
la
campagne.Cette affection
semble atteindre indifféremment
les deux
sexesbien qu'il
n'y aitpas
de statistiques faites à
cesujet.
On peut
jusqu'à
uncertain point lui reconnaître un carac¬
tèrefamilial. Assezsouventles
ascendants des malades qui ont
été interrogés avaienteu
des lésions analogues,
sansque
l'on puisse
établir de règle précise à
cesujet. De même les
collatéraux,les
frères
et sœurs,sont quelquefois porteurs de
kératomes séniles. (Voir
Obs. XVII.)
ÉTIO LOGIE
Le kératomesénile
atteint généralement des individus de
soixanteà
soixante-dix
ans,exceptionnellement on le voit
apparaître entre trente et quarante ans. Le plus souvent les
malades sont des gens
de la campagne, des cultivateurs
travaillant en plein
air, et M. le professeur Dubreuil tait
remarquer que
la maladie atteint presque exclusivement les
parties exposées à l'air et à la lumière, en épargnant le plus
souvent les
parties couvertes.
C'est d'ailleurs à peu
près tout ce que nous savons sur
l'étiologie du
kératome (âge avancé des sujets, professions
de
plein air). C'est ainsi que les marins, qui eux aussi sont
très
exposés à la lumière et à l'air, se voient fréquemment
atteints. Unna l'avait
bien remarqué quand il décrivait son
« Carcinom der
Seemansliaut
»,qui pourrait être ramené
facilement à deslésions
de kératome très accentuées.
Cette influence du
grand air semble être bien indéniable
et M. le
professeur Dubreuil, frappé de l'extrême fréquence,
à sa consultation, des
croûtes séniles sur les malades qu il
avaitl'occasion de
voir et qui
pourla plupart venaient de la
campagne,
eut l'idée d'examiner à ce point de vue spécial
les250 vieillards des
deux
sexespensionnaires de l'hospice
Pellegrin de
Bordeaux et eut la surprise de ne rencontrer
que 3 cas
de kératomes modérément accusés, et encore chez
desindividus ayant
exercé des professions de plein air.
« Ce chiffre très
minime,
nousdit M. Dubreuilh dans son
rapportau
Congrès de Londres 1896, me paraît confirmer le
rôle étiologique de
la lumière solaire, car les pensionnaires
decet établissement sont presque tous
des citadins, et vivent
à l'ombre depuis plusieurs années. »
Cependantnous ne pouvonspas poser
de règle absolue à ce
sujet, carplusieurs de
nosmalades étaient habitants de la
ville. L'un d'eux même et non des moins typiques
(Observa¬
tion
XVI)
habiteBordeaux depuis quarante-deux
ans.Il sembleégalementque ce soitune
affection très fréquente
dans lesCharentes, mais il faut remarquer que
les Charentes
sont un pays
de
cancer etréputées
commetelles à Bordeaux.
PATHOGÉNIE
On nous
reprocherait d'avoir laissé de côté la pathogénie
si nous n'en disions deux motsdanscetravail, bien que nous n'ayons aucune
donnée à
cesujet et
que nousignorions
com¬plètement
comment
seforme le kératome. C'est toujours la
question de lapathogénie de l'épithélioma qui
se pose, nousne la résoudrons pas ici.
SIEGE
L'étiologie même de la
lésion
nousapprend
quele kéra-
tovne sénile siège la plupart du temps, on
pourrait dire tou¬
jours, sur les parties
exposées à l'air et à la lumière. Néan¬
moins, son siège de
prédilection
estla face qui
en estsouvent
criblée. Sa distribution est quelconque surla face eton en voit sur lefront, surlesjoues,sur lenez et les oreilles.
On
en trouve aussisur le cou, maisseulement surlescôtés, jamaisdans la région
sus-byoïdienne; jamais
oumenton
ou surla
nuque. Les
lésions
nesont jamais symétriques.
Le dos des mainsest lui aussi quelquefois atteint. Cepen¬
dant les lésions nesont plus tout à fait les mêmes, et le Ité¬
ratome prend un aspect un peu
spécial
que nousdécrirons
plusloin. Il peut arriver
queles avant-bras soient atteints,
mais dansaucune desobservationsque nous avons eu entre
les mains
(sauf celle publiée
parM. Dubreuilh)
nousn'avons
trouvé trace de lésions analoguesau troncou aux membres
inférieurs.
Le.
MARCHE. TERMINAISON.
DURÉE.
Nous avons remarqué que la lésion ne se présente pas
sous un aspectunique, quecet
aspecLvarie
suivantle siège.
Mais suivantl'âgede la maladie, on peut noterdes variations trèsgrandeségalement.C'estainsi que nousdécrirons troispé¬
riodes ou kératome.
Au début, les plaques sont
constituées
par une accumu¬lationde squamesjaunâtres ou noirâtres,grosses autoucher.
D'autres fois, elles sont sèches et dures,adhérentes ; d'autres fois, c'estun amasirrégulierde débris épidermiques friables.
A une deuxième période, les amas squameux sont plus épais et adhérents, la surface sous-jacente s'infiltre.
A un troisième degré enfin, le kératome poursuit son évo¬
lution et devient l'épithélibrna. Il revêt alors deux formes principales :
1° La forme d'ulcération à baseinfiltrée; 2° La forme de tumeur globuleuse et
saillante.
Nous reviendrons plus loin sur cette
terminaison du kéra¬
tome sénile et nous y insisterons.
Cependant, il peut se faire que le kératome, ayant franchi
son second stade, au lieu de continuer sa marche en avant
vers
l'épithélioma,
prenne en quelque sorte unchemin
dé¬tourné, qui l'ymènera quand même le plus souvent, et
donne
naissance à unelésioncutanéeplus rare etbien intéressante
à cause de ses origines multiples : la corne. On
signale
en effet un certain nombre d'observations de cornes ayant eu pour point de départune plaque de kératomesénile.
— 19 —
Asmus en rapporte un cas, et ou
chapitre Observations
nous reproduisons
le
casd'Asmus.
M. le professeur
Dubreuilli
en aobservé lui aussi plusieurs exemples,
etil
amis à
notredisposition deux observations
inédites que nous
reproduisons à la suite de l'observation
d'Asmus.
Nous n'insisteronspas davantagesur
cette transformation
subie par le
kératome; il faut
avouerqu'elle est l'exception.
Nous devions la signaler pour être
complet.
Telle est, d'une façon
générale, l'évolution du kératome
sénile.
Cetteévolution, qui peut mettre
dix
ans ouvingt
ansà s'ac¬
complir
complètement, peut durer
untemps très court. Le
stadeépithélioma est
parfois atteint
enquelques mois, alors
quedes
croûtes restentcroùtessansaucune modification pen¬
dant
plusieurs années
pour,quelquefois,
entrès peu de
temps,
dégénérer et grandir.
La moyenne
de la durée de la tranformation est de
unà
deux ans.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
L'examen microscopique du
kératome
à ses différentes périodes aété
fait par M. le professeur Dubreuilli qui, grâce à des pièces provenantd'opérations
ou nécropsies, a pu étudierd'une
façontrès
précise ettrès sûre
des kérato-mes séniles de la face et des mains; c'est à lui que nous emprunterons la description qui va suivre, ayant
toujours
eu le soin dans la suite d'ajouter autant que possible aux observations que nous publions l'examen microscopique
pourchaque cas particulier.
«1° La lésion est constituée audébut par un épaississement
de la couchecornéequi atteint cinq ousix fois
l'épaisseur
nor¬male; elle esten revanche moins dense, moins compacte, et l'on y trouve, par places, des noyaux conservés en grande abondance. La surface libre est plus oumoins inégale, tan¬
tôt presque plane,
tantôt accidentée de prolongements
sail¬lants comme des cornes en miniature, surlout aux mains, mais toujours conservant une
disposition stratifiée
horizon¬talement et nonpas en cônes
emboîtés
comme dans les cor¬nes ou les verrues papillaires. La face profonde de la plaque
cornée est inégale par suite des prolongements qu'elle
envoie dans les bourgeons épithéliaux profonds, lesquels correspondent le
plus
souventauxorifices sébacés
ou sudo- ripares. Les couches vivantes de l'épiderme sont générale¬ment fortminces, mais la structure des couches génératrice
etépineusene présente aucuneanomalie. La couche granu¬
leuse est très irrégulière, elle manque en certains endroits, elle est exagérée en d'autres. On la retrouve surtout au
niveau desorifices
sudoripares, et,
surcertaines prépara¬
tions, il est
très frappant de voir à chaque pore sudoripare
un énorme amas bien
limité de cellules granuleuses, et le
conduit sudoripare traverser en
hélice
uneépaisse couche
cornée infiltréed'éléidine.
» Lesglandes
sébacées paraissent plus nombreuses et plus
volumineuses au niveau du
kératome
quedans les parties
voisines, au moins
à la face,
car, surles moins, elles man¬
quent
presquetotalement. Leurs orifices sont dilatés, rem¬
plis parun
bouchon corné, de sorte que l'on voit quelque¬
fois les cellules granuleuses
arriver
aucontact des cellules
graisseuses.
» 2° Ledeuxième stade, est
caractérisé
pardes altérations
de la couche
popillaire et des couches profondes de Pépr-
derme. Dans les
parties superficielles du derme, on voit
apparaître des
nappesd'infiltration cellulaire, correspondant
aux points
où Pépiderme lui-même est altéré et bourgeon¬
nant. Cette infiltration est
surtout constituée par des lym¬
phocytes
mononucléaires avec quelques amas de cellules
plasmatiques, qui sont du reste inconstantes. Les mastzel-
len, plus
nombreuses
quenormalement, sont disséminées
dans toutel'étenduede
la préparation.
» L'altération
épiderrnique la plus commune et presque
constante est la
production de bourgeons épithéliaux min¬
ces, multiples
qui s'enfoncent ho le derme et forment des
cordons pleins
de trois
ouquatre rangées de cellules d'épais¬
seur, allongés,
à extrémités arrondies, bien limités, consti¬
tués pardes
cellules semblables à celles de la couche géné¬
ratrice. Ces bourgeons
partent isolément ou par groupes
d'un point
quelconque de Pépiderme. Ils n'ont aucune
relation avec les
orifices sudoripares, les follicules, ni les
glandes
sébacées, mais on les voit parfois autour d'un folli¬
cule,
partant
nonde l'infundibulum, mais de la peau immé¬
diatement
avoisinante
;quand ils sont bien développés, ces
bourgeons
s'incurvent et s'anastomosent en réseau. 1^
peut
ainsi
seformer autourdu collet d'un follicule un réseau
— 22 —
serréde
boyaux
épithéliauxanastomosés,
tout à fait iden¬tiqueà ceque Darier a figuré dans la psorospermose folli¬
culaire végétante.
«Plus rarement, cesontde gros bourgeonscourts dont les cellules les plus profondes deviennent plus
volumineuses,
vitreuses,et se laissentdissocierpar les cellules qui infiltrent lederme, préludant ainsi àl'épithélioma,
suivant le proces¬sus indiqué par Ribbert. Enfin, l'on roncontre quelquefois
des clivages de la couche
épineuse
se faisant sur de lar¬ges surfacespar un processus d'accantholvse et tout à fait sembable à ce qui a été décrit par divers auteurs dans la maladie de Darier.
» 3° Le troisième stade est constitué par répithélioma con¬
firmé, lequel se produit, soitaux dépens des boyaux épider- miquesminces, anastomosés en réseau, soit aux dépens des gros
bourgeons
courts. A ce moment, l'infiltration du derme augmente considérablement et constitue même unvéritable plasmome, et, d'autre part, la couche cornée
liyper-
kératosée commence à se desquamer. A ce stade, la dégé¬
nérescence épithéliomateuse très évidente au
microscope
estencore latente
d'iniquement
; on remarque seulement que ledermesous-jacent
au kératome est un peu infiltré, et que la surface, laisséeà nu parl'arrachementde la croûte,est anor¬malement friable et saigneau moindre grattage. »
De cet examen si complet, il ressort bien nettement la transformation lente du kératome en
épithélioma.
On suit pasà pas la marche vers la lésion définitive. C'est ainsi que, dans un premier stade que l'on pourrait appeler stade d'hv- perkératose,c'estl'hyperkératoseseule.qui
domine, lacouche cornée est considérablementépaissie, tandisquelescouches vivantes del'épiderme.
sont très minces(l'observation
de Mme Grand montre nettement cette premièrephase).
Sur les coupes que nous avons eues sous les yeux, et qui sont déposées au laboratoire d'anatomiepathologique
deM. Auché, il nous a été facile de retrouver ces caractères
d'hyperkératose considérable,
et dansplusieursd'entre elles,— 23 —
provenant de croûtes séniles à leur début, nous avons été
frappé par
l'aceumulatlon autour des pores sudoripares de
cellules
granuleuses, tandis qu'au milieu d'une couche cor¬
née très épaisse
et infiltrée d'éléidine apparaissait la coupe
du conduit sudoripare sous
forme de petites ouvertures de
dimensions différentes
indiquant l'enroulement en tire-bou¬
chon dece conduità travers
la couche infiltrée.
A un degré plus
avancé,
nousavons vu, sur des coupes
provenant de kératomes subissant déjà la prolifération épi-
théliale, se
produire des bourgeonnements profonds de
l'épiderme.
Ces bourgeonnements diffèrent des enfoncements
en doigt de
gant signalés dans les orifices pilo-sébacés, ils
sont beaucoup plus
petits, pleins et formés exclusivement
par
la couche épineuse altérée. Sur une coupe provenant
d'un malade dont nous
publions l'observation, Jean B...
(Observation VIII), ces bourgeonnements apparaissent très
nettement, ils sont
étroits, allongés ou recourbés en crosse,
etpar
endroits ils entourent d'un réseau véritable les orifices
pilo-sébacés.
•C'est d'ailleurs cette disposition que signale
comme fréquente
M. le professeur Dubreuilh et qu'il com¬
pare
à la psorospermose folliculaire végétante de Darier.
C'est
également à cette période qu'appartiennent les éclate¬
ments de la
couche épineuse que M. Dubreuilh appelle
clivage, à cause
de la façon particulière dont se fait cet
éclatement.
L'observation de Mme M..., contient un bon
exemple de ce
clivage; en effet, à l'examen microscopique
d'une petite
saillie verruqueuse que portait la malade au mi¬
lieu du nez, on peut
voir
unecouche cornée extrêmement
épaissie formant
unvéritable plateau hyperkératosique,mais
dont les parties
profondes sont clivées en une série de feuil¬
lets plus ou
moins complets, parallèles à la surface et séparés
par
des
nappesd'une substance granuleuse. Cette disposi¬
tion se rencontre assez
fréquemment et est curieuse à ob¬
server.
Le troisième degré
c'est l'épithélioma, sans cependant
qu'on puisse lui assigner un type fixe, du moins d'après les
— 24 —
observations que nous possédons. C'est ainsi que chez le même malade. Joseph D... (Observation
XIV),
couvert de croûtes séniles à leurs divers stades et porteur de 3 tu¬meurs, l'examen
microscopique
dévoile 3 types différentsd'épithélioma
(voirObservation).
Souvent la tumeur est constituée par un stroma trèsabondant,
riche en cellules rondes, et par des nodules petits etirréguliers,
formés de cellules à gros noyau. On y voit, comme dans le cas de Bonnefon, des traînéesépitliéliaies,
sortes de boyaux cellu¬laires plus ou moins longs et étroits formés de deux rangées de cellules, ce qui leur donne-un aspect pseudo-tubulaire.
Ce stade, qui correspond à une période où
cliniquement l'épithélioma
n'est encore que latent, peut être considérécomme le stade
définitif;
la dégénérescenceépithéliomateuseest accomplie, le kératome est arrivé au bout deson évo¬
lution.
C'est à cestade que les malades viennent le plus généra¬
lement consulter le médecin, le derme est infiltré, ils com¬
mencent à être incommodés par cette croûte, qui maintenant les fait souffrir et saigneau moindre choc. La couche cornée
desquameet tombe à
chaque
instant. Ilss'inquiètent
et natu¬rellement demandent qu'on les guérissent.
C'est maintenant le moment d'étudier lessymptômes clini¬
ques de la lésion et de placer les observations que nous
avons pu recueillir dans le service de M. le professeur Du- breuilh. Nous avons choisi les plus typiques, et dans la
plupart de nos observations on retrouvera, groupéssur le même sujet les troisdegrés du kératome,à cause justement du peu de tendance qu'ont les malades à venir consulter un
médecin pour quelques croûtes qu'ils considèrent comme une conséquence forcée de leur âge. Ils ne s'y décident que
lorsque
répithélioma est déjàconstitué, quand quelques-unsde leurs kératomes sont devenus de véritables tumeurs malignes.
DESCRIPTION
CLINIQUE
Quand un
malade vient voir un médecin pour ses kérato-
mes séniles, il en est en
général couvert, et il est très
difficile d'obtenir de lui
des renseignements exacts sur le
début de la lésion. Presque
tous les malades disent s'être
aperçus
seulement, il
y auntemps plus ou moins long qu'on a
souvent déjà de
la peine à leur faire apprécier, de l'apparition
d'une ou de
plusieurs croûtes à laquelle ils n'ont fait aucune
attention. Nous sommes
donc très mal renseigné sur les
toutà fait premiers
moments du kératome sénile. Cependant
souvent la squame
semble avoir pris naissance sur une
tachede lentigoancienne, sans que
nous puissions établir
pour
cela
unerelation constante entre les deux lésions. Si
on examine un malade
porteur de croûtes séniles on cons¬
tateque ces
croûtes siègent de préférence à la face où on
voit des plaques
écailleuses, grises, jaunes ou noires, de
grandeur et
de contours très irréguliers, souvent mal limitées,
plus ou
moins saillantes, distribuées irrégulièrement un peu
partout,
et
nonsymétriques les unes par rapport aux
autres.
Elles sont constituéespar une
accumulation de squames
jaunâtres ou
noirâtres, grasses au toucher, friables, assez
molles, parfois
même très molles, à structure stratifiée.
D'autres fois les squames
sont sèches, dures, adhérentes;
d'autres fois, cesont des amas
de débris épidermiques.
Malgré leur
friabilité
cessquames sont assez adhérentes
et fixées à la peau par une
série de prolongements coniques
s'enfonçant
dans le derme. '
M. le professeur Dubreuilh les compare à ceux du
lupus érytliémateux,
mais ils sont moins durs. Si on arrache ces squames malgréleur résistance, ons'aperçoit
que la peaunesaigne pas, mais que sous la croûte existe une surface rouge, assez luisante, qui parait assez grasse et criblée de ponctuations en déà coudre qui sont les orifices dilatés des glandes sébacées.
A côté de ces plaques on rencontre d'autres amas squa¬
meux plus épais qui résistent quand on cherche à les déta¬
cher, mais qui laissent au-dessous d'eux une peau plus
rouge, légèrement infiltrée, très friable, faisant un peu saillie et si vulnérable que le seul arrachement des croûtes suffit, le plus souvent, pour la faire saigner.
Leurs formes sont excessivement variables. Les uns sont
réguliers et arrondis comme un grain de chènevis ou une
lentille; d'autres sontallongés en grain de blé ou de café; d'autres, enfin, sont déchiquetés et bizarres sans aucune
régularité dans leurs contours.
Leurépaisseur, très minime au début, où un doigt passé à leur surface sent à peine une légère élevuregrasse, devient très
appréciable
chez certains d'entre eux etatteint 2 ou 3millimètres au moins.
Leursdimensions en étendue sont également variables et
on en rencontre d'à peine visibles et d'autres qui forment des masses relativement considérables. La couleur des kératomes de la face varie du jaunâtre au noir en passant par des nuances
intermédiaires,
le griset le brun. Ils sont rarement aussi franchement noirs qu'aux mains.Aux mains, en effet, les lésions, un peu différentes, sont constituées par des plaques noirâtres, dures, saillantes, à bords
abrupts,
à surface planes, rappelant l'écorce des vieux arbres. La masse cornéequi lescompose est extrême¬ment dure, très adhérente, d'apparence stratifiée.
Au-dessous de ces squames la surface est plane ou ponc¬
tuée de petites
dépressions
recouvertes par une couchecornée mince et écailleuse. La couleur de ces
plaques
est brunnoirâtre,
les croûtesjaunes sont rares.- 27 —
Les dimensions ensont
variables, leur hauteur est le plus
souvent
appréciable. Aux doigts, on en rencontre d'assez
élevées pour
simuler des
cornes(Dubreuilh).
Mais en
général le malade
quel'on a à examiner n'est pas
seulement porteur
de kératomes séniles aux deux premiè¬
res
périodes; le plus souvent au contraire il porte une
croûte plus
avancée dans
sonévolution, et c'est pour cela
qu'il
vient trouver le médecin.
Comment seprésente
la lésion?
Elle revêt deux aspects
principaux
:sous forme d'ulcéra¬
tion à base infiltrée ou sous
forme de tumeur globuleuse et
saillante.
Nous avons surtout
remarqué cés deux formes d'épithé-
lioma sans
pouvoir affirmer néanmoins qu'elles soient les
seules
possibles.
Si le kératome a donné
naissance à une tumeur globu¬
leuse,
celle-ci
agrossi petit à petit, tombant par parcelles
pour
s'accroître toujours; les bords en sont arrondis et ré¬
guliers,
c'est
unchampignon dont le pied serait très court,
car la base
d'implantation est toujours très large. (Observa¬
tion XVI.)
S'il a
produit
uneulcération, elle est en général large,
taillée àpic,
entourée d'un bourrelet élastique, saillant, rouge
vif plus
étroit
quecelui de l'ulcus rodens. Son fond est sou¬
vent recouvert d'une
croûte qui s'enlève facilement, mais en
faisant saignerla
surface sous-jacente.
Cestumeurs nesont pas en
général très volumineuses, ni
très douloureuses, leur
plus grand inconvénient pour le
malade est la facilitéavec
laquelle elles saignent et s'écor-
chent. Généralement ils
épuisent toutes les pommades rê¬
vées pour
faire tomber
cescroûtes, qui les inquiètent par
leur persistance.
Cependant ils
neprésentent pas de phénomènes généraux
graves*etpresque
jamais de retentissement ganglionnaire.
Outre ces lésions
essentielles de kératome, les malades qui
en sont atteints
revêtent
unaspect particulier difficile à dé-
— 28 —
crire et que l'aquarelle rendrait mieux que
n'importe
quelle description. La peau de ces malades, en effet, tantau visage qu'aux mains est profondément modifiée et on ne nous en voudra pas de nous attarder un peu à ces modifications in¬téressantes.
Très souvent,eneffet,dans l'intervalle des kératomes, sur¬
tout dans les cas abondants, la peau est loin d'être normale;
elle
présente,
nousdit M. Dubreuilh, tous les caractères de la peau sénile, c'est-à-dire qu'elles est amincie et commeatrophiée. Autour des
plaques
il n'est pas rare de voir une zoneépidermique
rosée,lisseet très mince, qui formecomme une auréole.D'autres fois une croûte large a perdu une partie de sa surface et l'on note-cet aspect rosé de la peau à la place où
s'étendait la lésion.
Dans certains cas, on trouve sur la surface cutanée des tacbes blanchâtres superficielles souples que les malades ne
remarquentpas en général et qui ont un aspect cicatriciel.
Quand on les interroge avec un peu d'insistance, on arrive le plus souvent à apprendreque cestaches atrophiques mar¬
quent la place d'une ancienne plaque croùteuse. Ce serait peut-être ces taches blanchâtres qui auraient fait penser à Chausit que ce que Gazenave appelait acné sébacée partielle était tout simplement « uneformed'acnéguérissant paratro¬
phie ». Quoi qu'il en soit, ces cicatrices nous les avons ren¬
contrées très souvent dans le cours denos observations, et
nous les avons toujours notées avec soin. Audouard consi¬
dère ce stade d'atrophie, qu'il appelle période de cicatrisa¬
tion, comme la terminaison normale de la lésion.
Les malades ont tous la peau fortement brune et hâlée;
nous l'avons vu, cesont des travailleurs de plein air; cepen¬
dant ce n'est pas la teinte uniforme du hâle et Ton voit des marbrures, des macules irrégulières plus ou moins con- fluentes.
C'est ainsi que plusieurs de nos malades, et en particulier B..., présentent de véritables ilôts de peau
brune»que
sé-— 29 -
parent de larges espaces rosés. Chez d'autres, les marbrures
sont blanchâtres, plusou
moins étendues et la peau paraît
amincieà leur niveau.
La
peaude la paupière inférieure est
presque
toujours altérée dans ce sens et tranche nettement
sur la teinte brune
du reste du visage. En outre, il est assez
fréquent
de constater de l'ectropion de la paupière infé¬
rieure, etc'est M.
le professeur Dubreuilh qui signale ce fait.
Enfin,
caractère qui n'est peut-être pas aussi important,vu
la fréquence
de
cesymptôme chez les vieillards, la peau est
constamment
émaillée de télangiectasies diffuses ou formant
des taches
provenant de la dilatation des capillaires super¬
ficiels.
Lesmains,qui,nous
l'avons
vu,peuvent être atteintes pres¬
que au
même titre que la face, présentent elles aussi une peau
souvent
atrophiée et sénile. A la face dorsale elle est amincie,
ridée,
inélastique. Sa couleur est d'un brun plus ou moins
violacé, elle est
sèche et écailleuse, et M. Dubreuilh la com¬
pare
dans
unecertaine mesure à la peau des pellagreux.
Les avant-bras
rarement atteints sont quelquefois couverts
par des
taches lenticulaires brunes et confluentes. M. Du¬
breuilha mêmepu
observer à la main un cas de dégénéres¬
cence malignedu
kératome, et nous reproduisons in extenso,
auchapitre
Observations, l'exemple qu'il en rapporte (Ob¬
servation XVII).
Il va même plus
loin et semble croire que ce que Tomiria-
soli a décrit sous
le
nomde
«akrokeratoma hystriciforme
hereditarium » n'est
qu'un
casde croûtes séniles très déve¬
loppées,
de même son cas d' « épithélioma verrucosum
abortivum. »
En
reprenant point
parpoint ces deux observations et
l'examen
microscopique qui les accompagne, nous.nous
sommes cru
autorisé à conclure nous aussi dans ce sens
et à
joindre les deux observations de Tommasoli à nos obser¬
vations de kératome
sénile.
Ayant
ainsi fait
unexamen attentif d'un malade atteint de
croûtes séniles,
ayant passé
enrevue la plupart des symp-
— 30 —
tomes
cliniques de l'affection,
nousallons mettre
sousles
yeux
du lecteur toute
unesérie d'observations soigneuse¬
ment prises, qui
l'édifieront plus
quen'importe quelle des¬
cription sur
l'aspect, la marche et l'évolution du kératome
sénile.
OBSERVATIONS
Observation I
(Inédite).
(Recueillie àlaconsultation de M.le professeur
Dubrkuilh.)
Croûtes séniles. (Face. Mains.)
M...5cultivateur,
soixante-trois
ans,habitant Saint-Lurmé, vient à la
consultation.
Pasderenseignements sur ses
antécédents d'aucune sorte.
Examen dumalade : Lesjoues présentent une peau
rougeàtre,
cou¬perosée, avec
des marbrures blanchâtres d'aspect cicatriciel et
surtout une grande
quantité de croûtes épaisses, jaunes, grasses,
modérément adhérentes. Ces croûtes,
quand
onles arrache, laissent
voir une surface irrégulièrement
mamelonnée, gaufrée, creusée de
petites
anfractuosités comblées
parla croûte, parfois même une véritable
ulcération. Pasd'infiltration autour
de
cescroûtes.
E11quelques
points de la joue droite et sur le côté droit du cou se
trouvent cependant
de véritables tumeurs infiltrées, du volume d'une
petite
noix.
Croûtes séniles. (Face.
Mains.)
B..., soixante-cinq ans,
de Pevrac, arrondissement de Cfourelon (Lot),
entreà l'hôpitalpour un
ulcère de jambe. Père et mère sont morts
Observation II
(Inédite).
— 32 —
âgés, sans croûtes surla face. Une sœur
plus jeune de six
ansn'en pré¬
sente pas davantage.
Antécédents -personnels. —A remarqué qu'il commençait à avoir
des croûtes surla figure et le nez depuis deux ou trois ans.
Depuis sa jeunesse il avait toujours le nez gras, mais les croûtes
cornées n'apparurent qu'il y adeux ans environ.
Etatgénéral bon.
Etat actuel : Le29janvier 189o, date à
laquelle
le malade se pré¬sente pourla premièrefois à la consultation, on trouve en divers points
de la facedes croûtes sénilesen voie dedéveloppement. Surla pommette droiteellesforment une plaque de 3 à 4 centimètres,
mal limitée,
decouleur noirâtre,etrecouverte par un enduit irrégulier de crasse épi- dermique friable, qui s'enlève avec
l'ongle, laissant au-dessous
une peau rougeâtred'aspect unpeu velouté, avec desorifices folliculaires
dilatés, assez molle autoucher. L'épiderme qui reste aprèsl'ablation de
cette croûte esttrès vulnérableet l'ongle le faitsaigner facilement.
Sur lefrontet la joue gauche se trouvent
trois
ou quatrepetites
taches analogues.
Sur le nez,troisplaques de 10 à 15 millimètres
présentant les mêmes
lésions plus développées ; ce sont des taches noirâtres,
irrégulières,
saillantes, paraissant formées par un enduit mou etfriable,
gras au toucher. Cet enduit croûteux, enlevé, laisse au-dessous deluiune peau rougeâtre, molle avec des orificespilaires dilatés. Pasde douleur.
A la partie interne dela paupière
inférieure droite
se trouve une tache irrégulière allongée, de 1 centimètre delong, constituée
parune simple pigmentation brunâtre sans aucune autre
altération de la
peau, quiparaît cependant amincie. Cette tache est
consécutive à
un traumatisme datant de l'enfance. Sur lapaupièresupérieuregauche,
setrouve,juste au-dessus de
la commissure interne,
unepetite tumeur du
volume d'unpois, de couleur grisâtre,
d'une consistance ferme, fixée à
la peau sainepar unétroit
pédicule. Sa surface, régulièrement ovoïde
au premier aspect, est en réalité
divisée
pardes fissures profondes
enune série de papilles coniques très
fines
et trèsdenses, constituant
un véritable velours.Quelques kystes sébacés sur la figure.
Mains : La peaude la face dorsale desdeux