– Colloque international –
Chaire d’études de la France contemporaine du CERIUM/Université de Montréal Les 30 et 31 octobre 2014 à Montréal
Si loin, si proches ?
La comparaison France/Québec en sciences sociales
Organisateurs :
Émilie Biland (Université Laval, Québec),
Fabien Desage (Université Lille 2-‐CERAPS/CEFC-‐CERIUM), Denis Saint-‐Martin (Université de Montréal).
Appel à communications
L’approche comparative en sciences sociales a fait l’objet ces dernières années de nombreuses publications en français (Lallement et Spurk, 2003, Gazibo et Jenson 2004, Vigour 2004, Barbier et Letablier 2006, Terrains et travaux 2012, Politiques et sociétés 2011, RIPC 2012) qui traduisent à la fois son actualité et les questionnements épistémologiques et méthodologiques qu’elle nourrit, tant au Québec qu’en France.
Si la démarche comparative est inhérente aux « règles de la méthode sociologique » (Durkheim 1894) et ne saurait donc se réduire à la comparaison internationale – ni, a fortiori, à la comparaison entre États-‐nations –, le tournant comparatif des sciences sociales américaines puis anglophones depuis la Seconde Guerre mondiale en a fait l’auxiliaire privilégié de ses ambitions nomologiques (Przeworski et Teune 1970),
associant l’étude de plusieurs cas1 à la possibilité d’expliquer des phénomènes aussi vastes et complexes que la « démocratisation », « l’émergence des Etat-‐providence »,
« les révolutions sociales », les « systèmes partisans » ou encore « les niveaux de développement économique », pour ne citer que quelques-‐uns des objets canoniques de la « politique comparée » (Badie et Hermet, 2001).
Les chercheur-‐e-‐s québécois-‐e-‐s ont participé plus précocement et intensément à ce mouvement comparatiste (White et al. 2008, Fourot et al. 2011) que leurs homologues français (Jobard 2010, Grossman 2010), longtemps restés à l’écart de cet engouement.
Ces dix dernières années, on observe un recours croissant à la comparaison dans ces deux espaces, donnant lieu à des questionnements distincts selon le contexte académique.
En France, les chercheur-‐e-‐s insistent notamment sur les formes d’acclimatation possibles de la comparaison internationale à une épistémologie des sciences sociales marquée par les perspectives inductives et constructivistes, recourant régulièrement aux monographies (Briquet et Sawicki 1989, Sawicki 2000, Desage 2006, Guéranger 2012) et, de plus en plus souvent, aux méthodes ethnographiques (Beaud et Weber 1997, Dubois 2012).
Au Québec, les éléments les plus souvent interrogés – dans la continuité de réflexions plus anciennes de Cloutier et Latouche (1979) – tiennent à la faible part des objets ou terrains québécois dans les études comparatives (Fourot et al. 2011) mais aussi, par extension, à la place des chercheurs francophones dans un espace académique nord-‐
américain dominé par l’anglais (Coates 2007), où ceux-‐ci sont souvent conduits (contraints ?) à publier dans cette langue pour exister ou pour « rayonner » (Imbeau et Ouimet 2012). Tout se passe comme si l’internationalisation plus aboutie de la recherche québécoise s’était faite au prix de l’abandon tendanciel du français comme langue de publication principale, mais également – et ce fait est peut-‐être moins souvent souligné – d’un délaissement relatif des « terrains » nationaux et locaux par les chercheur-‐e-‐s québécois-‐e-‐s2.
Ces usages contrastés de la comparaison internationale dans chacun des deux espaces renvoient également à la structuration des champs disciplinaires, à leurs frontières et à leurs subdivisions. En science politique, par exemple, la « sociologie politique » a une place de plus en plus prépondérante en France, tandis qu’au Québec la majorité des
1 Dont le nombre peut atteindre plusieurs dizaines voire centaines, dans une relation inversement proportionnelle au nombre de variables. Depuis le début des années 1980, toutefois, les études relevant du néo-‐institutionnalisme historique ont proposé une approche moins positiviste de la comparaison
2 Pour une illustration et quelques explications convaincantes de cette situation, qui n’est pas seulement québécoise, voir l’article de Eidelman et Taylor (2010). Les auteurs parlent ainsi de « trou noir » pour caractériser le faible nombre de recherches sur les pouvoirs locaux et les politiques urbaines au Canada, notamment si on la compare aux Etats-‐Unis, où ces échelles ont joué un rôle central dans le développement des sciences sociales.
thèses de doctorat relèvent de la « politique comparée » et des « relations internationales »3.
En dépit de ces différences, il semble que les dernières années soient aussi celles de certaines convergences ou, pour le moins, d’un croisement des réflexions. D’abord, parce que les travaux comparatistes sont de plus en plus nombreux en France, même si une certaine aversion subsiste à l’égard des approches les plus modélisées (Hassenteufel 2000) et favorise les comparaisons avec un petit nombre de cas (n=2 ou 3). Ensuite parce que les méthodologies d’enquête et les questionnements circulent entre les deux espaces (Gingras et Warren 2006) : ils sont notamment véhiculés par les mobilités de chercheurs (Cornut et al. 2012) et d’étudiants toujours plus nombreuses, mais dont le sens s’est probablement inversé au cours des dernières décennies4. Enfin, et c’est l’un des points à l’origine de ce colloque, parce que les travaux comparatifs qui s’appuient sur au moins un cas québécois et un cas français se sont multipliés ces dix dernières années5.
Cette dernière tendance n’est pas sans poser de nombreuses questions, qui portent notamment sur les spécificités d’une comparaison entre deux espaces – eux-‐mêmes composés de nombreux sous-‐espaces – qui partagent une langue commune, mais qui se distinguent a minima par une sérieuse asymétrie politique et institutionnelle : État souverain d’un côté, État « provincial » et fédéré de l’autre, en dépit de sa forte autonomie dans de nombreux domaines d’action publique et de sa légitimité propre d’État-‐nation.
Travailler sur les spécificités de cette comparaison France/Québec – marquée simultanément par des proximités apparentes et de fortes asymétries – permet plus généralement de questionner les prémisses de la démarche comparative dans les sciences sociales, en se penchant notamment sur l’« avenue » rarement explorée de la
3 Ainsi, selon le rapport 2013 de la section 04 (science politique) du conseil national des universités (CNU), parmi les 100 docteurs en science politiques « qualifiés » en 2013, 41% s’inscrivent dans le sous-‐
champ de la « sociologie politique », 11% dans celui de l’« analyse comparée/aires culturelles », et 14%
dans celui des relations internationales et études européennes (p.44). Au Québec, la situation est tout autre (Cornut et Larivière 2012). Ainsi, parmi les 180 étudiants qui ont achevé un doctorat en science politique entre 2000 et 2010, 31,1 % l’avaient réalisé en « politique comparée », 22,8% en « relations internationales » et 22,8% également en « administration et politiques publiques ». La catégorie
« sociologie politique » n’apparaît pas en tant que telle dans ces données (p. 77).
4 Si beaucoup des professeurs québécois recrutés dans les années 1960-‐1970 avaient effectué leur thèse de doctorat en France, il semble que ce mouvement se soit tari (au profit du reste du Canada et des États-‐
Unis), alors que, dans le même temps, les insertions professionnelles québécoises des docteurs français en science politique (comme post-‐doctorants voire comme professeurs) sont devenues beaucoup plus nombreuses (Cornut et al. 2012). Pour ce qui concerne les flux d’étudiants en sciences sociales, le nombre d’étudiants français qui effectuent un séjour au Québec est aujourd’hui bien supérieur à celui des étudiants québécois qui séjournent en France pour leurs études. Ainsi, les étudiants français représentent environ la moitié des étudiants étrangers accueillis chaque année à l’université Laval et à l’université de Montréal.
5 Ce qui conduirait à faire l’hypothèse que la première vague de mobilité d’étudiants québécois vers la France, dans les années 1960-‐1970, s’est assez peu traduite par des études comparatives entre ces deux espaces, contrairement à la vague plus récente, dans l’autre sens.
langue et de ses effets. Quels sont les écueils singuliers de cette comparaison entre deux espaces marqués par une évidente proximité linguistique, qui ne doit pas empêcher d’interroger les dissemblances et faux-‐semblants entre le français de France et celui du Québec ?
En décidant d’aborder la question de la comparaison à travers le doublet France/Québec, nous nous inscrivons dans la continuité du programme tracé par le colloque organisé en 2013 sur la comparaison France/États-‐Unis (Sabbagh et Simonet 2013) qui s’intéressait précisément aux origines et aux effets propres de ce vis-‐à-‐vis comparatif, mais aussi aux relations entre espaces politiques et intellectuels que cette comparaison privilégiée illustre et alimente. Pour le dire autrement, toute démarche comparative implique non seulement d’examiner chacun des cas et de justifier leur pertinence respective pour l’analyse, mais aussi de faire l’ « histoire croisée » (Werner et Zimmermann 2004) – intellectuelle et politique – des relations entre ces cas, de leurs mises en perspective antérieures, des cadrages privilégiés et des angles morts de leur confrontation.
Une première revue non exhaustive de la littérature disponible indique que les études de cas où n=2 (Québec/France) prévalent et que la majeure partie des comparaisons s’appuient sur des catégories « substantives » – au sens de Glaser & Strauss (1967) – plus que formelles et conceptuelles. En termes d’objets, l’étude des politiques sociales et de leurs effets sur certaines populations (marginaux, sans emplois, femmes, étrangers) ou encore des politiques urbaines6 prédominent. À l’inverse, l’analyse comparée des partis, des institutions politiques et de l’administration7, ou encore même des mouvements sociaux8, fait figure de parents pauvres, alors qu’ils occupent une place centrale dans les études comparatives sur le plan international.
L’un des enjeux du colloque consistera justement à évaluer l’ampleur et les formes privilégiées de la comparaison entre ces deux espaces, ce qui – à notre connaissance – n’a encore jamais été fait de manière systématique.
Les communications pourront s’inscrire, sans exclusive, dans l’un ou plusieurs des trois axes suivants :
Axe 1/ Structuration des espaces académiques et circulation des idées
Le premier axe s’attachera à étudier la structuration distincte des sciences sociales dans ces deux espaces nationaux. On ne peut sérieusement s’intéresser aux échanges
6 Avec Montréal comme entrée quasi-‐exclusive.
7 A l’exception notamment du travail d’Anne Mévellec (2008) autour des réformes municipales et des gouvernements locaux dans les deux pays.
8 Si l’on excepte le livre récent de Pascale Dufour (2013), qui a d’ailleurs pour autre originalité de croiser une comparaison entre la France, le Québec et le Canada, appréhendés comme des espaces de protestation.
académiques entre la France et le Québec sans tenir compte des « conditions sociales de circulation des idées » (Bourdieu 2002) entre ces deux espaces, mais aussi de la place respective qu’ils occupent dans des circulations internationales plus complexes et plus vastes (de la France vers l’Amérique ou, dans le sens inverse, des Etats-‐Unis vers la France, en passant par le Québec) (Hauchecorne 2011).
Sont ici attendues des communications qui reviendraient sur :
-‐ la constitution et l’autonomisation des différentes disciplines des sciences sociales en France et au Québec, dans une perspective généalogique et d’histoire des sciences, et/ou de sociologie des professions ;
-‐ les relations académiques et intellectuelles entre la France et le Québec, les liens qui unissent les chercheurs (formation, échanges académiques, circulation de concepts, d’auteurs et de savoirs, etc.) et les effets de ces liens sur la production des savoirs ;
-‐ les enjeux de formation et de circulation des étudiant-‐e-‐s et des enseignant-‐e-‐s chercheur-‐e-‐s entre ces deux espaces ;
-‐ les incidences de l’intégration régionale (européenne et américaine) sur ces relations académiques transatlantiques.
Il s’agira notamment de mettre à l’épreuve l’hypothèse – souvent avancée mais rarement démontrée – d’une relation singulière et privilégiée entre les communautés savantes françaises et québécoises, de comprendre leurs singularités, mais aussi d’interroger la place respective qu’y occupe la comparaison, comme méthode d’enquête et champ de recherche spécifique.
Axe 2/ Pratiques, méthodes et résultats de la comparaison France/Québec
Dans un second temps, nous appelons de nos vœux la restitution de recherches qui se sont appuyées, de manière centrale ou subsidiaire, sur une comparaison entre la France et le Québec, que ces recherches portent sur l’analyse d’institutions, de faits sociaux, de politiques publiques, qu’elles s’exercent à l’échelle des États-‐nations ou à des niveaux infranationaux (entre villes, territoires, groupes).
Nous souhaitons que les communicant-‐e-‐s exposent en détail leur stratégie comparative (Lallement et Spurk 2003) ainsi que les difficultés inhérentes à ce travail : nominalisme des termes, piège des « rigidifications culturalistes » (Garneau 2006), diversité des catégories statistiques et administratives mobilisées (Moulin 2010), spécificités institutionnelles, contraintes liées à la délimitation et à l’exploration des terrains, etc.
Autrement dit, nous attendons des chercheur-‐e-‐s qu’ils ouvrent leur « boîte à outils » de comparatiste, des instruments les plus nobles à des « ficelles » (Becker 2002) plus triviales, de manière à livrer un véritable travail réflexif sur la pratique comparative, et sur les effets singuliers du choix de ces deux terrains.
Axe 3/ La comparaison profane et experte : les usages politiques et administratifs de la comparaison France/Québec
La comparaison n’est pas seulement un enjeu ou une pratique académique. Elle est largement mobilisée par les acteurs des politiques publiques, à la recherche de
« modèles », ou plus récemment sous couvert de « benchmarking » (Bruno et Didier 2013).
Les enjeux politiques de ces comparaisons entre la France et le Québec sont nombreux.
Pour le Québec, on perçoit sans mal les conséquences politiques de choisir de se comparer à des États-‐nations constitués ou à d’autres provinces canadiennes (Fourot et al. 2011). Se comparer, c’est aussi se définir soi-‐même, en se rapprochant de ceux à qui l’on souhaite ressembler, et en se distinguant des autres.
Pour les acteurs publics français, le terrain québécois offre à la fois l’impression d’une certaine accessibilité/familiarité, et une « synecdoque de l’Amérique » pourrait-‐on dire.
Ces dernières années, les rapports publics ou parlementaires valorisant les expériences québécoises se sont ainsi multipliés, dans des domaines aussi variés que celui de la démocratie participative (Bacqué et Mechmache 2013), l’hyper-‐sexualisation des enfants (Jouanno 2012), la médiation familiale (Sassier 2001) et les barèmes de pension alimentaire (Garapon, Perdriolle et Bernabé, 2013) ou encore la santé mentale (Robiliard 2013).
Très récemment, le gouvernement québécois a quant à lui fait explicitement référence au modèle de la « laïcité à la française » pour justifier l’adoption de la « charte des valeurs québécoises », non sans entraîner de multiples réactions publiques quant au bienfondé de ce modèle, de son importation décontextualisée, ou même à sa réalité.
En somme, le dernier axe de ce colloque entend privilégier l’étude des « usages de la France au Québec », et des « usages du Québec en France », par les acteurs politiques et administratifs, experts, groupes d’intérêt, journalistes et militants.
Procédure de soumission :
Les propositions de communication (2500 signes maximum) peuvent émaner de l’ensemble des disciplines des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, science politique, géographie, philosophie en particulier).
Elles devront préciser leurs principaux arguments ainsi que le matériau empirique qui sera mobilisé.
Calendrier :
Les propositions doivent parvenir sous forme de fichier électronique (format .doc ou .pdf) aux trois organisateurs, avant le 15 avril 2014 :
Emilie Biland : [email protected] Fabien Desage : [email protected]
Denis Saint-‐Martin : denis.saint-‐[email protected]
Le comité d’organisation sélectionnera les propositions avec l’aide du comité scientifique et donnera une réponse aux auteurs pour le 30 mai 2014 au plus tard.
Les communicants devront envoyer leur texte (50 000 signes environ) pour le 30 septembre 2014.
Le colloque se tiendra à l’Université de Montréal, les 30 et 31 octobre 2014. Il comportera des sessions plénières, ateliers et tables-‐rondes.
Membres du comité scientifique :
Laurence Bherer (UdeM), Emilie Biland (Université Laval), Fabien Desage (Lille2/UdeM), Pascale Dufour (UdeM), Aude-‐Claire Fourot (Simon Fraser University), Stéphanie Garneau (Université d’Ottawa), Jane Jenson (UdeM), Guy Laforest (Université Laval) Diane Lamoureux (Université Laval), Sylvain Lefevre (UQAM), Frédéric Mérand (UdeM), Anne Mévellec (Université d’Ottawa), Anne Revillard (Sciences-‐Po Paris), Daniel Sabbagh (Sciences-‐Po Paris), Denis Saint-‐Martin (UdeM).
Références citées dans l’appel à communications :
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