A la mémoire de Germain Muller,

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Texte intégral

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èmes

Nuits Théâtrales de Marlenheim

de Gabriel SCHOETTEL

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A la mémoire de Germain Muller,

qui a redonné leur dignité aux Alsaciens

grâce à son insurpassable chef d'œuvre :

Enfin redde m'r nimm devun.

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PERSONNAGES PAR ORDRE D’ENTREE EN SCENE

Alice Pensionnaire des Myosotis

Odile Pensionnaire des Myosotis

Lucie Pensionnaire des Myosotis

Marianne (87 ans) Pensionnaire des Myosites

Suzanne Pensionnaire des Myosotis

Claire Animatrice aux Myosotis

Jean-Paul Raubner Professeur de Langue et Culture Régionales

Ernest Pensionnaire aux Myosotis

Aurélie Elève de Troisième

Carole Elève de Troisième

Jonathan Elève de Troisième

Kévin Elève de Troisième

Sabrina Elève de Troisième

Morgane Elève de Troisième

Maxime Elève de Troisième

Guillaume Père de Marianne

Alfred Ouvrier à la Werikstadt de Bischheim (20 ans en 1940)

Henriette Mère de Marianne

Roger Petit frère de Marianne (17 ans en 1940)

Marianne Jeune alsacienne (18 ans en 1940)

1er officier SS 2ème officier SS Nathan Blum

Gisèle Amie de Marianne et amoureuse de Roger

Richarde Amie de Marianne

Helmut Feldgendarm

1 er quêteur Quêteuse 2 ème quêteur

Charele Garçon d'une douzaine d'années, petit frère de Gisèle

Etienne Incorporé de force

Florent Incorporé de force

Thierry Incorporé de force

1er officier de la Wehrmacht 2ème officier de la Wehrmacht 3ème officier de la Wehrmacht 1er garçon d'une douzaine d'années 2ème garçon d'une douzaine d'années 1er homme plutôt âgé

2ème homme plutôt âgé 1er soldat de la 2ème DB 2ème soldat de la 2ème DB 3ème soldat de la 2ème DB

Helmut Entre 85 et 90 ans

Alfred 89 ans

Des hommes, des femmes et des enfants.

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2009 Atelier-Mémoire I : A la recherche du temps passé

Un groupe de vieilles personnes est réuni dans le réfectoire de la Maison de Retraite Les Myosotis de Marlenheim. Deux ou trois sont en fauteuil roulant, les autres sur des fauteuils ou des chaises. Claire, l'animatrice de la Maison de retraite, et éventuellement une aide-soignante, les accompagnent.

MARIANNE : Jamais je n'aurais pensé finir ma vie ici, à Marlenheim ! Je ne connaissais même pas ce village !

ALICE : Moi, c'est drôle, j'étais venue ici dans les années trente, j'étais au pensionnat Sainte Richarde ! On avait toutes des uniformes bleus, même qu'on nous appelait « les jeunes filles en bleu » !

SUZANNE : C'est vrai, je me souviens : je vous voyais passer le lundi matin, quand vous arriviez de la gare !

ODILE : C'est vrai que vous, Suzanne, vous êtes la seule qui soyez d'ici !

ALICE : C'est normal quand on s'appelle Suzel : c'est elle que l'Ami Fritz épouse tous les ans le 15 août !

SUZANNE : Dass war einmal, pour ce qui me concerne ! Fritz Kobus, il lui faut une jeunette de 17 ans ! Plus une vieille comme nous (Elles rient) Mais c'est vrai que ça fait bientôt quarante ans que ça dure !

LUCIE : En tout cas, tout comme vous -sauf madame Suzanne- je ne connaissais pas Marlenheim, mais je trouve qu'on est très bien ici, et qu'on s'occupe bien de nous aux Myosotis !

ALICE : Surtout mademoiselle Claire, notre animatrice !

CLAIRE : (En parlant très fort, et en articulant bien) Merci bien, c'est très gentil ! Justement, aujourd'hui, je vous propose de reprendre notre Atelier-Mémoire, comme tous les lundis, mercredis et vendredis à 10heures.

ODILE : Wass dess ?

SUZANNE : S' « Atelier-Mémoire » !

ODILE : Jo ! Adié mémoire ! (Elle fait un grand geste de regret)

CLAIRE : Mais je vous ai réservé une petite surprise. Aujourd'hui, au lieu d'échanger simplement entre vous sur le bon vieux temps, je me suis permis d'inviter quelques personnes !

ALICE : Qui ça ? LUCIE : Qui est invité ?

CLAIRE : Vous allez voir ! Les voilà !

Arrive un groupe d'une bonne demi-douzaine de jeunes, accompagnés de leur professeur. Ils sont habillés de manière assez estivale, hauts échancrés pour les filles, tee-shirt légers pour les garçons. Le prof va saluer Claire, et, d'un geste, les pensionnaires. Les élèves, qui restent groupés, observent ceux-ci. Certains prennent plus ou moins discrètement des photos avec leurs téléphones portables, une fille prend des notes, deux d'entre eux échangent les écouteurs de leur MP 3.

Deux mâchonnent du chewing-gum.

LE PROF : (A la cantonade, en homme habitué aux auditoires difficiles) Bonjour biesame !

LES PENSIONNAIRES : (En chœur, comme des enfants, sauf Odile, qui n'a pas entendu) Bonjour monsieur !

ODILE : (A Suzanne) Qui c'est ? Un nouveau docteur ? Suzanne fait signe que non et l’enjoint d'écouter.

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LE PROF : Je m'appelle Jean-Paul Raubner, je viens du Collège Germain Muller, ici, à Marlenheim, et je suis professeur de LCR.

Pendant que les dames approuvent sans manifestement rien comprendre, Ernest s'insurge.

ERNEST : (Grands gestes de protestation) Ah non, ça, ça donne pas ! Nous on fait pas de politique ici.

MARIANNE : Pourquoi vous dites ça, monsieur Ernest ?

ERNEST : Vous avez entendu ? LCR : Ligue Communiste Révolutionnaire ! Ça c'est le facteur de Besançon ! C'est de la politique ! Moi je ne veux rien entendre !

LE PROF : (Il sourit, apaisant) Non, non, ça n'a rien à voir. LCR, ça veut dire : Langue et Culture Régionales ! Ces garçons et ces filles (Il montre les élèves) suivent des cours où ils apprennent à connaître l'Alsace, son histoire, ses coutumes, son économie, ses peintres et écrivains, sa langue aussi !

ALICE : C'est formidable, ça ! Ça n'existait pas, autrefois ! SUZANNE : Ah oui ! Ça doit être intéressant !

CLAIRE : (Elle sourit) Et pourquoi venez-vous ici nous rendre visite ?

LE PROF : Parce que, monsieur, mesdames, vous êtes dépositaires de cette histoire, de cette langue, de cette culture, et que, en cette nouvelle année scolaire, j'aimerais bien justement, que vous puissiez les transmettre de vive voix à ces jeunes gens.

ALICE : Mais qu'est-ce que vous voulez qu'on leur raconte ?

LE PROF : Ce sur quoi ils vous interrogeront ! Ils ont préparé des questions ensemble, en classe.

MARIANNE : Comme à la télévision, alors ? Et ils vont noter ce que nous allons dire ?

CLAIRE : Exactement, madame Marianne, et ils en feront sans doute même un petit livre ! SUZANNE : Jo, moi je ne saurai pas quoi dire !

ALICE : (envieuse cependant) Moi non plus !

MARIANNE : Moi je veux bien être « interviouwée », comme ils disent à la télévision ! Elle se redresse dans son fauteuil, rejette une mèche de cheveux, et pose, comme pour être filmée.

ALICE : Vous ne savez même pas sur quoi !

MARIANNE : Peuh ! Moi je suis prête à leur parler de tout : je n'ai rien à cacher !

LE PROF : Ce qui les intéresse surtout, c'est la période de 1939 à 1945 : ils ont à peu près l'âge que vous aviez à ce moment-là, la deuxième guerre est à leur programme d'histoire du premier trimestre, puisqu'ils sont en troisième, et puis, historiquement, c'est une période à la fois passionnante et compliquée, qui mérite d'être explorée au plus près ! ALICE : Oh jé ! C'est une période douloureuse aussi !

SUZANNE : Et comment : on a tellement souffert pendant la guerre ! Les autres approuvent, soupirent.

CLAIRE : Justement ! C'est aussi pour cela qu'ils viennent vous écouter : pour que vous, vous puissiez en parler, soulager votre cœur d'un fardeau que vous portez parfois depuis soixante ans.

MARIANNE : Ça c'est bien vrai !

CLAIRE : Et puis n'oubliez pas : c'est aussi pour exercer notre mémoire ! SUZANNE : (A Odile) Atelier-Mémoire !

ODILE : Jo ! Adié mémoire !

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MARIANNE : (Aux jeunes) Alors, c'est quand vous voulez ! Posez-moi des questions !

Les jeunes se poussent un peu de la main, les uns les autres, ou se désignent du menton. Deux filles se plongent dans leur cahier pour n'avoir pas à prendre la parole.

LE PROF : (Aux jeunes) Allez, commencez par le commencement ! Lancez-vous !

AURELIE : (Par réflexe, elle lève le doigt, puis, sur un signe du prof, se lance) Comment a commencé la guerre, pour vous ?

MARIANNE : (Elle réfléchit un peu) Comment ça a commencé ?... Eh bien, d'abord... (assez brutalement) d'abord on a été déportés !

Le professeur semble interloqué.

CAROLE et JONATHAN : Quoi ?

MARIANNE : (Sans se démonter) Oui, exactement, dès le début de la guerre, le premier septembre 1939, on a été déportés en Dordogne !

LE PROF : Pas « déportés », madame ! « Evacués » ! Vous avez été « é-va-cués » !

MARIANNE : (Contrariée) Oui, enfin, déportés, évacués, c'est la même chose, hein ! On était à cinquante dans des wagons à bestiaux, et l'année qu' on a passée là-bas, loin de chez nous, c'était comme une déportation !

LE PROF : (Précis) Une « évacuation »!

KEVIN : (Conciliant, au professeur) M'sieur, c'est elle qui y était...

MARIANNE : (Sereinement, très sûre d'elle) Moi j'appellerai ça une déportation. Même s'il faut reconnaître que c'était pour nous protéger. Et même si à côté de ce qui nous attendait après...ça a parfois ressemblé à de grandes vacances ( Elle réfléchit un peu, pendant qu' Aurélie note) Car c'est en rentrant que ça s'est vraiment gâté. Vous voulez que je vous raconte?

LES JEUNES : Oui ! Allez-y !

Oh oui, madame !

Carole et Jonathan s'apprêtent aussi à prendre des notes, d'autres tendent leurs téléphones portables enregistreurs, tous sont très attentifs.

LE PROF : Allez, parlons-en à nouveau ! Redde m'r wieder devun ! CLAIRE : Racontez-nous, madame Marianne...

MARIANNE : C'est en rentrant en Alsace, en août 40, après un an en Dordogne, qu'on a vite compris. Je me souviens, c'était à Montreux-Vieux, le 23 août dans l'après-midi...

Pendant qu'elle parle, se fait progressivement le…

NOIR

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23 août 1940. Dans un wagon de chemin de fer. Certains voyageurs sont assis sur les banquettes, Roger est par terre, quelqu'un peut être debout. Le compartiment est encombré de valises et de paquets (ceux de six personnes rentrant d'un séjour d'un an).

GUILLAUME : (Il regarde par la fenêtre) Où est-ce qu'on est ? Ça fait plus de douze heures qu'on a quitté Périgueux, et on a déjà changé trois fois de train ! Tu as une idée, Marianne ? Celle-ci hausse les épaules.

ALFRED : Regardez, les montagnes, là-bas... la ligne bleue... C'est les Vosges ! HENRIETTE : Les Vosges, vous croyez ? Mais alors, on va bientôt arriver chez nous ! ALFRED : Chez nous...oui... et chez eux !

ROGER : Qui ça, eux ?

ALFRED : Ben, qu'est-ce que tu crois, mon gars, chez les Schwowe ! Les Fritz, les Frisés, les Fridolins, si tu préfères !

MARIANNE : Ah oui, c'est vrai, ils sont là aussi, ceux-là !

GUILLAUME : Bof, ils ont été chez nous pendant cinquante ans, et on a survécu, hein ! Moi j'ai fait toute l'école avec eux, et puis sept ans sous l'uniforme feldgrau.

MARIANNE : Sept ans, papa ?

GUILLAUME : Ben oui, qu'est-ce que tu crois ? J'ai fait mon service militaire de 1911 à 1914. Et ensuite, j'en ai repris pour quatre ans, et sur le front russe, s'il vous plaît ! Bref, sept ans sous les armes avec eux au service du Kaiser, et je n'en suis pas mort !

ALFRED : Oui mais, ce n'étaient pas les mêmes, hein ! Ceux-là étaient civilisés !

GUILLAUME : On verra bien ! De toute façon, on rentre chez nous ! Et chez nous, on est chez nous ! Pas chez eux !

ALFRED : Oui...à moins qu'ils pensent, eux, que chez nous c'est chez eux ! Auquel cas, chez nous, on ne se sentira plus chez nous. Mais chez eux !

Alfred a accompagné toute sa démonstration d'un jeu de mains, que Roger a suivi, éberlué. Guillaume hausse les épaules, fataliste.

MARIANNE : (A Alfred) Vous pensez qu'on aurait mieux fait de rester là-bas, Alfred ?

ALFRED : Je ne sais pas, Marianne. Je n'étais pas si mal à Rochechouart, en Haute-Vienne.

HENRIETTE : Nous, on était près de Bergerac, en Dordogne !

ALFRED : Bergerac ! Comme Cyrano ! Rochechouart ! (Il s'en met plein la bouche) Ça sonne quand même autrement que Langensoultzbach ou Lampertsloch (Bien prononcer à l'alsacienne) ! Et puis c'était le soleil tout le temps, là-bas, plus les dix francs par jour accordés par Daladier : on n'y vivait pas trop mal, dans ces petits pays, entre la Dordogne et les coteaux de vigne !

GUILLAUME : Des vignes, on en a aussi chez nous ! Et des rivières ! Et en plus, chez nous, c'est propre !

HENRIETTE : Et on a des cabinets ! GUILLAUME : Et on a l'eau courante ! HENRIETTE : Et l'électricité !

GUILLAUME : Et le gaz à tous les étages !

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HENRIETTE : Et le tout à l'égout !

MARIANNE : (Elle sourit) C'est vrai que là-bas, c'était un peu le Midi...moins le quart !

GUILLAUME : Moins le quart ??! Tu es gentille : die sin jo ganz hinterm Mond d'heim ! Vivement que je retrouve mon confort, oui !

ALFRED : Nous retrouverons aussi les Frisés ! Et ils seront nettement moins drôles que ceux d'après 1870 !

GUILLAUME : Vous me l'avez déjà dit, jeune homme ! Mais au moins, ceux-là, ils parlent ma langue : je les comprends, et eux ils me comprennent !

HENRIETTE : C'est vrai, ça ! Vous savez, en Dordogne, quand la boulangère s'adressait à moi, je ne comprenais pas bien. Vous, les jeunes (elle montre Alfred, Marianne et Roger), vous êtes allés à l'école française pendant dix ans : vous parlez français. Mais Guillaume et moi, et tous ceux qui ont plus de trente ans, on n'a jamais appris le français en classe

! Alors, quand en plus ils le parlaient à toute vitesse, et avec leur accent de là-bas, moi je ne comprenais plus rien !

GUILLAUME : (Ce qu'il dit, en exagérant le roulement des r et les nasales, doit être proprement incompréhensible) O macarelle de putaing cong, qu'est-ce que je vous serreu, hé cong ?

HENRIETTE : (Indignée, et avec un fort accent alsacien) C'est donc pas du français, ça, n'est-ce pas ? ALFRED : (Il sourit, puis, avec une pointe de nostalgie) C'est vrai que ça, vous ne l'entendrez plus

entre Vosges et Rhin dorénavant !

HENRIETTE : Par contre, il y a autre chose que j'aimerais de nouveau entendre, moi, et qui m'a manqué, pendant douze mois, là en bas !

ALFRED : Quoi donc, madame ?

HENRIETTE : La messe du dimanche matin ! Les cloches qui sonnent pour aller à l'église ! Et les cantiques ! Et le Maiandacht...

GUILLAUME : (A part) Maideljacht !

HENRIETTE : ... et les processions de la Fête Dieu... et la Messe de Minuit. Tout cela m'a tellement manqué en Dordogne : là-bas, ils ont transformé les églises en « Maisons du Peuple », et le dimanche matin, à la place du culte ou de la messe, ils jouent à la belote ou boivent l'apéritif !

ALFRED : Que voulez-vous, en France, ils ont séparé l'Eglise et l'Etat, pas chez nous ! Mais ils ont d'autres attraits, que nous n'avons pas !

GUILLAUME : Lesquels ?

ALFRED : Ils font chabrot, par exemple ! ROGER : Kekseksa ?

ALFRED : Ils versent une large rasade de vin rouge dans leur potage !

GUILLAUME : Ah oui, à Bergerac, ils disaient « Chabrol! », ça c'était bien, vous avez raison ! HENRIETTE : Oui, mais ils n'ont pas de kougelhopf le dimanche !

ALFRED : Ils ont la baguette fraîche tous les matins ! HENRIETTE : Nous, nous avons les Wienachtsbredele ! ALFRED : Eux, ils ont le steak-frites saignant !

Henriette fait une grimace de dégoût, mais ils se prennent tous au jeu pour avancer un argument.

GUILLAUME : Nous avons le Munschterkass avec du cumin.

ALFRED : Ils ont le camembert coulant !

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GUILLAUME : Et le Christkindelsmärik ? ALFRED : Et le muguet du Premier Mai ?

HENRIETTE : (Elle chante) Et : « Stille Nacht, heilige Nacht » ?

ALFRED : (Il chante) Et : « Quand Madelon vient nous servir à boire... » GUILLAUME : Et le Owerottrotterrotter ?

ALFRED : Et la chopine de rouge ?

ROGER et MARIANNE : (En riant) Arrêtez, arrêtez ! MARIANNE : Nous, on aime tout : le muguet...

ROGER : ... et les Wienachtsbredele.

MARIANNE : Le Munschterkas...

ROGER : ... et la Madelon !

GUILLAUME : (Faussement courroucé) Dü Lüser, Dü !

ALFRED : Ils ont raison ! Et moi, j'aimerais tout garder, tout mélanger, les chansons de Trenet et les cantiques de Luther, les vins de Bordeaux et la bière du Kochersberg, les idéaux de la Révolution et la ferveur des veillées de Noël... Mais avec les nouveaux maîtres à la croix gammée...

MARIANNE : Oh, ne vous inquiétez pas ! Ils ne resteront pas longtemps ! Le Maréchal va trouver un arrangement avec eux ! Nous allons collaborer, vous allez voir !

ALFRED : Collaborer ! Vous pensez qu'ils vont collaborer avec nous ?

MARIANNE : Mais oui ! Ou nous avec eux ! Mais dites-moi, Alfred, si vous vous méfiez tellement d'eux, pourquoi est-ce que vous rentrez en Alsace ?

ALFRED : Bonne question ! Je me la pose nuit et jour depuis que j'ai décidé de revenir.

Probablement parce que je ne peux pas faire autrement : parce que toute ma famille est déjà rentrée et m'attend ; parce que mon boulot aux Ateliers des chemins de fer de Bischheim m'attend ; parce que...

MARIANNE : ... une jeune fille, en Alsace, vous attend ?

ALFRED : (Il secoue la tête) Non. Non, ça non ! Au contraire, Marianne,: mon coeur, lui, est libre.

C'est plutôt... mon âme qui a mal : le Heimweh, vous connaissez ? Cette nostalgie pour les sapins battus par le vent, pour la neige qui crisse sous vos pas le soir de Noël, pour la pointe de la cathédrale de Strasbourg qui se dessine au bout de la plaine, pour le parfum des houblonnières quand on va au Hopfezopfe début septembre...

MARIANNE : (Elle sourit) Vous êtes un vrai Alsacien, vous !

ALFRED: Oui, comme le Hans : wass er het dess will er net, und was er will dess het er net ! (Ils ont prononcé la deuxième phrase ensemble, et rient doucement, un peu tristement). Oui... Et puis tout le monde rentre ! Sur les 400 000 qui sont partis, avec vingt kilos de bagages, hop hop, en septembre dernier, les trois quarts sont déjà rentrés ! Alors, je ne vais pas rester tout seul à Rochechouart, où je ne connais personne, alors que tous mes amis sont rentrés à Bischheim ou à Hoenheim !

GUILLAUME : De toute façon, vous n'avez rien à craindre ! Dans notre malheur d'Alsaciens ballottés d'un côté à l'autre, nous avons du moins une chance : vous les jeunes, vous ne pouvez pas être incorporés dans l'armée allemande, puisque l'annexion de l'Alsace n'est pas reconnue par un traité de paix ! Ce n'est pas comme nous, à l'époque, qui étions allemands de droit !

HENRIETTE : Tu es sûr, Guillaume ?

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GUILLAUME : (Rassurant, en tapotant la main de sa femme) Évidemment ! Tu penses bien que je n'aurais pas accepté de revenir en Alsace s'il y avait eu le moindre risque que Roger (Il lui ébouriffe tendrement les cheveux), dans un ou deux ans, doive porter l'uniforme nazi ! ALFRED : C'est vrai ! Moi aussi, je ne suis rentré qu'à cette condition, et le secrétaire de mairie,

à Rochechouart, m'a bien confirmé que les Allemands ne peuvent pas nous incorporer dans l'armée !

GUILLAUME : Et pour ça, ils sont réglos ! Ein Mann, ein Wort ! Avec eux, l'ordre, c'est sacré ! HENRIETTE : Ordnung muss sein !

Ils restent un peu silencieux. On entend les grincements du train qui freine et ralentit.

MARIANNE : Comme ça, vous travaillez aux chemins de fer ?

ALFRED : Oui, je suis tourneur-fraiseur à la Werikstadt de Bischheim : là-bas, ils n'ont pas intérêt à trop nous chercher, les Fri...

A ce moment, un dernier grincement accompagne la chute d'un ou deux bagages, tandis que tout le monde est secoué par l'arrêt du train, et qu'Alfred est précipité contre Marianne.

MARIANNE : (Qui a reçu une valise sur la tête) Aïe ! Où est-ce qu'on est ? Guillaume s'est précipité à la fenêtre et il déchiffre, du doigt, une inscription.

GUILLAUME : On est arrivé à Omeusedameuse ! ROGER : Où ça ?

GUILLAUME : Omeusedameuse ! C'est écrit là !

MARIANNE : (Elle se lève) Fais voir !... (Elle secoue la tête, navrée) Mais non, papa, ça c'est les cabinets : « Hommes ! Dames » !

Pendant ce temps, Henriette est allée regarder par la fenêtre. Soudain, elle crie : HENRIETTE : Nous sommes à Bagaguesse !

ROGER : Maman, non. Ça ne se prononce pas comme cela !

Roger commence à expliquer quelque chose à Henriette, pendant qu'on entend, dans les haut-parleurs :

« Altmunsterol. Willkommen im deutsche Vaterland...Altmunsterol im Elsass. Willkommen im Vaterland ! » L'annonce est suivie d'un chant martial allemand. Les voyageurs se regardent les uns les autres, les jeunes plutôt effrayés, Guillaume et Henriette un peu surpris. Un sixième voyageur, qui n'a pas pris la parole jusqu'ici, semble particulièrement inquiet et se tasse sur son siège comme quelqu'un qui veut passer inaperçu.

MARIANNE : (Elle regarde par la fenêtre) Ça y est, je sais où on est ! Montreux-Vieux. ! C'est marqué sur un panneau, là, qu'on vient de dévisser, et qu'on a remplacé par leur

« Altmunsterol » : je me demande pourquoi ils changent le nom des communes ! GUILLAUME : C'est le nom allemand : Altmunsterol, ça signifie Montreux-Vieux !

ALFRED : Ça commence bien !

A ce moment, on entend de nouveau une annonce dans les haut-parleurs, faite avec un léger accent, qui sera plus inquiétant que ridicule: « Bienvenue dans votre patrie allemande retrouvée. Le Reich millénaire vous souhaite un bon retour après l'exode. Tout sera mis en œuvre pour bien vous recevoir. Veuillez montrer vos papiers et remplir les questionnaires qui vous seront soumis ». Suit un chant nazi. Deux soldats en uniforme SS entrent dans le wagon. Ils dévisagent longuement les six occupants pendant que l'un d'eux distribue les questionnaires. Les voyageurs remplissent ceux-ci tout en discutant entre eux.

ROGER : Comment s'appelle mamema de son nom de jeune fille, papa ? GUILLAUME : Albrecht.

MARIANNE : (A Alfred) Qu'est-ce que ça peut leur faire ?

ALFRED : (Il hausse les épaules et secoue la tête, consterné) Et « religion » ? C'est pas à Rochechouart qu'on m'aurait demandé cela ! Moi je ne mets rien. On verra bien !

OFFICIER SS : (A Guillaume qui lui a tendu sa fiche, qu'il lit) Vous avez fait la première guerre mondiale ?

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GUILLAUME : Oui, oui. Sous l'uniforme allemand. J'ai même eu une médaille !

OFFICIER SS : (Il hoche la tête) Très bien ! (A Alfred, après avoir lu le questionnaire) « Ouvrier aux Ateliers de chemins de fer de Bischheim ». Vous êtes communiste ?

ALFRED : (Sans se récrier, plutôt maussade) Non, pas du tout.

L'officier hoche la tête et continue.

OFFICIER SS : (A Henriette) Votre mère s'appelait Chevalier ? Elle était française ?

HENRIETTE : Non, elle est née à Obersteinbach, la famille est en Alsace depuis toujours !

Marianne tient sa valise très fort sur les genoux. Elle fixe l'officier les dents serrées. Il lui prend le questionnaire, le déchiffre comme s'il n'arrivait pas à lire.

OFFICIER SS : Quel est votre prénom, déjà ? MARIANNE : (Elle articule à peine) Marianne…

OFFICIER SS : (Très poli, ironique) Pardon ? Plus fort ! MARIANNE : Marianne !

OFFICIER SS : Ah oui ! Marianne ! Comme celle dont on voit le buste dénudé dans chaque mairie de France !

Il la fixe comme s'il la déshabillait. Elle s'agrippe à sa valise. Puis l'officier se dirige vers le sixième voyageur qui s'est efforcé de disparaître sur sa banquette et regarde ailleurs. Quand l'officier est devant lui, il lui tend sa feuille en tremblant. L'officier jette un coup d'œil sur celle-ci.

OFFICIER SS : Veuillez épeler votre nom, monsieur ! N. BLUM : (On l'entend à peine) B-L-U-M…

OFFICIER SS : (Cassant et fort) Plus fort, je vous prie ! N. BLUM: B-L-U-M !

OFFICIER SS : B-L-U-M : Blum ! (Ironique, se veut drôle) Blum, blum, blum ! Blum Nathan ! Pas Léon ? Religion ?

N. BLUM : Israélite.

OFFICIER SS : Eh bien, monsieur Nathan Blum, israélite, je vous prie de descendre du wagon.

Nathan Blum prend sa valise, passe devant les cinq voyageurs pétrifiés. Alfred commence à se lever, mais Marianne le fait rasseoir avec son bras. Lorsque Nathan est sur le point de quitter la lumière, il se met à courir de toutes ses forces et disparaît dans la nuit. On entend l'officier SS qui crie : « Halte ! », puis un coup de feu retentit. A ce moment, on entend de nouveau l'annonce : « Altmunsterol… Willkommen im deutsche Vaterland... Altmunsterol im Elsass.

Willkommen im Vaterland ! », suivie d'un chant allemand. Puis se fait brusquement le…

NOIR

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2009 Atelier-Mémoire II : Mémoire à éclipses

Le décor est à peu près le même que dans le tableau I. Un ou deux détails du décor (un pot de fleurs, un éclairage légèrement différent) suggèrent que deux semaines ont passé. Les pensionnaires arrivent peu à peu, certains poussés par des aides-soignantes ou par un(e) pensionnaire plus valide, d'autres se déplacent tous seuls.

ALICE : (Dans un fauteuil roulant, s'agitant, contrariée, à celle qui la pousse) Arrêtez, mais arrêtez donc !

SUZANNE : Vous savez bien qu'il faut être au réfectoire à quatorze heures quinze ! ALICE : Et pourquoi donc, je vous le demande ?

SUZANNE : Mais pour l'Atelier-Mémoire, avec Claire, notre animatrice, et les élèves de l'UMP ! ALICE: Was fer e UMP ? C'est les enfants de Carla et Nicolas ?

SUZANNE : Mais non...jo, je ne sais plus : U pour Unité... M c'est sans doute pour Mémoire, et P... P... Eh bien, P... pédogagique, ou pédogigaque, là, c'est donc une école !

ALICE : (Elle hoche la tête sans être convaincue) Et c'est pour cela que vous venez me kidnapper dans ma chambre en plein Inspecteur Derrick ?

SUZANNE : Mais l'Inspecteur Derrick, vous savez bien comment ça se termine : il arrête l'assassin à deux minutes de la fin, et il le regarde fixement avec ses grands yeux tristes de carpe frite !

Les autres pensionnaires sont arrivés. Ils se saluent les uns les autres, souvent du bout de la canne. Alice boude.

CLAIRE : Mesdames, monsieur Ernest, nous allons continuer notre Atelier-Mémoire...

ODILE : Jo, adié mémoire !

CLAIRE : ... en recevant, comme il y a quinze jours, la classe de Langue et Culture Régionales du Collège...

ALICE : (A Suzanne) Langue et Culture Régionales : LCR ! Pas UMP !

CLAIRE : ... Ils ont plein de questions à vous poser : il faudra que vous cherchiez bien, loin dans vos souvenirs, pour leur répondre !

ALICE : (A Suzanne) Rien du tout ! Moi je veux d'abord savoir qui a tué la femme du garagiste!

ERNEST : Et pas de politique, attention ! CLAIRE : Promis ! Seulement de l'histoire !

Pendant qu'ils parlent, les jeunes arrivent avec leur professeur. Ils sont habillés de manière un peu moins estivale.

Certains des jeunes vont saluer certaines pensionnaires, notamment Marianne, puis ils s'assoient en tailleur en face d'eux. Le professeur fait une cour éhontée à Claire. Aurélie, Carole et Kévin lèvent la main, appelant en vain

« M'sieur! ». Claire les montre au professeur qui se tourne vers les pensionnaires.

LE PROF : Les élèves ont fait quelques recherches sur la période 1939-1945. Mais il reste bien des énigmes...

ALICE : (A Suzanne) ... Comme pour moi, avec Derrick !

LE PROF : ... auxquelles vous avez sûrement des réponses à apporter. ..Je donne la parole à ...

AURELIE : (Elle se tord) M'sieur ! M'sieur ! CAROLE : (Implorante) Moi, M'sieur ! Kévin claque des doigts sans lâcher son chewing-gum.

LE PROF : Aurélie !

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AURELIE : (Elle a un petit regard de triomphe vers Carole) Madame Marianne, on aimerait savoir ce qu'est devenu monsieur Nathan Blum, dont vous nous avez parlé la dernière fois.

MARIANNE : (Elle fait celle qui ne se souvient pas) Qui ça ?

AURELIE : Nathan Blum, vous savez, le monsieur qui a dû descendre à... à...

JONATHAN : Altmunsterol.

AURELIE : ... oui, à l'entrée en Alsace.

MARIANNE : Ah oui, ce monsieur qui avait fait tout le voyage avec nous, et avec qui nous n'avions pas échangé un mot !

CAROLE : Qu'est-ce qui s'est passé ? Vous nous avez dit qu'un coup de feu avait été tiré...

MARIANNE : (Très mal à l'aise) Oui, oui. Mais on n'a rien vu, on ne sait pas ce qui est arrivé.

KEVIN : Mais il n'est pas revenu dans le wagon?

MARIANNE : (Elle hausse les épaules) En tout cas, nous, on ne l'a plus revu dans notre compartiment.

CAROLE : Mais vous devez bien...

MARIANNE : Non, non, laissez-moi tranquille !

Carole va revenir à la charge. Claire s'adresse à elle très gentiment mais très fermement :

CLAIRE : Madame Marianne ne se souvient pas . Vous savez, ça arrive souvent, quand on subit un traumatisme : notre cerveau préfère effacer certains épisodes.

LE PROF : (Aux élèves) On a beaucoup oublié en Alsace ! Surtout certains épisodes ! Pas qu'en Alsace, remarquez ! Je ne sais pas ce qui est arrivé à ce monsieur Blum : dans le meilleur des cas, il a été expulsé pour que l'Alsace, comme tous les territoires du Reich, soit judenrein.

Certains s'empressent d’écrire le mot, regardent chez le voisin.

SABRINA : Qu'est-ce que ça veut dire, M'sieur, « Judenrein » ?

LE PROF : ... Littéralement pure, propre, débarrassée de juifs. C'était l'idéologie officielle : une race pure ! Alors, on éliminait tous ceux qui étaient différents ! D'abord en les expulsant. Pardon, monsieur Ernest, l'histoire, c'est de la politique d'autrefois !

LUCIE : Moi aussi, j'ai été expulsée en 1940 par les Allemands. Avec trente kilos de bagages et une heure pour les faire. Et tout ce que j'ai laissé derrière moi a été confisqué par le Reich millénaire !

CAROLE : Vous étiez... vous êtes… heu, vous êtes juive ?

LUCIE : (Elle sourit) Il n'y avait pas que les Juifs, vous savez ! Tous ceux qui n'étaient pas considérés comme des « bons Alsaciens » étaient suspects et ont été expulsés, pour que l'Alsace s'assimile plus facilement à l'Allemagne nazie.

AURELIE : Qui cela ?

LUCIE : Ceux qui n'étaient pas nés en Alsace, comme les militaires, les professeurs, les fonctionnaires de l'Intérieur par exemple...

KEVIN : (Il l'interrompt brutalement) C'est quoi, l'Intérieur ?

LE PROF : Pour les Alsaciens, l'Intérieur, c'est tous ceux qui sont de l'extérieur... De l'extérieur de l'Alsace évidemment!

LUCIE : Il y avait les Alsaciens qui avaient montré leur attachement ou leur amour de la France, les Franzosenkepf .

AURELIE : Comme l'abbé Delsor, dont vous nous avez parlé, m'sieur ? LE PROF : Par exemple, mais l'abbé Delsor était mort depuis 1927.

(14)

Helmut ?

LUCIE : Et puis des journalistes, des hommes politiques, des syndicalistes. Les communistes.

Les tsiganes, les Noirs, les Arabes...

JONATHAN : Tous ceux qui n'avaient pas les cheveux blonds et les yeux bleus, quoi ?

LE PROF : Oui, si tu veux, les petits bruns moustachus notamment ! (Certains élèves rient, comprenant l'allusion). Il y en a eu 100 000 environ. Et vous, madame Lucie, vous étiez quoi ? Noire, communiste, tsigane...

LUCIE : Non, moi je n'étais rien de tout cela : mon père était gendarme et nous venions de Nantes. Ça a suffi pour qu'on nous expulse !

CAROLE : (A Marianne) Vous ne saviez pas tout cela, madame Marianne ? MARIANNE : Non, on ne savait rien!

LUCIE : (Elle regarde Marianne par en dessous, et répète ironiquement) « On ne savait rien » ! Dites plutôt qu'on ne voulait surtout rien voir, rien entendre et rien dire ! (Elle fait le geste des trois singes aveugle, sourd, muet) Et surtout ne rien faire ! Mais dites donc, quand vos voisins disparaissaient un beau matin, quand votre copine de classe n'était plus là dans la rangée à côté de vous, quand le pharmacien s'était volatilisé du jour au lendemain, quand l'Institutrice, ou le curé, ou le policier du coin, n'étaient plus à leur place...Vous ne vous posiez pas de question ?

MARIANNE : Mais on avait peur ! Qu'est-ce que vous croyez ? Peur d'être à notre tour, arrêtés, expulsés...

LUCIE : Et alors, vous vous êtes tus ! Et ils ont pu continuer, et amplifier leur politique ! JONATHAN : (En aparté, à Kévin doctoralement) La politique d'autrefois, c'est l'histoire de maintenant ! MARIANNE : (Elle fait un geste de dénégation) C'est plus compliqué que ça ! Vous n'étiez pas là ! Moi

j'y étais ! Il y avait plein de gens qui n'étaient pas d'accord avec eux...

LUCIE : Et qu'est-ce qu'ils ont fait ? LE PROF : Alfred, par exemple...

CAROLE : (Tout émoustillée) Ah oui, qu'est-ce qu'il a fait, Alfred, quand il est rentré en Alsace ? MARIANNE : Alfred ? Ah oui, Alfred ...mais...je l'avais un peu perdu de vue. Vous savez, on avait

juste fait connaissance dans le wagon, entre Limoges et Belfort.

CAROLE : (Insinuante et complice) Mais il vous avait bien plu, Alfred, madame Marianne ? MARIANNE : (Elle sourit, attendrie) Qu'est-ce que vous en savez ?

CAROLE : Ne dites pas le contraire !

MARIANNE : Eh bien oui ! (Les filles exultent) Mais il habitait à Bischheim, c'était loin. Et puis Alfred était ouvrier aux Ateliers, et ça, ça ne plaisait pas trop à mes parents. Et puis, on n'avait pas la tête à flirter, en 1940-41, ce n’était pas comme de nos jours !

CAROLE et SABRINA : Oh! Oh ! Pas nous ! MARIANNE : Et puis... et puis il y avait Helmut ! CAROLE et SABRINA :

KEVIN et JONATHAN :

AURELIE : Qui c'était, ça, Helmut ? MARIANNE : Oh, c'est si loin !

LE PROF : Allez, parlons-en à nouveau ! Redde m'r wieder devun ! CLAIRE : Racontez-nous, madame Marianne...

(15)

Marianne se balance un peu sur son fauteuil roulant, lève amoureusement les yeux au ciel, tandis que les autres pensionnaires la regardent, impatients.

MARIANNE : Helmut... Helmut était Feldgendarm dans notre village, à partir de l'automne 41, et tous les matins quand je ...

Pendant qu'elle parle et que tout le monde se met à rêver, se fait le…

NOIR

(16)

Automne 1941, devant le Melichhissel. Sur les murs, des affiches « Hinaus mit dem welchen Plunder », des proclamations, des affiches invitant à s'engager dans les Waffen SS, etc. Les panneaux indicateurs, en gothiques, signalent « Adolf Hitler Platz », « Hindenburgstrasse ». Marianne fait la file avec son chariot sur lequel sont chargés deux bidons de lait. On voit Helmut qui patrouille, il boite. Arrive Gisèle.

GISELE : Bonjour (Prononcer Bonchour) Marianne, comment vas-tu ?

MARIANNE : Pschtt, fais attention (Elle montre Helmut) : Ne dis pas « Bonjour » ! Et je ne m'appelle plus Marianne : ça faisait trop français ! Entwelschung à tous les étages, tu le sais bien !

GISELE : Ah oui, c'est vrai : il a fallu défranciser ton prénom ! Comment tu t'appelles, maintenant ? J'oublie toujours !

MARIANNE : Hildegard !

GISELE Jésus Marie Joseph !

MARIANNE : Ces trois-là non plus n'ont pas bonne presse en ce moment ! Il vaut mieux invoquer Wotan et Siegfried !

GISELE : Et quoi encore ?

MARIANNE : Toi au moins, tu as pu garder ton prénom !

GISELE : Oui, enfin, Gisèle s'est quand même traduit en Gisela ! Mais mon cœur, lui, est resté...

MARIANNE : Pschtt, tu es folle ! N'empêche que tes parents, de « Duverger », sont devenus

« Baumgarten » !

GISELE : Ils n'avaient pas le choix ! C'était ça ou Schirmeck, pour les faire réfléchir un peu.

C'est comme les Grandjean, au bout de la rue. Maintenant, ils s'appellent Grosshans, et leur fils Othon est devenu Otto (Elle fait le geste de tenir un volant)

MARIANNE : Mon père, lui, a récupéré son prénom d'avant 1918 : de Guillaume, il est redevenu Wilhelm !

GISELE : Et ma sœur ! Tu sais que mes parents l'avaient appelée Germaine pourtant ! Eh bien, imagine-toi que les Germains, ça ne leur a pas plu, va savoir pourquoi. Elle est devenue Brunehilde ! (Marianne se frappe le front) Et ton frère, comment il va ?

MARIANNE : Rudiger ?

GISELE : Ben non...heu...Roger !

MARIANNE : Oui, il s'appelle Rudiger maintenant ! Il est à la Hitlerjugend : feux de camp, jeux de piste, poignard et tout le toutim. Ça a l'air de l'amuser : pour lui, c'est comme une longue colonie de vacances !

GISELE : Attention, là-dedans, ils forment les futurs soldats de la Wehrmacht !

MARIANNE : Mais non, tu sais bien qu'ils n'ont pas le droit ! Et Hitler se méfie trop des Alsaciens : jamais il voudra les incorporer !

GISELE : On verra, Marianne, on verra : j'espère que l'avenir ne te détrompera pas ! Arrive Richarde…

RICHARDE : Bonjour les filles !

MARIANNE : (Bredouillement incompréhensible pouvant cependant cacher un « Heil Hitler ») Richardis !

(17)

GISELE : Bonjour Richarde !

RICHARDE : (Montrant le Melichhissel) J'espère qu'ils ne sont pas trop pointilleux, aujourd’hui, pour le nombre de litres de lait.

GISELE : Pourquoi ?

RICHARDE : Parce que j'en ai bien dix de moins que d'habitude !

MARIANNE : Tes vaches ne veulent pas partager l'effort de guerre germanique ? Elles pouffent.

RICHARDE : C'est pas ça ! Mais hier, sont passés des « cousins » (Elle fait un geste significatif) de Strasbourg à qui on a donné du beurre et du fromage blanc.

MARIANNE : (A Gisèle, en faisant un geste des deux doigts) Quand elle dit « donner », on se comprend ! GISELE : (A Marianne) Et au prix du marché noir !

RICHARDE : Au fait, où en êtes-vous, toutes les deux, avec le RAD ?

MARIANNE : Le Reicharbeitsdienst ? Moi qui croyais que ça ne concernait que les garçons, leur service du travail...national (Elle esquisse un petit salut nazi parodique)

RICHARDE : Et obligatoire !

MARIANNE : Je me suis inscrite à une formation pour devenir Kindergärtnerin : ils recrutent, comme puéricultrices, et même comme institutrices, et comme ça, je n'ai pas besoin de partir au loin travailler dans le Reich !

RICHARDE : C'est vrai qu'ils ont renvoyé à Ribeauvillé toutes les bonnes sœurs qui enseignaient dans nos écoles.

GISELE : Trop francophiles, celles-là !

RICHARDE : Et puis, elles ont leur Führer à elles, elles n'accepteraient jamais de suivre l'autre ! MARIANNE : Et toi, Gisèle ?

GISELE : Moi, mon père m'a inscrite comme receveuse à la CTS : ils n'ont plus assez d'hommes là-bas! (Richarde) Et toi ?

RICHARDE : Moi, j'espère y échapper, comme fille d'agriculteur.

GISELE : C'est vrai que le nouveau régime vous chouchoute !

Richarde hausse les épaules, vexée. Marianne est arrivée à la Melichhissel et va soulever ses seaux pour les poser sur le guichet. Helmut, très galamment, et très démonstrativement, prend les seaux et les pose lui-même.

HELMUT : Permettez, Fraulein ! (Un peu raide, peut-être en claquant les talons) Fraulein...?

MARIANNE : (Très gênée, elle se retourne et fait une grimace à Richarde et Gisèle, hilares) Mari... Hildegard.

HELMUT : Hildegard ! (Il s'exclame) Comme ma sœur ! Un vrai beau prénom germanique ! Il aide à reposer les seaux vides dans le chariot, et d'autorité se met à tirer celui-ci. Marianne trottine à côté de celui-ci en faisant signe à ses deux amies.

GISELE : Auf wiedersehen, Hildegard ! RICHARDE: Heil Hitler ! (Plus ou moins parodique) Les deux filles pouffent.

HELMUT : Permettez-moi de me présenter : Helmut Brünner, feldgendarm ici, dans votre commune. J'ai été blessé, en Ukraine, et en attendant de retourner au front, je sers ici, dans cette Alsace rendue à sa mère-patrie !

A ce moment, ils passent devant l'affiche « Raus mit dem welchen Plunder » ! Helmut s'arrête et lit :

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HELMUT : Raus mit dem welchen Plunder! Dehors le fatras welche ! Le coq gaulois a perdu toutes ses plumes dans la basse-cour alsacienne !

MARIANNE : Comme ça... vous avez fait la guerre, monsieur Brünner ?

HELMUT : Appelez-moi Helmut, jolie mademoiselle. Oui, je me suis battu pour le Vaterland et pour mon Führer. Mais je ne suis pas mécontent d'avoir été nommé ici pour le repos du guerrier. Cela me permet de vous escorter jusque chez vous ! Où habitez-vous ? MARIANNE : Rue du Paon.

HELMUT : Ah ! Je ne connais pas encore très bien les lieux ! Où est-ce ? MARIANNE : Juste là devant, après la rue du Renard.

HELMUT : La rue du Renard ? Vous voulez dire : Josef Goebbelsstrasse ? La rue Goebbels, notre ministre de la propagande ?

MARIANNE : (Malicieusement) Oui, c'est bien cela ! Elle s'appelait rue du Renard avant l'annex... je veux dire avant le retour à la mère-patrie.

HELMUT : Ah je vois ! Et la rue du Paon, c'est maintenant la rue du Reichsmarschall Hermann Goering, commandant en chef de la Luftwaffe !

MARIANNE : C'est cela même ! Vous avez rebaptisé avec justesse et pertinence la plupart de nos rues et places !

HELMUT : Exactement : la place centrale se devait de s'appeler Adolf Hitler Platz, n'est-ce pas ? MARIANNE : Bien sûr, et non pas place du Loup, comme autrefois !

Arrivent des quêteurs, munis de brassards, qui tendent et secouent avec insistance des boîtes.

1er QUETEUR : (Il porte un brassard WHW) Winterhilfswerke ! Solidarité pour les secours d'hiver ! QUETEUSE : (Elle porte un brassard NSF) Nationalsocialistischefrauenschaft ! Solidarité avec les

femmes nationales-socialistes !

2ème QUETEUR : (Il porte un brassard DAF) Deutsche Arbeitsfront ! Solidarité avec les travailleurs allemands !

Helmut donne une pièce à chacun.

HELMUT : Nous sommes tous solidaires dans le grand Reich : un pour tous... (Il attend une réponse de Marianne, qui ne vient pas)... Tous pour un !

MARIANNE : C'est bien beau, mais si tout le monde avait de quoi, il n'y aurait pas besoin de quête ! HELMUT : C'est ce à quoi s'emploie notre Führer, Hildegard, et nous sommes tous à son service pour bâtir la nation où personne ne manquera de rien. Il faut prendre patience pour construire un Reich qui va durer mille ans !

MARIANNE : Mille ans ! Rien que ça ! En attendant, nous voilà arrivés chez moi. Je vous remercie beaucoup, Helmut.

HELMUT : Demain matin, à votre service! Heil Hitler !

Il claque des talons et fait le salut nazi. Marianne pouffe sous cape, et rentre chez elle.

MARIANNE : (Avec une fierté amusée) Maman ! Je crois que j'ai un chevalier servant!

HENRIETTE : Eh ben, à ton âge, et jolie comme tu es, ce n'est pas étonnant ! Qui est- ce ? MARIANNE : Il s'appelle Helmut !

HENRIETTE : Helmut, qui c'est, celui-là ? C'est le petit Armand, du bout de la rue ? MARIANNE : Mais non, Armand, c'est Hermann, tu sais bien !

HENRIETTE : C'est vrai ! Pierre Muller ? Non : Pierre, c'est Peter ! Ne me dis pas que c'est Désiré, je t'ai défendu de lui adresser la parole !

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MARIANNE : Désiré, ils l'ont rebaptisé Friedrich, alors...

HENRIETTE : Alors... je ne sais pas

MARIANNE : Helmut, il s'appelle Helmut depuis toujours. Helmut Brünner.

Guillaume vient d'arriver, une liasse de feuilles à la main

HENRIETTE : Brünner ? Mais il n'y a pas de Brünner à...

MARIANNE : Il n'est pas d'ici, maman ! HENRIETTE : E Herrgelofener ?

MARIANNE : Si tu veux. Il vient de... d'ailleurs... c'est... C'est un feldgendarm.

HENRIETTE : (Elle laisse tomber l'assiette qu'elle était en train d'essuyer) Quoi ? Einer von driwe ? (Elle montre l'Est)

MARIANNE : (Elle hausse les épaules) Mais oui ! Il vient de l'autre côté ! Sin au Mensche ! Et il était très correct !

HENRIETTE : Il faut entendre des choses inimaginables sous son propre toit ! Comme si la question était là ! Correct, correct...Ma fille se laisse escorter par un chevalier teuton, et tout ce qu'elle trouve à me dire, c'est qu'il est... « correct » !

GUILLAUME : Ecoute, ma petite fille...Moi, je n'ai rien contre personne, et ton Hartmut...ou Helmut, est sans doute un garçon tout à fait bien. Il est Feldgendarm, tu as dit ?

MARIANNE : Oui, il était sur le front de l'est, avant. Et il repartira sans doute quand il sera guéri, car il a été blessé

HENRIETTE : Le plus tôt sera le mieux !

GUILLAUME : Raison de plus pour être prudente ! Ne t'affiche pas avec un Allemand, en uniforme par-dessus le marché !

MARIANNE : Mais Papa, je ne faisais rien de mal, je l'ai juste laissé m'escorter, et puis, de toute façon, toi aussi, autrefois, tu as porté l'uniforme allemand, c'est toi-même qui me l'as dit...

GUILLAUME : Tout à fait. Mais la situation n'est pas exactement comparable. Hitler n'est pas le Kaiser. Et le monde n'est plus le même. Les enjeux non plus.

MARIANNE : (Ennuyée) Oh ça, c'est de la politique, et je n'y comprends rien ! Tu sais que ça ne m'intéresse pas !

GUILLAUME : Je sais, fillette, je sais, mais dis-toi bien que quand on ne s'intéresse pas à la politique, c'est la politique qui s'intéresse à vous. Et ces messieurs, justement, s’intéressent à de drôles de choses. Venez voir, toutes les deux, le questionnaire que m'a laissé le Blockleiter...

HENRIETTE : Qui c'est, celui-là ?

GUILLAUME : Jo, c'est le Schlotter Guscht, qu'ils ont bombardé… (Il se raidit martialement) : Blockleiter !

HENRIETTE : (Indignée) Cet ivrogne incapable, qui n'a jamais su conserver un travail ?

GUILLAUME : Oui, eh bien maintenant, il est responsable du parti pour le quartier, et il m'a laissé un questionnaire que je dois remplir. Regardez un peu...

Il leur montre le questionnaire.

MARIANNE : (Elle lit vite, au début) « Nom, prénom, adresse, date de naissance.. » Hum, hum... «... ascendance aryenne » ? Ascendance aryenne : qu'est-ce que ça veut dire ? GUILLAUME : Je lui ai demandé. Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est confus dans son esprit.

En gros : est-ce que je suis, est-ce que vous êtes : ... purs.

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HENRIETTE et MARIANNE : Purs ? Purs quoi ?

GUILLAUME : Est-ce que je sais ? Pur blanc, pur européen, pur alsacien...pur jus, quoi ! (Il se tourne vers Henriette, un peu exaspéré) Est-ce que tu es une vraie blonde ?

HENRIETTE : Guillaume !

GUILLAUME : (Il se tourne vers Marianne) Est-ce que tu as de purs yeux bleus, est-ce que... Purs quoi ! Tous les trois ont l'air déconcertés.

MARIANNE : (Elle continue à lire le questionnaire) « Passé politique » . Est-ce que tu as appartenu à un

« ...parti, à un syndicat, à une loge de la (Elle déchiffre) ...franc-maçonnerie, à un...groupement développant la culture française... »

GUILLAUME : Ah kwatsch ! Rien de tout ça !

MARIANNE : Est-ce que tu as des décorations françaises ? GUILLAUME : Mais non !

MARIANNE : ...allemandes ?

GUILLAUME : (Il s'apprête à dire non) N... Ah ben oui, tiens, le Eiserne Kreuz, que j'ai eue en 17 ! Mais ça ne prouve rien !

HENRIETTE : (A Marianne, qui a commencé à inscrire des choses, à mettre des croix) Inscris-le, quand même.

MARIANNE : Est-ce que tes enfants sont membres des Jeunesses Hitlériennes ?

GUILLAUME : (Il soupire) Hélas oui ! Comme si on avait le choix ! D'ailleurs, il serait temps qu'il rentre, Rochele ! Où est-il ?

MARIANNE : Est-ce que maman fait partie de la Nationalsocialistische Frauenschaft ? HENIETTE : Ben non ! Tu crois que c'est grave ?

GUILLAUME : Je n'en sais rien ! Réponds « non ». Ils vérifieront sûrement.

MARIANNE : Est-ce que vous assistez aux réunions et soirées de formation du parti ? HENRIETTE : (Elle se tord les mains) Jeses Gott ! Was welle sie denn noch alles wisse ? MARIANNE : Alors ?

GUILLAUME : Ben non ! Le soir, moi je suis fatigué. (En crescendo, de plus en plus exaspéré) T'as qu'à mettre que tous les soirs, je lis une page -une, pas plus ! De Mein Krampf, ça me suffit amplement pour me faire une idée de leur sinistre bouffonnerie !

HENRIETTE : Guillaume ! (Elles se précipitent sur la feuille de peur que Marianne inscrive cela) MARIANNE : Est-ce que nous sommes abonnés à la presse nationale-socialiste ?

GUILLAUME : (Il explose) Mais sacré bon Dieu de bon sang, qu'est-ce que ça peut leur foutre ? Henriette commence à pleurer et se précipite sur Guillaume pour qu'il se calme.

MARIANNE : (Timidement) Qu'est-ce que je mets, Papa?

GUILLAUME : (Il se force à se calmer après avoir respiré un bon coup) Tu mets : « non »... Ecoutez, les enfants, le Guscht, il va venir ramasser la feuille demain soir. D'ici là, il faut que nous ayons fait disparaître tout ce qui peut paraître suspect ! Vous m'entendez ? Tout ! (Il hurle) Raus mit dem welchen Plunder ! (Au fur et à mesure qu'il énumère, Marianne et Henriette enlèvent et débarrassent les objets, de plus en plus vite, de plus en plus mécaniquement) :

les assiettes avec des dessins de Hansi, ce traître, ce Franzosenkof, ce judéo- bolchevique... Raus !...

les livres de René Bazin, de François Mauriac, d'André Gide, ce ramassis de pédérastes cosmopolites… Raus !...

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le calendrier de la Poste avec l'Angélus de Millet… Raus !...

ton diplôme de certificat d'études, Marianne, avec le sceau de la République française. Pfoui, Raus !...

la petite tour Eiffel en plâtre qu'on avait ramenée de Paris en 1934 : symbole de la décadence française ! Raus !...

les disques de Charles Trenet, ce nègre dégénéré, Raus !

Les cartes postales de Normandie, de Lourdes, de Verdun, de Lorraine, du Mont Saint Michel, du mont Gerbier de Jonc...

Le hurlement de Guillaume et les allées et venues affolées des deux femmes sont progressivement couverts par la musique et le

NOIR

(22)

2009 Atelier-Mémoire III : ce passé qui ne passe pas

Le décor est à peu près le même que dans le tableau I et II. Les pensionnaires et les jeunes gens sont regroupés.

Marianne est au centre de la scène, avec Carole, Sabrina et Kévin assez près d'elle. Le prof est à côté de Claire.

CAROLE : Et alors, vous avez jeté tous vos souvenirs français, madame Marianne ?

MARIANNE : (Un peu rêveusement) Pas jeté ! Caché seulement ! Caché au grenier, dans la cave, sous des piles de serviette, dans le piano même ! Avec le drapeau français qui s'y trouvait déjà ! Les Alsaciens ne jettent rien ! Après 45, vous croyez qu'ils ont jeté les Mein Kampf que chaque foyer possédait ? Ou les décorations reçues sous l'uniforme nazi ? Ou les baïonnettes, poignards, ceinturons marqués d'un SS ou d'une croix gammée ? AURELIE : (Indignée) Oh, vous croyez ?

MARIANNE : Ici, on superpose ses souvenirs : aucun n'annule complètement l'autre. C'est comme regarder l'Inspecteur Derrick (Elle fixe Alice qui s'agite) sur ARD et Hansi Hinterseer dans Servus Hansi, ça n'empêche pas d'aimer Patrick Sébastien et Flavie Flament : un soir, on regarde le français, l'autre soir l'allemand, et parfois même les deux en même temps !

Suzanne fait un signe à Odile pour approuver. Les jeunes ont l'air stupéfait.

LE PROF : (Aux élèves) Je vous ai parlé de ça : c'est ce qu'on appelle la double identité ! Qui est liée au bilinguisme. Cela peut être à la fois une grande richesse et une certaine dualité, (Ceux qui prennent des notes hésitent, regardent chez le voisin, esquissent un geste de la main, et écrivent finalement ce dernier mot), voire carrément un déchirement !

AURELIE : (Un peu fayote) On peut dire une Spaltung, monsieur ? LE PROF : (Absolument ravi) Absolument, Aurélie, une Spaltung ! CAROLE : C'est comme vous, à l'époque, madame Marianne ! MARIANNE Qu'est-ce que tu veux dire ?

CAROLE : Ben... vous étiez spaltée, aussi, entre Alfred et Helmut, non ? LE PROF : Enfin, Carole, je t'en prie, cela ne nous re...

MARIANNE : Laissez, laissez ! Elles ont bien le droit de poser des questions ! Et puis je sens bien que ça les intéresse plus que la politique !

Carole, derrière le dos du prof, tire la langue à celui-ci.

ERNEST : Pas de politique ici !

LE PROF : (Doctoral et solennel) Seulement de l'histoire !

MARIANNE : Bien sûr que ces deux garçons me plaisaient également : Alfred, vif, critique, caustique, qui venait me raconter en cachette comment ses camarades et lui sabotaient les machines aux Ateliers de Bischheim. Et puis Helmut, si romantique, qui me décrivait les paysages de sa Rhénanie natale, qui me récitait des poèmes de Lenau ou de Goethe :

... « O Mädchen, Mädchen, Wie lieb ich dich !

Wie blinkt dein Auge ! Wie liebst du mich ! »

Les filles se regardent, partagées entre la perplexité et le fou rire. Les autres pensionnaires (sauf Lucie) ont la larme à l'œil et hochent la tête, cependant que le prof murmure des gracieusetés à l'oreille de Claire qui sourit.

(23)

SABRINA : Oui, d'accord, ich liebe dich, et les petits oiseaux qui gazouillent, et les torrents et les larmes...Mais concrètement (Elle appuie sur ces mots), madame Marianne, con- crè- te- ment, qu'est-ce que ça a donné ? Vous vous êtes spaltée entre les deux, ou bien...

LE PROF : Mais enfin, Sabrina, c'est intolérable...

MARIANNE : Elles ont raison ! Elles posent une vraie question ! Un vrai problème. La vérité, c'est que j'étais amoureuse des deux! Alfred et sa gouaille, Helmut et son romantisme.

Chacun répondait à sa façon à mes aspirations de jeune Alsacienne ! Elle laisse passer un moment.

CAROLE : Et alors ?

MARIANNE : (Elle sourit de leur impatience) Et alors ? Qu'es-ce que vous feriez, vous, les petites filles du 21ème siècle ? Helmut le sensible, Alfred le révolté ?

C'est au tour de Carole, Sabrina et Aurélie de se tortiller, ricaner et faire des mines.

CLAIRE : Madame Marianne, cette fois, c'est à vous de les mettre dans une situation délicate ! SUZANNE : Chacune son tour ! Mais nous on aimerait bien savoir !

ALICE : Oui ! Savoir pour vous, madame Marianne...

LUCIE : ... et pour vous, mesdemoiselles !

CAROLE : Eh ben... eh ben moi, je crois ...je crois que je me serais abstenue ! MARIANNE : Abstenue ?

CAROLE : Oui, j'aurais laissé passer la guerre ! A la fin, on verrait bien ! MARIANNE : Mais on ne savait pas quand ce serait la fin ! Et toi, Sabrina ? SABRINA : Moi, je crois que j'aurais choisi les deux.

Les autres filles se récrient (« Quelle horreur! »), les garçons sont indignés (« C'est dégueulasse! »), les pensionnaires secouent la main l'air de dire : « Les jeunes filles actuelles, elles n'ont pas froid aux yeux! ».

SABRINA : (Avec beaucoup d'innocence) Si vous les aimiez tous les deux, où est le mal ?

MARIANNE : Le mal, ma petite Sabrina, il n'était pas dans le cœur d'une petite Alsacienne de vingt ans ! Le mal, il était dans le regard des autres, dans le jugement des autres, le mal, il était dans l'Histoire qui nous entourait.

JONATHAN : (A Kévin, doctoralement) Et l'Histoire, c'est de la politique d'autrefois !

MORGANE : A propos histoire, moi je n’ai pas compris ces histoires d'ARD, madame Marianne ! ALICE : ARD : c'est là où il y a l'Inspecteur Derrick!

MORGANE : Non, pas ça... RDA peut-être...

LE PROF : Non, la RDA, c'était la défunte République Démocratique d'Allemagne, vous savez, celle qui n'était pas démocratique du tout, justement.

Aurélie fait un geste vers l'est, très loin, en sautant par dessus le Bade-Wurtemberg.

MARIANNE : Morgane veut parler du RAD, le Reich Arbeitsdienst ! Tous les garçons de dix-huit ans devaient faire un service de six mois...

KEVIN : Un service militaire ?

MARIANNE : Non...C'était en principe un service civil, pour la nation. Mais on leur mettait un uniforme, on leur apprenait à se servir d'armes, on les regroupait dans le Reich sous un commandement paramilitaire, et surtout, surtout, on leur demandait de prêter un serment de fidélité au Führer !

ERNEST : Et après, crac, ils étaient bons pour être incorporés comme soldats ! Le RAD, c'était l'antichambre de la Wehrmacht !

(24)

AURELIE : Mais vous, madame Marianne, vous n'avez pas été incorporée de force dans l'armée, quand même ?

MARIANNE : Non, les filles, on n'allait pas dans l'armée, en principe, mais dans les usines, dans les bureaux, sauf vers la fin, certaines, qui étaient engagées dans la DCA.

LUCIE : J'espère qu'elles ont énergiquement refusé ! Marianne, Alice et Suzanne protestent en chœur.

SUZANNE : Mais qu'est-ce que vous vous imaginez ? Qu'on pouvait refuser ? LUCIE : On peut toujours résister ! Regardez Alfred!

ALICE : Mais qu'est-ce que vous en savez ? Vous n'étiez pas là !

LUCIE : Moi, j'avais été expulsée comme francophile, je vous l'ai déjà dit la dernière fois ! SUZANNE : Eh bien, tant mieux pour vous ! Vous l'avez échappé belle. Mais ne venez pas

raconter à ceux qui ont connu l'enfer de l'occupation, pendant quatre ans, ce qu'ils auraient dû faire !

Les élèves, éberlués, regardent les vieilles dames en venir presque aux mains. Le professeur voudrait intervenir, mais ne peut pas.

CLAIRE : Mesdames, je vois que la mémoire vous revient à toutes...

ODILE : Jo, adié mémoire !

CLAIRE : Essayons de faire se rejoindre des mémoires différentes, pour construire une même histoire.

LE PROF : C'est beau, ce que vous dites là, Claire, mais... c'est le plus difficile.

SUZANNE : A condition de ne pas donner de leçons ! MARIANNE : Exactement !

ALICE : Parce que les Franzose, ils n'ont pas de leçons à nous donner ! En 40, ils nous ont lâchement abandonnés en se tirant comme des lapins... Wie hase !

ODILE: Ja, ja, ganz genau !

SUZANNE : Et chez eux, il y avait aussi des « collabos », comme ils disent, et ceux-là, ils n'avaient pas l'excuse de parler un dialecte germanique et d'avoir été allemands pendant des siècles !

ALICE : Et nous, en Alsace, on a eu 110 000 incorporés de force, dont 40 000 ne sont pas revenus ! Un sur trois ! Pendant ce temps-là, les Français, qu'est-ce qu'ils faisaient ? Ils applaudissaient Pétain dans les défilés et ils écoutaient De Gaulle à la radio ! Voilà : c'est ceux-là qui viennent nous dire ce qu'on aurait dû faire !

LE PROF : Justement, madame Marianne, l'incorporation de force, comment ça s'est passé dans votre village ?

MARIANNE : O jé, ça c'est le plus douloureux ! Attendez, je vais vous raconter...

LE PROF : Allez, parlons-en à nouveau ! Redde m'r wieder devun ! CLAIRE : Racontez-nous, madame Marianne...

MARIANNE : Après la défaite de Stalingrad, début février 43, la Wehrmacht avait besoin de plus en plus de chair à canon. Depuis le 25 août 42, tous les jeunes Alsaciens de 18 à 35 ans étaient progressivement mobilisés. Les conseils de révision...

Pendant que Marianne parle, se fait progressivement le…

NOIR

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