Le Sorcier blond
Claude Le Roy
Le Sorcier blond
Un demi-siècle de football
en Afrique et ailleurs
© Flammarion, Paris, 2021.
Tous droits réservés 87, quai Panhard-et-Levassor
75647 Paris Cedex 13 ISBN : 978-2-0802-3684-5
À Eva
I
NTRODUCTIONUne vie de vagabondages…
Jeune, dans ma Bretagne d’origine, je n’imaginais pas encore que, grâce à ma passion pour le football, j’allais me forger une « identité rhizome » comme la décrit si bien Édouard Glissant. J’étais plutôt destiné à vivre une simple identité racine nourrie à l’iode des Côtes-d’Armor, alors plus modestement nommées
« Côtes-du-Nord ». Ce n’était, ma foi, déjà pas si mal ! Mais le football nous a fait, Eva et moi, sillon- ner tous les continents, embrasser toutes les cultures et aimer toutes les couleurs de l’humanité. Nous sommes devenus des rhizomes puisant leur énergie, leur bonheur et leurs valeurs aux sources de toutes nos rencontres.
Certains penseront que conférer un tel pouvoir de transformation de l’être à un simple ballon rond relève de l’emphase. Je pense modestement qu’ils se trompent. Le football m’a d’abord appris les valeurs du vivre ensemble, de la solidarité et du dépassement de soi. Il a permis ensuite à mon caractère de s’expri- mer dans le respect de l’autre. Il m’a offert enfin la chance de partir à la découverte d’autres horizons,
9
d’appréhender le monde de manières différentes et surtout de faire d’extraordinaires rencontres.
De la Normandie à la Corse, de la Provence à la Picardie, de l’Afrique au Moyen-Orient, de l’Asie du Sud-Est à l’Angleterre et ailleurs encore, partout nous avons posé nos valises avec le même désir d’apprendre, de comprendre et de nous enrichir de nouvelles confluences…
Un demi-siècle de pérégrinations footballistiques a fait de nous des observateurs originaux des évolutions de ce monde. Nous les avons regardées certes sous l’angle bien particulier des stades et des communions collectives autour du ballon rond, mais aussi avec l’œil de ceux qui cherchent un complément de vérité dans le regard des autres.
*
* *
Bien sûr, ce très long voyage de cinquante années est riche de souvenirs et d’anecdotes, sur le football évidemment, mais aussi sur les contrées traversées et les personnalités qui les marquent.
Les épisodes drôles ou émouvants de notre périple, il m’arrive de les partager avec mes amis quand les soirées se prolongent. Nombreux sont ceux qui, pas- sionnés par le foot, brûlent d’envie de mieux connaître l’envers du décor, d’en savoir plus sur tel ou tel match ou tel ou tel joueur. Les discussions s’animent, tou- jours joyeuses, même si l’on en revient toujours à se chamailler gentiment sur les mérites comparés de l’OM et du PSG !
10
Le Sorcier blond
Au cours de ces soirées, plusieurs de mes amis me disent désormais : « Claude, pourquoi n’écris-tu pas tout cela ? Pourquoi ne livres-tu pas ton témoi- gnage ? » Sans qu’ils osent toujours le dire clairement et franchement, cela signifie : « Maintenant que tu as un certain âge, il est temps d’écrire tes Mémoires, Claude ! »
Un jour, j’ai décidé de franchir le pas… Non pas que je me résigne à vieillir. Je fais tout pour me main- tenir très jeune ! Mais, gagné par une forme de réa- lisme, sans renoncer en rien à continuer à faire mon métier d’entraîneur et de sélectionneur, je me suis dit que je pourrais quand même écrire le premier tome de mes Mémoires : les cinquante premières années, en reportant à 2070 l’écriture du second !
Tous ceux qui, un jour, décident, comme moi, de rassembler et d’ordonner leurs souvenirs à la pointe de leur stylo ou des touches de leur clavier doivent éprouver ce même sentiment à la fois jubilatoire et douloureux : le plaisir de laisser une trace en parta- geant son parcours et ses enseignements, mais aussi la prise de conscience que cette riche aventure profes- sionnelle et humaine va prendre fin et qu’il va bientôt falloir raccrocher les crampons !
L’histoire commence en Normandie et s’égrène jusqu’au Togo, là où je rédige ces lignes. Je vous la confie…
Introduction
1
DES TOUCHES D
’
IVOIREAUX TOUCHES DE BALLE
Rugles, février 1948-août 1958
« Attention, Claude, tu vas avoir des ennuis avec la justice ! »
Mon vieux copain Jean-Claude Boland, rigolard, m’appelle en cette fin de matinée du 24 décembre 1976. « Mais qu’est-ce que tu me racontes là, Jean- Claude ? Je viens d’entendre à la radio que ton vieil ami, Jean de Broglie, a été assassiné ce matin vers neuf heures et quart, rue des Dardanelles. C’est forcé- ment toi ! C’est toi qui l’as tué, n’est-ce pas ? » poursuit-il en éclatant de rire.
Malgré la gravité des faits, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire. Un sourire de nostalgie…Les souvenirs d’enfance se bousculent soudain.
Après avoir raccroché, je reste un long moment à me remémorer mes premières années à l’école communale de Rugles dans l’Eure, dans le fief historique et poli- tique de la famille de Broglie.
L’école, c’est ma maison. Mon père, François, et ma mère, Vonette, y sont tous deux maître et maî- tresse d’école. Nous logeons donc dans l’école.
13
Je dis bien que mes parents sont maître et maîtresse d’école et non pas instituteurs. Mon père y tient. Pour lui, le mot « instituteur » évoque trop la notion d’insti- tution que son fond un peu anarchiste rejette.
En fait, mes parents sont communistes, militants, engagés. Mon père est secrétaire de la section du PC à Rugles. Il se présente à chaque élection contre le prince Jean de Broglie et, à chaque élection, il enre- gistre une défaite cuisante dans ce fin fond de la cam- pagne normande où, malgré les bouleversements du monde, une large partie de la population reste fidèle à son seigneur.
C’est là que, petit, je conçois la haine la plus vis- cérale que j’ai pu un jour éprouver. Contre ce prince Jean de Broglie, avec sa Simca Aronde P60 rouge, qui démarre toujours sa campagne électorale à la sor- tie de l’école.
Cette haine vient du sentiment d’immense injustice qui abîme mon père et perturbe la famille pendant des mois, lorsque nous apprenons que l’inspection d’académie mène une enquête sur mon père et tente de le discréditer en faisant témoigner des enfants de l’école contre lui. De Broglie a en effet laissé entendre que mon père faisait de la politique dans l’école et essayait de les embrigader.
Bien sûr, le stratagème ne fonctionne pas et mon père n’est pas inquiété mais, à voir ce hussard noir de la République, si attaché à ses valeurs et si droit, touché et meurtri par ces accusations, je nourris, à 9 ans, une telle haine et une telle volonté de ven- geance que je répète à qui veut l’entendre, et surtout à ma grand-mère : « Si, un jour, la révolution revient en France, je vais direct au château ! »
14
Le Sorcier blond
Jean-Claude s’en souvient si bien qu’il m’appelle, en cette veille de Noël, pour me faire ce clin d’œil !
Le caractère sordide de l’assassinat du prince de Broglie, ce règlement de compte au sein de la nomen- klatura française sur fond d’escroquerie et, peut-être, de trafic d’armes, me peine évidemment. Cette famille de physiciens, d’hommes d’État ne mérite pas cela, mais ses turpitudes politico-financières sont enfin révélées. Avec le recul, je comprends toute la valeur du combat politique et toute la pertinence de l’engage- ment de mon père, adoré comme maître d’école et respecté comme militant.
*
* *
Je suis breton, breton à 101 % et de Bourbriac dans les Côtes-d’Armor…Toute la famille est de la région, les plus aventuriers s’étant égarés jusqu’à Paimpol voire Lézardrieux !
Devenus instituteurs, pardon… maîtres d’école, mes parents sollicitent une affectation parmi les moins éloignées de la Bretagne et les hasards de l’adminis- tration les envoient à Bois-Normand, dans l’Eure.
Je nais dans l’école et c’est mon père, secrétaire de mairie, qui signe mon acte de naissance que je conserve encore précieusement.
Lycéen, papa avait fui, en pleine année scolaire, pour diriger un réseau de résistants. Son nom de résis- tant : « Le Merle », car il sifflait tout le temps, un sifflet aussi pur que sa voix magnifique. Pendant longtemps, de la côte de Granit rose à l’Argoat (la forêt bretonne), je resterai « le fils du Merle ».
15
Des touches d’ivoire aux touches de balle
Toutes nos vacances se déroulent à Bourbriac et à Concarneau au rythme des concours de boules, des marées et des réunions entre amis. Ma grand-mère paternelle, Marie Contellec, infirmière aux Enfants malades de l’hôpital Necker à Paris, vient, une fois à la retraite, nous rejoindre à Rugles où mes parents sont nommés juste après Bois-Normand. C’est une merveilleuse grand-mère « confiture de fraises » et
« gigot du dimanche midi ». Elle est ma confidente.
Avec elle, j’ai tous les droits, comme celui de porter les cheveux longs : « Ses cheveux lui appartiennent », répète-elle à mon père qui ne supporte pas ces excen- tricités capillaires. « Un vrai zazou ! » clame-t‑il.
C’est donc dans cette famille de son temps que je grandis.
*
* *
C’est une famille aimante, mais stricte. Mon père nous adore, ma sœur Fanfan et moi, mais il a une répu- tation de maître sévère à tenir. Ses élèves l’aiment et le respectent pour son autorité naturelle. Longtemps après son départ en retraite, il recevra encore, pour la nouvelle année, des dizaines de lettres de ses anciens élèves.
Ma mère est une maman modèle. Pour moi, une sainte évidemment ! Ma madeleine de Proust c’est aujourd’hui le souvenir de ses tartines de pain grillé, beurrées et recouvertes de cacao Van Houten ! Avec plus d’un demi-siècle d’avance sur ses contempo- rains, elle pratique le culte des produits frais et natu- rels, ce qui n’est probablement pas pour rien dans ma robuste constitution.
16
Le Sorcier blond
Ma sœur Françoise, Fanfan, a un an de moins que moi. Nous avons toujours été complices. Je la protège.
Elle couvre mes bêtises. Elle a hérité du grand cœur de mes parents et a tendance à ramener à la maison tous les enfants un peu malheureux qu’elle croise sur son chemin.
Les vacances en Bretagne à Bourbriac, dans la mai- son familiale, face à la mairie, que nous vendrons en novembre 2019, sont donc l’occasion de retrouver les copains de toujours, mes amis si chers.
*
* *
C’est une famille généreuse. Mes parents, sortes de missionnaires laïcs, accueillent à la maison, pendant des mois, les enfants de nombreux amis afin qu’ils
« apprennent mieux à l’école ». Ils leur offrent non seulement le gîte et le couvert, mais aussi un suivi scolaire individualisé.
*
* *
C’est une famille engagée. Mon père suit les cours de l’école du Parti avec Roger Garaudy dont il ne partagera pas, ensuite, toutes les prises de position. Je suis moi aussi engagé, dès mon plus jeune âge, et je vais, chaque week-end, livrer L’Humanité-Dimanche chez les familles de sympathisants. Famille engagée certes, mais ni aveugle ni sectaire. Mon père quitte le PC en 1968 condamnant l’injustice de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie
17
Des touches d’ivoire aux touches de balle
qui signe la fin du Printemps de Prague et l’étouffe- ment dans la violence des aspirations à la liberté. Il ne cesse de répéter : « J’ai eu douze ans de retard », regrettant de ne pas avoir quitté le Parti dès 1956, après la répression sanglante de l’insurrection de Budapest.
Entre-temps, il manifeste en février 1962 au métro Charonne, manifestation antifasciste contre l’OAS et pro-FLN, le parti indépendantiste algérien. Il est tabassé, mais il en revient beaucoup plus chanceux que les neuf morts et deux cent cinquante blessés recensés au soir de ce véritable massacre d’État. On a, de nos jours, un peu oublié la tension et quelque part l’atmosphère de guerre civile qui s’installent en France à cette époque. Je peux révéler aujourd’hui qu’un petit arsenal avait été constitué dans les caves de l’école… Mon père se rétablit vite de Charonne et continue son combat pour la défense de « toutes les libertés », dit-il.
L’engagement de mes parents n’est pas seulement politique. Ils sont viscéralement investis dans leur mission de service public. Ils ne comptent ni leurs heures ni leurs efforts pour venir en aide aux élèves en difficulté. Après les dures épreuves de la guerre et de la résistance, est ancré en eux le sentiment d’un devoir de solidarité envers les plus faibles pour permettre à la France de se redresser et de faire nation à nouveau.
*
* *
C’est une famille d’intellectuels. Mes parents reçoivent beaucoup d’artistes et d’écrivains engagés, le plus souvent de gauche. Mon enfance est ainsi
18
Le Sorcier blond
bercée par les discussions animées, interminables, contradictoires qui marquent les retrouvailles entre amis de mes parents.
Il y a bien sûr Jean Ollivier qui est une sorte de parrain républicain pour ma sœur et moi. C’est un frère pour mon père qui est fils unique. J’attends chaque Noël avec impatience car il me raconte, une seule fois par an à cette occasion, un nouvel épisode de l’histoire du Pingouin sur la banquise qui va nous rejoindre un jour. Immense auteur de bandes dessi- nées, il me captive avec ses histoires de pirates et ses héros invincibles ! Rédacteur en chef des éditions pour enfants Vaillant liées au PC, pilier avec René Moreu des éditions La Farandole, il publie des centaines de BD.La Vallée des éponges, dont les héros s’appellent Françoise et Claude (comme ma sœur et moi), recevra le prix « Enfances du monde ». Il y a encore Roger Lecureux qui, lui aussi, est un complice des éditions Vaillant. Co-créateur du personnage de Rahan, il parti- cipe également à l’aventure de Pif le chien.
Pour le gamin que je suis, c’est un enchantement que de vivre au milieu de tous ces grands de la bande dessinée. Je me fais tout petit pour écouter leurs dis- cussions et je m’en nourris, qu’elles soient politiques ou non. Ils dessinent, écrivent des scénarios de BD, mais ils vouent aussi, avec mon père, un culte exigeant au savoir sous toutes ses formes. C’est ainsi qu’ils passent de longues heures à exercer leur mémoire en se mesurant dans des concours de récitation par cœur de pages entières du dictionnaire !
Parmi les amis, il y a aussi René Moreu, devenu plus tard le dessinateur et illustrateur des éditions Vaillant.
Je me souviens que c’était un grand amoureux de l’OM
19
Des touches d’ivoire aux touches de balle
dont le père était tailleur, puis décorateur, puis gérant de café à Marseille. À cette époque, il créeRiquiqui les belles images et Roudoudou les belles images. Pour l’enfant que je suis, il est fascinant. Il deviendra plus tard l’illustrateur de publications communistes comme Miroir du cyclisme ou l’Almanach de l’Humanité. Sa première toile, La grange Sellos à Rugles, il l’offre à ma mère et je la garde aujourd’hui précieusement. Il est proche du mouvement artistique Cobra et ami d’artistes comme Pablo Picasso ou Ernest Pignon-Ernest.
Aujourd’hui, presque centenaire, il est retiré dans le Lot. Sont également reçus à la maison, Roland Leroy, le directeur de L’Humanité et Roland Plaisance, le député-maire communiste d’Évreux.
C’est dans cette ambiance d’intellectuels commu- nistes que je mûris et que, notamment, je passe mes vacances, studieuses, en Bretagne et, à deux reprises, au bout du monde… dans les Pyrénées, quand mes parents y partent avec cette bande de copains originaux.
*
* *
Mon parcours scolaire est lui aussi original. C’est certes celui d’un petit garçon de l’après-guerre, de l’époque de Mendès-France et du verre de lait tous les matins à l’école. Alors que je n’ai que 4 ans, ma mère demande une dérogation pour pouvoir me garder au fond de sa classe de CP. Elle imagine que j’y joue tranquillement. Mais, un jour, elle interroge un cama- rade de classe. Celui-ci hésite à répondre. Je ne me retiens plus et je me lance. Ma mère s’aperçoit alors que je sais lire et, le soir, l’annonce à mon père. À la
20
Le Sorcier blond
fin de l’année, je rentre donc en CE1, à 5 ans…Avec deux ans d’avance donc. Mais cette avance est plus forte encore au football. Dans la cour, je joue avec les CM1 et CM2 et je suis toujours le premier choisi lorsque l’on « tire les équipes ».
Je commence à passer de longs moments avec un ballon au grand dam de mon père qui aurait préféré que je privilégie les activités intellectuelles. Mais ma grand-mère me défend ! « Laisse-le donc s’amu- ser ! », lui répète-t‑elle.
J’ai la chance de disposer, comme terrain de jeu, de l’immense cour d’école et du préau. J’ai tracé à la craie, sur le mur du préau, une ligne horizontale et, inlassablement, je frappe la balle, pied droit, pied gauche, en visant le plus près possible de la ligne, formidable exercice d’entraînement à recommander à tous les apprentis footballeurs !
Je conserve un souvenir contrasté de ma première année de CM2. Je suis dans la classe de mon père. Je dois l’appeler « maître » ou « monsieur », et je paye toujours pour les bêtises des autres. C’est dans sa classe que je commence à m’intéresser à la poésie, à Rimbaud notamment, que j’apprends par cœur Le Lac de Lamartine et que je découvreLe Fou Yégof d’Erckmann-Chatrian ou encore Guerre et Paix de Léon Tolstoï. Il entend m’éveiller aux lettres et il continue à penser que je suis trop jeune pour entrer en sixième. Il met son obsession du redoublement en pratique et, bien que je sois toujours premier de la classe, il décide de mon redoublement. C’est la pre- mière erreur pédagogique de ce grand pédagogue… mais pas la dernière…
21
Des touches d’ivoire aux touches de balle
Mes parents entendent aussi que je m’éveille à la musique et, dès l’âge de 4 ans, à raison de trois fois par semaine, je prends des cours de piano chez Mlle Gence.
Mon cœur se serre encore aujourd’hui quand je repense aux larmes que cette vieille demoiselle ne peut retenir quand je lui annonce, un jour, que le football prend tout mon temps et que j’ai décidé d’arrêter le piano. Son monde s’écroule. Elle n’a que deux élèves doués et nourrit de grands projets pour eux : Geneviève Martin et moi. Geneviève est la fille du coiffeur et, pour sauver notre honneur commun, elle deviendra plus tard concertiste ! Je viens donc de décider de passer des touches d’ivoire aux touches de balle…
*
* *
La fin de cette période est aussi celle de ma pre- mière Coupe du monde…devant la télé. En 1958, la Coupe du monde est organisée en Suède. Alors, à chaque match, je m’échappe de la maison et je file en patins à roulettes au café Bordier ou au café Duteurtre. On m’offre une grenadine. Et je regarde les matchs en direct. Encore aujourd’hui, je me sou- viens de la demi-finale que la France a perdue 5 à 2 devant le Brésil et du match pour la troisième place qu’elle a gagné 6 à 3 face à l’Allemagne. J’admire des joueurs dont je ne sais pas encore qu’ils devien- dront dix ou quinze ans plus tard mes amis. Ainsi le mythique Albert Batteux qui sera mon entraîneur à Avignon, 18 ans plus tard, et des joueurs comme le
22
Le Sorcier blond
gardien de but Dominique Colonna qui deviendra hôtelier de la vallée de la Restonica à Corte, comme Raymond Kopa qui restera mon voisin pendant qua- rante ans à Isolella ou comme encore Just Fontaine, grand ami de Dominique Colonna.
Des touches d’ivoire aux touches de balle
2
LE CIROIR
L’Aigle, septembre 1958-juin 1962
En 1958, j’entre en sixième à l’école Baron à L’Aigle. Dans cette école, vient d’être créée une classe regroupant les meilleurs élèves issus des CM2 du nord de l’Eure et du sud de l’Orne. Mon père, toujours soucieux de mon avenir, m’y inscrit donc. On nous y enseigne le latin, l’allemand et l’anglais dès la sixième et nous devons ingurgiter un énorme programme. Ce n’est pas facile pour le jeune enfant que je suis, tout juste sorti du cocon familial et d’un environnement scolaire privilégié.
Et puis, je deviens interne ! Nous dormons dans des dortoirs immenses regroupés à plus de cinquante. Mes parents me manquent. De surcroît, cette classe suscite des jalousies. Je m’y fais bizuter par certains anciens élèves de mon père…
Mais surtout, il y a… le ciroir ! Oui, le ciroir ! Le ciroir est une pièce dans laquelle toutes nos chaussures sont rangées. Elle est dotée de boîtes de cirage, de brosses et de chiffons pour garantir des chaussures par- faitement brillantes. Les élèves de troisième y imposent aux plus jeunes de cirer leurs « pompes ». Pour moi, enfant jusque-là chouchouté, c’est l’humiliation. Mais
25
autant la propreté des chaussures est un souci per- manent de la direction de l’école, autant l’hygiène cor- porelle passe, à cette époque, au second plan des préoccupations. Nous nous rendons en rang chaque jeudi aux bains municipaux pour y prendre l’unique douche hebdomadaire.
La corvée de patates est la seconde humiliation : des heures à éplucher les pommes de terre et à retirer leurs germes ! Mais le comble de l’horreur, c’est le riz à l’eau. À cette époque, en France, nous ne sommes pas vraiment habitués à manger du riz et encore moins à le cuisiner. Mes camarades me désignent pour aller plaider l’arrêt du riz à l’eau auprès du directeur de l’établissement, Marcel Quéruel. Dépourvu de sens de la hiérarchie, j’y vais sans crainte et le directeur me fait patienter longtemps dans son antichambre avant d’enregistrer, étonné, nos doléances. Ironie du sort, mon destin de footballeur fera que, longtemps après, je passerai une grande partie de ma vie dans des pays où le riz est la nourriture de base et que j’apprendrai à l’apprécier.
À partir de la quatrième, une navette scolaire ayant été organisée, je quitte l’internat et deviens demi- pensionnaire.
*
* *
Pendant ces années de collège, je me consacre de plus en plus au sport. Nous jouons bien sûr au foot dans la cour et nous inventons également une sorte de pelote basque contre le mur de l’école.
26
Le Sorcier blond
Je suis coopté pour jouer dans l’équipe du collège au poste d’avant-centre ou de numéro 10. Les jeudis, nous allons jouer à Mortagne-au-Perche, à Argentan, à Alençon, à Gacé ou encore à Verneuil contre l’école des Roches.
L’école des Roches est une école prestigieuse qui accueille notamment des enfants de chefs d’État africains, tel le fils de Moïse Tshombé, le président du Katanga, futur Premier ministre du Zaïre avec lequel je deviens ami. Ses élèves disposent de tous les moyens et d’équipements sportifs de première qualité, mais nous les battons systématiquement et nous n’en repartons pas peu fiers !
Parallèlement, je joue aussi à l’US Rugles et mon père commence à m’accompagner aux matchs.
D’autres clubs de la région s’intéressent à moi, mais le pater familias veille. En catégorie pupilles (11 à 12 ans), pourtant petit et frêle, je suis déjà surclassé deux catégories au-dessus en cadets (15 à 16 ans).
Cela ne plaît pas à mon père qui se montre décidé- ment hostile à toute forme d’avance pour son fils. S’il avait eu le pouvoir de me faire redoubler la catégorie pupilles, je crois qu’il l’aurait fait !
*
* *
Le sport ne m’écarte cependant pas des divertisse- ments de mon âge. Je m’intéresse comme tous les adolescents à la musique de l’époque et aux chanteurs à la mode. Le 12 mars 1962, le père, coiffeur, de ma camarade de piano Geneviève Martin, nous emmène au cinéma Les Archers à L’Aigle pour assister au
27 Le ciroir
concert de la nouvelle vedette, Johnny Hallyday. C’est mon premier concert, mis à part ceux des Fêtes de l’Huma où nous accompagnons mes parents chaque année.
Les filles sont hystériques. Le concert électrise la foule des jeunes présents. Johnny fait le job, comme on dit maintenant, et se déchaîne pour exciter le public.
Les filles sont en pâmoison. Je suis aussi sous le charme, mais je le trouve un peu ridicule avec son fond de teint rose qui dégouline sur son ensemble blanc.
Après le concert, je confesse mon opinion aux filles de mon entourage et certaines se mettent à pleurer que l’on puisse ainsi brocarder leur idole. Déjà, en 1962, Johnny suscitait un amour incroyable chez ses fans.
Trente ans plus tard, je croise Johnny au Balzac à Paris. Nous engageons la conversation et je lui rap- pelle le concert de L’Aigle. Et là, lui qui depuis avait dû se produire dans des centaines voire des milliers d’autres concerts, me sort : « Putain, L’Aigle, le fond de teint rose ! » Manifestement cette mésaventure l’avait marqué. La mémoire d’un artiste enregistre tout de ses spectacles, comme celle d’un footballeur enre- gistre tout de ses matchs. L’un et l’autre se rappellent chaque détail ! J’ai observé, tout au long de ma car- rière, que, dans ces moments intenses, la capacité à mémoriser est décuplée.
*
* *
Je continue mon parcours de bon élève. Je ren- contre, à l’école Baron, de remarquables enseignants.
La discipline est très stricte dans cet établissement.
28
Le Sorcier blond
Un peu espiègle et contestataire par principe, je signe les autorisations d’absence de mes copains… jusqu’à ce que Marcel Quéruel, le directeur, s’en aperçoive ce qui me vaut d’être consigné à l’école tout un dimanche, sanction doublée (privation de foot pendant un mois) par mon père qui voit d’un mauvaisœil mes fréquentations sportives et me grati- fie d’un «Asinus asinum fricat» dédaigneux. J’ai dû signer un bon nombre de ces fausses autorisations d’absence car, aujourd’hui encore, je suis capable de signer « Marcel Quéruel » de la manière la plus mécanique !
L’intérêt que je porte à mes prochains ne se traduit pas uniquement par la production quasi industrielle de faux sésames pour des copains privés de liberté.
À cette époque, je décide aussi de prendre fait et cause pour les Baluba… Oui, les Baluba ! C’était le temps où nous entretenions des correspondances épistolaires avec des élèves du monde entier. Je ne sais plus pourquoi une correspondante résidant à Mbujimayi dans la province du Kasaï oriental au Congo belge (devenu depuis RDC) m’est désignée.
La pauvre m’éclaire à longueur de lettres sur le sort peu enviable des Baluba, peuplade opprimée de la région. J’entreprends donc, avec un succès tout relatif, de faire partager ma compassion envers les Baluba à tous mes camarades qui rapidement me surnomment Balou !
Je suis reçu au BEPC avec 18 de moyenne et un peu de chance. Je tombe en effet, en français, sur Montaigne, le seul auteur que mes activités sportives m’ont laissé le temps de réviser, et, en allemand, sur
29 Le ciroir
La Lorelei, ce magnifique poème que je peux encore réciter par cœur aujourd’hui.
*
* *
En récompense de ma réussite au BEPC, je reçois une magnifique petite moto, une 49-9, comme on dit à l’époque…une « Spécial Monneret » qui me permet de relier en quelques heures Évreux à Bourbriac…
C’est un rêve de liberté qui se concrétise, car, depuis mon enfance, la Bretagne est, à chaque fois, le cadeau attendu avec impatience. Ma grand-mère maternelle nous attend toujours, chez elle à Plounevez-Quintin, une petite localité entre Bourbriac et Gouarec. C’est
« Mémé de Plounevez », Marie Guyader, qui, le ven- dredi, nous reçoit dans son appentis et nous y pro- pose crêpes ou pommes de terre au lait Ribot. J’y retrouve mes cousines, Armelle, Colette, Danièle, Évelyne, Marylou, Maryvonne et Noëlle… Je dois bien reconnaître que, choyé par mon arrière-grand-mère et mes deux grands-mères, élevé par ma mère et, je dirais presque, par ma sœur aussi et entouré de mes sept cousines, je n’ai pas été privé d’attention féminine pendant ma jeunesse.
J’écourte le plus possible les séjours à Plounevez pour retourner à Bourbriac savourer tous les moments passés dans la maison familiale. Il y a les soirées accordéon animées par Jean Gall, un ami de mon père. Il y a aussi les concours de boules, sport plus populaire dans les Côtes-du-Nord que la pétanque à Marseille. Il se pratique avec des boules en bois, sou- vent fabriquées chez les sabotiers, dont certaines sont
30
Le Sorcier blond
plombées pour pouvoir tenir sur des allées à forte déclivité. J’adore observer le sabotier travailler… l’odeur du bois, la promesse de boules poquées (tirées en réalisant un carreau) ou placées. J’admire certains joueurs qui font quasiment de ce jeu leur métier raflant les prix des concours et empochant les gains des paris. Toutes ces sensations sont aujourd’hui comme autant de madeleines de Proust me replon- geant dans mon enfance…
Mais aussi dans mon adolescence : les premières surprises-parties, les concours de baby-foot chez Tin Morcel, les sorties en mer à la pêche au maquereau dans la vallée du Trieux… les lignes de fond au Cabellou à Concarneau, quand, au petit matin, nous allions, tels des alchimistes, avec mon père et son ami M. Gilmer, découvrir en quoi avaient bien pu se transformer nos petits appâts et, à chaque fois c’était le même émerveillement : un congre, une roussette, sorte de petit requin qui pleure quand on le sort de l’eau. C’était notre récompense au lever du soleil.
Ces journées se terminent à la maison par d’intermi- nables discussions politiques où les désaccords font invariablement monter le niveau sonore.
À Lézardrieux, sur la vallée du Trieux, habitent les sœurs de ma mère. Fanfan et moi adorons y passer quelques jours. Il y a la belle et grande boucherie- charcuterie de tante Marcelle et tonton Francis Menguy sur la place du village. À quelques mètres, tante Louise Gouez, l’autre sœur de ma mère, tient un café-restaurant avec, bien sûr, un jeu de boules. Nous croisons parfois Georges Brassens, installé dans ce village où il a vécu pendant de longues années, loin de sa Sète bien-aimée. Il s’attable de temps en temps à
31 Le ciroir
la pizzeria…c’est le tout début en France de ces drôles de restaurants ! Quarante ans plus tard, je retrouverai le fils de la pizzaïola comme consul de France à Kinshasa ! Les Bretons sont décidément partout !
*
* *
C’est à l’issue de cette classe de troisième plutôt réussie, de ce succès très honorable au BEPC et de vacances bien méritées dans ma chère Bretagne que mon pédagogue de père commet sa deuxième erreur : il décide, toujours animé par la même obsession, de me faire redoubler la troisième ! Persuadé que je manque de maturité littéraire, il estime qu’une année supplémentaire en troisième me préparera mieux au second cycle. Ce sera, après mon redoublement inutile du CM2, le lancement du deuxième étage de la fusée
« fainéantise ».
Le Sorcier blond
3
EXTRACTION DENTAIRE
AVEC COMPLICATIONS POSTOPÉRATOIRES
Évreux, juillet 1962-juin 1968
« Mais, monsieur, vous ne pourriez pas me deman- der un cendrier ? »
Ma mère, nullement impressionnée par la grosse voi- ture garée dans la cour de l’école et par ces trois mes- sieurs aux allures de nouveaux riches, fait remarquer à Marcel Galey qu’elle ne trouve pas convenable qu’il se débarrasse des cendres de son cigare dans la belle coupe à fruits du salon. Ces trois-là viennent d’arriver de Paris. Ils sont chargés du recrutement pour le Racing Club de Paris, vice-champion de France les deux der- nières saisons. André Deshaye, Lucien Troupel et Marcel Galey se ressaisissent et comprennent qu’il faut entraîner mes parents sur le terrain des études en leur assurant qu’au Racing, leur fils bénéficiera d’un suivi scolaire personnalisé et de cours particuliers. Ils parlent aussi d’argent. Mais rien à faire, mes parents ne veulent rien entendre. Leur fils restera en Normandie.
Pourtant, lors des vacances de Pâques 1966, alors que je commence à intéresser de nombreux clubs de première division, mes parents m’autorisent à passer une semaine avec l’équipe pro du Racing. C’est là que
33
je ferai la connaissance d’Henri Biancheri et de Michel Watteau. À l’issue de cette semaine passée au stade de Colombes et dans un hôtel proche de la rue Ampère, siège du Racing, les dirigeants des Ciel et Blanc feront tout pour me convaincre de les rejoindre à la fin de la saison. Rien ne fera plier lepater familias!
Même le Stéphanois Pierre Garonnaire, le principal recruteur de l’époque qui découvrira Robert Herbin, Georges Bereta ou encore Jean-Michel Larqué, se cas- sera les dents, plus tard, sur l’intransigeance de mon père.
*
* *
À la rentrée de septembre 1962, mes parents sont mutés à Évreux. On m’inscrit pour redoubler ma troi- sième au lycée d’État d’Évreux, magnifique établisse- ment flambant neuf. Et là, sans examen à passer puisque je viens de réussir au BEPC, j’entreprends mon long apprentissage de la fainéantise scolaire.
Cette faute pédagogique de mon père est peut-être à l’origine de ma destinée sportive, car le foot devient alors mon principal centre d’intérêt. Je m’ennuie à l’école, je décroche et je ne pense plus qu’au foot.
Je dévore L’Équipe en cachette tous les matins et je prends progressivement conscience que je veux et peux devenir footballeur professionnel.
À 14 ans et demi, je signe à l’Évreux AC et suis immédiatement surclassé en junior. À 17 ans, je suis titulaire en équipe senior et je dispute le Champion- nat de France amateur (CFA). Attaquant, je marque
34
Le Sorcier blond
de nombreux buts, d’où l’intérêt que me portent les clubs professionnels et leurs recruteurs.
Je commence à gagner de l’argent. M. Lureau, le président du club, cadre dirigeant de la compagnie Shell-Berre, m’octroie un salaire de 600 francs par mois sans compter les primes de match de 170 francs par victoire. C’est au total presque autant que le salaire d’instituteur de mon père…
C’est une aubaine pour un gamin comme moi qui vit encore chez ses parents. Je dépense donc cet argent en sortant en boîte de nuit avec mes copains.
J’apprécie particulièrement le blues et la soul. Il y a une immense base aérienne américaine à Évreux, petite ville bourgeoise ceinte de quartiers périphé- riques ouvriers encore bien tranquilles. Je fréquente les boîtes comme L’Écluse, à Poses, où se produisent donc des groupes de musique américaine. Ma sœur, toujours complice, me couvre. Ma chambre donne de plain-pied dans la rue. Je n’ai qu’à sauter par la fenêtre et je me retrouve sur le trottoir. Pendant que je m’échappe, Fanfan continue à faire semblant de me parler pour que nos parents ne se doutent de rien.
Ces nuits à dépenser mes primes de matchs en boîte de nuit auront davantage de répercussions sur mon niveau scolaire que sur mes performances sportives.
Au bout d’une seconde, d’une première et d’une ter- minale « sciences-ex », c’est‑à-dire spécialisées en mathématiques, physique et chimie, c’est l’échec. Je rate évidemment mon bac.
*
* *
35
Extraction dentaire avec complications...
Compte tenu de ma très apparente démotivation, je suis renvoyé du lycée d’État d’Évreux et je redouble ma terminale à Dreux. J’y suis interne. Les élèves sont numérotés et l’on m’attribue, comme à L’Aigle, le numéro 7, numéro qui me suivra longtemps, jusque sur mes maillots de footballeur. En arrivant, je crains de devoir mener, enfermé, une vie beaucoup plus terne.
C’est compter sans le caractère approximatif des contrôles de présence exercés à l’époque à l’internat de Dreux, mais surtout sans la complicité de Dominique Vanucci, le pion responsable de notre surveillance avec qui je me lie rapidement d’amitié et qui n’est jamais le dernier à insister pour que nous sortions ensemble en boîte de nuit…Je le retrouverai plus tard maire de son village, Pietraserena, et conseiller général en Corse !
Ma collusion avec Vanucci ne suffit pas toujours à me faire dispenser de cours et mon addiction à la production en série de faux documents libérateurs me reprend… jusqu’au jour où un collègue profes- seur révèle à mon père mes supercheries et lui fait découvrir ma pile de mots d’excuse autoproduits. La sophistication de mes manœuvres est telle qu’il enrage, si j’ose dire, en lisant celui où je justifie mon absence par une…extraction dentaire avec complica- tions postopératoires !
Je suis bien sûr collé une deuxième fois au bac.
*
* *
Après cette expérience « carcérale » peu concluante, mes parents me rapatrient à Évreux où j’entame ma troisième terminale. Seul le collège catholique Saint-
36
Le Sorcier blond
François-de-Sales accepte de s’employer à ma rédemption scolaire. Pour mon père, qui doit ravaler ses convictions laïques pour tenter de sauver l’avenir de son fils, c’est une épreuve. Nous négocions toute- fois que je sois dispensé d’éducation religieuse, mais je ne peux échapper, tous les matins avant le début des cours, à la prière. J’écoute sagement et sans broncher car, si je ne partage pas la foi de mes condisciples, on m’a appris la tolérance.
De guerre lasse, l’Éducation nationale capitule et je suis reçu au bac en 1968. Mais, je dois le reconnaître, pas au bac le plus glorieux de l’histoire de l’enseigne- ment français…celui d’après mai 1968 que l’on finit par accorder à presque tous les candidats. Et encore, je manque de le rater. Il faut deux cents points pour être admis et, à l’issue des épreuves obligatoires, je n’en ai que 191 obtenus grâce à une excellente note en philo compensant péniblement une note calamiteuse en maths. Alors je sors ma botte secrète, l’épreuve optionnelle de gym, et hop, 9,75 points en plus, le tour est joué !
*
* *
Je traverse mai 1968 à Évreux même si je fais quelques incursions à Paris sur les barricades. Avec quelques camarades de foot, nous allons voir le maire socialiste d’Évreux, Armand Mandle. Nous lui demandons de nous laisser diriger le théâtre municipal que nous trouvons trop exclusivement réservé à une élite bourgeoise et que nous ambitionnons d’ouvrir à tous. Le maire, qui sait bien que l’expérience ne durera
37
Extraction dentaire avec complications...
pas et qui souhaite éviter que la situation ne dégénère, accepte. Je deviens donc codirecteur du théâtre d’Évreux avec mon coéquipier François Bouillon, futur philosophe, et avec Bernard Capitaine, profes- seur de gym au lycée et rugbyman. C’est un succès.
Des milliers de personnes affluent et, pour beaucoup, découvrent ce qu’est un théâtre.
Un soir, nous invitons Jean de Broglie à un débat contradictoire. Il vient. Un peu démago, il s’en sort bien et le débat, que j’observe du fond de la salle, reste courtois.
Au bout de quelques semaines, la crise passée, épuisés, nous remettons les clefs à la mairie.
*
* *
C’est à l’Évreux AC que je dois mon éclo- sion sportive. J’y suis encadré par de formidables éducateurs. Alphonse Pierre, l’entraîneur des jeunes, me prend en main à 14 ans. Il me confie : « J’en ai découvert quelques-uns, mais des comme toi, c’est la première fois ! Tu feras une carrière professionnelle, Claude. » Évidemment, cela me met en confiance.
Professeur de gym à la base américaine, il me rap- porte des survêtements bien coupés et colorés. Mes parents auraient apprécié de ma part davantage de sobriété capillaire et vestimentaire mais ma grand- mère paternelle continue à me défendre.
André Corbeau est l’entraîneur de l’équipe pre- mière. Professeur de gym au lycée technique, il m’écrit un jour une très belle lettre. « Tu sais tout, tu peux tout mais le veux-tu ? » Il reconnaît ainsi mes
38
Le Sorcier blond
qualités sportives qui peuvent me conduire un jour à une carrière professionnelle pourtant il s’interroge sur ma capacité à faire les sacrifices que la poursuite d’un tel objectif suppose. Il a raison. Même au foot, je ne travaille pas assez car tout est arrivé trop vite.
Jean-Claude Boland, le capitaine de l’équipe, est cadre au Crédit agricole ainsi que la plupart des diri- geants du club. On assure tous les déplacements à cinq voitures. Il a sept ans de plus que moi et il conduit. Je l’admire car je me souviens que, gamin, je l’avais croisé au café Bordier à Rugles où il était en mission pour la banque. Il jouait au flipper et, pour l’enfant que j’étais–déjà passionné de football et dont le rêve absolu était de jouer un jour un match en première division – pouvoir approcher Jean-Claude Boland qui avait 21 ans et jouait à l’Évreux AC, club de CFA, c’était comme si un gamin d’aujourd’hui pouvait pas- ser une après-midi avec Kylian Mbappé.
Je croise aussi Patrick Proisy – nous nous retrou- verons bien plus tard à Strasbourg–qui fait quelques matchs avec nous puis se dirigera vers le tennis, avec la carrière qu’on lui connaît.
Sur le terrain, je suis un joueur technique, un drib- bleur un peu chambreur, mais pas méchant. Mes dribbles et mes râteaux agacent les adversaires. Je me défends lorsque je suis agressé mais je ne provoque pas. Je ne suis ni un belliqueux ni un bagarreur. Je ne frime pas, mais j’ai du caractère.
Je me forge petit à petit une réputation de grand espoir et, bien des années après, je découvre que mon père, qui s’en défend, collectionne les coupures de presse qui parlent de moi. Il est donc fier de moi,
39
Extraction dentaire avec complications...
mais sa posture de père et d’enseignant responsable l’empêche de l’exprimer.
Je dispute quelques rencontres importantes comme un match de la saison 1965-1966 contre Saint- Germain qui allait fusionner pour devenir le PSG.
Nous gagnons 3 à 2 et je marque les trois buts, tous en dribblant le gardien Camille Choquier qui devien- dra plus tard le gardien du PSG ! Nous jouons aussi en amical contre le FC Rouen.
Je suis appelé en équipe de France amateur pour préparer les jeux Olympiques de Mexico. Le stage de préparation a lieu à l’INS (qui deviendra ensuite l’INSEP) du bois de Vincennes. Un soir, je fais le mur pour rejoindre mes copains parisiens. À l’INS, ma sœur n’est pas là pour me couvrir et, au petit matin, en rentrant, je me fais prendre par le vieux M. Rigal, directeur des équipes de France de foot, et le sélection- neur Albert Borto qui décident, avec la complicité du journaliste Tony Arbona, qui ne me fait pas de cadeau ce jour-là, de me « libérer »…
Ma frénésie sportive ne se limite pas au foot, et, dès la saison terminée, je me consacre à l’athlétisme : je passe 1,82 mètre en hauteur et réalise 1’ 27” 6 au 600 mètres. En ce temps-là, les compétitions d’athlé- tisme sont sponsorisées par la lotion Pétrole Hahn.
J’en gagne des dizaines de flacons que je distribue généreusement à mes coéquipiers !
Le Sorcier blond
4
POUSSE
-
BALLONRouen, juillet 1968-juin 1970
Bac en poche, je m’inscris en fac de psychosocio- logie à Mont-Saint-Aignan, l’université de Rouen.
Au début, ces matières m’intéressant (sauf les statis- tiques), je fréquente un peu les amphis. Mais, entre- temps, je signe mon premier contrat professionnel au FC Rouen dont le lieu d’entraînement, le stade Robert-Diochon, est situé à Sotteville, à l’opposé de la fac. Inutile donc de préciser que je ne deviendrai pas l’un des principaux animateurs de la vie universi- taire rouennaise au cours de ces années-là…
Depuis longtemps le FC Rouen m’avait repéré.
Mon père, naturellement, s’était toujours opposé à mon départ. Mais, à présent, j’étais à Rouen, officielle- ment étudiant, quasi majeur, il ne pouvait plus résister.
Un matin, le président du club, maître Robine, huissier de justice de son état, et l’entraîneur André Gérard, ancien joueur des Girondins de Bordeaux qui arrivait du Stade français, m’emmènent en voiture.
Nous faisons un arrêt à Bois-Normand pour retirer un extrait d’acte de naissance à la mairie. Nous traver- sons la campagne, puis nous débarquons chez mes parents à Évreux. Les transferts de footballeur ne se
41
déroulent plus tout à fait de manière aussi bucolique aujourd’hui.
Mes parents cèdent. Je signe comme stagiaire avec un salaire déclaré de 100 francs par mois, mais un revenu réel d’environ 1 000 francs.
*
* *
Le jeudi suivant la signature de mon contrat, je rentre à Évreux pour retrouver mes parents. Le jeudi est, à l’époque, le jour de repos des écoliers. Mes parents ne sont donc pas à l’école ce jour-là. C’est l’heure du déjeuner. Ils m’attendent autour de la table.
Je m’installe à ma place habituelle. Là, je remarque sur mon assiette une petite carte de visite parfaitement calligraphiée avec des pleins et des déliés. Et je lis… sur la première ligne « Claude Le Roy » et dessous…
« Pousse-ballon ».
Mon père marque ainsi, avec humour et sans méchanceté mais avec tristesse, son mépris et sa totale désapprobation envers la vie que j’ai choisie. C’est sa manière de me dire : « Tu as vraiment tout gâché, mon fils ! » Je souris. Je suis moi aussi attristé, mais je ne lui en veux pas. Je comprends sa peine. Il me pensait capable de faire des études brillantes et quelque part se reproche-t‑il peut-être aussi les redoublements inutiles.
Longtemps après, en 1997, mon père, sur son lit de souffrance et quelques jours seulement avant sa mort d’un cancer du fumeur, me dira mais bien trop tard :
« Tu as bien fait de ne pas m’écouter. Je suis fier de ton parcours et pas seulement de ton parcours de
42
Le Sorcier blond
Cet ouvrage a été mis en page par IGS-CP à L’Isle-d’Espagnac (16)
Nod'édition : L.01EBNN000709.N001 Dépôt légal : mai 2021