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Sainte-Clotilde et les malfaiteurs

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Academic year: 2021

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Submitted on 10 May 2017

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Sainte-Clotilde et les malfaiteurs

Véronique Beaulande-Barraud

To cite this version:

Véronique Beaulande-Barraud. Sainte-Clotilde et les malfaiteurs. Frédéric Gugelot et Bruno Maës.

Passion de la découverte, culture de l’échange, Mélanges offerts à Nicole Moine et Claire Prévotat,

Editions Dominique Guéniot, pp.79-88, 2006. �halshs-01519657�

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Article publié dans Passion de la découverte, culture de l’échange, Mélanges offerts à Nicole Moine et Claire Prévotat, Langres, Éditions Dominique Guéniot, 2006, p. 79-88.

Sainte Clotilde et les malfaiteurs

Laon, B. M., ms 110, f° 50-50v.

Maledictio sancte Crotildis que nunquam inpune dicitur.

Ex auctoritate Dei Patris et Filii et Spiritus Sancti, magnis etiam meritis sancte Marie Virginis et sancti Michaelis archangeli et omnium sanctorum angelorum et archangelorum et sancti Johannis Baptiste et omnium prophetarum et sancti Petri apostolorum principis et omnium apostolorum, martirum, confessorum, virginum, monachorum, canonicorum et omnium clericorum et viduarum et orphanorum, a consortio sancte Dei ecclesie sequestramus hos malefactores. Sit pars eorum cum Dathan et Abiron, cum Juda proditore Domini, cum Simone mago et cum eis qui dixerunt Domino Deo nostro « Recede a nobis, scientiam / 50v viarum tuarum nolumus ». Maledicti sint in cacuminibus, maledicti sint in frontibus et in superciliis, maledicti sint in oculis et in collis, maledicti sint in auribus et in naribus, maledicti sint in labiis et in dentibus, maledicti sint in gutturibus et in pectoribus, maledicti sint in scapulis et in brachiis, maledicti sint in digitis et in unguibus, maledicti sint in mamillis et in costis, maledicti sint in ventre et in visceribus, maledicti sint in umbilicis et in renibus, maledicti sint in cruribus et in pedibus, maledicti sint a vertice capitis usque ad plantas pedis.

Deus meus, pone illos ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti, sicut ignis qui conburit silvam et sicut flamma comburens montes, ita persequeris eos in tempestate tua et in ira tua trababis eos. Maledicti sint in via et extra viam, maledicti sint in campis et in aquis, maledicti sint in ecclesias et in domibus, maledicti sint intra et foris. Fiat contre eos Dominus et disperdat de terra memoriam eorum, maledictio veniat eis et benedictio elongetur ab eis, maledicti sint manducando, bibendu, fundo, stando, sedendo, quiescendo, dormiendo, vigilando. Fiant filii eorum orfani et uxores eorum vidue. Timor et tremor veniant super eos et tenebre contexant eos. Veniat mors super illos et descendans in infernum viventes. Fiant tamquam pulvis ante faciem venti et angelus Domini coartans eos. Consumantur fame, siti, frigore, nuditate, gelo, mendicitate, hic et in perpetuum, et sicut extinguitus hec candela de manibus meis, ita extingantur lucerne eorum et vita eorum et sanitas et prosperitas eorum et copia et ubertas fertilitas et divicie eorum pulcritudo et nobilitas et sapientia eorum et potestas et dominium et dignitas et officium et possessiones in mobilibus et in inmobilibus que ad eos pertinent, nisi resipiscant et ad emendationem veniant. Fiat. Fiat. Amen. Amen.

Véronique Beaulande-Barraud

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Laon, B. M., ms 179, f° 138.

Maledictio sancte Crothildis que nunquam impune dicitur, translata in romanum.

De l’autorité Dieu le Pere et le Fil et le Saint Esprit et par les merites la virge Marie qui Jhesu Crist porta et par les merites saint Michiel l’arcangle et de tous angles et de tous archangles et de saint Jehan Bautistre et de tous profetes et par les merites le prince des apostres saint Piere et saint Pol son compaingnon et de tous les autres apostres et de tous martirs et de tous confés et de toutes virges et de tous hermites et de tous moinnes et de tous chanoinnes et de toutes nonnains et de toutes vesves et de tous orfenins, nous banissons et desevrons de la compaingnie notre mere sainte eglise tous ciaus et toutes celes qui ce damage ont fait par malice et qui l’ont consentit et qui l’ont loet et qui l’ont commandet et qui le sevent se il ne le [dient] 1 . Parsonnier soient il avec Dathan et Abiron et avec Judas qui Dieu trahi et avec Simon le renoiet et l’enfaumenteur et avec ciaus qui dirent a notre seigneur « va ariere de nous, nous n’avons cure de tes voies ne de ta science ». Maudis soient il ou soumeron des testes, maudis soient il es cervelet, maudis soient il es front, maudis soient il es ex, maudis soient il es sourcius, maudis soient il es cox, maudis soient il es oreilles, maudis soient il es narines, maudis soient il es lesfres, maudis soient il es dens, maudis soient il es langues, maudis soient il es joues, maudis soient il es gointrons, maudis soient il es pis, maudis soient il es espaules, maudis soient il es bras, maudis soient il es dois, maudis soient il es ongles, maudis soient il es mameles, maudis soient il es costes, maudis soient il ou ventre, maudis soient il es entrailes, maudis soient il es boudines, maudis soient il es rains, maudis soient il es cuisses, maudis soient il es piés, maudis soient il de la plante des piés dusques au soumeron de la teste. Sires Dieus, metés les ausint comme une roe et ausint comme esteule devant le vent, si comme feu qui art le bos et ausint comme flamme qui brule les montaingnes, ainsint Deus les puisses tu chacier en ten courous et tourbler et tourmenter.

Maudis soient il en voie et hors voie, maudis soient il en chans, maudis soient il en iaues, maudis soient il en esglises, maudis soient il en maisons, maudis soient il hors et ens, adés soient il contre Dieu, et Diex puist oster leur memoire seur terre. Maliçons puist venir seur iaus et beneiçons se puist eslongier de iaus. Maudis soient il en mengant, maudis soient il en buvant, maudis soient il en alant, maudis soient il en estant, maudis soient il en seant, maudis soient il en reposant, maudit soient il en dormant, maudis soient il en veillant, maudis soient il

1

Le folio est percé à cet endroit.

(4)

et par nuit et par jour. Offenin soient leur enfant et leur fames vesves. Paours et doutance

viengne seur iaus et tenebres les puist anuler, mors puist venir seur iaus et descendre puissent

il tous vis en enfer. Ainsint puissent il estre atournet comme la pourre devant le vent et li

angles Dieu puist estre contre iaus et les puist chacier. Degasté soient il de fain et de soif et de

froit et de nuece et de gelee et de mesaise oi et parduraulement. Et ainsint comme ceste

chandoile est estainte de mes mains, ainsint soit estainte leur lumiere et leur vie et leur santés

et leur prosperités et leur habundance et leur fertilités et leur richesses et leur biautés et leur

noblesse et leur sens et leur pouissance et leur seignourie et leur dignités et leur offices et leur

possessions en meules et hors meules qui apartiennent a iaus, se il n’en viennent a

amendement. Fiat. Fiat.

(5)

Au folio 138 du manuscrit 179 de la Bibliothèque Municipale de Laon se trouve un texte original, non tant par son contenu – il s’agit d’une formule de malédiction, type de texte relativement courant en milieu monastique – que par sa forme, puisqu’il est rédigé en langue vernaculaire, alors que l’énorme majorité des textes de ce type sont rédigés et recopiés en latin 2 . Ce texte a attiré notre attention précédemment 3 et nous a semblé mériter une étude plus approfondie. Il apparaissait immédiatement qu’il s’agissait d’une traduction d’un texte du même type en latin ; une rapide recherche a permis d’identifier celui-ci, dans un manuscrit conservé dans la même bibliothèque (ms 110, f° 50-50v) et provenant du même endroit. Nous donnons donc ici l’édition du texte latin puis de sa traduction en roman, comme l’indique le titre contemporain du manuscrit, Maledictio sancte Crothildis que nunquam impune dicitur, translata in romanum. Les deux manuscrits appartenaient à la bibliothèque du monastère prémontré de Cuissy 4 ; ils sont tous deux composites 5 .

Cette formule est ouvertement liturgique ; elle mêle en fait deux rites. On trouve un anathème proprement dit, qui exclut de la communauté des chrétiens les malfaiteurs, par des mots prononcés et par un geste final, l’extinction des cierges jetés à terre et foulés aux pieds.

Insérée dans la formule d’anathème se trouve de plus une malédiction litanique. Il est en partie spécieux de distinguer les deux : Lester K. Little a montré que les malédictions monastiques comprennent normalement un anathème. Les deux parties de la formule n’ont cependant pas strictement la même signification et se renforcent en fait mutuellement.

Le lien entre le texte latin et sa traduction n’est pas immédiatement évident. La copie en roman semble être du XIV e siècle, ajoutée dans un manuscrit antérieur dont la composition remonte au XIII e siècle. Il possède une table des matières qui s’achève par un anathème contre quiconque volerait tout ou partie du manuscrit, anathème qu’on retrouve plus loin dans le

2

Little (Lester.-K.), Benedictine maledictions.Liturgical cursing in romanesque France, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1996 (1993 pour la première édition). L’auteur étudie 62 clameurs et malédictions ; une seule, tardive (1420), est copiée en français.

3

Beaulande (Véronique), Le malheur d’être exclu ? Excommunication et société dans la province de Reims à la fin du Moyen Age, Paris, Publications de la Sorbonne, à paraître.

4

Cuissy [actuellement Cuissy-et-Geny], Aisne, arr. et c. Craonne.

5

Le manuscrit 179 contient la Somme des vices et des vertus de Guillaume Peyraut, le De contemptu mundi

d’Innocent III, des extraits de saint Augustin et un opuscule sur les sept vices capitaux : sa portée est donc

pénitentielle. Le manuscrit 110 contient plusieurs textes de Bède le Vénérable, un texte de saint Ambroise sur le

baptême et des extraits de la Cité de Dieu de saint Augustin.

(6)

manuscrit 6 . Cette menace est relativement courante ; il n’est pas impossible que la formule d’anathème, copiée à la fin de ce qui est manifestement un ensemble cohérent au sein du manuscrit, corresponde en fait à la menace prononcée en début de volume. L’écriture de l’anathème annoncé et du texte vernaculaire semble être de la même main ; le propriétaire du manuscrit, Jean de Viviers 7 , qui se nomme lui-même deux fois, peut donc avoir lui même traduit, ou copié une traduction, de la malédiction contenue dans un manuscrit plus ancien de son abbaye. Il précise en effet qu’il a acheté le manuscrit en question, qui n’est donc pas originaire de l’abbaye de Cuissy 8 . Le texte de malédiction est donc bien postérieur à la copie des textes théologiques contenus dans le manuscrit et date sans doute de l’acquisition par Jean de Viviers, qui y a copié la traduction d’un texte contenu dans un manuscrit originaire du scriptorium de sa propre abbaye. Le manuscrit actuel où est contenue la maledictio sancte Crotildis en latin relie deux manuscrits médiévaux, la malédiction terminant le premier d’entre eux 9 . La parenté entre ces textes et les formules d’excommunication, d’anathème ou de malédiction contenues dans les pontificaux ou certains manuscrits monastiques est évidente. D’autres formules d’anathème issues de sources de la province de Reims n’ont pas cependant cette ampleur 10 : la juxtaposition, ou plutôt l’interpénétration, entre l’anathème et la malédiction, renvoie aux textes d’origine monastique étudiés par L.-K. Little. Aucun des documents qu’il édite n’est cependant l’exact équivalent ; la seule formule en français de son

6

Laon, BM, ms 179, f° 3v : Si quis abstulerit vel invenerit et non reddiderit, anathema sit, amen, fiat ; f° 112v : Si quis eum invenerit et non reddiderit, anathema sit, amen, amen. La foliotation du manuscrit est inadéquate : un premier ensemble est folioté de 1 à 113, ce dernier folio étant blanc, puis la foliotation reprend à 108 jusqu’à la fin, folio 139v. Les trois textes cités ici sont aux folios 3v et 112v du premier ensemble, puis au f° 138 (soit 144 si on foliote le manuscrit en continu) du second ensemble.

7

F° 3v : Hic liber est fratris Johannis de Vivariis, canonici Cuissiacensis.

8

F° 112v : « Ce livre est à frère Jean de Viviers, chanoine de Cuissy, qui l’a acheté à maître Poncard de Grands Champs ». Dans le Catalogue des manuscrits des Bibliothèques Publiques de France, Grands Champs est assimilé à une localité de Beauce où se trouve un couvent de Prémontrés. Cette localisation est reprise par Suzanne Martinet dans une brève étude des manuscrits de Cuissy : « Les manuscrits de l’abbaye de Cuissy », dans Actes officiels des 4

e

-5

e

-6

e

-7

e

colloques du centre d’études et de recherches prémontrées, Amiens, 1984, p. 74-86.

9

D’après Suzanne Martinet, la reliure a été effectuée au XVI

e

siècle, id., p. 76. Les deux recueils constitués rassemblent des textes de théologie : le ms 110 comprend des textes de Bède le Vénérable, saint Augustin, saint Ambroise, le ms 138 plusieurs traités sur les vices et les vertus, dont la Somme des vices de Guillaume Peyraut et le De contemptu mundi d’Innocent III. Les deux recueils sont des ensembles cohérents auxquels les formules de malédiction ne sont pas « naturellement » liées.

10

Sur cette question, voir Beaulande (Véronique), Le malheur d’être exclu ?...

(7)

corpus est notamment très différente de la traduction ici donnée 11 . Cette « malédiction de sainte Clotilde » apparaît ici dans un manuscrit du XII e siècle ; cependant, sa composition est sans doute antérieure, comme celle des textes du même type connus par ailleurs. Parmi les formules « couramment » utilisées, c’est d’un texte daté des années 900 que cette version est la plus proche 12 . Anathème et malédiction se retrouvent surtout dans des manuscrits des X e - XII e siècles, les exemples plus tardifs étant peu nombreux. Mais il faut nuancer ce constat par le fait que Guillaume Durand intègre dans son Pontifical un rituel d’anathème, qu’ignorent les pontificaux romains jusqu’à la constitution du Pontifical romain de 1485, qui reprend en partie le pontifical de l’évêque de Mende 13 . La formule donnée par Guillaume Durand est cependant assez différente des formules d’origine germanique auxquelles se rattache plus facilement le texte présenté ici 14 . L.-K. Little a montré que les malédictions monastiques ont été formulées d’abord dans une zone entre Seine et Rhin avant de connaître une diffusion plus méridionale, restée cependant limitée 15 . La formule étudiée ici intègre donc des éléments propres aux pontificaux relevant du modèle du Pontifical romano-germanique et des éléments propres au milieu monastique du nord du royaume de France pour l’essentiel.

La traduction est dans l’ensemble littérale ; on peut noter la précision « « la vierge Marie qui porta Jésus Christ », développement en roman de l’expression latine plus simple sancte Marie virginis. D’autres textes latins comprennent cette précision sous une forme ou une autre 16 , l’expression étant extrêmement courante dans les expressions de la piété mariale : la traduction enjolive l’original d’une formule usitée facilement, transcrite sans doute spontanément. De même, le latin sequestramus est dédoublé en « nous banissons et desevrons ».

11

Little (Lester K.), Benedictine maledictions ..., p. 266-267 : “malediction en fransois contre les malfactours de laglise”, pontifical d’Henri de Ville-sur-Illon, évêque de Toul, 1420.

12

Little (Lester K.), Benedictine maledictions ..., p. 255-256.

13

Andrieu (Michel), Le pontifical romain au Moyen Âge, 4 vol., Vatican, Studi e Testi, 1938-1940.

14

L’évêque de Mende prévoit notamment une longue explication du sens de la formule d’excommunication proprement dite, à partir d’exemples bibliques que l’évêque doit expliciter. Ibid., t. II, p. 609-615.

15

Little (Lester K.), Benedictine maledictions ..., p. 47-50, notamment carte p. 49. Lester K. Little ignore le texte laonnois dans son étude.

16

Formule d’excommunication v. 900 : ... sanctaeque et intemeratae virginis Dei genitricis Mariae ... ; formule

d’excommunication « du pape Léon », 937 : ... beate Marie matris domini ....Little (Lester K.), Benedictine

maledictions ..., p. 255 et p. 257.

(8)

Sa composition mérite l’attention. Il débute par une invocation au Dieu trinitaire, aux mérites de l’ensemble de la cour céleste, hiérarchisée de Marie aux vierges, avec le secours de tous les « pauvres de Dieu », religieux(ses), veuves, orphelins. L’ordre liturgique du sanctoral est respecté. Surtout, il importe de signifier au malfaiteur que le châtiment qui lui est infligé ne relève pas de l’autorité des hommes, mais de la toute-puissance divine. C’est l’autorité de Dieu qui est mise en oeuvre par le rituel ; les saints secourent les moines dans leur demande auprès de Dieu. Leur rôle d’intercesseur, dont nul ne doute, est ici mis en avant dans l’appel à la justice divine. Il y a là une nette amplification par rapport aux formules d’excommunication, même sous la forme de l’anathème 17 , qui est généralement prononcée

« par l’autorité de Dieu le Père tout-puissant, du Fils et du Saint Esprit et de saint Pierre prince des apôtres et de tous les élus de Dieu » 18 , avec l’aide éventuelle d’un saint local, comme saint Remi appelé au secours de l’abbaye de Saint-Thierry dans une formule de la fin du IX e siècle 19 . L’appel à toutes les catégories d’« élus de Dieu » énumérés les uns après les autres renvoie à une formule du début du X e siècle précédemment mentionnée, qui invite l’ensemble de la cour céleste à maudire les coupables 20 , ainsi que dans l’excommunication dite « du pape Léon » 21 . Cette invocation, qui place la sentence sous le regard immédiat de Dieu et qui ne mentionne pas l’autorité canonique dont doit être investi celui qui prononce un anathème, participe de l’ambiguïté du texte. En théorie, seul un évêque, ou une autorité investie de ce droit par le pape, peut excommunier. Le texte de l’abbaye de Cuissy ne comprend pas les termes « excommunier » ou « anathématiser » ; les verbes actifs sont « nous banissons et desevrons », en latin sequestramus, termes non canoniques même si leur sens est

17

L’anathème n’est que la forme solennelle de l’excommunication majeure, du moins à la date de copie du texte.

L’excommunication ne nécessite plus de rituel, mais un acte écrit de celui qui a la juridiction adéquate.

L’anathème amplifie la portée de l’excommunication par le rite qui l’accompagne.

18

Excommunication contenue dans un pontifical de Cambrai, XIII

e

siècle ; Cambrai, B. M., ms B223, f° 186. On trouve éventuellement mention de saint Jean-Baptiste : collectaire de l’abbaye Saint-Thierry, fin IX

e

siècle ; Reims, B. M., ms 304, f° 136v. Le préambule de cet anathème est assez proche de celui du manuscrit laonnois, sans le développement sur tous les « pauvres de Dieu ».

19

Collectaire de l’abbaye de Saint-Thierry de la fin du IX

e

siècle comprenant une excommunication contre tous ceux qui lèsent le monastère, prononcée ex auctoritate Dei Patris omnipotentis et Filii eius salvatoris nostri Jhesum Christi cum cooperatione Sancti Spiritu [et] sanctae Mariae perpetue virginis et sancti Petri apostolorum [principis] ac beati Remigii omniumque sanctorum suffrageantibus meritis. Reims, B. M., ms 304, f° 2v. Le saint patron de l’abbaye n’est en revanche pas mentionné.

20

Little (Lester K.), Benedictine maledictions ..., p. 256.

21

Id., p. 257.

(9)

clair. Le redoublement du verbe n’a pas été utilisé pour intégrer un terme spécifique à une censure canonique. Le verbe « nous banissons » traduit bien la parenté entre le bannissement usité en justice temporelle et l’excommunication utilisée en justice spirituelle : bannissement et excommunication punissent principalement des contumaces rétifs à l’autorité judiciaire, entrainent la même perte de protection et ont le même caractère contagieux, c’est-à-dire que quiconque aide un banni l’est à son tour, comme quiconque aide un excommunié l’est à son tour 22 . Le rite mentionné à la fin de la litanie de malédictions est bien cependant celui de l’anathème. Il y a donc ici une confusion entre un rite qui correspond à une sentence judiciaire, non citée peut-être parce que l’abbé de Cuissy n’a pas la juridiction adéquate 23 , et un acte liturgique composite. La distinction canonique entre excommunication et malédiction, effective à la date de copie du texte, s’est mise en place lentement : elle n’existe pas ici, sans doute parce que la copie/traduction reprend un texte plus ancien 24 . Contrairement à d’autres textes du même type, l’auteur ni le copiste n’ont cherché à justifier l’utilisation d’un anathème et/ou d’une malédiction par une communauté régulière 25 .

Le texte vise des malfaiteurs, « tous ceux et toutes celles qui ont fait ce dommage par malice », ainsi que leurs complices même passifs. Aucun nom n’est cité et le « dommage » n’est pas précisé. Cette formule peut donc être réutilisée telle quelle à chaque fois que la communauté en a besoin. Cela suppose qu’avant d’être prononcée, elle est précédée d’une explication et d’une adresse plus précise, comme ce que prévoit la malédiction de Saint- Martial de Limoges 26 . De manière générale, elle se place parmi les moyens de défense des biens et des droits des églises, comme les anathèmes prononcées aux siècles précédents à l’occasion des assemblées de paix. P. Geary a montré comment les rites religieux comme

22

Voir Beaulande (Véronique), op. cit. ; Zaremska (Hanna), Les bannis au Moyen Âge, Paris, Aubier, 1996, notamment le chapitre 2.

23

Le cas n’est cependant pas unique : dans un pontifical de Cambrai du XIII

e

siècle, l’excommunication est prononcée avec la formule suivante ... a gremio sancte matris Ecclesie et a consortio totius Christianitatis eliminamus ..., sans qu’il y ait à douter de la légimité canonique du rite réalisé par un évêque. Cambrai, BM, ms B 223, f° 186.

24

L’association dans une même formule des verbes excommunier, anathématiser et damner (maudire) est fréquente, sans le développement ici présent de la malédiction.

25

Lester K. Little montre le souci de légitimation du rite par les moines de Saint-Wandrille, qui usent d’une malédiction datant du pontificat de Sylvestre I

er

(314-335), transmise à saint Wandrille par le pape Martin I

er

(649-655) et légitimée par des archevêques de Tours et de Rouen jusqu’en 837. « La morphologie des malédictions monastiques », AÉSC, janvier-février 1979, p. 43-60.

26

Little (Lester K.), « La morphologie ... », p. 44.

(10)

l’humiliation des saints étaient autant de formes de compromis entre les puissances laïques et les communautés religieuses, de gestes visant à rétablir un équilibre perturbé par la violence nobiliaire 27 . Les assemblées de paix qui se terminaient pas des anathèmes solennels contre tous ceux qui enfreindraient les serments prononcés à cette occasion participent de cette mise en ordre symbolique de la société 28 , tout comme les clauses de sanction parachevant tout document écrit attestant d’un privilège d’une communauté monastique 29 . Les textes laonnois s’inscrivent donc dans une tradition bien établie.

L’anathème – quelle qu’en soit la réalité canonique – est suivi d’une malédiction litanique, dont les modèles ont été mis en lumière par les travaux de Lester K. Little. La principale source des malédictions est la Bible, qui en comprend plusieurs exemples, notamment dans l’Ancien Testament (Deutéronome et Psaumes principalement). Les malédictions bibliques servent d’argument pour justifier l’usage des malédictions alors même que le Christ invitait à prier pour ses ennemis ; saint Norbert, fondateur des Prémontrés, s’était lui-même opposé à la pratique des anathèmes et malédictions monastiques, en répondant notamment aux chanoines de Saint-Martin de Laon qu’il ne serait leur prévôt que s’ils renonçaient à ces coutumes. Les chanoines outrés ont refusé ; mais rapidement après la mort du fondateur, la rigueur des coutumes instaurées par saint Norbert a fléchi.

On trouve dans la « malédiction de sainte Clotilde » les références mises en lumière par Lester K. Little, notamment le livre du Deutéronome au chapitre 28. On lit ainsi dans la malédiction en latin Maledictio veniat eis, en vernaculaire « maliçons puist venir seur iaus » et en Dt 28, 15 pour introduire la litanie des malédictions : Venient super te omnes maledictiones istae ; Maledicti sint in campis, en français « maudis soient il en chans », et en Dt 28, 16 Maledictus in agro ; Maledicti sint intra et foris, en français « maudis soient il hors et en » et en Dt 28, 19 Maledictus eris ingrediens et maledictus egrediens ... Sans qu’il y ait recopiage pur et simple, ni même citation textuelle, l’inspiration est évidente. Les malédictions comprises au chapitre 28 du Deutéronome, menaçant celui qui se détourne de Dieu, ont une portée concrète très forte, que l’on trouve dans la malédiction de sainte Clotilde exprimée avec d’autres termes. On retrouve également la peur, la faim, la soif, le froid promis à l’infidèle (Dt 28, 20-22 et 32, 25), qui sera réduit en poussière, « puissent il estre atournet

27

Geary (Patrick), « L’humiliation des saints », AÉSC, janvier-février 1979, p. 27-42 ; du même auteur, « Vivre en conflit dans une France sans État », AÉSC, septembre-octobre 1986, p. 1107-1133.

28

Barthélémy (Dominique), « L’an mil et la paix de Dieu », dans La mutation de l’an Mil a-t-elle eu lieu ?, Paris, Fayard, 1997 ; L’an Mil et la paix de Dieu, Paris, Fayard, 1999.

29

Little (Lester K.), « La morphologie ... », p. 47-49.

(11)

comme la pourre dans le vent » (Dt 32, 26). Dans l’Ancien Testament, les livres des Nombres, de Job, de Jérémie, d’Esaïe et des Psaumes sont aussi utilisés. Ainsi, « Dathan et Abiron » sont ensevelis dans le sol après avoir refusé de suivre Moïse (Nb 16). Les méchants qui disent à Dieu « va ariere de nous, nous n’avons cure de tes voies ne de ta science » sont dénoncés par Job qui, dans son épreuve d’homme juste (Jb 21, 14), s’étonnent qu’ils ne soient pas emportés « comme esteule devant le vent » (Jb 21, 18). La Bible comprend régulièrement l’annonce du sort des maudits, « consumés » selon Isaïe (Is 24, 6) comme selon la malédiction de sainte Clotilde (« si comme feu qui art le nos et ausint comme flamme qui brule les montaingnes »). Du Nouveau Testament, la formule reprend les personnages de Judas « qui Dieu trahi » et de Simon le Magicien (Ac 8, 18-24) 30 et l’annonce du feu consumant les coupables (Mt 25, 41). Autant de références connues d’un lecteur / auditeur des XII e -XIV e siècles.

Malédiction et anathème sont en théorie deux actes différents, même si tous deux relèvent des speech acts définis par les philosophes du langage 31 . L’anathème exclut de l’Église, de la communauté des fidèles, le signe visible en étant la privation des sacrements.

La malédiction voue celui qui la reçoit à la damnation éternelle et aux flammes de l’enfer.

L’anathème modifie directement l’état de celui qui le subit et a des conséquences très concrètes. La malédiction est un voeu, une prière adressée à Dieu qui reste seul juge.

L’efficacité de la malédiction est affirmée dans son titre : elle n’a jamais été prononcée impunément. L’expression que nunquam inpune dicitur souligne la valeur du rite qui a déjà fait ses preuves – même s’il est impossible de savoir dans quelle mesure il a effectivement été utilisé avec succès. Ancrée dans une tradition solidement établi, la malédiction de sainte Clotilde fait écho à des récits mettant en scène les malheurs subis par un malefactor comme Winemar, qui a assassiné l’archevêque de Reims Foulque en 900 : après que les évêques réunis pour la consécration de son successeur aient prononcé sur le meurtrier et ses sbires un

« irréparable anathème », la chair de Winemar se putréfie, il exsude du pus et « ainsi avec sa mort misérable s’acheva sa vie misérable » 32 .

30

Il est à noter que Simon le Magicien s’en remet finalement à l’intercession des apôtres, alors que la tradition médiévale le considère comme damné.

31

Lester K. Little explicite cette position dans Benedictine maledictions ..., p. 113-118.

32

Flodoard, Historia remensis ecclesiae, cité dans Little (Lester K.), Benedictine maledictions ..., p. 122.

(12)

L’anathème ne signifie pas forcément la malédiction de celui qui le subit, mais les deux rites se renforcent mutuellement. L’ambiguïté de la formulation de l’anathème dans les deux textes étudiés, l’attribution à sainte Clotilde, mériteraient sans doute une recherche plus approfondie, tout comme la question non résolue de l’utilisation réelle de ces rites et de ces formules 33 . La « malédiction de sainte Clotilde » avec ses spécificités mérite cependant une place dans le dossier des malédictions monastiques.

33

Exemples d’utilisation dans Lester K. Little, Benedictine maledictions ..., p. 131-143 ; l’auteur souligne

cependant que les sources narratives qui permettent de savoir qu’un rite d’humiliation des saints et/ou de

malédiction a été utilisé ne donnent jamais le texte prononcé à cette occasion. Le rite a pu être utilisé jusqu’à

l’époque moderne, le dernier exemple cité par l’auteur datant de 1634 à Barcelone.

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