L'ESPRIT PRUSSIEN
ET LE ROMANTISME ALLEMAND
Il semble bien que l'avenir de la civilisation se joue présentement entre deux écoles morales, politiques et écono- miques qui représentent, l'une l'aboutissement du roman- tisme français, l'autre le développement du romantisme alle- mand. Ces deux grands courants de la pensée moderne pro- cèdent l'un et l'autre d'une religion qui s'est dressée contre le christianisme depuis la Renaissance et que j'ai proposé d'appeler le naturisme mystique. Son point d'appui est une psychologie optimiste de la nature humaine, supposée origi- nellement bonne, alors que le dogme du péché d'origine con- duit à une psychologie humaine pessimiste, fondée d'ailleurs sur l'expérience des siècles et confirmée par les suggestions de l'évolutionnisme dans les sciences de la nature. Associée à l'optimisme sur le terrain moral, cette dernière a fait ses preuves au service de la civilisation : ce qui n'est pas le cas de la première.
Le naturisme mystique, que le protestantisme a servi à la longue par ses encouragements au mysticisme individuel, après s'y être opposé tout d'abord par sa stricte interprétation du péché d'origine, a été contenu quelque temps dans son essor par notre classicisme chrétien, né de la réforme catho- lique du concile de Trente. Il a repris un vigoureux élan au x v me siècle, en Angleterre d'abord, puis en France vers le milieu de ce siècle sous l'impulsion de Jean-Jacques Rousseau,
génial artiste et mystique persuasif. On l'a, peu après, baptisé romantisme, en Allemagne d'abord, à la seconde génération du mouvement rousseauiste, en France à la troisième. J'ai proposé de caractériser le naturisme mystique en Allemagne par le développement prépondérant de deux de ses branches maîtresses, le mysticisme racial et le mysticisme esthétique, qui proclament l'alliance privilégiée avec Dieu du Germain d'une part, de l'artiste, du penseur ou du poète d'autre part.
En France, au contraire, la postérité spirituelle de Rousseau développait surtout un mysticisme passionnel et un mysti- cisme social ou démagogique : le premier proclame inspiré de Dieu l'homme possédé des passions de l'amour, que celles-ci se conforment ou non aux règlements promulgués par la morale rationnelle et traditionnelle, appuyée sur une multi- séculaire expérience des conditions indispensables à la vie en commun des hommes. Le second, le mysticisme de carac- tère social, fait de l'inculte, proche de la nature, le porte- parole de Dieu dans le domaine politique. Le romantisme allemand aboutit au national-socialisme, tandis que le fran- çais débouche dans le socialisme naturiste dont Karl Marx, disciple pour une large part (comme toute la gauche hégé- lienne) de notre socialisme de 1830, a proposé une formule particulièrement flatteuse à la volonté de puissance inconsi- dérée des masses.
Rien de plus intéressant, en conséquence, que le mou- vement intellectuel qui se développe chez nous, depuis quelques années surtout, pour l'étude approfondie du romantisme alle- mand. Il a été très utilement encouragé depuis trente ans et plus par la savante Reçue germanique, création du pro- fesseur Piquet de Lille. Il a produit nombre de thèses de doctorat et autres solides travaux historiques. Parmi les plus récents, je citerai la belle étude de M. Albert Béguin sur l'Ame romantique et le Rêve (Corti), le Clément Brentano de M. Albert Garreau (Desclée de Brouwer) et la thèse publiée en langue allemande par M. Robert Minder, maître de confé- rences à l'Université de Nancy, sur Karl Philipp Moritz (Berlin, Junker et Duennhaupt) : le lien de filiation que j'ai signalé de longue date entre quiétisme et romantisme est mis très utilement en évidence dans ce dernier ouvrage.
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I
Ce sont des thèses plus récentes encore et non moins riches en enseignements de haute portée dont je voudrais ici souligner l'intérêt : celles que M. Louis Sauzin, maître de conférences à l'Université de Rennes, vient de consacrer d'une part à Adam-Heinrich Mueller, d'autre part à Ruehle von Lilienstern et son Apologie de la guerre (Nizet et Bastard). J'examinerai successivement ces deux documents d'importance.
Sur Adam Mueller (1779-1829), qui n'atteignit pas au grand renom (et je crois qu'en ceci ses contemporains furent insuffi- samment clairvoyants), les jugements ont été partagés de son vivant : après quoi son œuvre subit une éclipse presque complète. Il y a quelque cinquante ans, Wilhelm Scherer ne le nommait même pas dans son histoire de la littérature alle- mande qui fut fort estimée en son temps ; et cela, bien qu'il eût joué un rôle dans la carrière de Kleist, circonstance qui amène généralement son nom sous la plume des historiens de ce dramaturge, regardé par ses compatriotes comme génial.
Mais sa réputation a connu, depuis lors, des résurrections ou réparations partielles : elle est sans doute destinée à s'imposer davantage encore en raison du rôle de précurseur qu'il a joue vis-à-vis des actuelles convictions de son pays. Il était né à Berlin d'un fonctionnaire prussien et fut élevé par un grand-père pasteur luthérien. Mais il se convertit au catho- licisme à vingt-cinq ans comme nombre de ses coreligion- naires romantiques, et passa les quinze dernières années de sa vie au service de l'Autriche antiprussienne. Ces circonstances l'ont fait considérer longtemps comme un traître et comme un renégat par les sujets des Hohenzollern qui se sont trouvés dès lors peu disposés à rendre justice à sa mémoire.
Treitschke en particulier, ce Saxon zélateur de la conception politique prussienne, l'a fort maltraité, tout en exaltant Ruehle von Lilienstern et sans savoir reconnaître à quel degré le second fut disciple du premier. M. Sauzin a jeté sur ce dernier point beaucoup de lumière.
Mueller contracta de bonne heure amitié avec le chevalier de Gentz, le collaborateur bien connu de Mettemich, qui l'esti-
mait très haut. Il y a dans l'existence de notre Berlinois une certaine « nuit de Dresde » au cours de laquelle il eut l'occa- sion d'exposer avec feu devant Gentz sa conception antithé1- tique de l'évolution universelle. Son auditeur en demeura très frappé et ne se détacha jamais de lui dans la suite. Mucller avait fait ses études universitaires à Gœttingen, dans l'èlec- torat de Hanovre, alors largement soumis à l'influence anglaise, en raison de la proche parenté des deux maisons souveraines. Il y subit l'influence des écrits de Smith et de Burke, ce dernier si nettement critique de la Révolution française.
Son premier ouvrage, la Doctrine du contraste (die Lehn vom Gegensatz, 1804), renferme l'essentiel de sa pensée. Il divi- nise, comme le faisait alors la métaphysique romantique alle- mande, la nature, l'univers, la vie et l'histoire. C'est dire qu'il professe un panthéisme évolutionniste que sa conversion au catholicisme laissa à peu près intact en sa pensée. Pour moi, le panthéisme n'est qu'un autre nom du naturisme ou vita- lisme mystique ; mais le trait évolutionniste lui a été surtout imprimé par l'Allemagne.
Mueller prétendra toujours proposer une vue historique du monde en mouvement, une vue dynamique dono, et qui s'oppose à ce titre au mécanisme de la pensée du x v n ie siècle français. La déesse Vie, en compagnie de la déesse Nature, lui paraît conduire l'évolution de l'univers et de l'homme au moyen de ce mouvement en trois temps auquel la grande popularité devait venir plus tard sous l'impulsion de Hegel : thèse, antithèse et synthèse. Toute doctrine qui conduit à l'action suscite une doctrine contraire qui s'oppo- sera donc à la première, jusqu'à ce que soit inventée entre elles une synthèse valable, qui régira pour un temps l'activité humaine. Après quoi, contre cette synthèse, vieillie à son tour parce qu'elle a révélé ses faiblesses au regard de l'expérience, une contradiction nouvelle se dressera, qui sera pareillement résolue plus tard, affirmant un progrès de nouveau. On peut admettre en effet que les choses se passent souvent de la Sorte ; mais, pour le cerveau de certains romantiques alle- mands, ce mode d'évolution devint une véritable hantise.
Mueller l'a subie dans une large mesure. Non pas qu'il ait été, sur ce terrain, pleinement initiateur, car M. Sauzin nous
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rappelle que Kant, Fichte, Schelling, Gœthe, Schiller, Schlegel, Schleiermacher, Novalis surtout avaient appliqué déjà la méthode de la Versœhnung, de la réconciliation des contra- dictoires. Ils l'avaient fait toutefois de façon bien moins insistante et infatigable que Mueller.
Cette méthode a engendré des abus qui ont prêté à la plai- santerie plus tard. Après les triomphes de Hegel dans sa chaire berlinoise, on assurera que tout étudiant sorti de ses mains était capable de déduire dialectiquement le porte-plume qu'il tenait entre ses doigts pour jeter sur le papier ses éluçu- brations philosophiques personnelles. Le maître lui-même, ne trouvant pas de contradictoires aux étoiles fixes, alors qu'il exposait le système du monde, les avait présentées comme une lèpre fâcheusement épandue sur la face auguste du firma- ment. Mueller, pour sa part, définira la rosée comme l'anti- thèse de la pluie, comme une pluie ascendante, montant du sein des végétaux, née de l'effort du non-pesant pour se sublimer, s'exalter vers l'éther radieux afin de fêter avec lui sa synthèse. Il y a beaucoup de primitivisme dans le natu- risme moderne.
Ou encore, reprenant dans son esthétique (dont je parlerai plus loin) l'exemple classique du Laocoon, déjà utilisé par Lessing, il découvrira, dans le groupe antique célèbre, tout une suite d'antinomies résolues par le sculpteur. Il y verra le symbole même de l'effort artistique vers l'expression du beau. Le serpent qui menace le vieillard, dit-il, est une force naturelle qui s'oppose à la force humaine et symbolise le monde gréco-romain dans sa résistance à la destinée despo- tique. Tout comme Laocoon, le créateur de la beauté se sent environné par des puissances adverses qui interviennent pour annihiler son aspiration. « Qui prétend comprendre l'œuvre illustre (dont il est question dans ces lignes) doit sympathiser avec le serpent dans son agression aussi bien qu'avec Laocoon dans sa souffrance. Qui veut comprendre l'artiste, ou, pour mieux dire, tout artiste qui veut se com- prendre lui-même est obligé d'apprécier et de pénétrer, aussi bien que son art, l'activité antinomique à celui-ci, et, tout d'abord, ce qui lui apparaissait sous des apparences dévo- ratrices, sous l'espèce d'un serpent ! » Il faut se souvenir que cette façon de voir a régi longtemps la spéculation d'outre-
Rhin et n'est pas sans y avoir laissé des vestiges, lorsqu'elle se fut discréditée par ses excès mêmes.
II
De la méthode que son premier ouvrage exposait dans ses grandes lignes, Mueller fit bientôt une application inté- ressante à la science et à la littérature allemandes au cours d'une série de conférences données par lui à Dresde (1805).
Cette ville était alors l'une des plus intellectuelles de l'Alle- magne et un centre diplomatique important. Le mysticisme racial s'affirme avec une certaine modération dans l'ensei- gnement de ce catholique qui ne peut entièrement oublier le caractère d'universalité de l'Église à laquelle il a choisi de se rattacher. 11 présente l'Allemagne comme la mère de toutes les nations européennes (en conséquence de l'invasion des barbares et de la fondation des royaumes et féodalités européennes). Elle n'a jamais, dit-il, renié ses sentiments maternels à l'égard d'enfants devenus forts, parfois durs 'envers elle ou, en tout cas, insuffisamment respectueux à son
égard. Elle a poussé en cela la condescendance jusqu'à la faiblesse ou même jusqu'à la folie : il faudrait qu'il en fût autrement à l'avenir.
En 1806, au lendemain d'Iéna, Mueller donna dans le même milieu saxon une nouvelle série de conférences sur Y-Art dramatique, qui précédèrent celles de Guillaume Schlegel
à Vienne, mais connurent moins de retentissement. A tra- vers une profusion d'antithèses et de synthèses aussi ingé- nieuses qu'artificielles parfois, il évoque le théâtre grec, Shakespeare, le drame religieux espagnol de la première moitié du x v ne siècle et la tragédie française de la seconde.
A l'égard de nos classiques, il se montre plus intelligent et moins étroitement dénigrant que la plupart de ses contem- porains allemands, que Lessing en particulier. Il sait goûter Racine et affirme que ses partisans ont. tout autant de droit à se faire entendre que les admirateurs exclusifs de la poésie romantique : « Vous ne comprenez rien aux Grecs, écrit-il, si vous rejetez le siècle de Louis XIV, et inversement. Il n'y a qu'un seul esprit artistique et c'est lui qui, dans l'apai- sement vivifiant préparé par la contemplation du beau, doit
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nous guider parmi les formes diverses dont l'art se revêt selon les époques. » Sur un même fond de christianisme que dans ses précédents écrits, transparaissent d'ailleurs ici les mêmes tendances au panthéisme ou naturisme mystique
qui divinise nature, vie, histoire. Au même titre que la nature, nous dit M. Sauzin, l'histoire, selon Mueller, procède toujours en artiste et prend la valeur d'une révélation seconde qui se poursuit constamment autour de nous. Nous sommes donc cette fois en plein mysticisme esthétique, l'aspect décisif je l'ai dit, du romantisme allemand (avec le mysticisme racial).
Mais voici que notre philosophe aborde directement l'esthétique dans ses conférences sur Vidée du beau (1807).
La beauté, à ses yeux, ne réside exclusivement ni dans l'objet, ni dans l'âme du sujet qui la perçoit. Elle est dans le rythmé qui les unit l'un à l'autre : rythme à travers lequel notre âme trouve, par sympathie, la sensation de l'univers, de la vie, de l'histoire. Les caractères distinctifs de la vie et ceux du beau sont exactement les mêmes. Tout ce qui vit, en tant que vivant, est beau. L'évolutionnisme allemand enseignera que tout marche au mieux par le progrès de la raison, mais celle-ci sera conçue sous des couleurs plutôt esthétiques que logiques et scientifiques. Et, autant que jamais, le contrasté ou antithèse, puis la synthèse, se donnent libre carrière dans une telle esthétique. Tout ce qui vit cherche à se partager, à lutter jusqu'à ce que les puissances en conflit voient leurs forces s'équilibrer et soient obligées de s'aimer \ La beauté procède de ces conciliations. Pour prendre un exemple contem- porain, le joug de Napoléon, par son poids même, contraindra l'Allemagne d'engendrer un art pleinement national. Il faut aller, dans notre effort de collaboration aux vœux de la nature, jusqu'à encourager au cours de ces luttes entre contradictoires, le parti le plus faible en apparence, jusqu'à se porter à son secours ! Ainsi agit, devant la lutte des opinions politiques, tout véritable homme d'État : en Prusse, par exemple, où la noblesse, qui fait valoir le sol, voit se dresser contre elle une bourgeoisie appliquée au développement des valeurs mobi- lières dans le pays, il convient de partager sagement l'influencé entre elles.
L'accueil fait à ces assertions hardies fut très variable,
selon les milieux. Quelques lecteurs ne purent assez admire*
tant de savoir, de goût et de génie. D'autres, Tieck entre autres, ne voulurent discerner, dans ces exposés si ingé- nieusement balancés, que rhétorique creuse, que « le misé- rable radotage d'une vieille coquette ». Gentz lui-même regretta de voir le point de vue esthétique empiéter trop visiblement sur le point de vue moral traditionnel. Enfin beaucoup aperçurent les prestidigitations, le trait de virtuo- site pure ou même de sophisme qui se glisse trop souvent dans ces infatigables trichotomies : on les traita d'impro?
visations romantiques et de jongleries dialectiques. Il est certain que la morale y tend à se confondre avec l'esthétique, le bien et le beau en arrivent à n'être plus que les deux noms d'une réalité unique. Plus tard Renan, disciple du roman- tisme allemand, parlera de la beauté « qui vaut la vertu », à la surprise de ses lecteurs français encore insuffisamment imprégnés de naturisme mystique à cette date.
III
M. Sauzin voit avec raison dans ces doctrines un danger pour l'avenir moral et social des peuples civilisés. Les élé- ments les plus obscurs de notre sensibilité inconsciente finiront par être préférés à la raison. Mueller, dit-il, libère en nous la partie la plus incontrôlable de notre âme, un flot de ces éléments « nocturnes » qui furent chers à ses maîtres en romantisme, à l'attachant Novalis en particulier. De l'éducation, il semble parfois nier l'utilité, et ses suggestions pédagogiques se révèlent trop voisines de celle de V Emile.
Puisque tout est bon parce que tout est beau, qu'on laisse donc l'enfant s'ébattre à sa guise au milieu des réalités de l'existence : de lui-même, il ira vers les solutions les meilleures.
La vie corrigera automatiquement ses erreurs.
C'est à cette époque que Mueller rencontre Mme de Staël, exploratrice de l'Allemagne romantique. Mais leurs sublimes ne s'amalgament pas entre eux, comme firent jadis ceux de Mme Guyon et de Fénelon (selon le mot connu de Saint- Simon). L'auteur de Delphine et de Corinne ne peut s'empêcher de juger « un peu mystiques et obscurs » les comptes rendus consacrés par l'Allemand à ces deux romans quasi auto-
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biographiques ; et il est certain qu'on ne trouve dans ces appréciations aucune des remarques que formulerait un critique français, tandis que les commentaires proposés ne viendraient jamais à l'idée de ce dernier : « L'auteur oscillant constamment entre une sentimentalité véritable et la coquet- terie de la sensibilité, l'œuvre souffre d'un désaccord fonda- mental. » Je pense que l'auteur n'apercevait dans ses écrits rien de pareil et se jugeait à bon droit parfaitement sincère.
Aussi, quand elle rencontra Mueller ne crut-elle pas se trouver, comme le lui avait promis Gentz, en présence de la meilleure tête de toute l'Allemagne pensante!
Les Éléments de politique, qui sont de 1808 à 1809, com- plètent le monument philosophique érigé par Mueller, — avant ses trente ans, ne l'oublions pas, afin de mieux comprendre l'admiration de Gentz à son endroit. — Il y montre l'idée pla- tonicienne, imprégnée de vie mystique, s'opposant au concept mort, création de la pâle intelligence, et il chante l'Idée sur le mode lyrique. Dea, ecce Dea ! La plus haute des idées, c'est celle de l'État qui procède immédiatement du Principe créa- teur, de la Nature divinisée. L'État échappe donc, de par ses origines, à tout contrôle rationnel. En lui s'amasse un ensemble de principes et de forces où la vie s'identifie avec la pensée, et l'instinct le guidera plus sûrement que toute considération logique. Mieux que toute ratiocination, l'idée de l'État inspire ses serviteurs de choix. Le génie politique consiste à prendre, par intuition, par inspiration mystique ou par divination, le rythme de l'idée. — On fit à l'ouvrage le même accueil partagé qu'aux précédents. L'opinion allemande n'était pas encore assez imbue de naturisme ou de roman- tisme dans son ensemble, encore trop proche de sa formation classique à la française pendant le cours des deux siècles précédents, pour accepter ces conséquences extrêmes de l'inspiration mystique nouvelle.
Mueller donna peu après à Berlin, dans sa ville natale, des conférences sur Frédéric II de Prusse. Ce sont, dit M. Sauzin, ses Éléments de politique récrits en traduction prussienne.
L'État y apparaît plus que jamais totalitaire. Mêmes thèses sur le rôle de la noblesse, appuyée sur la possession de la terre.
En ce qui touche à la guerre (je vais revenir à cet aspect de son activité intellectuelle), Mueller se montre encore plus
inquiétant que par le passé. La fédération européenne qu'il prévoit portera les couleurs allemandes. Le christianisme s'éclipse presque entièrement pour laisser la place libre à un nationalisme pur. Le cosmopolitisme catholique s'efface derrière une exaltation agressive et conquérante, derrière un vitalisme mystique qui, autour de quelques données historiques contestables, cristallise des enthousiasmes patrio- tiques et des visions prophétiques se refusant à tout contrôle.
Les aspirations profondes du peuple allemand sont procla- mées devoir être toujours bonnes, divines même ! — L'auteur de ces anticipations menaçantes parut encore trop libéral, trop novateur surtout, au ministre dirigeant de la politique prus- sienne à cette date. Hardenberg, sous prétexte d'une mission diplomatique, l'envoya à Vienne dont il ne devait plus revenir.
Là, sous l'influence directe de son ami Gentz et d'un religieux célèbre par les succès de son prosélytisme hardi, le Père Hofbauer, il s'orienta vers des inspirations plus vraiment chrétiennes. Il élimina quelques-uns des éléments naturistes qui continuaient de s'imposer à sa pensée jusque là. Il ensei- gnera désormais que la grandeur de l'Europe est due au christianisme. C'est pour Dieu qu'il nous faut agir en tout temps.
IV
J'ai réservé pour la fin de cette étude l'examen des vues d'Adam Mueller sur la guerre, car c'est surtout en ceci qu'il apporte au romantisme allemand un revêtement de carac- tère prussien qui me paraît fort caractéristique. M. Sauzin en a traité surtout dans sa seconde thèse doctorale, consa- crée, je l'ai dit, à un ami de Mueller, Ruehle von Lilienstern, officier prussien de carrière et qui finira général inspecteur d'armée au milieu du siècle dernier.
Notre compatriote précise d'abord l'attitude adoptée, vis-à-vis du problème de la guerre, par ceux que les Alle- mands appellent leurs « classiques » : au vrai, je l'ai toujours souligné, des romantiques guéris, et peut-être insuffisamment guéris par la vie de leurs illusions de jeunesse. Malgré les correctifs que put, sur le tard, lui apporter Schiller, le clas- sicisme weimarien écartait de propos délibéré et rejetait
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hors du domaine des arts ou de la philosophie une série de thèmes qui éveillaient pourtant au cœur des Allemands de profondes résonances. J e dirais que ses représentants de marque avaient atténué leur mysticisme racial de jeunesse et réduit leur conception du monde à un pur mysticisme esthétique (avec quelques velléités passionnelles chez Goethe).
Indifférents à la politique, ils négligeaient la cité (la race) pour se construire, dans le domaine esthétique, un refuge où ne parvenaient plus les rumeurs de ce monde et les remous de son agitation sans rêve.
Leur « olympisme » devait donc provoquer fatalement quelque jour les protestations du patriotisme allemand et surtout prussien, après que la politique napoléonienne eut commencé à infliger de rudes épreuves d'amour-propre à nos voisins de l'Est. Mueller et son ami Ruehle donnèrent satis- faction à ce patriotisme en présentant leur époque comme une période de l'Avent, annonçant l'incarnation d'un monde nou- ' veau, d'un art nouveau, d'une pensée nouvelle, le tout d'inspiration germanique. Le classicisme de Weimar avait affecté la froideur à l'égard du Christianisme et avait appuyé sur la familiarité esthétique avec les chefs-d'œuvre de l'anti- quité son idéal de perfectionnement individuel. Le romantisme de la seconde génération rousseauiste, de tendance raciale comme l'avait été le Sturm und Drang à la génération précé- dente, essaya de compléter cet idéal en restituant toute leur valeur aux sentiments religieux, à la tradition, à l'Histoire, au groupe humain organique qui, déjà lié par l'unité lin- guistique, communie par surcroît dans le souvenir d'un passé national glorieux. On sait quels ont été les résultats immédiats et à plus longue échéance de ces innovations romantiques.
Avec une discrétion méritoire, M. Sauzin souligne ce qui prête une inquiétante allure à la pensée de Mueller et de Ruehle sur ce point : c'est leur évocation d'un peuple en per- pétuel état de siège, sans cesse mobilisé, toujours prêt à frapper, pliant à une discipline obsidionale toute l'économie de la nation et même celle des particuliers, appelant impé-- rieusement au service de l'État la totalité des ressources matérielles et spirituelles du pays. Comme la dernière confé- rence du premier sur Frédéric, l'ouvrage principal du second,
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VApologie de la guerre (dont M. Sauzin nous donne une édition critiqué), montre assez « quelles profondes racines l'Allemagne actuelle pousse dans sa période romantique i proprement dite, dont elle garde intact, ajouterai-je, le naturisme racial combiné à son naturisme esthétique.
Oui, Y Apologie de la guerre par Ruehle von Lilienstern, officier supérieur prussien à cette date (1813), constitue un point de repère nullement dénué d'intérêt dans ce retourne- ment troublant que manifeste la conscience allemande à propos du problème de la paix après la victoire française d'Iéna. Le cosmopolitisme pacifique qu'on avait accepté de Kant et de Schiller se mue brusquement en nationalisme belliqueux ; encore, souligne M. Sauzin, que le mot de natio*
nalisme rende mal toutes les notions émotives que Fichte^
dans ses discours fameux, était parvenu à faire vibrer sous les termes de Volk et de Reich ; encore qu'il exprime très imparfaitement les exigences totalitaires enfermées, pour un Adam Mueller, dans l'idée d'État vivant, ou pour son disciple Ruehle, dans celle d'État organique. Pour Fichte, lui aussi, der wahrhafte Krieg, la guerre véridique, prend l'allure d'une croisade : pour Hegel, le wirkliches Wehren, la sauvegarde authentique, n'aura pas un sens exclusive- ment défensif et constituera cependant l'un des caractères essentiels de l'État. Ce dernier penseur verra dans la guerre, Comprise de la sorte, non seulement Yultima ratio de la politique, mais un bienfait de Dieu, l'unique semence du progrès spirituel, le seul remède qui puisse épargner au monde civilisé l'anéantissement définitif par le matérialisme et l'immoralité.
Comme son maître Mueller, Ruehle s'appuie sur un schéma dualiste qui ne vit que du conflit des principes opposés. Une institution humaine quelconque dévoile à la longue des fai- blesses ; il s'élève alors d'autres volontés de puissance qui posent en face d'elle une antithèse. Celle-ci révélant ses faiblesses à son tour, une conciliation devient nécessaire : il faut trouver un tiers terme pour la continuation de la vie sociale. Une telle conciliation se fait par un inventeur (en qui j'admets volontiers, moi aussi, une collaboration métaphy- sique, la même sans doute qui préside à l'évolution des espèces).
L'évolution proprement humaine, de caractère historique,
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se poursuit constamment de la sorte. Vouloir scinder le couple antinomique, seul « vivant », en deux termes absolus, avait enseigné Mueller, ne produit que des « concepts » morts, inertes, figés. H est indispensable de maintenir dans ce couple l'unité et la vie en recherchant sans cesse le terme supérieur aux deux autres (YAnligegensatz) qui assurera leur conci- liation. Dès que l'invention humaine a su s'élever à la hauteur de ce dernier, la synthèse s'opère et l'antinomie précédemment constatée fait place à l'harmonie. Ses termes n'ont pas été artificiellement isolés l'un de l'autre pour produire deux concepts stériles : ils ont engendré une idée. Or seule l'idée vit, pour montrer sa fécondité dans la suite. E t c'est bien à T « Idée » de la guerre que Ruehle entend apporter son tribut d'hommages : il le déclare dès les premières lignes de son instructif traité.
Dès 1805, Mueller avait été, Je l'ai dit, quelque peu entravé dans ses aspirations naturistes par sa conversion sincère au catholicisme, tout imprégné de, raison à travers les âges. Ce fut plus tard seulement que l'influence exercée sur lui par sa foi nouvelle vint à s'accentuer davantage. Alors son catho- licisme, jusque là mêlé de données panthéistiques (naturistes), s'épure et se rapproche de l'orthodoxie romaine. Au contraire, Ruehle, dont la foi chrétienne reste pâle et indécise, n'affirme pas, comme Mueller mûri par la vie, l'affinité profonde du Christianisme et de la civilisation. Il ne déduit pas de cette affinité que l'Allemagne a pour mission de fournir à la civili- sation chrétienne son expression suprême. Cette dernière thèse fut celle de Houston Stewart Chamberlain, l'intéressant Anglais germanisé dont j ' a i parlé ici même à plusieurs reprises.
Celui-ci montrait le Christianisme largement germanisé depuis l'an mille : mais de telles convictions ne trouvent plus place dans la mentalité national-socialiste, ainsi qu'on le sait.
Notre officier prussien de l'époque napoléonienne marque cependant encore, sans ambiguïté, que le Christianisme est éminemment organique et que l'État germanique ne sera réalisé que dans un monde chrétien.
Ceci ne l'empêche nullement de réclamer, à la suite de Mueller, une mobilisation permanente. Dès le temps de paix, toutes les "forces de l ' É t a t seront tendues et prêtes à la guerre.
Il refuse à l'armée le droit de mener, en marge de la nation,
une existence autonome ; elle n'est point un instrument que l'on va prendre dans un coin lorsque le besoin s'en fait sentir et que l'on y replace après usage. Elle n'est pas non plus un mal inévitable, mais une nécessaire expression de Y État organique.JLn outre Ruehle,, après Mueller, pose comme un axiome que, dans le monde moral, on doit retrouver et on retrouve en effet une structure dualiste, c'est-à-dire des couples de termes à la fois antinomiques et pareillement légitimes. Il ne s'agit donc plus de prendre parti entre le bien et le mal, entre la paix et la guerre. La loi morale n'astreint pas à un choix. Le devoir consiste au contraire non seulement à saluer comme légitimes, sur le plan éthique, des principes diamétralement opposés, mais à soutenir celui d'entre eux qui menace de se voir mis en situation d'infériorité !
Joseph de Maistre, remarque encore M. Sauzin, accepte là guerre comme une punition du meurtre d'Abel, mais ne veut pas qu'elle pèse sur le monde comme une nécessité essentielle. Elle est là parce que la volonté des hommes a été souillée (parce que leur volonté de puissance est devenue irrationnelle à son point de départ). Sciemment et en pleine connaissance de cause, ils ont incliné vers le mal. La guerre sévit parce que les hommes, pécheurs, continuent de vouloir qu'elle soit ; et, en ceci, la sagesse chrétienne s'accorde avec l'attitude rationnelle d'un Spinoza ou d'un Kant. Pour le premier, la paix n'est point un aspect obligé de la vie des États, mais c'est une vertu vaillante (une ratio- nalisation déjà réussie de la volonté de puissance originelle).
Elle naît de la force d'âme. Le second estime que les démons eux-mêmes, pour peu qu'ils participent aux lumières de la raison, décideraient certainement en faveur de la paix.
Mueller et Ruehle ne sont pas de cet avis. Ils purent être de bonne foi : leur volonté n'en tourne pas moins le dos au devoir moral tel qu'il a été compris dans le monde civilisé jusqu'à l'essor contemporain du naturisme racial.
M. Sauzin conclut, avec une parfaite modération toujours, contre les suggestions des deux publicistes dont il a si intime- ment pénétré la pensée. Un peu d'histoire, assez arbitraire, autour d'un schéma mystique, ne constitue pas une démons- tration très persuasive, écrit-il, sauf pour les intéressés. A
politique vivante, il faut des lecteurs vivants, c'est-à-dire déjà
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touchés par la foi raciale. Mueller, chrétien sincère (quoique inconséquent tout d'abord), a parfois condamné l'exaltation mystique de l'idée de race comme déraisonnable ou même comme animale. Il n'est pas moins certain que le tableau présenté par lui de l'État vivant annonce une Allemagne totalitaire où cet État s'annexera toute l'activité du citoyen, exigera de lui la foi et la joie dans le sacrifice. Ne nous laisse-tfil pas entrevoir, dans les lointains de l'avenir, une Allemagne dont le chef, rejetant tout procédé de gouvernement majoritaire, apparaîtra comme l'interprète des volontés pro- fondes de la nation, comme le porte-parole de la commu- nauté nationale inspirée : une Allemagne où le droit, toujours inachevé, se subordonnera non à des vérités a priori posées par la raison-expérience, mais aux exigences nationales du moment ; une Allemagne où l'éducation ne visera qu'à former des instruments de l'État ; une Allemagne convaincue de sa mission salvatrice ici-bas, appuyée sur une noblesse aus Blut und Boden (qui procède du sang et du contact du sol).
Vers la fin de sa vie, Mueller, s'aidant de la révélation chré- tienne, s'efforcera (tel l'apprenti sorcier de Goethe) de conjurer les forces évoquées par lui dans sa ferveur de patriote et tant bien que mal enfermées dans son État « vivant ». « Mais, termine son biographe clairvoyant, que le lien se relâche ou que le sceau vienne à se briser, et la boîte de Pandore laisse échapper son contenu ! »
ERNEST SEIIAIERSS »