COLLECTION
« L'HUMANITE COMPLEXE » Conseiller de collection : Robert Jaulin Cette collection ne sépare pas les unes des autres les diverses disci- plines traitant de l'homme : ainsi la sociologie pourrait être nom- mée « Ethnologie du monde occi- dental , et l'Ethnologie « Socio- logie des civilisations diverses » ; la psychologie pourrait être consi- dérée comme un chapitre des disciplines précédentes, et les Sciences politiques transparaître à travers des méthodologies diverses.
Aussi l'unité souhaitée apparaîtra à travers les engagements, les informations ou les analyses pré- sentées, plutôt qu'en raison de découpages scientistes. Certes, nous aurons pour souci de mettre l'ac- cent sur les problèmes de la société occidentale, celle-ci prise de façon aussi « futuriste » que possible, en raison de sa dyna- mique profonde et souvent mas- quée; cependant nous ne délaisse- rons pas, au contraire, les pro- blèmes qui assaillent le monde en son entier, et par conséquent font le sort ou l'histoire actuelle des autres civilisations. Loin de nous réfugier dans le jargonnage, les panneaux universitaires et publici- taires, nous chercherons la vie quotidienne, son désarroi et ses révoltes; cette vie de tous les jours n'est jamais simplement significative de l'homme en sa seule dimension individuelle, elle exprime d'abord des phénomènes globaux, réfère à des collectivités et à l'histoire des civilisations.
R. J.
la décivilisation,
politique et pratique
de l'ethnocide
L'HUMANITE COMPLEXE collection conseillée par Robert Jaulin
Copyright 1974, Editions Complexe Rue du Châtelain 8B
1050 Bruxelles
la décivilisation,
politique et pratique de l'ethnocide
Textes réunis par Robert JAULIN
éditions
COMPLEXE distribution
Presses Universitaires de France
D/1 638/1974/8
Ce livre poursuit une réflexion publiée dans divers ouvrages :
— LA PAIX BLANCHE, Robert Jaulin Editions du Seuil
Edition corrigée à paraître en 2 tomes chez 10/18 en décem- bre 1974.
— LE LIVRE BLANC DE L'ETHNOCIDE (L'ethnocide à travers les Amériques), textes réunis par Robert Jaulin Editions Fayard.
— DE L'ETHNOCIDE, textes réunis par Robert Jaulin Editions 10/18.
L'ethnocide, essai de définition
Robert Jaulin
« Ethnocide » désigne l'acte de destruction d'une civilisation, l'acte de décivilisation. Cet acte peut permettre de caractériser le « sujet » — décivilisation ou procédure — coupable d'ethno- cide.
Le terme « ethnocide » est bâti à la façon du terme « géno- cide », lequel fut construit à l'image d' « homicide ».
Marcel Bataillon rappelle ces constructions. « Remarquons une fois pour toutes : que les deux termes génocide et ethnocide ont été forgés sur le modèle de homicide, mot dans lequel s'identifient deux substantifs latins : homicida (concret), l'assassin et homicidium (abstrait), l'assassinat, et pourraient donc à la fois désigner les assassinats collectifs perpétrés contre des races ou des ethnies et leurs cultures, et qualifier les peuples conqué- rants qui s'en rendent coupables » (1).
L'ouvrage évoqué, « De l'ethnocide » regroupait certaines communications faites lors d'un colloque que j'organisais et dont le thème était « l'ethnocide à travers les Amériques ». Ce Colloque eut lieu en février 1970, dans les locaux du Centre National de la Recherche Scientifique, 13-15 quai Anatole
(1) « De l'ethnocide », édition 10/18. Texte recueillis en 1970 et publiés par Robert Jaulin. Quatrième partie : chap. I, Génocide initial, pages 292-293.
France; j'en avais fait décider le principe par l'Assemblée des Américanistes réunis à Stuttgart en août 1968, lors du 38e Con- grès international des Américanistes; ou plutôt ce Congrès avait accepté que se tienne, sur ce thème, un symposium lors du 39 Congrès des Américanistes, en août 1970, à Lima. Les difficultés de financement de ce symposium comme des manœu- vres dilatoires de toutes sortes m'avaient décidé à prévoir cette réunion plus tôt que prévu et à Paris.
Le terme d'ethnocide m'avait été suggéré par Jean Malaurie, en mai ou juin 1968, alors que je faisais usage de l'expression
« génocide culturel » à propos de la liquidation des civilisations indiennes; je revenais d'Amazonie, et, depuis 1962, ne cessais pas de dénoncer cette liquidation ou d'essayer, agissant ici et là bas, de la freiner.
Georges Condominas revendiqua un usage antérieur au nôtre de ce terme; en effet, il l'avait employé dans son livre, « l'exotique est quotidien », et sans doute est-ce là que Jean Malaurie, éditeur de cet ouvrage, l'avait trouvé.
Selon toute vraisemblance, le mot avait dû être connu ou inventé à de nombreuses reprises et depuis longtemps, mais rejeté ou laissé dans l'oubli, faute d'un « contexte » autorisant son usage. Bien entendu, cette absence de « contexte » ne date pas d'hier, l'explicitation « publique », ou populaire et à fortiori
« officielle » du problème de l'ethnocide fut depuis des siècles
— si ce n'est des millénaires — interdite, rendue impossible, ou anecdotique, en Occident. Voici, pour exemple, un épisode récent de cet état de choses.
En 1947 et 1948, la Commission n° 6 des Nations Unies examina la notion de génocide et l'on tenta d'élaborer une chartre des droits de l'homme. Il fut alors fait état des faits de génocide culturel (le terme d'ethnocide n'était pas employé); la commission rejeta finalement l'idée de génocide culturel, sous le prétexte qu'elle pouvait porter atteinte à la notion de génocide considéré en son sens strict; le monde sortait de guerre, les esprits étaient à juste titre obsédés par le souvenir des fours crématoires; les problèmes qu'achevaient de poser ces fours prirent le pas sur celui dans lequel, le « progrès » en main, on allait de nouveau s'installer activement : la destruction des cultures.
L'horreur ou la culpabilité associée à la liquidation d'une race prétendument significative d'une ethnie (les notions de races
ou d'ethnies étant au reste fort peu définies ou utilisées pour désigner des entités d'une autre sorte) allaient occulter les pro- blèmes de la liquidation des peuples en tant qu'ils sont signifi- catifs de cultures, de civilisations; corrélativement, l'idée de peuple ne relevait plus que de la petit cuisine politique et celle de civilisation était éclipsée ou réduite à un point tel qu'elle ne désignait plus qu'un singulier hypothétique et à bâtir. Ce singulier, « messianiste et techniciste », correspondait à l'esprit
« d'armistice » sur lequel on se ruait afin d'oublier les crimes nazis et de panser la meurtrisure d'Israël; sans doute esquivait-on la signification de cette meurtrissure en agissant aussi.
Cet esprit d'armistice avait déjà et jadis fait suite à la
« grande guerre », celle de 1914-1918; les régions européennes, en particulier françaises (bretonnes, occitanes, etc...) après avoir fait les frais de cette guerre en vies humaines, en tiraient pour conclusions de se dissoudre, culturellement, peu à peu; au nom de l'Etat, de l'Ecole, du Progrès, etc... — voire de la Paix, osait-on ou avait-on la niaiserie de dire — langues, coutumes et chaleurs humaines eurent à disparatîre.
Bien entendu, tout cela avait une longue histoire, le XIX siècle, lui-même fils de la disparition des terres communales, nous l'enseigne, tout comme on peut se demander si la guerre de 1940 ne relève pas du chemin pris en 1918. Et de telles réflexions nous ramènent à la Commission n° 6 des Nations Unies, aux débats de 1947, 1948 et 1949, relatifs aux droits de l'homme.
L'on crut ou l'on prétendit prévenir de nouveaux génocides en écartant les problèmes du génocide culturel; nous savons non seulement qu'il n'en fut rien — les guerres en Algérie, au Viet- Nam, au Pakistan, au Biafra, au Soudan, en Hongrie, en Tchéco- slovaquie, au Chili, pour citer, au hasard quelques uns des évènements dans lesquels nous baignons, en témoignent — mais aussi que l'accent mis sur la seule atteinte, fut-elle « généralisée », à la personne physique, était en fait de l'ethnocide, annonçait la mise en marche des processus de génocide culturel. L'histoire, l'observation conduisent à un tel jugement, certes, mais encore il en est ainsi par construction. L'individu n'existe que du dedans d'un « cadre », d'une « collectivité ordonnée »; l'oublier revient à nier ce cadre, à nier le fait de civilisation, c'est-à-dire la multiplicité des civilisations. Cette négation fut le fruit des grands Etats « occidentaux », U.R.S.S. bien sûr, y compris. Après l'échec
essuyé par la notion de génocide culturel en 1947-48 aux Nations Unies, l'on essaya, vers les années 1950 d'introduire dans la chartre des droits de l'homme un texte relatif à la disposition des peuples par eux-mêmes; les « grands Etats » opposèrent à ce texte une résistance efficace, la chartre fut peu à peu sabordée et laissée à l'abandon. La crainte de souveraineté politique qu'auraient pu revendiquer « les petits », rejoint en l'occu- rence la crainte de souveraineté culturelle; lorsque l'Occident — non des hommes ou des intérêts particuliers, mais un « organisme abstrait », une civilisation unitaire — « sut » qu'il n'en irait pas ainsi, que les « indépendances » correspondraient à sa prise en charge par les « autres — c'est-à-dire, à son extension, l'occiden- talisation assumée « du dedans » — alors l'on décolonisa. Et si aujourd'hui la notion d'ethnocide a quelque vigueur, c'est que l'humanité — c'est-à-dire, un ensemble de civilisations distinctes
— est suffisamment unifiée, a été suffisamment détruite, ou est en voie de l'être, pour que liberté soit donnée de prendre acte de notre mort commune. Peut être y a-t-il là une fonction « funé- raire » du langage occidental.
La destruction des civilisations, que désigne peut être im- parfaitement le terme d'ethnocide est évidemment l'instauration d'une « procédure » de destruction des civilisations. Cette « pro- cédure » désigne assurément un « organisme » orienté, si ce n'est vers sa mort à long terme, en tout cas, et par définition, à court ou moyen terme vers la mort des autres; l'on a coutume de ranger, malgré le paradoxe, cet organisme destructeur parmi les civilisations. Malgré le paradoxe, puisqu'une procédure de destruction des civilisations ne peut se qualifier de procédure d'instauration « du » fait de civilisation.
On ne voit pas pourquoi « la raison du singulier » aurait le pas sur « la raison du pluriel ».
L'idée d'ethnocide fait cours ou renvoie à de telles réflexions;
que l'on comprenne bien : le problème des minorités est en fait celui de la majorité; comment, pourquoi ?
Revenons au monde indien ou à un bruit nouveau fait à propos de la situation de l'indien dans les Amériques; évoquons quelques prises de positions ou déclarations à leurs propos.
Dès la conquête des « Indes » — ce que l'on croyait être les Indes — des voix se firent entendre qui protestèrent contre le sort infligé aux Indiens; la plus célèbre de ces voix est celle
de Las Casas, le dominicain. Il est important d'en suivre le trajet : Las Casas plaide d'abord contre le meurtre physique, le génocide, puis il plaide contre la discrimination et propose une politique de semi-intégration; enfin, et sur le tard, il rejette toute idée de dissolution du monde indien dans le monde blanc et demande que seuls des relations diplomatico-administratives subsistent entre des Etats expressifs de civilisations distinctes;
il plaide contre l'ethnocide.
Sans doute, cette « trajectoire » s'accompagne-t-elle, jusqu'au bout, d'arguments empruntés à l'occident — telle la référence à l'idée de Dieu —, il n'en reste pas moins qu'à terme le projet christiano-occidental s'en trouve totalement dissout : en effet, l'affirmation au singulier du fait de civilisation, cette idéologie de conquête, disparait. Il n'est plus question d'une civilisation Unique et dans le moule de laquelle tous les hommes auraient à se couler, à moins — ce qui revient au même — qu'ils ne meurent, que l'on s'arroge le droit de les tuer en supposant, dans l'euphorie d'une opulence criminelle, qu'ils ne méritent pas même d'être « homme », d'être membre de cette « seule société de droit divin ».
Las Casas perdit la bataille, mais « les blancs » ne la gagnèrent point; durant quatre siècles l'on piétina, malgré les apparences.
La couronne d'Espagne, les conquistadors n'admirent pas qu'un Etat Inca puisse exister, et ils s'acharnèrent à désorganiser les diverses sociétés indiennes; ils dispersèrent, réprimèrent, assassinèrent, ils ne purent empêcher que renaissent sans cesse, fut-ce dans un semi coma, des communautés jamais occidentales, quelqu'en aient été les apparences matérielles ou religieuses.
Dans le même temps que l'indianité, toujours différemment sans doute, persévèrait cependant en elle-même, les Amériques retrouvèrent leurs démographies « d'origines » : malgré des métissages, il y a aujourd'hui autant d'Indiens qu'ils s'en trou- vaient au XVI siècle, dans les Andes, voire au Mexique, et bien qu'il en mourrut, dans les cinquante années qui suivirent la con- quête, 90 % de ce qu'ils étaient alors. Les réserves nord-améri- caines ont également retrouvé leurs populations du XVIII siècle, le combat de la reconquête de leur civilisation comme de leur univers commence (1).
(1) Il y avait au Mexique, au moment de la conquête — XVI siècle —
Les populations des isles disparurent et le sort des Indiens d'Amazonie est aujourd'hui plus critique qu'il ne le fût jamais.
De Las Casas à nos jours, et pour insignifiantes, ou plutôt, étouffées qu'elles furent, des voix essayèrent de se faire entendre afin de dire l'insanité ethnocidaire; ces voix n'eurent pas d'écho, les révoltes indiennes — des sioux aux « incas » furent défaites.
Si, aujourd'hui, ces voix et ces révoltes reprennent corps, c'est qu'elles disposent d'un « écho », cet écho est l'état percep- tible de pourriture de la civilisation occidentale.
Les prises de position furent souvent lettres mortes, du moins pour les « gens de sciences », ethnologues, etc., lequels en général se moquent bien de l'existence des civilisations dont ils prétendent à la compréhension.
Cependant, et dans les Etats où les problèmes de l'ethnocide paraissent le plus flagrant — et bien que ce problème soit abso- lument général — certains hommes pour lesquels l'étude est un moyen de responsabilité, et non un masque, semblent s'y attaquer.
Plus on va à l'encontre de la politique dite d'intégration, plus il apparait que le problème des minorités est en fait le problème de la majorité.
La politique ethnocidaire d'intégration aux sociétés nationales vise à la dissolution des civilisations dans la civilisation occiden- tale; cette dernière peut être qualifiée de système de décivilisation puisqu'elle a pour objet la disparition des civilisations. La
« décivilisation occidentale » est par construction un phénomène unitaire, très exactement comme la « Mort » est « unitaire », constitue le trait de ressemblance ou d'identité des diverses solutions par lesquelles s'exprime la Vie. Sans doute la Mort que nous venons d'évoquer « s'attaque-»-t-elle à la vie en sa dimension individuelle, mais rien ne prouve que le raisonnement précédent ne vaille pas également si l'on considère la Vie en
près de 30 millions d'Indiens; 50 ans après, il en restait 1 million. Ils sont aujoud'hui 9 millions «pur sang» ; mais les 31 millions de « non indiens », sont en grande partie des métis beaucoup plus près culturelle- ment des Indiens que des blancs, quoiqu'en dise H. Fabre. Il y avait, au Pérou, en Equateur, en Bolivie, lors de la conquête, bien plus de 20 millions d'Indiens. Il en restait 1 million 50 ans après. Ils ont aujour- d'hui retrouvé leur chiffre d'origine, et nul ne peut prétendre qu'il s'agit de gens « occidentalisés », lors même, et bien entendu, qu'ils ne sont pas les Indiens qu'ils étaient il y a 4 siècles. Enfin, et en Amérique du Nord, il y a maintenant près de 1 million d'Indiens, alors qu'ils étaient 200.000 il y a un siècle, et certainement beaucoup plus d'un million lors de la conquête.
la décivilisation
POLITIQUE ET PRATIQUE DE L'ETHNOCIDE textes choisis par
ROBERT JAULIN
Si la notion d'ethnocide prend aujourd'hui une signification et une valeur particulières, c'est que l'humanité — autrement dit l'ensemble constitué par des civilisations distinctes — a été suffisamment détruite ou est en voie de l'être pour que nous puissions déjà prendre acte de notre disparition.
Grâce à ce recueil d'articles qui analysent plusieurs cas con- crets, en particulier celui des communautés indiennes, les auteurs invitent l'humanité à renoncer aux tentations ethnocidaires qui, par l'écrasement ou l'étouffement des minorités, conduisent la majorité à un désastre universel. L'ensemble de cette démonstra- tion repose sur l'idée que la civilisation occidentale, en choisissant de détruire toutes les cultures minoritaires qui pouvaient la mena- cer, a par-là même choisi d'abattre toutes les valeurs face aux- quelles elle aurait pu se poser ou s'imposer. C'est l'échec définitif de cette ambition qui a provoqué l'effondrement actuel où la civilisation qui se voulait dominante en est réduite à regarder dans un miroir les vestiges de son passé.
Collection « L'HUMANITE COMPLEXE ».
Conseillée par Robert JAULIN.
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