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La prière dans le Nouveau Testament: essai de synthèse

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Academic year: 2022

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La prière dans le Nouveau Testament: essai de synthèse

DETTWILER, Andreas

Abstract

L'article propose un survol synthétique sur le phénomène de la prière dans les différents écrits du Nouveau Testament. L'approche est moins littéraire que thématique, résumant des éléments anthropologiques, christologiques, pneumatologiques, ecclésiologiques, éthiques et d'autres.

DETTWILER, Andreas. La prière dans le Nouveau Testament: essai de synthèse. In: Steffek, E.

& Bourquin, Y. Raconter, interpréter, annoncer. Parcours de Nouveau Testament.

Mélanges offerts à Daniel Marguerat pour son 60ème anniversaire . Genève : Labor et Fides, 2003. p. 37-46

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:39616

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36 CLAIRE CLIV AZ

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49. Pascal QUIGNARD, Une gine technique à l'égard des fragments, Cognac, éd. Fata Morgana, 2001', p. 31-32.

LAPRmREDANSLENOUVEAU~TAMENT:

ESSAI DE SYNTHÈSE·

Andreas Dettwiler, Université de Neuchâtel

Prier ne va pas de soi, ni aujourd'hui ni autrefois. Les disciples demandent à Jésus: «Seigneur, apprends-nous à prier» 1• Le maître y répond en leur donnant un modèle de prière (le Notre Père). Néanmoins, les écrits du Nouveau Testament ne fournissent ni une définition de la prière ni, stricto sensu, une. théologie de la prière. Ils présupposent la prière comme un acquis anthropologique. Occasionnel- lement, la prière est l'objet d'une réflexion théologique substantielle.

L'esquisse thématique proposée se situe à la charnière entre exégèse et théo- logie systématique. Les dangers d'une telle approche sont évidents : harmonisa- tion hâtive, mésestimation du contexte communicatif et de l'argumentation spéci- fique des écrits néotestamentaires, pour ne citer que ces exemples. J'essaie d'en tenir compte en conservant les particularités de chaque écrit. Ma présentation ne prétend pas à l'exhaustivité.

1. Première approche

du

phénomène de la prière

1.1 Considérations anthropologiques générales. Seul l'être humain prie.

Cette singularité anthropologique signifie un certain nombre de choses. J'en nomme quatre2: (a) dans la prière se manifeste la capacité de l'Homme à se

«transcender», c'est-à-dire à réfléchir sur son« être-au-monde», sur sa relation

* Ce texte constitue la synthèse de mon enseignement sur la prière durant le semestre d'hiver 2002/2003 à Neuchâtel. Je salue ainsi Daniel Marguerat, en le remerciant de sa collaboration agréable et enrichissante. Je remercie également mon assistant, Cédric Fischer, d'avoir soumis le texte à une relecture soigneuse.

1. Le 11,1. Sauf indication particulière, j'utilise la traduction de la TOB.

2. Pour les trois premiers points, cf. par exemple Gottbold MÜLLER, « Gebet. VIn. Dogrnatische Probleme gegenwlirt.iger Gebetstheologie », TRE 12, 1984, p. 84-94, en particulier p. 84.

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38 ANDREASDETIWILER

avec lui-même, le monde et, finalement, Dieu. (b) Dans la prière, l'Homme mani- feste la conscience de sa finitude. ( c) La prière s'exprime par la parole, même lors d'un dialogue intérieur. Les liens entre la méditation et la prière sont réels, mais difficiles à déterminer avec exactitude3(d) La prière illustre de façon aiguë la temporalité de l'existence humaine. Elle crée un espace temporel possédant sa propre qualité. Dans la prière, l'être humain se souvient d~ son passé, se di~tancie par rapport à ses besoins immédiats et s'ouvre vers l' averur. Tout cela se deroule, pour le croyant, devant Dieu.

1.2 Prière et théologie. Ni une opposition stérile ni une identification irréflé- chie ne parviennent à rendre compte du lien dialogique entre prière et théologie.

D'une part, la réflexion sur Dieu n'est pas à confondre avec l'acte existentiel de la prière. D'autre part, chaque prière implique un système de pensée théologique relativement cohérent et réfléchi. Le Notre Père (Mt 6,9-13 par. Le 11,2-4), par exemple, fut un moyen privilégié dans l'instruction catéchétique, ce qui signifie qu'il a été considéré comme «a theological statement and a tool for theological instruction. Not only serving as a means for communicating with God, prayers are vehicles of theology informing th ose who pray » 4Le « vécu » de la prière et la théologie se nourrissent et se corrigent mutuellement.

1.3 Les conditions de possibilité de la prière. Elles sont multiples. La socia- lisation religieuse joue un rôle important. La prière comme habitude ou comme coutume religieuse ne saurait être disqualifiée : « Le problème des crises de foi d'aujourd'hui consiste le plus souvent dans le fait que l'on ait perdu le_ ~ontact avec le passé religieux. [ ... ]Là où il n'y a plus de confiance en la tradition, ne peuvent se constituer de nouvelles traditions [ ... ]. La foi commence toujours par le fait que quelqu'un me la rende crédible »5Du point de vue théologique, c'est l'Esprit Saint qui rend possible et nourrit la prière 6Oscar Cullmann attire

3. Cf. à ce sujet les considérations nuancées de Robert LEUENBERGER., Zeit in der Zeit. Über das Gebet, Zürich, Theologischer Verlag, 1988, p. 177-222.

4. Hans Dieter BETZ, The Sermon on the Mount. A Commentary on the Sermon on the Mount, including the Sermon on the Plain (Matthew 5:3-7:27 and Luke 6:20-49) (Hermeneia), Minneapolis, Fortress Press, 1995, p. 373. Ulrich Luz, Das Evangelium nach Matthiius (Mt 1-7) (EKK Ill), Düsseldorf/Zürich!Neulcirchen-Vluyn, Patmos/Benziger/Neulcirchener, 2002' (éd. entièrement révi- sée), p. 438-440 et p. 457-458, montre dans son esquisse de l'~stoire de la réception q_ue ~e texte,~~

la tradition chrétienne, a toujours joué un rôle absolument capital dans le culte, la catechese et la piete personnelle.

5. Robert LEUENBERGER., Zeit in der Zeit (note 3), p. 177 et 179 (selon ma traduction ; original allemand : << Das Problem heutiger Glaubenskrisen besteht ja zumeist darin, dass man den Kontakt mit der religiosen Vergangenheit verloren hat ( ... ]. Wo kein Zutrauen mehr da ist zu der Tradition, da konnen sich auch keine neue Traditionen bilden. [ .. ./p. 179 :] Glaube begumt unmer darrot, dass er einem von jemand glaubwürdig gemacht wird » ).

6. Cf. en priorité Paul, en particulier Rm 8. Cf. aussi le pt 5.

LA PRIÈRE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT 39 notre attention sur le fait que l'impératif («priez ! ») résulte de l'indicatif ( « l'Esprit prie en nous » )1.

2. La prière dans le NT : diversité des genres littéraires et différences d'accentuation

Plusieurs types de prière existent dans le Nouveau Testament : prière de demande, prière dans une situation de détresse (exemple: Mt 14,30 [Pierre, en train de couler]); Mc 15,34 par. Mt 27,46 .[Jésus à la croix]); action de grâce (voir surtout les parties introductives des lettres de la tradition paulinienne) ; béné- diction (2 Co 1,3-11 ; Ep 1,3-14; etc.); prière d'intercession (faisant déjà partie des actions de grâce; cf. aussi 1 Th 5,25 ; Rm 15,30-31 ; Col 4,3 ; Ep 6,18-19;

etc.); hymne (avant tout au Christ: Ph 2,6-11; Col 1,15-20; 1 Tm 3,16)8; et doxologie (Ga 1,5; Ep 3,20-21 ; Rm 11,33-36; etc.). L'originalité (relative) de ces prières ne provient pas de leur genre littéraire, mais de leur contenu. Cette plu- ralité démontre, entre autres, que la prière comprend 1' existence humaine dans son entier («L'un de vous souffre-t-il? qu'il prie [rrpoaEUXÉa8w]. Est-il joyeux?

Qu'il chante des cantiques», Je 5,13). Les différents corpus littéraires du Nou- veau Testament accentuent différemment. Un exemple pour illustrer cet élément : tandis que la tradition synoptique met plutôt l'accent sur la prière de demande, les lettres de la tradition paulinienne sont dominées par l'action de grâce et la prière d'intercession. Les raisons en sont les suivantes9: (a) Paul s'insère explicitement dans le temps post-pascal. (b) L'apôtre des nations comprend l'existence croyante comme étant doxologiquement déterminée (Rm 15,5-9; 2 Co 4,15; etc.). Il conçoit, plus précisément, la prière comme réponse à l'agir salutaire de Dieu en faveur de l'impie (Rm 7,25; 1 Co 15,57; etc.). (c) La transformation de la prière de demande en prière d'intercession est motivée par la compréhension apostolique de Paul.

7. Oscar ÛJLLMANN, La prière dans le Nouveau Testament. Essai de réponse à des questions contemporaines (Théologies bibliques), Paris, Cerf 1996', p. 208 : « Etre disposé à nous laisser aider, voilà notre tâche >>.

8. La définition exacte du genre littéraire de l'hymne est actuellement controversée ; cf. mon article « Das Verstiindnis des Kreuzes Jesu irn Kolosserbrief >>, dans : Andreas DETIWILER et Jean ZUMSTEIN, éds, Kreuzestheologie im Neuen Testament (WUNT !51), Tübingen, Mohr Siebeck, 2002, p. 84, note 6.

9. Cf. à ce sujet Roland GEBAUER, « Gebet. ill. Neues Testament>>, RGG 3, 2000', col. 489-490.

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40 ANDREAS DETTWTI...ER

3. La prière et la foi (dimension anthropologique et sotériologique)

Prier est une expression essentielle de la foi. Dans l'acte de la prière, s'exprime une confiance élémentaire, aussi embryonnaire et fragile soit-elle10 Toutefois, la foi est-elle la condition préalable nécessaire à la« vraie» prière ? Le témoignage néotestamentaire n'est pas entièrement cohérent. La réponse de Jacques est sans ambiguïté : le don de la sagesse sera donné au croyant - « mais qu'il demande avec foi, sans éprouver le moindre doute » (Je 1,6 : at TEL Tw 8È Èv TTLOTEl 1-lTJÔÈv 8LaKpLVOj.lEVOS'). Matthieu traite la question de la relation entre foi et doute de façon plus nuancée. Le concept de l'oÀL yoTTwTta, c'est-à-dire de l'incrédulité au sein de la foi, joue un rôle prépondérant pour saisir la condition du croyant. Paul et Jean, en réfléchissant à la nature de la foi, en soulignent fortement la dimension d'« ex terni té » : la foi authentique sait qu'elle ne trouve pas son fon- dement en elle-même, mais exclusivement sur la parole extérieure du Christ ou de Dieu (le texte démontrant très clairement cette dimension est, à mon avis, Jn 16,25-33). En conséquence, selon Paul, le véritable sujet de la prière n'est pas l'Homme, mais l'Esprit Saint (voir aussi le pt 5). La relation entre foi et prière est probablement d'ordre dialectique : la foi ne peut vivre sans la prière et la prière ne peut se manifester sans la foi 11

4. La prière et le Christ (dimension christologique)

La prière s'adresse principalement à Dieu, même dans un contexte spécifi- quement chrétien (exception la plus importante: 2 Co 12,7-8 où Kupws désigne selon toute probabilité le Christ élevé). Néanmoins, dans une perspective chré- tienne, la prière s'opère« au nom du Christ» (tournure stéréotypée dans les dis- cours d'adieux [atTELV Èv T(\> 6v6j..taTt j.lOU]: Jn 14,13-14; 15,16; 16,23.26)" ou

«par le Christ» (Rm 1,8; 7,25 ; 2 Co 1,20; Col3,17; etc.). Depuis l'événement pascal, en effet, la compréhension de Dieu ne peut plus être détachée de celle de Jésus en tant que Christ. Le Dieu de Jésus se manifeste comme « Abba, père»

(Ga 4,6; Rm 8,15; cf. aussi Mc 14,36 et la version araméenne de l'invocation du Notre Père), donc plus comme un Dieu lointain et inaccessible, mais comme un

10. Cf. Robert LEUENBERGER, Zeit in der Zeit (note 3), p. 178 : «[ ... ]prier ne signifie rien d'autre qu'avoir entièrement confiance. Nous pouvons même définir la prière comme capacité à se confier totalement>> (selon ma traduction; original allemand:<<[ ... ] Beten heisst nichts anderes ais ganz ver- trauen kônnen. Ja, man darf Betenkônnen geradezu definieren als die Flib.igkeit, sich glinzlich einzu- lassen ins Vertrauen » ).

11. Ainsi par ex. Gotthold MÜLLER, << Gebet >> (note 2), p. 89 ( << Die sog. "ldentifi.kations-Formel"

[Glaube = Gebet] llisst sich also [ ... ] our dialektisch verstehen: Glaube und Gebet sind untrennbar aufeinander bezogen, der Glaube kann nicht ohne Gebet !eben, und das Gebet nicht ohne den Glauben geschehen >>).

LA PRIÈRE DANS LE NOUVEAU TESTAMÉNT 41 Dieu proche, se souciant du sort des êtres humains 12Ici ou là, le rôle d'interces- sion du Christ élevé est souligné (Rm 8,34; en 1 Jn 2,1, le TTapaKÀTJTOS est iden- tifié au Christ élevé qui intercède auprès de Dieu en faveur des croyants).

5. La prière et le Saint-Esprit (dimension pneumatologique)

5.l,Le lien entre la thématique de la prière et l'activité de l'Esprit Saint est manifeste chez Jean et chez Paul. Selon Jean, la révélation christique permet au croyant d'entrer dans une relation de prière, définie par« l'Esprit» et« la vérité»

(Jn 4,23). Les discours d'adieux, en particulier, préciseront le lien entre le Christ et l'Esprit (voir le concept spécifiquement johannique du Paraclet (TTapaKÀTJTOS' ], cf. Jn 14,16-17.26; 15,26-27; 16,7-15). En ce qui concerne Paul, les passages centraux sont Ga 4 et Rm 8 où l'Esprit de Dieu est compris comme une force entièrement créatrice : il offre une nouvelle identité religieuse, celle de « fils » ou d'« enfants de Dieu» (Rm 8,14-16), et assume la fonction de médiation permet- tant ainsi à l'être humain d'entrer dans une nouvelle relation avec Dieu ( « Abba, père»).

5.2 Dimension temporelle et fonction d'intercession de l'Esprit. En Rm 8,18- 39, Paul poursuit la réflexion de l'avenir de la création et des croyants.

n

com- prend l'Esprit Saint comme « prémices » (Rm 8,23 : àTTapxT! Toû TTVEUj.laTos ; de façon analogue: àppa~wv [«arrhes»], 2 Co 1,22; 5,5). Le sens de cette convic- tion consiste à souligner la certitude de l'accomplissement de l'existence humaine dans un avenir plus ou moins proche, en dépit des expériences de « souffrances du temps présent» (Rm 8,18). Ainsi, il est frappant de constater que Paul insiste sur l'incapacité et le non-savoir des croyants concernant la prière: «De même aussi l'Esprit vient en aide à notre faiblesse ; car ce que nous devons prier comme il faut, nous ne (le) savons pas, mais l'Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables. Mais celui qui sonde les cœurs (à savoir Dieu] sait quelle est l'intention de l'Esprit, car c'est selon Dieu qu'il [à savoir l'Esprit] intercède pour des saints » (Rm 8,26-27) 13Les croyants sont exposés à la précarité de la vie.

Dans cette situation indécise déterminant leur relation à Dieu, ils seront pourtant secourus par l'Esprit de Dieu qui intervient en leur faveur. Ce dernier est le véri- table sujet de la prière, car il connaît le projet de Dieu pour les êtres humains - et pour le monde !

12. Oscar Cui..LMANN, La prière dans le Nouveau Testament (note 7), p. 209, souligne la notion de l'incarnation : << L'incarnation facilite notre prière à Dieu. En celui qui s • est incarné, Dieu, avec qui nous parlons dans la prière, s'est approché de nous. Tel devrait être le sens des termes "au nom du Christ" ou "par Jésus-Christ, notre Seigneur" >>.

13. Selon ma traduction.

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42 ANDREAS DETIWILER

6. La prière et la communauté croyante Oa dimension ecclésiologique) 6.1 L'aspect individuel et l'aspect communautaire de la prière ne peuvent être opposés. A titre d'exemple: Le Notre Père fonctionne à la fois comme prière individuelle et communautaire. Marc accentue la solitude de Jésus. Les Actes insistent sur l'aspect communautaire. La communauté chrétienne de Jérusalem est

«assidue à la prière» (1,14; cf. 2,42.46; 6,4; etc.); d'importantes décisions durant le temps de l'Eglise sont accompagnées par la prière (cf. 1,24; 6,6; 8,15;

etc.) 14L'aspect communautaire devient prioritaire dans les lettres proto- et deu- téro-pauliniennes (voir par exemple la prière d'intercession mutuelle de Paul et des communautés destinataires: Col 1,3, repris dans 4,3; etc.). Jacques, enfin, souligne la présence d'une collectivité ecclésiale lors de la prière pour les malades (Je 5,14: les« anciens»).

6.2 Le Nouveau Testament est aussi sensible au danger inhérent à la prière publique. Mt 6,1-18 met en garde contre la pratique de la justice «devant les hommes pour attirer leurs regards» (6,1), et dénonce la« prière hypocrite» (6,5-6;

voir aussi le pt 9). Comme l'a bien montré Marcel Dumais, la polémique porte sur les motivations des actions, qu'elles soient secrètes ou publiques. En d'autres termes : la prière « dans le secret » ne correspond pas nécessairement à une

« action secrète » 15

7. La prière et l'agir de l'Homme Oa dimension éthique)

7.1 La modernité a parfois vilipendé la prière, en affirmant la primauté de l'éthique sur la contemplation religieuse16ll s'agit d'un malentendu, en ce qu'il ne tient pas compte du lien indissociable entre l'acte de la foi (dont la prière est une expression essentielle) et l'action du croyant au sein de la communauté, lien déterminé par la dialectique entre liberté et responsabilité.

7.2 La lettre de Jacques semble comprendre l'agir éthique comme une pré- disposition nécessaire à la «vraie» prière (Je 4,2-3 : renoncer à la convoitise).

Toutefois, après analyse, le passage ne contient pas un raisonnement éthique au

14. Cf. l'article substantiel de Horst BALZ, << rrpom:uxoj.lat, rrpom:uxiJ », EWNT 3, 1992', col. 396-409 (concernant Mc, col. 406-407 ; concernant Ac, col. 408).

15. Cf. Marcel DUMAis, Le Sermon sur la montagne. Etat de la recherche, interprétation, biblio- graphie, Sainte-Foy/Québec, Letouzey et Ané, 1995, p. 230: «Une action pratiquée devant le Père

"dans le secret" (v. 4, 6 et 18) ne signifie pas une "action secrète"; elle désigne toute action, même publique, qui se met en vérité devant le Père "qui voit dans le secret" [ ... ], c'est-à-dire qui pénètre l'intention profonde des cœurs >>.

16. Pour un premier survol, cf. Oscar CULLMANN, La prière dans le Nouveau Testament (note 7), p. 31-43; Ulrich Luz, Das Evangelium nach Matthiius (note 4), p. 458 (pour le Notre Père).

l . 1

LA PRIÈRE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT 43 sens strict, comme le montre François Vouga: «Celle-ci [la prière] n'est en effet plus le lieu d'une méditation réelle ou d'un ressourcement, mais un acte par lequel on tente d'alimenter son insatisfaction ou de "couvrir'' religieusement sa convoitise» 17• Dans cette fausse prière se manifeste, en dernier lieu, une fausse compréhension de Dieu : « lls attendent de lui l'assouvissement de leurs désirs alors que Dieu les appellé, eux, à la dissidence et à une fidélité sans partage. » 18 Nous observons, une fois de plus, que dans chaque acte de prière se manifeste une compré,hension précise de Dieu. Pour le dire autrement : « Dis-moi comment tu pries et je te dirai qui est ton Dieu. »

8. La promesse de l'exaucement

8.1 La certitude de l'exaucement de la prière semble être un trait particulier de la prédication du Jésus historique (Mt 6,8 ; 7, 7-11 par. Le 11,9-13 ; cf. aussi Le 11 ,5- 8; 18,1-8). L'exaucement est inconditionnel; aucune limitation d'ordre ethnique, éthique ou religieux n'est envisagée19L'accent spécifique porte sur la formUlation ouverte« quiconque» (nâs-yàp

o

alTwv Àa1J.f3<1VEL KTÀ., Mt 7,8 par. Le 11,10).

8.2 Cette certitude est également présente chez Jean (par exemple Jn 14,13-14 ; 15,16; 16,23-24.26) et chez Paul. L'apôtre des nations ne la thématise pourtant pas in extenso. En 1 Jean, cependant, nous observons des tendances à la limitation ou à la précision de la réalisation (1 Jn 3,22: lien avec les «commandements»; 5,14:

« selon sa volonté » ). Un même type de réflexion se retrouve aussi dans l'épître de Jacques : l'objet de la prière ( « sagesse »,pas n'importe quoi, cf. 1,5 ; cf. aussi 4,2- 3) ainsi que l'attitude de celui qui prie ( « avec foi », 1 ,6 ; « avec ferveur », 5, 17) sont des éléments restrictifs déterminants.

9. La dimension critique de la prière

En Mt 6,5-8, Jésus critique deux attitudes de prière.

9.1 Le premier avertissement (Mt 6,5-6) est, en quelque sorte, intra-muros (tradition judéo-chrétienne) et vise la «prière hypocrite», attitude qui

17. François VOUGA, L'Epître de saint Jacques (CNT deuxième série 13a), Genève, Labor et Fides, 1984, p. 114.

l8.lbid.

19. Cf. Ulrich Luz, Das Evangeliu~ nach Matthiius (note 4), p. 500: «Le texte formule aussi ouvertement que possible : quiconque demande, reçoit. Toute limitation, par exemple, à des groupes spécifiques d'orants, va à l'encontre del' intention du texte» (selon ma traduction; original allemand:

<< Der Text formuliert so offen wie môglich : Jeder, der binet, empfangt. Jede Einschriinkung, etwa auf

bestirnrnte Gruppen von Betem, widerspricht seinem Gefâlle ».

(6)

44 ANDREASDETTVnLER

pervertit la nature même de la prière car elle instrumentalise l'acte religieux pour poursuivre ses propres intérêts : « plaire aux gens » au lieu de « plaire à Dieu».

9.2 Le second avertissement (Mt 6,7-8) constitue une polémique contre la prière païenne:« Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens; ils s'ima- ginent que c'est à force de paroles qu'ils se feront exaucer. Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » Selon une proposition de lecture de Hans Dieter Betz, Mt 6,8 reflète une polémique contre des formules magiques de la tradition grecque. Deux pro- blèmes y sont liés: d'une part, l'adéquation du langage (divin ou humain?), et d'autre part, la connaissance des vrais besoins· de l'être humain. En fait, « dans l'Antiquité, il existait un large consensus selon lequel seule la divinité sait ce qui est vraiment bien, et par conséquent quels sont nos réels besoins et comment ils peuvent être satisfaits » 20Mt 6,8 y répond en accentuant la souveraineté et la prescience de Dieu, le Père. La vraie prière est de demander à Dieu de nous donner ce dont nous avons véritablement besoin - et Dieu seul sait ce dont nous avons vraiment besoin ! La version matthéenne du Notre Père (Mt 6,9-13 par.), qui suit immédiatement cette définition de la vraie attitude de prière, remplit ces exigences dans la mesure où « les demandes de cette prière ne sont pas basées sur des désirs, des urgences, des ambitions ou sur l'égoïsme de l'Homme, mais sur la sagesse de Dieu » 21

10. La prière et les expériences de souffrance et d'échec

10.1 Les récits de miracle de la tradition synoptique établissent un lien entre la prière et la guérison. lls se distinguent ainsi des traditions de miracle contempo- raines, car, souvent, la foi (au sens de confiance en la puissance thaumaturgique de Jésus) précède la guérison. Jésus (surtout le Jésus de Matthieu) y accorde une importance particulière 22Jacques, de son côté, établit également un lien entre

20. Hans Dieter BETZ, The Sennon on the Mount (note 4), p. 369 (selon ma traduction; original anglais: « [ ... ] there was a widespread agreement in antiquity that only the deity can know what is tru! y good and, therefore, what our real needs are and how they can be met»).

21. Ibid. (selon rna traduction; original anglais : << [ ••• ] the petitions of this prayer are based not on human desires, urgencies, ambitions, or selfishness but on God's wisdom >>).

22. Mt 8,10.13 par. Le 7,9; Mt 9,22 par. Mc 5,34; Le 8,48; Mt 15,28 (par. Mc 7,29); etc. Cf. à ce sujet l'étude classique de Gerd THEISSEN, Urchristliche Wundergeschichten. Ein Beitrag zur form- geschichtlichen Erforschung der S)lnoplischen Evangelien (StNT 8), Gôttingen, Gütersloher Verlags- haus Gerd Mohn, 1974, p. 133-143 (traduction anglaise existante) ; pour une interprétation existentiale des récits de miracle, cf. p. 283-297.

LA PRIÈRE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT 45 prière et guérison, sans pour autant vouloir prétendre que la prière amène nécessairement à la guérison physique 23 •

10.2 Dans le Nouveau Testament d'autres voix se font entendre: Jésus, à Gethsémani (Mc 14,32-42 par.), désire que Dieu lui épargne« cette coupe», tout en se soumettant à son projet. A la croix, Jésus expéri.tnente son absence en le priant avec les mots du Ps 22 (Mc 15,34 par.). Paul, en 2 Co 12,1-10, se voit confronté au non-exaucement de sa prière (délivrance de sa maladie chronique ; cf. les V. 7-8). ll apprend que la force (ÔVVUIJ.LS) du Seigneur se manifeste, para- doxalement, dans la faiblesse 1 maladie (àa8Évna) de l'apôtre; cela permet à l'apôtre d'accepter la fragilité de son existence et de combattre les prétentions d'ordre charismatique et rhétorique des« super-apôtres» de Corinthe. Pour éviter tout malentendu, précisons que la théologie de la croix paulinienne ne propose pas le culte de la souffrance. Les souffrances de Paul - ou de façon plus générale et plus correcte: ses TTEpwTciaELs («circonstances», cf. 1 Co 4,9-13; 2 Co 4,7-12;

6, 3-10 ; 11,23-33 ; etc.)- ne représentent pas le but, mais la conséquence de son activité apostolique. Jean accentue de façon analogue, mais à un niveau ecclésial (cf. Jn 15,18-16,4a).

11. La prière et son ouverture au monde

11.1 Jésus historique. Le Notre Père s'inspire très fortement de la tradition vétérotestamentaire juive. Rien ne nous permet de le qualifier de spécifiquement chrétien. En faisant pourtant abstraction de toute dimension nationale, il se pré- sente comme « prière ouverte qui peut être prononcée par tout être humain » 24 •

11.2 Paul, dans son activité pastorale, vise, à travers ses actions de grâce et ses prières d'intercession, la communauté croyante. La tradition deutéro-pauli- nienne a maintenu la concentration ecclésiologique de la prière. Nous l'observons également dans la tradition johannique.

11.3 Rm 8 élargit l'horizon dans la mesure où l'action de l'Esprit Saint permet aux croyants de se resituer par rapport au monde. ll y va d'une profonde solidarité avec la création qui souffre et qui est exposée au néant (8,20). Le para- doxe de ce grand chapitre de l'eschatologie paulinienne réside dans le fait que la certitude de la foi (qui implique une distanciation par rapport au «monde») n'amène pas le croyant à une attitude d'égoïsme religieux, mais au contraire à une

23. Voir à ce propos l'ambiguïté probablement intentionnelle dans l'utilisation de crljl(w ( « sauver», utilisé dans le contexte de la guérison) et de laoJlaL ( « guérir», dans le contexte du pardon des péchés) en Je 5,15-16; cf. François VOUGA, L'EpÎlre de saint Jacques (note 17), p. 142-143.

24. Jean ZUMSTEIN, Notre Père. La prière de lés"us au cœur de notre vie, Poliez-le-Grand, Ed. du

~oulin,2001,p. 18.

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46 ANDREAS DETIWILER

profonde solidarité avec la création entière. La dimension anti-enthousiaste de Rm 8 est évidente, comme 1' a bien montré Ernst Kiisemann : « La foi ne reste pas la foi si elle cesse d'être la patience, de rendre possible 1' amour, de fonder 1' espérance et de nous tirer plus profondément dans la solidarité avec toute créature, au lieu de nous élever au-dessus d'elle »25 •

25. Ernst K.ASEMANN, An die Romer (HNT 8a), Tübingen, Mohr Siebeck, 1980', p. 234 (selon ma traduction ; original allemand : « Glaube bleibt nicht Glaube, wenn er aufhort, Geduld zu sein, Liebe zu ermiiglichen, Hoffnung zu begründen, uns tiefer in die Solidaritiit mit aller Kreatur zu ziehen, stan uns über sie zu erheben »).

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OMBRES ET LUMIÈRE L'image pour dire la théologie d'un récit Bernadette Neipp, Université de Lausanne

1. Pourquoi l'image?

Notre époque me semble particulièrement propice à une réflexion approfondie sur le rôle que l'image peut jouer en théologie. Ne privilégie-t-on pas dans les Uni- versités l'approche scientifique - souvent désincarnée - de la théologie et en parti- culier de la Bible? L'image, elle, prend en compte toute la personne, touche les émotions et donne ainsi au message biblique une portée existentielle et spirituelle.

Chaque artiste traduit un épisode biblique dans son langage propre, 1' interprète et en donne ainsi une lecture nouvelle. Une longue chaîne d'interprétations succes- sives en découle- un peu à la manière du rnidrash. Toutes ces représentations d'un même récit faites au cours des âges en ouvrent le sens et en prolongent la réflexion.

Ces interprétations sans cesse remises sur le métier nous renvoient au texte en nous rendant attentifs à des détails qui passent souvent inaperçus à la lecture: l'incarna- tion des personnages, les gestes, les mouvements, le cadre de vie 1, l'expression des visages et l'émotion globale qui se dégage d'une scène. Ce va-et-vient entre l'image et le texte fait émerger ce que les artistes ont ajouté, souligné ou omis par rapport au texte, qu'il s'agisse de la tradition artistique, de l'interprétation de leur époque ou de leur imaginaire ; ils enrichissent ainsi au cours des siècles la lecture d'un récit de leur propre compréhension et de leurs relectures successives. Ainsi l'image nous donne une approche nouvelle et on ne peut plus stimulante d'un épisode en mettant en mouvement d'autres registres de l'humain.

Pourquoi aborder l'image dans le cadre de ce volume de Mélanges consacré principalement à l'analyse narrative? D'une part, pour les raisons que je viens d'évoquer, la richesse d'interprétations qu'elle offre, et d'autre part, sur un plan plus personnel, parce qu'elle a marqué près d'une dizaine d'années de collabora-

!. Particulièrement important en rapport avec les •œuvres choisies pour notre propos (Adoration des bergers chez Dürer et Rembrandt).

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LE MONDE DE LA BIBLE

Collection dirigée par Daniel Marguerat, avec la collaboration de Elian Cuvillier; Christian Grappe, Alfred Marx, Tho11U!S Romer et Jean Zumstein.

1. H. von Campenhausen, Lafonnation de la Bible chrétienne, 1971 2. C.-F.-D. Moule, La genèse du Nouveau Testament, 1971 3. E. Kiisemann, Essais exégétiques, 1972

4. O. Cullmann, Le milieu johannique, 1976 5. F. Bovon, Luc, le théologien, 1988 2

6. D. Marguerat, Le jugement dans l'Evangile de Matthieu, 1995 2 7. L. Wïsser, Jérémie, Critique de la vie sociale, 1982

8. A. Lacocque, Daniel et son temps, 1984

9. M.-A. Chevalier, L'exégèse du Nouveau Testament, 1984 10. J.-D. Kaestli et coll., Le canon de l'Ancien Testament, 1984 Il. C. Westermann, Théologie de l'Ancien Testament, 1985 12. M. Carrez, Grammaire grecque du Nouveau Testament, 1984 13. H. Bost, Babel, 1985

14. H. Mottu, Les« confessions» de Jérémie, 1986

15. B. Wùdhaber, Paganisme populaire et prédication apostolique, 1987 16. E. Lohse, Théologie du Nouveau Testament, 1987

17. F. Vouga, Jésus et la loi selon la tradition synoptique, 1988 18. G. Bomkamm, Paul, apôtre de Jésus-Christ, 1988 19. A. de Pury éd., Le Pentateuque en question, 199J2

20. J.-D. Kaestli et coll., La communauté johannique et son histoire, 1990 21. H.D. Lance, Archéologie et Ancien Testament, 1990

22. M. Taradach, Le Midrash, 1990

23. D. Marguerat et J. Zumstein éd., La Mémoire et le Temps, 1991 24. P. Prigent, L'image dans le judaïsme, 1991

25. J. Zumstein, Miettes exégétiques, 1992 26. F. Bovon, Révélations et écritures, 1993

27. J. Bumier-Genton, Le Rêve subversif d'un sage, 1993 28. S. Amsler, Le dernier et l'avant-dernier, 1993 29. M. Ngayihembako, Les temps de /afin, 1994

30. J.-D. Macchi, Les Samaritains: histoire d'une légende, 1994 31. Y. Redalié, Paul après Paul, 1994

32. D. Marguerat éd., Le déchirement, 1996

33. G. Theissen, Histoire sociale du christianisme primitif, 1996

34. A. de Pury, T. Romer et J.-D. Macchi éd., Israël construit son histoire,1996 35. F. Vouga, Les premiers pas du christianisme, 1997

36. A. Rakotoharintsifa, Conflits à Corinthe, 1998 37. M. Taradach et J. Ferrer, Un Targum de Qoheleth, 1998 38. D. Marguerat, E. Norelli et J.-M. Poffet éd., Jésus de Nazareth.

Nouvelles approches d'une énigme, 1998

39. H. Conzelmann et A. Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, 1999 40. D. Marguerat et A. Curtis éd., Intertextualités. La Bible en échos, 2000

41. D. Marguerat éd., Introduction au Nouveau Testament, 20012 42. C. Grappe, Le Royaume de Dieu, 2001

43. F. Vouga, Une théologie du Nouveau Testament, 2001

44. J.-D. Macchi et T. Romer, Jacob. Un commentaire à plusieurs voix de Gen 25-36. Mélanges offerts à Albert de Pury, 2001

45. O. Mainville et D. Marguerat éd., Résurrection. L'après-mort dans le monde ancien et le Nouveau Testament, 2001

46. M. Rose, Une herméneutique de l'Ancien Testament, 2003 47. E. Steffek et Y. Bourquin éd., Raconter. interpréter. annoncer, 2003

LE M 0 ND E D E LA B 1 B LE No 4 7

Emmanuelle

STEFFEK

et Y van

BOURQUIN

éd.

Raconter, interpréter, annoncer

Parcours de Nouveau Testament Mélanges offerts

à

Daniel Marguerat pour son

6()ème

anniversaire

LABOR ET FIDES

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