ÉTUDES, REPORTAGES, RÉFLEXIONS
134 | Hélène Carrère d’Encausse.
France-Russie : de l’ignorance et
du mépris à l’enthousiasme et à l’alliance »
› Robert Kopp
145 | La dramatique
américanisation du droit français
› Ron Soffer
153 | Macron et l’Europe de l’est : la fracture
› Jean F. Crombois
160 | Quel avenir pour le capitalisme ?
› Annick Steta
DE L’IGNORANCE ET DU MÉPRIS À
L’ENTHOUSIASME ET À L’ALLIANCE »
› propos recueillis par Robert Kopp
Hélène Carrère d’Encausse s’est imposée comme l’historienne française la plus autorisée de la Russie au fil des ans. Son premier livre, dans les années soixante, était consacré, de manière prémonitoire, à un problème qui est devenu un des plus brûlants aujourd’hui : la place des musulmans dans l’Empire russe (1). Il a été suivi, dix ans plus tard, par son best-seller, L’Empire éclaté (2). Se sont succédé ensuite nombre de biographies consacrées aux principaux acteurs de l’histoire russe et soviétique : Lénine (1979), Staline (1979), Nicolas II (1996), Catherine II (2002), Alexandre II (2008), complétées par de larges fresques faisant revivre la dynastie des Romanov (3) ou l’histoire de l’Union soviétique (4), jusqu’aux grandes synthèses que présentent L’Empire d’Eurasie. Une histoire de l’Empire russe de 1552 à nos jours (2005) et La Russie entre deux mondes (2010).
Dès les années quatre-vingt, Hélène Carrère d’Encausse a exprimé son pressentiment de la fin de l’Union soviétique dans La déstalinisation commence. 1956 (5), et elle a pu vérifier son intuition trente ans plus tard dans Six années qui ont changé le monde, 1985-1991, la chute de l’Empire soviétique (2015). Mais elle s’est également intéressée très tôt à des aspects particuliers de la politique soviétique, qui sont revenus au premier plan ces toutes dernières années, comme La Politique soviétique au Moyen-Orient, 1955-1975 (1976), ou à l’attitude du général de Gaulle
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études, reportages, réflexions
devant la Russie (6). Ce sont trois siècles de relations franco-russes qui se déroulent devant nous dans son tout dernier livre, et avec elles trois siècles d’histoire européenne. La France et la Russie. De Pierre le Grand à Lénine (Fayard, 2019) retrace l’histoire de la longue méfiance française à l’égard d’un pays réputé barbare jusqu’à l’alliance conclue avec la seule puissance capable, aux yeux de la France, de contenir la menace allemande.
Membre de l’Académie française depuis 1990, où elle a succédé à Jean Mistler, Hélène Carrère d’Encausse fut élue secrétaire perpétuel en 1999, première femme à ce poste, en remplacement de Maurice Druon.
«
Revue des Deux Mondes – Après de nombreux livres d’his- toire politique, après toute une série de biographies, vous voilà revenue à un genre qu’on croyait un peu périmé, l’histoire diplomatique…Hélène Carrère d’Encausse En effet, je reviens à mes propres ori- gines comme historienne, je veux dire à l’excellente formation que j’ai reçue par les grands maîtres qu’étaient Pierre Renouvin (1893-1974) et Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994), les pères de l’histoire des relations internationales. Je suis une ancienne du séminaire de Duroselle, comme d’autres sont des anciens du séminaire de Fernand Braudel (1902-1985), le pape de l’École des Annales. Dans les années soixante, ces deux écoles se faisaient face, on était de l’une ou de l’autre. Personnellement, l’his- toire politique, la succession des différents règnes et régimes, la forma- tion des États, les relations des États entre eux m’ont depuis toujours intéressée davantage que la longue durée, qui certes existe, ou les carnets de blanchisserie de Lénine, qui existent aussi. Je veux dire que je me suis de préférence attachée aux hommes, à leurs idées, à leurs actions, et non pas aux conditions matérielles de leur existence. C’est un choix.
Revue des Deux Mondes – Est-ce à dire que vous estimez que l’his- toire est avant tout faite par les hommes, qu’à vos yeux le rôle de l’individu est primordial ?
Hélène Carrère d’Encausse J’ai toujours cru que le rôle des indi- vidus était capital. Il est même absolument déterminant dans certaines circonstances. Vous me pardonnerez d’évoquer à la veille de l’année de Gaulle le rôle du Général qui, par deux fois, a infléchi à lui tout seul et durablement le destin de la France. La décision d’embarquer avec le général Edward Spears à bord d’un De Havilland Flamingo, le 17 juin 1940, et de quitter Bordeaux pour Londres, alors que Paul Reynaud et Georges Mandel s’apprêtaient à embarquer sur le Massilia en direction d’Alger, était une décision prise par un homme seul, un pari fait par un individu se sentant comptable uniquement devant son destin. C’est ainsi que, représentant de la France combattante, il a pu s’asseoir en 1944 à la table des vainqueurs, alors qu’aux yeux des Américains son pays était destiné à devenir une zone d’occupation. Un coup de bluff en quelque sorte, pour lequel Staline lui a d’ailleurs été fort utile. De même, son retour au pouvoir, en 1958, et la manière de résoudre la crise algérienne contre ceux-là mêmes qui l’avaient porté au pouvoir relevaient de déci- sions en partie prises solitairement par un homme qui pensait accom- plir une mission historique. C’est bien l’homme de Gaulle qui, par deux fois, a assumé ce rôle d’acteur déterminant. Vous me direz que c’est là le propre uniquement des grands hommes et qu’il n’est pas sûr que nous en trouvions beaucoup de cette trempe autour de nous aujourd’hui…
Revue des Deux Mondes – Dans cette histoire diplomatique des relations franco-russes sur trois siècles, on est frappé du rôle qu’ont joué cer- taines personnalités, des initiatives à longue portée qu’elles ont prises, à commencer par Pierre le Grand (1672-1725), aux alentours de 1700...
Hélène Carrère d’Encausse Pierre le Grand, par la prise d’Azov, en 1696, a mis définitivement fin à quatre siècles de domination tatare, qui avait presque totalement coupé la Russie de l’Europe. N’oublions pas qu’au XIe siècle le troisième des Capétiens, Henri Ier, avait épousé Anne de Kiev et que la jeune reine, venant d’un pays hautement civilisé, s’était étonnée de la rusticité de la cour de France, comparée aux mœurs de son pays d’origine. Or, les invasions mongoles avaient mis fin à ces pre- miers échanges et les contacts n’ont repris – timidement – qu’au début
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du XVIe siècle et – de façon plus suivie – avec l’arrivée des Romanov, en 1613. On était alors sous le règne de Louis XIII et la Russie avait accu- mulé – sur le plan de l’évolution politique, sociale, scientifique, tech- nique – un retard de plusieurs siècles. D’où l’image durable d’un pays attardé, voire barbare, et un sentiment de supériorité de la part de la France, et ceci jusqu’au milieu du XIXe siècle et peut-être même au-delà.
Revue des Deux Mondes – Lors de sa dernière visite en France, le pré- sident Poutine a été reçu à Versailles, n’était-ce pas un clin d’œil à la visite de Pierre le Grand, en 1717 ?
Hélène Carrère d’Encausse Bien évidemment. Et l’on s’est gardé de trop rappeler que Pierre le Grand, au lendemain de la prise d’Azov, avait fait une première grande tournée en Europe, la fameuse « Grande Ambassade », et que, accompagné de quelque deux cent cinquante per- sonnes, il s’était rendu en Prusse, dans les Pays-Bas, en Angleterre, mais que Louis XIV n’avait pas voulu le recevoir, entre autres en raison des liens qu’entretenait la France avec la Sublime Porte, contre laquelle le tsar était traditionnellement en guerre, mais aussi, comme le dit Saint-Simon, parce que le Roi-Soleil ne voulait point « s’embarrasser » d’une « nation méprisée et entièrement ignorée pour sa barbarie ». Ce complexe de supé- riorité, si typiquement français, devait hypothéquer pour des générations les relations franco-russes, sans parler des autres… Quant à l’image d’une Russie, pays barbare, Saint-Simon ne faisait que reprendre un cliché qui se trouve dans beaucoup de récits de voyageurs dès le tout début du XVIIe siècle, dont celui du capitaine Jacques Margeret, en 1607, rédigé à l’intention d’Henri IV : « Ils sont rudes et grossiers, sans aucune civilité, sans foi, sans loi, sans conscience, sodomites et entachés d’infinis autres vices et brutalités. » Mais Margeret voit dans la Russie également « un des meilleurs boulevards de la chrétienté » et « le mieux muni et défendu contre les Scythes et autres peuples mahométans ».
Revue des Deux Mondes – Le même Saint-Simon note ce qu’avaient constaté d’autres observateurs : l’universelle curiosité du tsar qui a voulu rencontrer non seulement des hommes politiques, des hommes
d’Église et des hommes de sciences, mais aussi, et surtout, des gens de métiers, des constructeurs de vaisseaux, des fabricants de pièces d’artillerie, des artisans en tout genre, et qu’il mettait partout la main à la pâte, chose inconcevable pour un courtisan français...
Hélène Carrère d’Encausse Pierre le Grand était un homme d’une curiosité insatiable et proprement encyclopédique. Il voulait amarrer la Russie à l’Europe et, pour cela, il fallait combler le retard de son pays dans les sciences et les arts. En faisant construire une nouvelle capitale sur la mer Baltique, il soulignait cette volonté d’ouverture.
N’oubliez pas que l’obsession de la Russie est d’être enclavée et que l’accès à la mer, à la Baltique à l’ouest, à la mer Noire et à la Méditer- ranée au sud et au Pacifique à l’est, est une ambition qui détermine jusqu’à aujourd’hui sa politique extérieure.
Revue des Deux Mondes – La deuxième visite, en 1717, se passait mieux, puisque Pierre le Grand était reçu à Versailles par le Régent…
Hélène Carrère d’Encausse Et, de nouveau, le tsar s’intéresse aux choses concrètes, visite le Jardin des Plantes, l’Académie des Sciences, la Monnaie, la Sorbonne, des forteresses construites par Vauban, des hôpi- taux, des casernes. Il va jusqu’à assister à une opération de la cataracte. En même temps, il est frappé par la pauvreté des paysans vivant pourtant dans le royaume le plus peuplé, le plus puissant et le plus riche de toute l’Eu- rope. Son règne se termine toutefois sans que soit conclue cette alliance franco-russe à laquelle il aspirait. Pour la concrétiser, Pierre le Grand avait même souhaité, un moment, marier sa fille, la future Élisabeth Ire, au duc de Chartres, fils du Régent, et son épouse avait pensé lui donner pour époux le futur Louis XV. Autant de projets qui n’aboutirent pas, mais montrent l’importance de la politique matrimoniale dans l’organisation de l’Europe d’alors. Une Europe dont l’arrivée de la Russie dans le concert des nations dérangeait le savant équilibre établi entre les puissances par la paix de Westphalie, en 1648, conclue entre l’Espagne, la France, le Saint- Empire romain germanique, mais sans la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman, et qui remodelait la carte de l’Europe pour un siècle et demi.
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Revue des Deux Mondes – Initiative personnelle que celle de Pierre le Grand d’arrimer la Russie à l’Europe, initiative personnelle encore, un demi-siècle plus tard, que celle de Catherine II, de poursuivre l’ouver- ture vers l’Europe pratiquée par son prédécesseur et en même temps de continuer la guerre contre l’Empire ottoman et la Suède. Mais toutes ces initiatives étaient préparées et soutenues par les chancelleries respec- tives, voire par des émissaires plus ou moins officiels et agissant sou- vent dans l’ombre.
Hélène Carrère d’Encausse Il existe plusieurs niveaux, et les acteurs de la vie politique sont nombreux et diversement efficaces. Les moyens d’intervention également, d’ailleurs. Il y a le niveau des cours euro- péennes où la politique d’alliance passe en bonne partie par la politique matrimoniale. On l’a vu avec Henri Ier, on le voit à travers les tentatives avortées de marier Louis XV avec une princesse russe, on le voit éga- lement à travers les alliances des Romanov avec les cours allemande, autrichienne ou anglaise, qui ont de quoi inquiéter la France. Aussi celle-ci ne se gêne-t-elle pas pour intervenir afin de mettre sur le trône Élisabeth Ire par un coup d’État fomenté avec l’aide efficace de La Ché- tardie ou, vingt ans plus tard, Catherine II, une princesse d’origine alle- mande, élevée dans le protestantisme, une pièce rapportée en quelque sorte, mais qui fut aidée à se débarrasser de son mari, Pierre III, jugé trop proche de Frédéric II de Prusse. « Un despotisme tempéré par la strangulation », disait madame de Staël…
Revue des Deux Mondes – Dans beaucoup de ces affaires, on ren- contre le fameux « Secret du Roi »…
Hélène Carrère d’Encausse L’ancêtre de la DGSE… Richelieu avait son « cabinet noir », Fleury le « Secret du Roi », une diplomatie secrète et parallèle, où l’on trouve aussi bien Vergennes que le baron de Breteuil, le chevalier d’Eon ou encore le comte de Broglie ou Beaumarchais. Parmi les buts : nouer des contacts avec l’Autriche et la Russie afin de les éloi- gner de la Prusse et de l’Angleterre, essayer d’installer le prince de Conti sur le trône de Pologne, fournir des armes aux « insurgents » dans la
guerre d’Indépendance des États-Unis. Souvent, cette politique secrète ne coïncidait pas point par point avec la politique officielle. Quant aux moyens utilisés, ils seraient aujourd’hui qualifiés de trafic d’influence, de manipulation, voire de corruption. Or, certaines largesses étaient alors dans les usages, faisaient partie de l’élégance française…
Revue des Deux Mondes – Les relations entre la France et la Russie ont connu différentes phases : ignorance, mépris, méfiance, recon- naissance tardive, alliance enthousiaste et nouvelle rupture.
Hélène Carrère d’Encausse La reconnaissance a été très tardive.
Ignorance et mépris ont prévalu jusqu’au XIXe siècle, parfois mêlés de fascination et de crainte devant cet Empire immense, impossible à pénétrer et encore moins à maîtriser. Les clichés de la Russie barbare et arriérée, despotique et esclavagiste, se transmettent de description en description, jusqu’à Chappe d’Auteroche, qui publia en 1762 un Voyage en Sibérie, fourmillant pourtant d’observations fines et pittoresques.
Quant à Astolphe de Custine, dont La Russie en 1839 a été publié en 1843 et connut un immense succès, il a cimenté pour deux générations encore l’image d’un pays définitivement fermé à toute évolution vers un État moderne.
Revue des Deux Mondes – C’est au milieu du XIXe siècle que les choses commencent à changer et la Revue des Deux Mondes est incontesta- blement un des acteurs les plus importants de ce changement.
Hélène Carrère d’Encausse La Revue des Deux Mondes occupe même la première place dans ce qui n’est pas un changement, mais un retourne- ment. À tel point qu’il vaudrait la peine de faire une étude détaillée de la question et de réunir et d’analyser les nombreux articles qu’elle a publiés à partir de 1850, de s’interroger sur leurs auteurs, sur leurs motivations, et d’essayer de savoir quel était leur impact. La russophobie, entre 1850 et 1880, fait en effet place à la russophilie, voire à la russolâtrie. Un des auteurs les plus importants est évidemment Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), dont les trois volumes, réunis en un seul, de L’Empire des
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tsars et les Russes, qui avaient paru entre 1881 et 1889 ont été republiés dans la collection « Bouquins ». C’est l’équivalent, pour la Russie, de De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Or, cet ouvrage a été publié à partir de 1878 sous forme d’articles dans la Revue des Deux Mondes.
Revue des Deux Mondes – Nous arrivons dans les années 1880. Les sou- venirs de la Guerre de Crimée, qui avait trouvé la France aux côtés de l’Empire ottoman, de l’Angleterre et du royaume de Sardaigne face à la Russie, appartiennent à un passé désormais révolu. La France se relève difficilement d’une autre guerre, qui l’avait opposée à la Prusse et qui s’était soldée par la défaite de Sedan et la perte de deux provinces. Elle fait maintenant face à un Empire allemand décidé à occuper une place prépondérante en Europe, à concurrencer l’Angleterre sur les mers et la France dans son expansion coloniale en Afrique. L’époque est donc propice à une alliance de revers par un rapprochement franco-russe.
L’intérêt français pour la Russie se manifeste d’ailleurs également en lit- térature, et ceci depuis près d’une génération déjà. Rappelons l’engoue- ment de Mérimée pour les auteurs russes, par exemple. Dès le 15 juillet 1849, il avait donné, toujours à la Revue des Deux Mondes, la première traduction d’une nouvelle de Pouchkine, La Dame de pique, puis, le 15 novembre 1851, un article sur Gogol. Pendant une dizaine d’années, l’auteur de Carmen donnera alternativement des traductions et des études sur des écrivains russes, mais aussi sur des points d’histoire et des problèmes de société. Ainsi, dans un article sur « La littérature et le servage en Russie », paru le 1er juillet 1854, le public français entend pour la première fois parler d’Ivan Tourgueniev, dont Mérimée sera un des introducteurs en France, comme traducteur et comme préfacier...
Hélène Carrère d’Encausse Sans parler de l’amitié de Tourgueniev pour George Sand, pour Flaubert, pour Maupassant. Les Goncourt l’in- vitent à leur dîner de chez Magny. Plusieurs plaques dans Paris – rue de Rivoli et rue de Douai – rappellent qu’il a vécu ici de 1860 à 1864, puis de 1871 à 1883. Il s’était d’ailleurs fait construire une datcha sur la pro- priété des Viardot à Bougival. C’est même là qu’il est mort, bien qu’il soit aujourd’hui enterré au cimetière Volkovo à Saint- Pétersbourg. Il faudrait
faire un sort au Roman russe d’Eugène-Melchior de Vogüé, autre collabo- rateur de la Revue des Deux Mondes, qui exerça une si grande influence sur les écrivains de la fin du XIXe siècle, dont André Gide, et fit connaître à ce dernier Dostoïevski. Ainsi, le terrain de l’alliance franco-russe était lar- gement préparé. Les échanges commerciaux s’étaient grandement déve- loppés depuis les années 1880 et la Russie comptait sur la France pour développer son réseau ferré. Les fameux emprunts russes !
Revue des Deux Mondes – Les visites de Nicolas II à Paris, en 1896, et de Félix Faure en Russie, l’année suivante, ont été des triomphes et ont suscité de véritables enthousiasmes populaires de part et d’autre.
De nombreuses photographies en témoignent...
Hélène Carrère d’Encausse Il est très important de le souligner.
Pour la première fois, les relations franco-russes ne sont pas confinées au niveau diplomatique, mais suscitent l’enthousiasme des foules.
Notons toutefois qu’avant d’arriver à Paris, Nicolas II avait fait une halte en Angleterre, relations familiales obligent, sa femme, Alix de Hesse et du Rhin, était la fille de la deuxième fille de la reine Victoria.
Encore la politique matrimoniale, si importante pour qui veut com- prendre l’histoire européenne jusqu’au début du XXe siècle. Grâce à l’alliance franco-russe, la Russie réussit à rompre l’isolement dans lequel elle avait été tenue et elle conforte la France dans sa position vis- à-vis de l’Allemagne. Remarquez néanmoins que la Russie ne promet pas à la France de l’aider dans la reconquête des provinces perdues.
Revue des Deux Mondes – Les « années françaises », comme vous les appelez, ont été de courte durée...
Hélène Carrère d’Encausse En effet. D’abord, la continuité de la ligne claire et ferme, préconisée par l’extraordinaire diplomate et ministre des Affaires étrangères que fut le prince Alexis Lobanov-Rostovski, ne fut pas suivie avec la même rigueur par son successeur, Nikolaï Mouraviev, qui a tantôt laissé entendre à la France que la Russie la soutiendrait dans sa revanche contre l’Allemagne, tantôt promis à l’Autriche que la Rus-
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sie reconnaissait ses droits sur la Bosnie et l’Herzégovine, tantôt que la Russie avait raison d’étendre son influence en Extrême-Orient. Pourtant, l’alliance franco-russe résiste à ces fluctuations. Au moment de l’Expo- sition universelle de 1900, la Russie, encore modestement présente en 1889, se montre comme une puissance industrielle moderne. C’est le moment de l’inauguration du pont Alexandre III, dont Nicolas II avait posé la première pierre en 1896. La nouvelle visite en Russie du président Émile Loubet, en 1902, connut encore un grand succès et encourageait les épargnants français à se précipiter vers les emprunts russes.
Revue des Deux Mondes – Cependant, la réconciliation de la Russie avec le Japon après la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et le rap- prochement avec l’Angleterre n’étaient pas pour plaire à la France qui venait de signer l’Entente cordiale avec l’Angleterre…
Hélène Carrère d’Encausse C’est que désormais l’alliance avec la France dépendait des relations de la Russie avec l’Angleterre. L’accord anglo-russe du 31 août 1907 définissait de nouvelles zones d’influence.
La Perse était divisée en trois zones : au nord la Russie, au sud-est l’Angleterre et, entre les deux, le centre, avec Téhéran, constituait une zone neutre que les parties s’engageaient à respecter. La Russie accepte que l’Afghanistan appartienne à la sphère d’influence de l’Angleterre, ce qui met fin à une longue rivalité autour de ce pays. Elle allait se réveiller à nouveau bien plus tard, comme nous le savons…
Revue des Deux Mondes – À la veille de la guerre, deux blocs se font face, la Triple-Entente, de la France, de la Russie et du Royaume-Uni, et la Triplice, de l’Empire allemand, de la Double monarchie austro-hon- groise et de l’Italie. Or, celle-ci sait qu’elle ne pourra pas compter sur l’Autriche pour l’expansion de son territoire vers le Trentin, Trieste, la Dalmatie. À la veille du conflit, Raymond Poincaré effectue une visite officielle en Russie pour assurer celle-ci que la France remplira ses obli- gations. On sait pourtant combien il était difficile de garder la Russie aux côtés de la France dans la durée de cette guerre que tout le monde pensait être brève… jusqu’à ce que tout bascule en 1917…
Hélène Carrère d’Encausse Et d’une très curieuse manière. La Russie, qui avait été à la traîne pendant si longtemps, qui était restée en arrière de la civilisation européenne, représente tout d’un coup, au moins aux yeux de certains, l’avant-garde de l’humanité. En même temps elle inspire mille craintes. Du point de vue diplomatique, par la révolution d’Octobre, elle est à nouveau coupée de l’Europe, comme ce fut le cas jusqu’au XVIIIe, voire jusqu’au XIXe siècle.
Revue des Deux Mondes – À Versailles, en 1919, la Russie est absente, tout comme l’Allemagne. Aussi les Polonais sont-ils bien traités...
Hélène Carrère d’Encausse Voilà encore un autre sujet que nous n’avons pas abordé, mais qui est très éclairant, la France étant généra- lement du côté de la Pologne, convoitée à la fois par l’Allemagne et la Russie, voire partagée entre eux. Vous voyez, tout se tient. À travers les relations franco-russes, on a un prisme sur l’histoire européenne tout entière. C’est ce qui rend cette histoire diplomatique si passionnante.
Revue des Deux Mondes – Et aujourd’hui ?
Hélène Carrère d’Encausse Je me suis arrêtée, dans mon dernier livre, à Lénine. Libre au lecteur de faire des parallèles avec la situation présente. De toute évidence, la Russie d’aujourd’hui est aussi fille de son histoire, que ses dirigeants connaissent bien. Ils ont hérité d’un espace immense, d’un pays qui est un continent, caractérisé par une très grande hétérogénéité ethnique, linguistique, religieuse… Il n’est pas sûr que puissent lui être appliqués nos propres critères de gouvernance…
1. Hélène Carrère d’Encausse, Réforme et Révolution chez les musulmans de l’Empire russe, Armand Colin, 1966.
2. Hélène Carrère d’Encausse, L’Empire éclaté, Flammarion, 1978, Prix Aujourd’hui.
3. Hélène Carrère d’Encausse, Les Romanov. Une dynastie sous le règne du sang, Fayard, 2013, qui est aussi l’éditeur des titres précédemment cités.
4. Hélène Carrère d’Encausse, L’Union soviétique. De Lénine à Staline, 1917-1953, Richelieu, 1972.
5. Hélène Carrère d’Encausse, La déstalinisation commence. 1956, Complexe, 1986.
6. Hélène Carrère d’Encausse, Le Général de Gaulle et la Russie, Fayard, 2017.