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Coopération sportive française en Afrique

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Academic year: 2022

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Coopération sportive française en Afrique

1960-2000

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Nous sommes conscients que quelques scories subsistent dans cet ouvrage.

Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre compréhension.

© L’Harmattan, 2010

5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com [email protected]

[email protected] ISBN : 978-2-296-13906-0

EAN : 9782296139060

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Marcel Piney

Coopération sportive française en Afrique

1960-2000

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Points de vue

Collection dirigée par Denis Pryen et

François Manga-Akoa

Déjà parus

Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour une modernité politique en Afrique, 2010.

Thierry AMOUGOU, Le Christ était-il chrétien ? Lettre d'un Africain à l'Eglise catholique et aux chrétiens, 2010.

Thimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXIe siècle, 2010.

Martin KUENGIENDA, République, Religion et Laïcité, 2010.

Maurice NGONIKA, Congo-Brazzaville: 50 ans, quel bilan ?, 2010.

Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise, 2010.

Mahamat MASSOUD, La Banque des États de l'Afrique Centrale, 2010.

SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales 2009, 2010.

Alassane KHODIA, Le Sénégal sous Wade, 2010.

Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935, 2010.

Jean-Célestin EDJANGUE, Les colères de la faim, 2010.

Jean-Célestin EDJANGUE, Cameroun : un volcan en sommeil, 2010.

Gilbert TOPPE,.Communication politique et développement en Côte d’Ivoire, 2010.

Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989, 2010.

Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo, 2010.

Alexandre GERBI, Décolonisation de l’Afrique ex-française, 2010.

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« Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête

1

»

1 André Gide « Voyage au Congo, Carnets de route », écrit en 1927. Paris 2000, Gallimard.

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à Michel Deronzier, qui m’a fait découvrir l’Afrique…

…et à tous ceux, hommes et femmes, rencontrés sur la longue piste africaine…

… Alain (s), Jacques (s), Christian (s), Reynald, Delphine, Pierre (s), Guy, Pascal, Jean Louis, Xavier, Lucile, Adoh, Robert, Zoumana,

Antonin, Boukary, et tous les autres.

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Avant-propos

Faisant suite à quelques 70 années de colonisation, les Etats francophones de l’Afrique sub-saharienne accèdent à l’Indépendance vers 1960. Désireux de garder une influence sur ces nouveaux pays, l’Etat français met en place une aide au développement, organisée sous le vocable de « Coopération française ». S’appuyant notamment sur des hommes et des femmes, fonctionnaires ou privés français, techniciens ou enseignants, la coopération française va investir dans tous les domaines de la vie d’une nation : éducation, agriculture, industrie, commerce, communications, médias, culture, infrastructures, justice, police et armée.

La coopération bilatérale française a aujourd’hui 45 ans d’âge, soit à peine moins que la colonisation arrivée à son terme. Cette histoire, comme toute histoire du temps présent, n’est pas achevée et n’inspire pas encore les livres d’histoire.

S’appuyant sur des accords entre Etats, entre la France, pays donateur, et l’Etat africain, pays demandeur, l’aide au développement trouve ses justifications tant sur des plans humanistes, politiques, hégémoniques qu’économiques, comme au temps de la colonisation.

Les progressistes africains et français peuvent parler de « néo-colonialisme ».

Plus prosaïquement, la France est sans doute là pour éviter qu’il y en ait d’autres. Un peu à l’identique de la pacification coloniale où l’objectif était de faire vite avant que les autres pays coloniaux2, la Grande Bretagne surtout, ne prennent pas une part trop importante du gâteau.

Cette coopération évolue notablement depuis 1980. D’une coopération quasi exclusivement bilatérale, l’aide française au développement intègre progressivement une coopération multilatérale par le biais de l’Europe et du FED3, et au travers des institutions européennes et des institutions de « Bretton Woods », à savoir la banque mondiale et le Fonds monétaire international.

Encore aujourd’hui, ce que l’on appelle les « pays du champ4 », ont toujours comme monnaie le Franc CFA géré par le Ministère français des Finances5.

Parler de la coopération sportive et de l’assistance technique en Jeunesse et en Sport en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier s’inscrit bien évidemment dans cette coopération au développement. A titre indicatif, le dernier assistant

« Jeunesse et Sport » français a quitté le Burkina Faso en juillet 2005.

Lors d’un repas privé, le Directeur de l’IUFM6 de la Réunion m’a dit, il y a quelques années, sachant que j’avais été moi-même coopérant :

« La coopération ? C’est quant même l’histoire d’un échec ! »

2 Faire vite avec peu de moyens entraîne des dérives dramatiques dont la désastreuse mission

« Voulet-Chanoine » qui se termine par l’assassinat du colonel Klobb.

3 Fonds européen de Développement.

4 Il faut lire les pays relevant du champ de compétences de la Coopération française

5 Dévalué par Edouard Balladur, Premier Ministre français

6 Institut Universitaire de Formation des Maîtres

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A cette affirmation péremptoire, j’avoue que j’étais incapable de me positionner. Et j’en suis certainement au même point aujourd’hui, enfin pas tout à fait. La seule chose que je sais, c’est que cette coopération où s’investirent des hommes et des femmes fut avant tout une aventure humaine. J’ai eu la chance de travailler dans deux pays de l’Afrique sub-saharienne : le Burkina Faso et la Guinée Conakry. Si le premier eut une coopération forte, le second, coupé du monde sous le pouvoir de Sékou Touré, n’a commencé à solliciter la coopération française qu’après la mort de celui-ci en 1984. L’écart, je dois bien l’avouer était énorme. A des cadres Burkinabé souvent compétents, réflexifs et entreprenants s’opposaient des agents guinéens techniquement dépassés et peu performants, noyés encore dans l’idéologie du « parti de masse » et dans la « jeunesse du parti », avec malgré tout, en Guinée comme au Burkina des gens d’exception.

Même avec ce regard comparatif, je suis bien incapable aujourd’hui de dire l’avenir.

Qui sera demain, de la Guinée ou du Burkina Faso, le pays le plus dynamique et le plus porteur de succès économiques et sociaux ? Certes le Burkina Faso a les hommes et les femmes capables de son développement, mais la Guinée, en retard sur ce point a l’avantage d’une géographie plus riche. Compte tenu des aléas politiques mais également climatiques, compte tenu des tensions actuelles en Côte d’Ivoire et des flux de population dont la presse se fait l’écho actuellement et de la gestion des problèmes liés à l’alimentation, à l’eau, à l’éducation et à la santé, il ne me semble pas possible de prédire quelque avenir que ce soit. Si nous sommes pessimistes et négatifs nous dirons que l’Afrique est mal partie. Si nous sommes optimistes et positifs nous dirons que les Africains ont dans leurs mains les clés de leur propre développement.

Dans une économie mondialisée, c’est l’Occident, mécanique et énergétique7qui impose sa loi : la loi du marché. Bel anthropomorphisme car le marché n’a jamais établi de loi ; c’est l’homme le plus fort qui impose ses lois pour son propre profit. Il en est de même de l’histoire de l’Education physique en France. Lorsqu’on parle de

« Guerre des méthodes », il faut comprendre « la lutte opposant les concepteurs de ces méthodes afin de conquérir le pouvoir ». En Afrique, la méthode sportive peut s’étudier à l’identique. Pour revenir à la coopération, j’espère qu’il n’y aura pas de loi pour qualifier celle-ci de « bienfait pour l’humanité » afin de permettre à la France et donc à l’occident de se donner bonne conscience.

Il est souhaitable que cette coopération, au moins dans ses aspects humains, soit observée par des yeux impartiaux, dans sa nécessaire globalité et sa totalité. Il en est de même pour l’esclavage, toute mesure et proportion gardée : restreindre l’esclavage et la traite à la phase européenne et prétendre que l’esclavage en Afrique s’est créé à partir d’une demande occidentale peut relever d’un révisionnisme réducteur et dangereux8.

Les organisations internationales ont critiqué la politique de coopération de la France9, essentiellement dans la mise en place d’une assistance technique pérenne

7 « Race et histoire », Claude Lévi-Strauss, Unesco, 1952. Folio essais, Denoël.

8 « Traite et esclavage, du passé au présent », Roger Botte, CNRS-EHESS, in revue « Esprit » p. 188-208, août-septembre 2005.

9 La Coopération française au développement, Yves Tavernier. La Documentation Française, Paris 1999.

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(mais non spécifique). Il faut dire que l’Etat français fut quasiment le seul à utiliser des agents pour des missions de moyenne et longue durée. Dans la lutte pour le pouvoir, les représentants du FMI10 et de la Banque mondiale ne pouvaient que critiquer les autres types de coopération dans ce qu’elles avaient de plus performant.

Ce point comme toutes choses reste à relativiser.

Mais enfin, il aura fallu une rencontre avec Evelyne Combeau-Mari, Maître de Conférences en histoire contemporaine à l’Université de Saint Denis de la Réunion, pour que je sois tenté de porter un regard historique sur cette période de la coopération française, de 1960, année de la plupart des indépendances africaines à la fin des années 90. Trente ans et plus, l’histoire aussi d’une amitié entre des hommes et des femmes où le blanc et le noir forment le pavé mosaïque de l’humanité.

Participer à cette recherche historique est en quelque sorte un travail de mémoire en mesurant toutes les limites de ce terme, en me basant notamment sur une expérience personnelle : je fus coopérant dans le secteur « Jeunesse et Sport » de 1979 à 1996, avec notamment une période de 10 années au Burkina Faso (1979-1989).

Classiquement l’histoire de la Coopération française se découpe en trois périodes définies par des visions différentes de l’aide au développement.

Au moment des Indépendances, les pays émergeant n’ont pas de cadres qualifiés ou tout du moins pas en quantité suffisante. En attendant la formation des agents dont le nouvel Etat indépendant a besoin et ce dans tous les secteurs de la vie publique, la France va palier à ce manque. C’est l’époque où l’on voit des enseignants français devant des classes de petits africains, et des petits français. Cette coopération dite de

« substitution », entamée dès le temps des indépendances dure différemment selon les pays du champ et surtout de leurs moyens propres. Au Gabon et en Côte d’Ivoire, pays qui contribuent financièrement au paiement de l’assistance technique, elle perdure jusqu’au début des années 80.

Se substituer, c'est « faire à la place » des responsables nationaux. On peut déjà remarquer que le terme de substitution, en l'absence de responsables nationaux, est obsolète.

Très tôt les jeunes gouvernements mettent tous leurs espoirs dans la formation de leurs cadres, en France dans un premier temps, puis dans des Instituts régionaux ou nationaux. En Afrique le terme régional recouvre plusieurs pays ; on parlera de la région ou de la sous-région.

En Sport, la priorité africaine est de former des enseignants d’EPS. Les cadres de conception seront formés dans les Instituts régionaux où les programmes et cursus sont à l’égal de la France. Dakar, Abidjan, Yaoundé et Antananarivo reçoivent les 4 Institutions à « caractère régional ». Le Congo Brazzaville, la Centre Afrique (ex- Oubangui Chari), le Bénin (ex Dahomey) et le Burkina Faso (ex Haute Volta) auront leurs propres Instituts, orientés essentiellement dans un premier temps sur la

10 Fonds monétaire international

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formation de cadres d’exécution. Cette période de coopération fut donc celle de la

« formation ».

Dès le début des années 80, la Banque mondiale et le FMI imposent leurs vues sur le développement. La France emboîte le pas et accorde son aide à la conditionnalité des Institutions internationales. C’est le temps de « l’ajustement structurel ». Il faut que les jeunes Etats fassent des économies et réduisent leur train de vie. Il faut donc limiter le nombre de fonctionnaires, et par là diminuer les formations. L’assistance technique de formation ne s’impose donc plus à ce moment. L’aide au développement s’oriente vers une coopération dite de « projet ». Elle s’accompagne d’une déflation importante de l’assistance technique. Au Burkina, en sport, elle passe de 10 en 1989 à 1 seul en 2005 ; il n’y en a plus aucun aujourd’hui. Cette déflation entraîne quelques tensions et des stratégies de défense chez les assistants. Il en est de même chez les responsables des missions locales d’aide et de coopération. L’objectif n’est pas uniquement de faire du développement, mais de garder son « boulot » avec les avantages concomitants.

En sport, la coopération de formation est la plus dense et la plus riche, en termes humains. Au Burkina Faso, la nécessité d’effectuer des recherches sur cette période s’impose particulièrement, même si les trois types de coopération se chevauchent et se produisent sur un continuum temporel.

Mais à ce temps des « coopérations » il apparaît judicieux de juxtaposer le temps du Sport et de l’Education physique. Dès 1969 et la première réunion de la CONFEJES11 à Paris, l’accent est mis sur la formation des cadres. Le développement du sport passe, comme le pense Maurice Herzog, par la formation d’enseignants d’Education physique. Ces formations sont toujours ancrées sur l’objet sportif et s’écartent alors de la vision française d’une EPS qui, pour des raisons internes, devient au cours des années soixante-dix, « anti-performance », « anti-technique » et « anti-compétition ».

L’Afrique n’a pas les moyens de ces gesticulations et les programmes de formation restent ancrés sur le sport. A la « technique maudite » et à « l’EPS qui ne se confond pas aux APS », l’Afrique répond par le « sport facteur d’émancipation » et le « sport facteur de contribution à l’émergence d’un sentiment national d’appartenance ».

Dans leur grande majorité, les enseignants d’EPS coopérants jouent le jeu du sport. Il faut dire que le bureau de la Jeunesse et des Sports du Ministère de la Coopération est pro-sportif : le fait que le responsable du bureau soit un Inspecteur Jeunesse et Sport y est certainement pour quelque chose. Dujean, Vermet, Sauvageot, Gautier et Leport sont tous inspecteurs Jeunesse et Sport. Les besoins exprimés par les Ministres africains de la Jeunesse et des Sports sont sans ambiguïté : le développement du sport est leur souci principal. La Coopération française va toute entière dans ce sens, sauf à partir de 1992, où un souci de se préoccuper de la Jeunesse point. Il faut dire que ce champ, dominé par les Canadiens au niveau de la CONFEJES, commence à agacer la partie française.

Lorsque Mitterrand arrive au pouvoir, l’EPS en France passe rapidement de la Jeunesse et Sport à l’Education Nationale (1982). En Afrique, le passage s’effectue

11 CONFEJES, INS Paris, décembre 1969, archives CAC. Fontainebleau, 19780596 art. 51

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plus tard dans la plupart des pays, en 1994 pour le Burkina Faso. Au niveau de la CONFEJES, le Ministère technique français reste celui de la Jeunesse et des Sports : mais il ne s’occupe plus de l’EPS.

L’EPS africaine n’est plus soutenue ni par la France (les syndicats français s’en désintéressent totalement), ni par la CONFEJES (qui ne traite pas de la question), ni par les pays du champ (manque de moyens, ajustement structurel, prise en compte du sport par d’autres techniciens). Cette EPS africaine en jachère existe toujours et réussit malgré tout son insertion dans les Ministères de l’Education grâce notamment aux hommes et aux femmes formés par les assistants techniques rentrés depuis longtemps en France dans leurs Ministères respectifs ou jouissant d’une retraite méritée. La question suivante reste à être posée : la construction de l’EPS ne se fera t- elle pas à partir de la prise de conscience des enseignants d’EPS africains en général et burkinabé en particulier ? Ils ont certainement leur propre destin en main, mais le chemin du développement est très long.

Au temps court de la coopération, au temps moyen de l’EPS et du Sport, se superpose sûrement le temps long de l’Afrique. Le meilleur exemple pour illustrer ce temps long est peut-être celui de l’agriculture. Au rythme des pluies et de l’harmattan, vent sec et poussiéreux, porteur de tous les microbes et virus dévastateurs, l’agriculteur burkinabé a su s’adapter à un sol ingrat, et, bon an mal an, vivre de sa terre, durement, dans la douleur, mais bien avant que le colon arrive et bien après, sans aucun doute, que le dernier assistant technique soit monté dans le dernier avion pour Paris. Ce temps long explique peut-être le casse-tête permanent des agronomes qui se heurtent aux mentalités du paysan africain. En faisant appel à des spécialistes de leurs disciplines, les coopérations n’ont jamais pu entrevoir la complexité humaine de l’Afrique, faite d’un croisement entre la raison du terrien et la magie du fétiche. Et jamais, semble-t-il les compétences multiples n’ont pu s’associer, se croiser et penser le développement dans sa globalité. Certains, malgré tout, comme Jean Vogel en Guinée, l’ont compris12 : peut-être parce qu’il était paysan lui-même ? René Dumont en 1970, pensait dans ce sens13 :

« La formation théorique qu'ils reçoivent (les agronomes) dans nos écoles ne peut leur permettre de résoudre tous les problèmes rencontrés. Il faudrait y ajouter un stage pratique dans une exploitation agricole tout à la fois habile et non modernisée, qui garde quelque chose des multiples astuces de nos artisans et de nos paysans de 1900, lors de l'introduction du matériel semi moderne à traction animale. Vers 1948-50, le fils du petit paysan breton pouvait être considéré comme le type de l'encadreur idéal.

Ayant connu les difficultés de la vie de la ferme familiale, il était mieux à même que d'autres de comprendre, malgré l’abîme qui finalement les séparait, celle de la famille paysanne africaine. »

L’éloignement géographique ne permet pas, tout au moins dans un premier temps, d’enquêter et de rechercher des témoignages approfondis et multiples en Afrique en

12 « L’Afrique qui réussit. Vie et combats d’un leader paysan guinéen » Moussa Para Diallo et Jean Vogel. Paris, Syros, 1996.

13 « L’humilité du coopérant » par René Dumont. Esprit, p. 169, juillet-août 1970

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général et au Burkina Faso en particulier. Les liens, malgré tout, avec des années d’éloignement, demeurent. J’ai eu personnellement le bonheur de voir que j’étais toujours dans les cœurs. Intérêt de l’histoire du temps présent où le passé se joint au présent.

Pour beaucoup « d’anciens de la coopération », la référence demeure Jacques Dudal.

Il fut Directeur technique national à la fédération française d’athlétisme, entraîneur de Lamine Diack, actuel Président de la Fédération internationale d’athlétisme, et de Maurice Houvion qui fut à son tour entraîneur de Jean Galfione, champion olympique du saut à la perche à Atlanta.

Passeur du sport de la colonie à l’indépendance, travailleur de terrain infatigable, animateur de talent, technicien reconnu au plus haut niveau, Jacques Dudal est lié intimement à la méthode d’animation dite « sport facile ». Aucun coopérant français sur un poste « Jeunesse et sport » en Afrique n’a pu en ignorer l’existence. Le label

« sport facile » est devenu en quelque sorte la « marque de fabrique » de la coopération sportive française en Afrique. Même si les concepteurs de la méthode ne s’y reconnaissent bien évidemment plus.

C’est réellement en passant d’une méthode pédagogique élaborée par quelques coopérants à une orientation de la politique de coopération que « l’animation sportive » est devenue un objet de pouvoir dont l’enjeu est de justifier la place de

« Jeunesse et sport » en coopération et donc de justifier la place et le pouvoir des acteurs du champ. Ceux qui ont défendu et accepté la méthode effectuèrent une longue période africaine. On parle, pendant un temps de la « bande à Gautier » du nom du responsable du secteur au niveau des structures centrales de la coopération. . Gérard La Cognata qui exerça des responsabilités au sein du Ministère des Relations extérieures, entre autres, parle de cette « tribu » singulière des coopérants dans la préface du livre de Suzie Guth « exil sous contrat14 ». La durée en poste d’Alain Gautier, inspecteur français de la Jeunesse et des Sports, impose certaines stabilités au niveau des assistants techniques détachés en Afrique. Il est normal qu’un responsable veuille s’entourer de gens de confiance qu’il estime compétents. En référence à la thèse de Jean-François Kahn « « tout change parce que rien ne change », on aurait, dans le champ de la coopération sportive, tout le loisir d’évoquer le féodalisme dans l’organisation de la coopération sportive et le tribalisme, puisqu’on parle de bande ; autant de structures sociales invariantes que les ruptures de l’histoire ne suppriment pas mais refondent.

Le but de la recherche n’est pas de détruire, mais de dire pour comprendre. Prétendre que la coopération sportive suit une organisation féodale n’est pas péjoratif pour les acteurs en présence. Il ne faudrait pas cependant tomber dans un angélisme mièvre : la coopération sportive est aussi un lieu de luttes de pouvoir.

Avec Jacques Dudal, la coopération sportive a son père fondateur. Avec

« l’animation sportive », elle trouve sa méthode, son objet de pouvoir. Pour aussi intéressante qu’elle soit, cette méthode peut-elle se concevoir hors de la « tribu » des coopérants et de son fonctionnement féodal ? En d’autres termes, si elle n’est pas un objet de pouvoir pour les cadres africains, peut-elle réellement perdurer en Afrique ?

14 « Exil sous contrat », Suzie Guth. Editions Silex, Paris 1984

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REFLEXION METHODOLOGIQUE

LA COOPERATION SPORTIVE FRANCAISE EN AFRIQUE : UNE HISTOIRE DU TEMPS PRESENT

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Introduction à la réflexion méthodologique

Relater une histoire de la coopération sportive française en Afrique, c’est nécessairement mettre en place un projet. Comme toute aventure humaine, ce projet doit répondre à un questionnement classique : où aller, comment et pourquoi ?

La construction historique est vécue en trois temps. Il est nécessaire tout d’abord de faire émerger les faits, comme preuves du passé. C’est la phase de recherche documentaire. Ensuite il convient d’utiliser ces faits construits, pour expliquer, décrire, faire émerger des problématiques cohérentes. Dans un troisième temps, il est nécessaire d’écrire l’histoire ; c’est la phase scripturaire. Cette phase constitue, en quelque sorte, une phase documentaire pour les recherches ultérieures.

La construction de ces trois temps de l’histoire nécessite des moyens. L’agencement de ces moyens constitue la méthode utilisée.

Au « où aller » l’historien cerne l’objet de la recherche. Au « pourquoi » correspond la recherche de problématique. Au « comment » se référence la méthode ou les méthodes employées pour construire la recherche.

Le premier temps de l’histoire regarde le chercheur, le deuxième temps interpelle l’enseignant et le troisième l’écrivain. Le premier établit les faits, le second les explique et le troisième les fait connaître.

Cette affirmation a le mérite d’être simple, mais le problème est de savoir si elle exprime la réalité. Ce qui est simple est quelquefois faux, mais ce qui est compliqué est souvent incompréhensible.

Faire émerger les faits entraîne l’historien à la recherche des traces du passé.

Pour ce faire il est nécessaire que ces traces s’avèrent justes pour qu’elles deviennent preuves de ce passé. Le chercheur en histoire est en quelque sorte un enquêteur de police qui collecte les faits, les confronte, les interroge, les vérifie, et tente de rationaliser ceux-ci pour construire ses preuves. Le but, bien sur, en histoire, n’est pas de trouver le coupable, enfin pas toujours.

La recherche du fait, sa construction en tant que preuve du passé, se réalise sur une idée préalable. Il n’y a pas de fait sans questionnement, mais simultanément, il ne peut exister de questionnement sans faits.

« Les données d'un côté, et les principes d'interprétation de l'autre, sont les deux éléments de toute pensée historique. Mais ils n'existent pas séparément pour se combiner ensuite. Ils existent ensemble ou pas du tout.

L'historien ne peut pas récolter les données dans un premier temps et les interpréter dans un second. C'est seulement quand il a un problème en tête qu'il peut se mettre à la recherche de données qui s'y rapportent.

N'importe quoi n'importe où peut lui servir de données s'il est capable de trouver comment l'interpréter. Les données de l'historien sont la totalité du présent. Le commencement de la recherche historique n'est donc pas la collecte ou la contemplation de faits bruts non encore interprétés, mais le

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fait de poser une question qui met à la recherche de faits qui puissent aider à y répondre15 ».

Concrètement, la recherche des traces se met en place à partir d’une idée, souvent assez générale, d’un objet du passé choisi, et cette idée se modifie, s’infléchit, s’affine par l’émergence de ces traces. La problématique du sujet traité ne peut donc être identique et immuable du début de la recherche à son aboutissement. De même la recherche des traces, large au début de l’étude, va tendre vers l’affinement voire la spécialisation au fur et à mesure du parcours, de la quête historique. La recherche de traces, sans idée, c’est-à-dire sans sens, consisterait, en quelque sorte, en une visite d’un musée rassemblant des objets épars et hétéroclites sans lien aucun entre eux, une collection de tout et de n’importe quoi.

A contrario, la mise en place première, définitive et immuable d’une problématique, relève à notre sens de l’idéologie, qui pour respectable qu’elle soit, ne peut avoir place dans une recherche raisonnable. On sait que malgré l’avertissement, il reste difficile de résister à cette inclinaison humaine.

Deux exemples pris, l’un dans le champ historique et l’autre pris dans le champ pédagogique étayent cette position.

Le premier exemple est cité par Antoine PROST, relatant :

« l’ouvrage d’un ancien révisionniste qui s’est attaqué aux archives pour prouver ses thèses…et qui est parvenu à des conclusions rigoureusement inverses en ne trichant pas avec ses sources16 ».

Le deuxième exemple, négatif celui-là, nous vient d’un mémento de la FSGT sur l’athlétisme paru en 1973. L’auteur, Claude Vasseur, part du concept de la « pauvreté des pouvoirs moteurs du débutant ». Il tente ainsi de démontrer que le débutant n’a qu’une réponse possible, et pauvre, face à des situations différentes. Afin d’étayer son propos qui peut effectivement se concevoir, l’auteur pense apporter la preuve en montrant, par photos interposées, un jeune dans différentes activités athlétiques.

Effectivement, l’attitude (en tant que positionnement du corps dans l’espace) du jeune est identique que ce soit en saut en hauteur, en passage de haies ou en saut en longueur. Le problème c’est que manifestement l’auteur n’a pas pensé que, peut-être, le jeune utilisait les mêmes réponses devant un problème vécu par lui comme identique, quelles que soient les disciplines : il faut franchir un obstacle, et sans se

« casser la figure ». Le débutant répondrait de manière identique, et c’est logique, face à des situations représentant le même problème vécu par lui. Il est vrai qu’à cette époque, le concept de représentation n’était peut-être pas aussi populaire.

On pourrait multiplier les exemples à plaisir, et pratiquer cet exercice salutaire qui s’appelle « critique ». Dans le champ historique, la critique, et ses maîtres français, Langlois et Seignobos17, s’exprime tout d’abord sur les traces de ce passé. La plupart

15 « The Philosophy of History », Robin G. Collingwood.p.14, in “Douze leçons sur l’histoire”.

Antoine Prost, p.84. Editions du Seuil, février 1996.

16 « Les crématoires d’Auschwitz, la machinerie du meurtre de masse ». Jean Claude Pressac, Paris, CNRS Editions, 1993.

17 Ibid., « Douze leçons sur l’histoire », Antoine Prost.

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des historiens ont travaillé et continuent de travailler sur la trace écrite. L’historien se reconnaît essentiellement à son goût de l’archive18.

Assimiler la critique historique n’est pas chose aisée.

Antoine Prost pense que :

« quel que soit l’objet sur lequel elle porte, la critique n’est pas affaire de débutant, comme le montrent bien les difficultés des étudiants aux prises avec un texte. Il faut déjà être historien pour critiquer un document…19 ».

Si cet avis peut apparaître pertinent, il fait néanmoins penser à l’employeur qui reproche au jeune diplômé son manque d’expérience professionnelle ou encore, à celui qui n’ira pas dans l’eau avant de savoir nager !

La critique (qui peut être évaluation), et l’autocritique (qui est auto-évaluation), semblent être la base de l’accession aux connaissances et compétences nécessaires dans une situation donnée20. Selon le concept de l’évaluation formatrice, la critique (ou l’évaluation) serait alors une compétence qui s’apprend, à partir des critères de réalisation et de réussite déterminées par le professeur. L’auto-évaluation, construite sur le conflit socio-cognitif et sur le jugement formatif du professeur serait l’outil privilégié de l’apprentissage.

S’il faut être historien pour pouvoir critiquer, il faut, aussi et surtout, être capable de critiquer pour devenir historien. La poule qui fait l’œuf ou l’œuf qui fait la poule ? La critique est également affaire de méthode et toute méthode s’apprend.

Seignobos et Langlois distinguent critique externe et interne.

La critique externe du document permet de déterminer si le document que l’historien a sous les yeux est vrai. Antoine PROST, à ce sujet21donne comme exemple une charte du XIIème siècle, écrite sur papier et non sur parchemin, ce qui est un faux manifeste. La critique externe vise donc à vérifier l’authenticité de la trace historique.

La critique interne, quant à elle, conduit à s’interroger sur la véracité des informations contenues dans le document. L’origine du document n’est pas un gage de vérité en soi. Peut-on être sûr que l’article de journal relate le passé avec justesse ? Dans le cas de cette étude, Michel Deronzier, coopérant « Jeunesse et sport » est étiqueté directeur d’école primaire au sein d’archives22, ce qu’il n’a jamais été. L’archive dans ce cas est vraie mais pas juste.

L’article de journal relate essentiellement la vérité du journaliste écrivant celui-ci. Il en est de même de toutes les traces. Le film ne montre que ce qu’il veut ou qu’il peut, l’archive de monastère met en avant la vérité du moine copiste, le témoignage oral fait émerger la vérité du témoin. Il est donc nécessaire de confronter les traces, et ce, quel que soit le support de celles-ci. Au départ, la trace écrite n’a donc pas qualité à exprimer plus de vérité que la trace orale. La trace ouvre essentiellement, et

18 « Le goût de l’archive ». Arlette Farge. Editions du Seuil, septembre 1989.

19 « Douze leçons sur l’histoire », Antoine Prost, Editions du Seuil, Paris 1996, p. 64

20«Pour construire un dispositif d’évaluation formatrice ». Georgette Nunziati, Cahiers pédagogiques n° 280, juillet 1988.

21 « Douze leçons sur l’histoire ». Antoine Prost, Editions du Seuil, février 1996.

22 Archives CAC Fontainebleau. 0019850158, art. 3

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uniquement, le champ des possibles. La trace ne devient preuve qu’après contrôle, confrontation et réflexion critique.

«… Appliquer la critique, c'est donc adopter un mode de pensée contraire à la pensée spontanée, une attitude d'esprit contre nature (...) On n'y parvient pas sans effort. Le mouvement spontané d'un homme qui tombe à l'eau et de faire tout ce qu'il faut pour se noyer ; apprendre à nager, c'est acquérir l'habitude de réfréner ses mouvements spontanés et de faire des mouvements contre nature23... »

La critique s’apprend donc…comme la natation.

L'attitude critique demande de l'effort, c'est-à-dire du travail. Aussi, le bon sens ne suffit pas. Il convient ici de rappeler que la critique n'est pas une attitude spécifique à l'histoire. Il s'agit d'une compétence générale, liée à d'autres champs et notamment au politique et au philosophique. La critique historique est une compétence spécifique, obligatoirement basée sur une formation large, humaniste et donc plus générale.

La critique est à l’histoire ce que le doute est à la philosophie.

A la Réunion, l’histoire des luttes traditionnelles illustre l’intérêt de l’attitude critique de l’historien. Le « moringue » est-il une lutte traditionnelle réunionnaise ou simplement une pratique reconstituée afin de se déterminer en objet de pouvoir ? La

« croche » n’est-elle pas une lutte plus ancrée dans les pratiques ancestrales réservées aux créoles ? Le débat dépasse alors le simple fait de techniques corporelles. Si on admet que le moringue n’est pas une pratique traditionnelle (cela peut être une hypothèse), il reste que cette pratique est perçue comme mythique, et donc comme fondatrice. Le mythe fondateur n’est pas forcément vérité historique, mais aide à former la représentation et la construction d’un groupe social. En cela il est intéressant d’étude24.

Enfin, il importe de situer la réflexion dans le temps.

L’histoire ne peut pas s’extraire de la chronologie des faits. Relater une histoire de la coopération sportive, c'est nécessairement situer celle-ci en rapport aux différents temps de l’histoire de la coopération française en Afrique et par conséquence de l'histoire africaine. Il est nécessaire de classer les faits selon leur chronologie, puis, afin d’éclairer la compréhension, effectuer une périodisation en rapport avec la problématique mise en avant dans le sujet de la recherche. C'est en quelque sorte voir l'histoire selon les trois temps de Fernand Braudel25. Si au grenier, se situe l'histoire purement événementielle de l'individu et du politique, au premier étage on trouvera l'histoire du temps conjoncturel. Au rez-de-chaussée, on découvrira la longue durée du temps géographique26.

Comme le soulignait Élisée Reclus, géographe, communard et franc-maçon :

23 « La Méthode historique appliquée aux sciences sociales », p.32-35.Charles Seignobos, cité in « douze leçons sur l’histoire », Antoine Prost.

24Article en ligne du J.I.R., Journal de l’Ile de la Réunion, 19 novembre 2005, 13h26.

25 « Ecrits sur l’histoire », Fernand Braudel, Flammarion, 1969.

26 « L’Ecole des Annales : histoire d’une conquête », François Dosse, p.8, Revue « Sciences Humaines, N°1, novembre 1990.

(20)

« l’histoire n’est que la géographie dans le temps, comme la géographie n’est que l’histoire dans l’espace27 ».

Faire l'histoire de la coopération sportive française en Afrique, c'est visiter le grenier et le premier étage du bâtiment en plaçant ceux-ci, temps court de l’histoire, dans le temps long de l’histoire africaine, dans le temps de cette Afrique dont le paysan du Burkina Faso d’aujourd’hui se fait « l’écho des savanes ».

En définitive, mettre en place la base méthodologique de la recherche, consiste, via le structuralisme de Claude Lévi-Strauss, à construire un triangle constitué à chacun des sommets, de l’objet de recherche, des traces historiques et de la chronologie, avec en son centre la problématique, tout à la fois fil conducteur et résultante de cette recherche.

Dans cette base structuraliste, il convient de situer l'historien, l'homme. Toute recherche intellectuelle, de nature philosophique, historique ou politique, met en jeu l'homme. Si, pour Pierre Parlebas, l'affectivité est la « clé des conduites motrices », il apparaît que la curiosité, la passion (relative) et le plaisir sont les moteurs de la recherche historique. Comme le souligne Antoine Prost, l'historien en se penchant sur la vie et la mort des hommes du passé, travaille aussi sur sa propre vie et sa propre mort28.

La connaissance intime de l'objet de recherches, pour l’historien, est un atout irremplaçable. Il convient malgré tout, de se garder de rester partisan afin d'éviter l'écueil dichotomique des torts et des raisons, des générosités et des malfaisances, des qualités et des défauts, du positif et du négatif. L'exemple du « rôle positif de la présence française en Algérie » est là pour montrer l'inanité d'une réflexion binaire qui exacerbe les passions et rend impossible le dialogue et la réflexion.

Il convient alors de bâtir une réflexion « ternaire ». La vérité, si elle existe, est quelque part entre les deux pôles de la réflexion.

Dans le cas de la colonisation, l’historien ne peut pas donner un jugement, mais tente de dire ce qu’elle a été, des raisons et des conditions de son existence, de sa naissance à sa mort. Au mieux, il essaie d’imaginer ce qui aurait pu se passer si elle n’avait pas existée29.

L'histoire se construit entre la mémoire et l'oubli. Faire l'histoire, ce serait aller du souvenir à la mémoire réfléchie, en passant par la réminiscence. Montaigne, Pascal et Spinoza étaient suspicieux vis-à-vis de la mémoire, car base de l'imagination qui fait entrer l'homme dans le fantastique, la fiction, l'irréel, le possible ou l'utopique. Mais comme le cite Paul Ricoeur30 :

« nous n'avons pas mieux que la mémoire pour assurer que quelque chose s'est passée ».

27 « Nouvelle Géographie universelle », Elysée Reclus, Hachette, 1877.

28 « Douze leçons sur l’histoire ». Antoine Prost, Editions du Seuil, février 1996.

29André Batiana, p. 195 in « Burkina Faso, cent ans d’histoire, 1895-1995 » tome 1, Editions Karthala, 2003.

30 « La mémoire, l’histoire, l’oubli » Paul Ricoeur, Editions du Seuil, 2000.

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Si les humains partagent avec certains animaux la simple mémoire, ils disposent en plus de la sensation du « temps ». Les hommes ont la notion de « l'avant et l'après ».

Si on fait reproche à la mémoire d'être peu fiable, c'est que, bien souvent, c'est la seule source pour nous souvenir.

Le témoignage constitue la structure fondamentale de transition entre la mémoire et l'histoire.

Les choses dont on se souvient sont aussi vécues au travers de la mémoire corporelle.

Cette mémoire se situe par rapport au lieu, ce que Pierre Nora intitule « les lieux de mémoire ». S'orienter, se déplacer et plus que tout habiter, constituent les liens les plus forts entre le temps et l'espace, entre la date et le lieu, entre l'histoire et la géographie.

Au travers des témoignages, la mémoire est prise en compte. Si comme le précise Aristote, la mémoire est du passé, il convient d'être attentif aux abus de mémoire, de la mémoire empêchée (refus du deuil) à la mémoire obligée (devoir de mémoire, amplification de la commémoration) en passant par la mémoire manipulée (notion de pouvoir). Le devoir de mémoire est avant tout le devoir de ne pas oublier. L'oubli, c’est la menace de l'effacement des traces31.

Faire de l'histoire se construit en trois temps, non obligatoirement chronologiques : le recueil des témoignages et des archives, l'explication et la compréhension de l'histoire (parce que...) et l'écriture de la représentation du passé.

Pour terminer cette introduction méthodologique, nous parlerons de l'expérience imaginaire en citant notamment Paul Lacombe32 :

« Je dois dire ici quelques mots d'une sorte d'expérience qui est seule possible en histoire : l'expérience imaginaire. Supposer par la pensée à une série d'événements une tournure aux autres que celles qu'ils eurent, refaire par exemple la révolution française. Beaucoup d'esprits trouveront sans doute que cela constitue un ouvrage vain, sinon même dangereux. Je ne partage pas ce sentiment. Je vois un danger plus réel dans la tendance qui nous porte tous à croire que les événements historiques ne pouvaient pas être autrement qu'ils n'ont été. Il faut se donner au contraire le sentiment de leur instabilité vraie. Imaginez l'histoire autrement qu'elle ne fût sert d'abord à cette fin. »

Il apparaît qu'en associant méthode imaginaire et méthode comparative, l'historien puisse avancer dans sa recherche, adossé à l’étude sociologique. La méthode imaginaire peut-elle s’appliquer à l’Afrique ?

Tout d’abord si elle peut s’appliquer à d’autres champs historiques, elle doit pouvoir s’appliquer à l’histoire de la coopération sportive.

Cela constituerait, à n’en pas douter, une base scientifique de recherche, non sur l’institution scientifique de l’histoire mais sur la méthode d’investigation.

31« La mémoire, l’histoire, l’oubli » Paul Ricoeur, Editions du Seuil, 2000.

32 « De l’histoire considérée comme science », Paul Lacombe, p.63, in « Douze leçons sur l’histoire », Antoine Prost, p.178.

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Concernant enfin la problématique, il apparaît nécessaire de centrer celle-ci sur les hommes qui font l'histoire, et notamment ici l'histoire de la coopération sportive en Afrique.

L'histoire de la coopération sportive en Afrique, c'est l'histoire des hommes et des femmes qui ont fait cette coopération. Et faire l'histoire de ces hommes et femmes, c’est repérer les pouvoirs, les objets et les enjeux de ce pouvoir.

En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui disparaît33. L’histoire du temps présent semble convenir à cette Afrique où l’oralité est reine. La plupart des sociétés africaines ont été des sociétés de la parole. Même celles qui ont usé l'écriture n'ont pas éliminé l'oralité.

« Les traditions orales ont sur les sources écrites extérieures l'avantage capital de provenir des peuples dont il s'agit de faire l'histoire, ce qui, non seulement, donne la « vision des vaincus » ou celle des partenaires, pour les épisodes partagés avec l'étranger, mais propose aussi une organisation mentale et une représentation du passé incluse dans la réalité socioculturelle, au lieu de suivre les rubriques et les points de vue d'une pensée extérieure34. »

L'histoire de la coopération sportive française en Afrique est une histoire du temps présent. À ce titre, les sources orales restent prépondérantes. Elles constituent le matériau de base de la recherche. Les traces écrites, relevées dans les livres, dans les archives, dans les documents divers publics ou privés, les documents cinématographiques audiovisuels, permettent d'encadrer la source orale.

Réciproquement, la source orale permet l'éclairage de l'écrit en le rendant humain.

La coopération sportive française en Afrique est une histoire du temps présent.

« …Et l’histoire dira très certainement qu’à l’époque coloniale a succédé l’époque de coopération35 ».

Cette déclaration fixe le début de la coopération à la fin de la colonisation, c'est-à-dire à l'indépendance des pays de l'Afrique noire francophone. L'indépendance des Etats africains intervient pour la plupart en 1960. À la fin de la colonisation, la France n'entend pas abandonner ses anciens territoires. Après l'échec du projet de la communauté franco-africaine, la France veut garder son leadership politique sur le continent africain. L'histoire de la coopération sportive française en Afrique est intégrée dans cette histoire.

33 proverbe populaire

34« Le témoignage dans l’histoire du temps présent », Danièle Voldman, article en ligne, site CNRS-IHTP du 15 avril 2004.

35 J.O.Sénat, p.2258, 5 novembre 1962

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L’histoire du temps présent

En voulant définir la notion de « temps présent », l'historien se heurte au problème de la temporalité. Le temps présent est en effet un moment passager et fugitif. Au sens strict du mot, on ne peut pas faire l'histoire du temps présent. Il suffit en effet d'en parler pour que cela devienne du passé. Saint-Augustin donne sa vision du temps : « le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est la vision ; le présent du futur, c'est l'attente ». En d'autres termes, il n'y a de passé et d'avenir qu'au travers du présent. Si le passé n'est plus, le souvenir reste ; si le futur n'est pas encore, l'attente de l'avenir est là. La difficulté est de fixer la limite entre ce qui est présent et ce qui est en train de devenir passé.

L'histoire du temps présent voit le jour dans les années 70. Avant cela, comme l'écrivait l'historien du XIXe siècle, J.Thiénot, « le domaine de l'histoire, c'est le passé ; le présent revient à la politique et l'avenir appartient à Dieu ». L'historien devait alors se concentrer sur l'investigation du passé, le journaliste se devait de travailler dans l'immédiat et le prêtre ou le politique devait prédire l'avenir, des lendemains qui chantent, forcément remplis de lumière.

À la fin des années 60, des facteurs conjoncturels comme mai 68 et la dépression économique de 1973 entraînent le doute chez les philosophes du progrès. L'avenir n'est plus certain. Ce mouvement conduit à se tourner vers l'histoire proche.

Se crée alors l'institut d'histoire du temps présent (IHTP), en 1978, au sein du CNRS.

Cette institutionnalisation entraîne des mutations majeures dans le travail et le statut de l'historien. Aujourd’hui les historiens de l’IHTP s’occupent de l’histoire à partir de 1914. Les témoins les plus anciens, encore en vie à ce jour, sont de cette époque.

Cette création entraîne critiques et controverses.

Gérard Noiriel critique les historiens de l’IHTP. Il leur reproche de faire de l'histoire

« événementielle » en oubliant la durée, en entrant dans la mêlée, sans résister à la dérive médiatique.

Querelles d'historien pour le pouvoir ! À ces affirmations, François Bédarida, ancien directeur de l’IHTP, directeur de recherche au CNRS, se demande si les travaux de l'institut ont bien été lus36. L'étude du temps présent s'applique aux champs les plus variés, de l'histoire culturelle à l'histoire urbaine, de l'histoire de la décolonisation aux rapports entre les sexes.

Nous retenons pour la présente étude que la décolonisation, et donc par extension temporelle la coopération, sont affaires d'histoire du temps présent.

Sur le plan de la terminologie, le terme « histoire du temps présent » l'a emporté sur celui « d'histoire immédiate ». La raison en est peut-être dans la valeur heuristique du couple « passé/présent » totalement absente du concept d'histoire immédiate.

Le concept « d'histoire contemporaine » aurait pu paraître plus juste. Il est cependant inutilisable puisque depuis des générations, l'histoire contemporaine débute à la révolution de 1789.

L'avancée de la méthodologie de l'histoire du temps présent s'exprime, pour François Bédarida, dans un « rapport différent du producteur d'histoire au passé étudié ».

36 « Le temps présent et l’historiographie contemporaine », François Bédarida, in « Vingtième Siècle, Revue d’histoire » n°69, janvier-mars 2001, p.153-160.

(24)

L'histoire du temps présent oblige l'historien à s'interroger sur la trilogie passé/présent/futur.

François Bédarida, discerne trois étages dans cette mutation de l'historiographie37. Le premier étage concerne le champ historique. C'est l'ouverture d'une tranche d'histoire jusque-là absente de l'étude. Le deuxième étage concerne la construction des outils de la recherche. Ces outils s'appellent sources orales, témoins et témoignages, cinéma et vidéo. Ce qui n'exclut pas, bien évidemment, l'archive ou le document écrit. Le troisième étage concerne l'approche méthodologique inédite. En effet, l'historien entretient avec son sujet d'étude un rapport qui se veut plus étroit dans le temps. Dans l'histoire du temps présent, l'historien peut être partie prenante de sa recherche. En clair, dans l'histoire du temps présent, le chercheur peut être un acteur dans le sujet de recherche étudiée.

Toujours pour François Bédarida38, il serait néanmoins absurde de revendiquer pour l'histoire du temps présent un quelconque privilège. L'histoire du temps présent s'inscrit dans la vaste famille de l’histoire et des historiens. Ce qui compte, c'est avant tout le sérieux de l'étude.

Il convient cependant de soulever les objections à ce type d'histoire. La première objection concerne la notion de « recul ». Cette notion apparaissait comme un gage de l'objectivité du propos. François Bédarida signale cependant qu’Edmond Burke a pu discerner, dés 1790, les enjeux fondamentaux de la révolution française. Le problème de la subjectivité est semble-t-il, à l'égal dans tous les autres travaux historiques.

La deuxième objection se situe au niveau de la carence des sources, même si quelquefois on parle de surabondance de sources. Un manque de sources bloque l'historien. Pléthore de sources crée de l'entropie et brouille la réflexion. La véritable source du Nil n’a pas encore été véritablement trouvée : peut-être parce qu’elle n’est qu’une construction humaine.

« Quand il s'agit d'histoire ancienne, on ne peut pas faire d'histoire parce qu'on manque de références ; quand il s'agit d'histoire moderne, on ne peut pas faire d'histoire parce qu'on regorge de référence39. »

Il est vrai, que de par la loi, les archives publiques de moins de 30 ans ne peuvent, à moins de dérogations, être consultées. Signalons au passage que des archives de plus de 30 ans, référencés dans des cartons depuis moins de 30 ans, ne sont pas disponibles. Signalons également que les archives nationales, gérées par le ministère de la culture sont relativement ouvertes, malgré les 30 années de prescription. Il en va tout autrement pour les archives des Affaires Etrangères où bien souvent le refus constitue la réponse privilégiée. « Secret défense », peut-être !

Mais face à ce déficit relatif en archives publiques, l'historien du temps présent peut s'appuyer sur des archives privées, des témoignages, des articles de presse, de radio ou de télévision, des supports audiovisuels divers.

37 « ibid »

38 « ibid »

39 « Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne », Charles Péguy, ouvrage posthume, écrit de 1909 à 1912.

(25)

En réalité, il apparaît surtout délicat, pour l'historien du temps présent, d'analyser une période dont la fin n'est peut-être pas encore programmée. Ainsi, analyser la coopération sportive, qui à ce jour n'est pas totalement terminée, c'est étudier un fait qui n'a pas encore abouti. En prenant comme exemple, le noyau dur de l'étude, c'est- à-dire l'animation sportive, l'historien ne peut dire, à l'heure actuelle, le devenir de ce concept. Ce concept sera-t-il mort ou non dans quelques années ? L'historien ne peut pas le savoir, et certainement pas le prévoir, car il n'est ni prêtre ni devin.

Par contre, l'incertitude de la fin de l'histoire du temps présent permet de replacer l'histoire, sans détermination ni fatalité. En permettant de restaurer l'incertitude de l'avenir, l'histoire du temps présent provoque l'alliance entre l'enquête sur le passé et le présent.

Lucien Febvre, dans sa leçon d'ouverture au Collège de France en 1933, expliquait que l'historien « part du présent, et c'est à travers lui, toujours, qu'il connaît, qu'il interprète le passé ». Pour François Bédarida, le présent et le passé sont intimement liés, chacun donnant et recevant son sens de l'autre.

Le passé ne peut être dissocié du présent, puisqu'il est une représentation et une construction élaborée ici et maintenant par l'historien. L'histoire est toujours la conjonction d'un objet et d'un sujet. L'objet est le passé. L'historien est le sujet. Et contrairement à l'objet, il est dans le présent. L'historien est un passeur de temps, du passé au présent.

L'histoire du temps présent est un bon laboratoire pour étudier les problèmes de la mémoire, du témoignage, de l'objectivité dans la représentation du passé.

La difficulté, pour l'historien du temps présent, c'est de faire face à la dualité. Il peut être à la fois homme du passé en tant qu'acteur, et homme du présent en tant qu'historien. Il est confronté à une mémoire vive, et cette mémoire doit être intégrée comme objet d'histoire. Mémoire et histoire entrent alors en compétition, ou si l'on préfère cette compétition voit s'affronter la fidélité à la vérité40.

La spécificité de l'histoire du temps présent est de se construire avec des témoins vivants.

Dans son article « le temps présent et l'historiographie contemporaine », François Bédarida cerne le concept de témoins en le déclinant en 3 sens distincts : un sens empirique et historique, un sens juridique, un sens philosophique.

Au sens empirique, un témoin, acteur ou spectateur, rapporte un événement. Il y était... Le témoignage qu'il apporte est un récit et donc un passage du témoin à l'historien. Un fait ne témoigne que s'il est interprété.

Au sens juridique, le témoin se place dans un cadre institutionnel. Il n'est plus simplement témoin. Il est également acteur dans le procès où il témoigne.

Au sens philosophique, le témoin est le porte-parole de la vérité. Il s'érige alors en historien. Le danger est à ce niveau d'entrer en conflit avec l'historien « en titre », en glissant notamment vers la croyance et la foi.

40 « Le temps présent et l’historiographie contemporaine », François Bédarida, in « Vingtième Siècle, Revue d’histoire » n°69, janvier-mars 2001, p.158

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« Témoigner, ce n'est donc pas seulement raconter, mais s'engager et engager son récit devant les autres : se faire responsable, par sa parole, de l'histoire ou de la vérité d'un événement41 »

Le témoin construit un lien entre la réalité et le langage. Il peut également être témoignant en cherchant à donner du sens à son discours, c'est-à-dire interpréter les faits auxquels il a assisté. Enfin, le témoin peut aller plus loin encore, en ne décrivant pas seulement ce qu'il a vu ou entendu mais en construisant un discours synthétisant les faits et la vérité qu'il veut faire émerger. Cela pose bien entendu le problème, récurrent en histoire, de la preuve documentaire. Pour François Bédarida, le contrat de l'histoire avec la vérité est aussi ancien que l'histoire elle-même : c'est même la raison d'être de la connaissance historique.

Les historiens du temps présent sont évidemment dans une situation inconfortable.

Cette position d'équilibriste constitue certainement la richesse de cette recherche.

Le plaidoyer de François Bédarida, en faveur de l’histoire du temps présent, lève les objections faites à ce champ historiographique, regardé quelquefois avec suspicion.

Le plaidoyer de la défense répond à celui de l’accusation. En définitive, l’historien, confronté à la mémoire immédiate des témoins, trouve dans le temps proche un terrain à la fois fragile et fécond. L'histoire orale, loin d'être un substitut à l'histoire écrite, a depuis « papillon » d’Henri Charrière en 1967 et surtout depuis « le cheval d'orgueil » de P.J. Hélias en 1975 ses ouvrages populaires fondateurs. D'un point de vue universitaire, « le dimanche de Bouvines42 » de Georges Duby en 1972 peut apparaître comme un livre fondateur de l'histoire française centrée sur le témoignage.

« J'admets trois sources d'informations: les livres, qui me donnent le passé; les témoins qui me fournissent, soit par des œuvres, soit par la conversation, des documents sur ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils savent; et enfin l'observation personnelle, directe, ce qu'on va voir, entendre, ou sentir sur place43."

41 « Le temps présent et l’historiographie contemporaine », François Bédarida, in « Vingtième Siècle, Revue d’histoire » n°69, janvier-mars 2001, p.159.

42 « Le dimanche de Bouvines », Georges Duby. Editions Gallimard, 1973, 1985 (avant- propos) et 2005 (préface).

43 Emile Zola: Les droits du Romancier, articles.

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Et si la coopération sportive française n'avait pas eu lieu en Afrique ? Il n'y a qu'une histoire, c’est celle qui s'est réellement passée, et avec des si…on pourrait mettre Paris en bouteille.

On peut penser cependant que l'expérience imaginaire serve d'appui à la réflexion. La démarche a été systématisée par les historiens américains de la « New Economic History ». Antoine Prost propose un exemple d’études sur le taux de la mortalité féminine en France, au cours du premier conflit mondial (1914-1918). Il ressort que

« si la guerre n’avait pas eu lieu », le taux de mortalité féminine aurait du être supérieur, en comparaison aux taux précédant et suivant le conflit44.

La méthode imaginaire (Et si…) se combine avec la comparaison entre deux études, l’une sur le temps normal et l’autre sur le temps « accidentel » de l’histoire.

En prenant le Burkina Faso comme exemple, pays où la coopération sportive française a été traditionnellement forte, on peut simplement se poser la question : « et si cette coopération n'avait pas eu lieu ? ».

La Guinée de Sékou Touré a été le seul pays à dire non à la France de De Gaulle.

Pratiquant la politique de la terre brûlée, la France a cessé sur-le-champ toute relation avec ce pays. Aucune coopération ne sera mise en place jusqu'à la mort du président Sékou Touré. La première action de coopération dans le domaine de la Jeunesse et des sports commence en 1989, soit presque cinq ans après sa mort. Le premier coopérant français spécialiste est conseiller du Ministre de la Jeunesse, de la culture, des arts et des sports. La situation qu'il trouve, alors qu'il vient du Burkina Faso peut s'avérer un point de comparaison : et si la coopération sportive française au Burkina Faso n'avait pas eu lieu, cela se serait-il passé comme en Guinée ?

Une étude comparative a été réalisée dans le domaine du sport45 entre la Côte d’Ivoire et le Kenya.

La réflexion, d'un point de vue méthodologique, peut s'appuyer sur la recherche effectuée par André Batiana de l'université de Ouagadougou. Ce chercheur universitaire burkinabé, spécialiste de linguistique, pose en effet la question46 :

« si la colonisation européenne n'avait pas eu lieu, peut-on garantir que tous les peuples, en particulier les minorités, ne seraient pas sous une autre domination, africaine soit-elle ? »

Il ressort en effet très souvent que la colonisation serait à l'origine de tous les maux de l'Afrique. L'auteur, africain lui-même, pense qu'il est trop facile de tenir la colonisation pour responsable, sans se poser la problématique de la responsabilité des Africains, 45 ans après l'indépendance. À la période pré-coloniale, l'Afrique était parcourue par des guerres entre les différents peuples, les différentes ethnies, les différents empires. L’esclavage existait dans ces contrées, bien avant la présence de

44 « Douze leçons sur l’histoire ». Antoine Prost, Editions du Seuil, février 1996. p.154

45 « Evaluation de la politique française d’aide dans le secteur Jeunesse et Sports » Evaluations n°41, Ministère des Affaires Etrangères, 1999.

46 André Batiana, in « Burkina Faso, cent ans d’histoire », tome 1,p. 195-207, Editions Karthala, 2003

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l’homme blanc47. Si la colonisation française n'avait pas existé, les peuples de la région, englobant le Burkina Faso, seraient peut-être soumis à l'impérialisme malinké de Samory Touré (seul opposant réel, en Afrique de l'Ouest, à l'avancée du colonialisme français).

Si une civilisation se reconnaît au bruit et à l'odeur48, c'est-à-dire à la langue qui est bruit et à la religion qui est odeur (en odeur de sainteté), alors peut-être le burkinabè utiliserait aujourd'hui le malinké comme langue officielle et l'islam comme religion obligée. On ne parlerait pas, bien entendu, du Burkina Faso, qui n’existerait pas.

L’auteur pense que l’héritage culturel linguistique est demeuré en l’état, parce que le colonisateur, fidèle à la devise « diviser pour mieux régner » a privilégié la multiplicité des langues. Il suppose ainsi que les langues minoritaires puissent encore exister par le fait de la colonisation. L’uniformisation coloniale a garanti, en quelque sorte, le multiculturalisme africain.

Concernant la coopération française en matière de sport, l'exercice, il faut en avoir conscience, est périlleux. Ce pourrait être l'objet central d'une thèse de recherche. À ce niveau de l'étude, la coopération n'est certes pas la colonisation, la Guinée n'est pas, ni géographiquement, ni historiquement, ni culturellement le Burkina Faso. Où est la situation normale ? Et la situation accidentelle ? Il faudrait, là aussi, faire émerger les continuités et les ruptures. Il reste néanmoins que la Guinée de Sékou Touré peut être un champ privilégié d'études car les frontières ont été hermétiquement closes pendant 25 ans. On est à la limite de l’expérience de laboratoire, aussi dramatique humainement soit-elle. Les frontières ont d’ailleurs été fermées pendant toute la mise en place de cette coopération dite de « substitution », terme qui nécessite une analyse approfondie. La coopération en Guinée s'ouvre au moment où la France met en place la coopération de « projets » et en plein ajustement structurel.

On peut penser que la Guinée aurait pu bénéficier de toute l'expérience française en matière de développement, acquise par plus de 25 ans de coopération. Une étude s’imposerait aujourd’hui, afin, comme toute histoire du temps présent, d’associer le passé, le présent et l’avenir. En d’autres termes, si la coopération française était meilleure maintenant, elle aurait sans doute permis à la Guinée de s’affranchir plus vite et mieux de ses lourdeurs passées. Sans vouloir préjuger des résultats d’un travail sur ce point, qu’il soit permis d’en douter !

47 « Traite et esclavage, du passé au présent », Roger Botte, p.188-199, in «Esprit » n°317, août-septembre 2005

48 « Tout change parce que rien ne change », Jean François Khan, p.255-265. Fayard. 1994.

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Les lieux de mémoire

La notion des lieux de mémoire, dont Pierre Nora est le concepteur, englobe toute représentation matérielle, symbolique, porteuse d'une mémoire. Les lieux de mémoire sont tout à la fois des monuments, des emblèmes ou des devises, des commémorations ou des chants. Ce sont les sites, les objets qui font mémoire. Ils sont irréductibles à la simple visite de musée. Ils se veulent la référence de la mémoire collective, tant au niveau du groupe tribal qu’au niveau des citoyens de la république.

Selon Pierre Nora49 :

« un lieu de mémoire dans tous les sens du mot va de l'objet le plus matériel et concret, éventuellement géographiquement situé à l'objet le plus abstrait et intellectuellement construit » .

Un lieu de mémoire peut donc être un monument, des archives, une habitation, un centre sportif, mais également un symbole, un drapeau, un chant ou une anecdote.

Tout objet historique n'est pas nécessairement un lieu de mémoire. Il le devient cependant quand on lui redonne vie, au travers notamment du collectif.

L'histoire collective, à l'inverse de la généalogie, est ici la référence fondamentale : les institutions, les communautés, les groupes sont étudiés en tant qu'ils sont « des lieux de mémoire ».

Selon Pierre Nora, étudier les « lieux de mémoire », c'est passer d'une histoire mémoire à une histoire critique. Et de constater la multiplicité des lieux de mémoire, éclairant d'après lui l'absence de « milieu de mémoire », c'est-à-dire de communauté nationale porteuse de cette mémoire. Cette mémoire se fragmente, s’éparpille en s'appuyant sur la multitude de ces lieux de mémoire.

Au niveau de la coopération sportive en Afrique, les lieux de mémoire sont tout à la fois des lieux géographiques : l'Afrique elle-même, la CONFEJES, le Burkina Faso, Ouagadougou, le Ministère de la Coopération et la Mission française locale de coopération, la brousse, l'institut de formation (INJEPS), le stade du 4 août, mais aussi la vie du groupe des coopérants, leurs lieux de vie et de loisirs, les actions sportives, manifestations sportives et culturelles, et bien entendu le concept d'animation sportive.

Tels sont, pêle-mêle, les lieux de mémoire qui jalonnent cette histoire de la coopération sportive en Afrique en général et au Burkina Faso, objets tout à la fois d’investigation et de construction de la connaissance historique.

49 « Les Lieux de mémoire » tome 1 : conflits et partages. Pierre Nora et collègues. Paris, Gallimard, 1993.

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