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Eugen Huber, jurisconsulte charismatique

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Book

Reference

Eugen Huber, jurisconsulte charismatique

MANAI-WEHRLI, Dominique

MANAI-WEHRLI, Dominique. Eugen Huber, jurisconsulte charismatique . Bâle : Helbing &

Lichtenhahn, 1990, 187 p.

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:16592

Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.

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EUGENHUBER JURISCONSULTE CHARISMATIQUE

LES GRANDS JURISCONSULTES

Helbing & Lichtenhahn

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El

COLLECTION GENEVOISE

Eugen Huber

Jurisconsulte charismatique

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COLLECTION GENEVOISE

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COLLECTION GENEVOISE

((LES GRANDS JURISCONSULTES»

Mal mmes de l'historiographie, les grands jurisconsultes - législateurs ou magistrats, codificateurs ou théoriciens du droit, commentateurs ou fondateurs d'écoles - qui ont façonné l'ordre et la pensée juridiques modernes, ne sont guère connus hors du cercle étroit des historiens du droit. Consacrée aux prin- cipaux artisans de la formation du droit et de la pensée juridi- que de l'Occident, la série «Les grands jurisconsultes» a pour objectif de combler cette lacune. S'adressant au public cultivé, dans un esprit de haute vulgarisation, elle cherche à restituer par des volumes solidement documentés, dûment illustrés et aisé- ment maniables, la vie et l'œuvre des grandes figures de l'his- toire juridique occidentale.

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COLLECTION GENEVOISE

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COLLECTION GENEVOISE

Dominique Manaï

Eugen Huber

Jurisconsulte charismatique

Helbing & Lichtenhahn Bâle et Francfort-sur-le-Main 1990

Faculté de Droit de Genève

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Catalogage en publication de la Deutsche Bibliothek Manaï, Dominique:

Eugen Huber - Jurisconsulte charismatique 1 Dominique Manaï Fac. de Droit de Genève - Bâle; Francfort-sur-le-Main:

Helbing & Lichtenhahn, 1990 (Collection genevoise: Les grands jurisconsultes)

ISBN 3-7190-1124-0

Nous remercions les Archives fédérales de la Ville de Berne où se trouve le fonds Eugen Huber

de nous avoir procuré les illustrations.

L'œuvre, ses textes, les illustrations et la forme qu'elle contient sont protégés par la loi.

Toute utilisation en dehors des strictes limites de la loi sur les droits d'auteur sans l'accord de l'éditeur est illicite et répréhensible. Ceci est valable en particulier pour les reproductions, traductions, microfilms et pour la mise en mémoire et le traitement

sur des programmes et des systèmes électroniques.

ISBN 3-7190-1101-1 Numéro de commande 2101101

© 1990 by Helbing & Lichtenhahn, Bâle Conception graphique : Vischer & Vettiger, Bâle

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A mes enfants:

Délila, pour la beauté de son regard.

Monia, pour l'éclat de son rire joyeux.

Méjid, pour sa présence dans ma vie.

Chèdia, pour les promesses de bonheur fraîchement apportées.

A mon mari:

Pour les chemins que nous avons déjà parcourus et pour ceux qui nous restent à découvrir ensemble.

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PRÉFACE

L'historiographie juridique n'est assurément pas fertile en biographies et le récent engouement des historiens pour le genre biographique n'a guère changé les choses: il n'a pas davantage porté les historiens vers les grands jurisconsultes qu'il n'a sensibilisé les historiens du Droit aux juristes qui ont «fait l'histoire». Comme si l'histoire du droit, à l'instar de l'histoire de la médecine, avant d'être l'histoire des prati- ques et des praticiens n'était pas d'abord l'œuvre de personnalités hors pair qui, de siècle en siècle, si ce n'est de génération en génération, non seulement inspirent et renouvellent les pratiques, mais surtout fondent de nouvelles approches des réalités sociales et biologiques et de leur régulation.

Dans ces conditions, il faut se réjouir d'autant plus des contributions qui nous viennent dans ce domaine des juristes et des théoriciens du droit positif. Surtout lorsque ces derniers battent en brèche le tabou du siècle selon lequel rien de sérieux ne peut se faire en dehors des

«allées royales du social et de l'économique» (J. P. Azéma). Madame Dominique Manaï est de ceux-là. En nous adressant à elle, il y a quel- ques années, pour lui demander, dans le cadre d'une série de biogra- pllies destinée à familiariser le grand public, principalement celui de nos universités, avec les figures marquantes de l'histoire de la pensée juridique occidentale, un livre sur la vie et l'œuvre d'Eugen Huber, nous ne pouvions imaginer alors qu'un heureux concours de circons- tances, ferait de l'ouvrage projeté, sur le rédacteur du Code civil suisse, le premier volume de cette série et que celle-ci inaugurerait en 1990 une «Collection genevoise» chez Helbing & Lichtenhahn. Nous avons plus d'un motif de nous en féliciter. D'abord, parce que la figure d'Eugen Huber ne pouvait mieux ouvrir une série de biogra- phies juridiques publiées en Suisse. Ensuite, parce qu'à la veille du 700e anniversaire de la fondation de la Confédération, il n'est pas indifférent que ce soit une collection genevoise qui honore la mémoire si souvent négligée d'un jurisconsulte aussi helvétique qu'Eugen Huber. Enfin et surtout parce que Madame Dominique Manaï, qui est

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l'auteur d'une importante étude intitulée «Le Juge entre la Loi et l'Equité: essai sur le pouvoir d'appréciation du juge en droit suisse», publiée en 1985, est du petit nombre des juristes et philosophes du droit actuels qui connaissent bien la personne, l'œuvre et la pensée d'Eugen Huber.

Ciblée sur la figure et l'œuvre de ce grand jurisconsulte helvétique, arti- san de l'unification comme de la codification du Droit civil suisse, mais aussi éminent historien et philosophe du Droit, la biographie qu'elle offre ici nous paraît présenter deux qualités majeures: la sim- plicité et la véracité. Madame Dominique Manaï relate en effet, de la manière la plus accessible à tous, aussi bien les étapes principales de l'existence mouvementée de l'éminent jurisconsulte, en rapportant nombre de ses jugements originaux sur la vie politique de l'époque, que des grandes articulations de sa carrière de magistrat et de législa- teur, soulignant à la fois l'enracinement de son œuvre codificatrice dans son expérience professionnelle du terroir helvétique et sa pro- fonde allégeance aux thèses dominantes de l'Ecole du Droit histori- que. «Ce qui est simple étant le sceau du vrai», selon l'adage latin, le livre de Madame Dominique Manaï nous paraît en même temps d'une grande vérité. Loin de chercher à tracer quelque figure fantasmatique de législateur, correspondant à l'une ou l'autre des images stéréoty- pées de la Suisse véhiculées par les idéologies à la mode, elle a su resti- tuer avec conscience et exactitude, pour reprendre les termes signifi- catifs de son sous-titre, les traits du «jurisconsulte charismatique»

auquel la plus vieille démocratie du monde doit sa première grande codification. En un temps où tant de livres s'écrivent pour répondre aux besoins du marché, que ce soit celui de l'édition ou celui du prêt à penser, c'est dire son souci de vérité, qu'attestent les innombrables références à la vie et à l'œuvre d'Eugen Huber, ce qui fait du premier livre de cette série «Les grands jurisconsultes» un ouvrage double- ment emblématique. Nul doute qu'à ce titre, il intéresse tous ceux qui, de près ou de loin, sont aux prises avec notre Code civil, comme ceux que préoccupe la crise actuelle des fondements du Droit.

Alfred Dufour

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TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCfiON . . . 1

I. ENFANCE ET FORMATION D'UN LÉGISLATEUR . . . . 5

II. EUGEN HUBER: JOURNALISTE . . . 21

1. Eugen Hu ber: reporter au Parlement . . . 23

2. Eugen Huber: correspondant à Berne . . . 27

3. Eugen Hu ber: rédacteur en chef à la NZZ . . . 32

4. Démission d'Eugen Huber . . . 37

III. EUGEN HUBER: HOMME DE LOI. . . 47

1. Eugen Huber: juge d'instruction . . . 47

2. Eugen Hu ber: professeur . . . 50

IV. EUGEN HUBER: HISTORIEN DU DROIT... 59

1. Genèse d'une vocation... 61

2. L'outillage conceptuel d'Eugen Huber. . . 64

3. Eugen Huber, chantre de l'helvétitude... 69

4. Une controverse emblématique: la possession . . . 74

5. Eugen Huber à la recherche du mythe fondateur d'une nation helvétique une et multiple . . . 78

V. EUGEN HUBER: LÉGISLATEUR... 97

1. Une conjoncture de codification. . . 97

2. La codification au regard d'Eugen Huber.... . . 102

3. Les concepts-pivots du Code civil . . . 108

3.1. Les personnes... 108

3.2. Lafamille . . . 113

3.3. Le statut de la femme . . . 116

3.4. Le statut de l'enfant. . . . 123

4. Technique législative et structuration du Code . . . 126

5. L'adoption du Code civil suisse . . . 129

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VI. EUGEN HUBER: THÉORICIEN DU DROIT 145 1. Configuration conceptuelle de la théorie du droit

d'Eugen Huber . . . 145

2. Le juge au miroir de la théorie d'Eugen Huber . . . 149

3. La loi et le droit au regard d'Eugen Huber . . . 151

4. Nature épistémologique de l'opération juridique selon Eugen Huber . . . 152

VII. EUGEN HUBER: PHILOSOPHE DU DROIT... 159

1. Une philosophie syncrétique . . . 160

2. Ordre juridique et ordre social . . . 163

3. L'idée rationnelle du droit comme fondement du droit positif . . . 164

4. L'idée du juste comme idéal du droit positif . . . 167

CONCLUSION . . . 177

PRINCIPALES PUBLICATIONS D'EUGEN HUBER... 181

BIBLIOGRAPHIE. . . 185

LISTE DES ABRÉVIATIONS . . . 187

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INTRODUCfiON

«La Suisse vient de perdre un de ses enfants qui lui faisait grand hon- neur.

Eugen Huber est mort après avoir employé au bien du pays ses facultés éminentes et sa profonde science. ( ... )

L'impression que produisait ce jurisconsulte de premier ordre sur ceux qui avaient le privilège de travailler avec lui était celle du respect.

Devant lui, on se sentait en présence d'une personnalité dont l'éléva- tion morale exerçait une autorité puissante. ( ... )

Eugen Huber s'était fait apprécier de ses collègues non seulement pour sa science juridique, mais par la noblesse, l'élévation véritable de son caractère, la largeur de son esprit et de sa culture philosophique.

Sa mort après une longue maladie est une grande perte pour toute la Suisse.»

C'est en ces termes que le Journal de Genève du 25 avril 1923 annonce en première page, au lendemain de sa mort, la disparition d'Eugen Huber qu'il qualifie de «belle figure».

En écho au journal romand d'audience internationale, la Revue suisse de jurisprudence pleure, à son tour, le décès d'Eugen Huber, cet hom- me que le destin nous a envoyé au bon moment: « Ein gütiges Ge- schick hat uns diesen Mann im rechten Augenblick geschenkt»1

On pourrait multiplier les citations pour illustrer l'unanimité et la con- sonance de la presse suisse quant au charisme d'Eugen Huber. Cette presse souligne en particulier les qualités intellectuelles et morales du rédacteur du Code civil suisse. Ce jurisconsulte éminent dont la Revue de droit suisse rappelle notamment qu'il ne s'agit pas seulement de la disparition d'un juriste érudit, mais, bien plus, de celle d'un homme dont le charisme a su répondre de manière constructive et satisfaisante aux attentes de son peuple2

Ces appréciations laudatives et apologétiques ne nous semblent pas des déclarations d'occasion. Elles ne sont pas réductibles à des éloges funèbres. Elles témoignent bien plus du respect dont bénéficie Eugen Huber dans la conscience collective helvétique et plus particulièrement dans celle des juristes.

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Walter Yung exprime de manière exemplaire la place qu'occupe Eugen Hu ber dans la perception des juristes suisses quand il écrit:

«La Suisse a eu une chance inestimable d'avoir pour faire son Code civil un homme de la valeur d'Eugen Huber, qui savait voir large et voir grand, à qui toute mesquinerie et tout fanatisme étaient étrangers, un homme enfin qui a su incarner l'esprit de son peuple au point qu'ayant voulu lui donner un droit civil dans lequel toutes les parties du pays puissent se reconnaître, il y a réussi»3

Depuis sa mort, plus d'un demi-siècle s'est écoulé, le Code civil a résisté à l'épreuve du temps et dans la conscience juridique nationale le charisme d'Eugen Huber ne semble pas s'étioler.

Et pourtant Eugen Huber demeure mal connu. Il n'a bénéficié d'aucune monographie scientifique, aucune recherche érudite ne s'est proposé de restituer l'itinéraire de la vie d'Eugen Huber qui apparaît de prime abord comme un destin exceptionnel.

Les quelques écrits dont nous disposons à son égard sont exclusive- ment en allemand et ne constituent que des témoignages dont certains sont précieux pour la biographie d'Eugen Huber, même s'ils n'ont aucune prétention analytique et explicative.

Celui qui restitue le plus de détails significatifs quant à la vie d'Eugen Huber est le témoignage de son clerc alors qu'il était juge d'instruction, Fritz Wartenweiler4

L'objectif de notre étude n'est ni d'actualiser l'encensement d'Eugen Huber en poursuivant sa mythification ni de discréditer le halo de prestige dont il continue de bénéficier.

Aux jugements de valeur nous voudrions substituer des jugements de réalité. Pour ce faire, nous essayerons de brosser un tableau de sa vie en dessinant les différentes facettes de son personnage, de telle sorte qu'en mettant en regard les dimensions existentielles, intellec- tuelles et juridiques, nous espérons pouvoir élucider les images mythi- fiées et compactes pour leur substituer le profil nuancé d'un homme fils de son époque, produit de son temps, mais en même temps acteur dans sa société et agent de son devenir.

Dans cette perspective, la biographie d'Eugen Huber est passionnante à restituer dans la mesure où elle nous place à 1 'intersection de deux registres:

1. celui des différentes déterminations et influences qui ont modelé la conscience d'Eugen Huber et façonné sa perception du monde et sa conception du droit;

2. celui de la singularité de son destin qui lui a permis de prendre de la hauteur et de la distance face au poids du passé et aux injonc- tions du présent, pour être à même d'endiguer l'avenir en rédigeant

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un code civil qui concilie la tradition avec l'innovation, le contingent avec le permanent, le spécifique avec le général, le cantonal avec le fédéral.

Cela nous amènera à tenter de cerner la genèse et le fonctionnement du charisme.

De quoi procède cette autorité morale que semble exercer Eugen Huber non seulement sur ses contemporains mais aussi sur leurs des- cendants longtemps après sa mort? Sur quoi repose l'accréditation symbolique dont il bénéficie?

Pour répondre à ces questions de manière ni hagiographique ni théorique, il importe de retracer la vie d'Eugen Huber dans la diversité et l'ambivalence de ses dimensions, quelles soient de nature quoti- dienne et existentielle ou philosophique et intellectuelle, sans occulter les unes au détriment des autres, sans taire les unes au profit des autres.

NOTES

SJZ, 1. Mai 1923, 19 Jg, Heft 21, p. 322.

«Mit uns betrauern aber auch die ganze schweizerische Juristenwelt und das gesamte Schweizervolk in Eugen Huber nicht nur den hervorragenden gelehrten Erforscher und Darsteller privatrechtlicher, germanistischer und rechtsphilosophi- scher Wissensgebiete, sondern vor allem den erfolgreichen Schopfer des schonsten Werkes schweizerischer Rechts- und Volkseinheit, unseres Zivilgesetzbuches.»

(ZSR 1923, p. 99.)

W. YuNo, «E. Hu ber et l'esprit du Code civil suisse», in: Etudes et Articles, Genève, Georg, 1971, p. 29.

4 F. WARTENWEILER, E. Huber, der Lehre1; Gesetzgeber und Mensch (1849-1923}, Zurich und Leipzig, Rotapfel Verlag, 1932.

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I. ENFANCE ET FORMATION D'UN LÉGISLATEUR

La vie d'un homme ne s'impose pas telle quelle à l'attention narrative et analytique du biographe. Elle est toujours reconstituée. Cette reconstitution bien qu'objective passe nécessairement par le filtre de la sensibilité subjective du biographe.

L'éclairage du sujet de l'étude peut occulter certains aspects de l'objet de l'étude: en l'occurrence la vie d'un grand législateur. Nous espérons que nous serons à même d'éclairer plus de facettes que nous n'en voilerons.

Raconter la vie d'un homme aussi célèbre et d'une personnalité aussi riche que celle d'Eugen Huber nécessite d'opérer des choix et stipule la mise en exergue de certaines facettes jugées plus décisives et objecti- vement plus importantes dans son itinéraire existentiel.

En l'espèce, c'est Eugen Huber le journaliste, l'historien du droit, le législateur, le théoricien et le philosophe du droit qui nous semble pré- senter le mieux et le plus complètement le profil d'un grand légiste

SUISSe.

Néanmoins, au préalable, il est méthodologiquement nécessaire de camper, ne fût-ce que sommairement, le cheminement d'une existence.

Notre ambition est de peindre le tableau d'une vie en restituant sa quo- tidienneté et ses aléas, pour que l'humanité du législateur ne devienne pas un objet éthéré.

C'est pourquoi nous n'hésiterons pas à relater tous les éléments, aussi mineurs soient-ils, qui nous semblent aptes à articuler la pensée d'un jurisconsulte sur son assise existentielle réelle.

C'est dans un petit village de la campagne zurichoise, Stammheim, qu'Eugen Huber voit le jour, le 13 juillet 1849. Cette région est encore bouleversée par la guerre du Sonderbund, terminée il n'y a pas si long- temps.

Son père, le Docteur Konrad Huber, est un médecin très accaparé par son travail. D'une ponctualité irréprochable, il est toujours prêt

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à rendre service à qui en a besoin. La devise de cet homme rude et ferme: «tôt levé, tard couché, mange vite et reprends ton travail».

C'est donc dans ce climat de travail et de rigueur de vie que se déroule l'éducation du jeune Eugen qui aime accompagner son père lors de la visite des malades.

Eugen est le cadet d'une famille de cinq enfants: ses trois sœurs et son frère ne se réjouissent nullement de sa naissance. C'est un enfant hypersensible, coléreux, volontaire et passionné dans tout ce qu'il entreprend. Les rapports avec ses frère et sœurs sont souvent difficiles, car il ne supporte pas la contradiction.

A l'âge adulte, faisant un effort sur lui-même, il parviendra à gar- der toujours le contrôle de ses actes et ne s'emportera que rarement.

Atteint de scarlatine durant son enfance, Eugen Huber en conservera les séquelles toute sa vie: son bras droit est handicapé et devient dès lors presque inutilisable. Ses camarades d'école le surnommeront «le gaucher» («de lingg Haupme» ).

Il fréquente l'école primaire puis secondaire à Stammheim. Son esprit vif, sa politesse envers les professeurs font de lui un élève très apprécié comme en témoignent les observations sur son travail sco- laire. Il n'est pas seulement un élève zélé, il est aussi très attentif à tout ce qui se passe autour de lui: il s'intéresse à la vie quotidienne de son village, il aime se retrouver parmi les paysans et bavarder avec eux.

Sensible déjà aux innovations juridiques, il remarque, quant au sta- tut de la femme, le changement consacré par l'unification du droit privé dans tout le canton de Zurich, sous l'instigation de Bluntschli.

Son enfance rurale le marquera sa vie durant. Il en gardera une cer- taine nostalgie: vieux, il viendra flâner et se replonger dans cette ambiance campagnarde. Du reste, jusqu'à sa mort figurera au-dessus de son lit une image de la chapelle Saint-Gallus dans l'Oberstamm- heim qu'il avait dessinée à l'école secondaire.

Enfant doué, vif et attentif, Eugen Huber est aussi un mélomane: il aime passionnément la musique. Son handicap au bras droit le pousse à choisir la flûte plutôt que le piano qui nécessite deux mains valides.

La flûte lui permet, en effet, d'appuyer son bras droit. Plus tard, il sera contraint de renoncer à jouer de la flûte, car son bras n'aura même plus la force de la tenir.

Un événement vient bouleverser son existence heureuse alors qu'il n'a pas encore 14 ans: la mort de son père en décembre 1862.

Madame Huber, sa mère, se trouve du jour au lendemain démunie car son mari était la seule source de revenus et ses enfants sont nom-

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breux. Contrainte par la nécessité, elle décide de vendre la maison et de s'installer à Zurich pour gagner sa vie par ses activités d'écrivain.

Les trois filles acquièrent chacune une profession (jardinière d'en- fants, professeur de langue, diaconesse) et peuvent ainsi subvenir elles-mêmes à leurs besoins. Le frère aîné d'Eugen a déjà un poste de responsable dans une banque à Zurich.

Très ambitieuse pour son fils Eugen, Madame Huber veut lui assu- rer une éducation qui réponde à ses facultés prometteuses.

Eugen Huber arrive donc à Zurich. Zurich à cette époque comme beaucoup de villes européennes était tout entrecoupée de ruelles. La ruelle dénommée «Ehgdiben» était, en réalité, un fossé d'un mètre de large où se déversaient toutes les ordures de la ville. Les gens étaient contraints de brûler des baies de sureau pour dissiper les odeurs nau- séabondes qui se dégageaient du fossé. A la « Bahnhofstrasse» pous- sent encore des pommes de terre.

Eugen Huber est contemporain de la dernière exécution capitale du canton de Zurich, le 10 mai 1865, l'exécution d'un assassin devant quinze mille personnes.

Il a en quelque sorte le privilège d'être le témoin de ce monde en pleine mutation, ce monde de transition entre l'ancienne ville de Zurich et la reconstruction de la ville par le célèbre architecte Arnold Bürkli. Zurich se présente alors sous un aspect insolite: des amas de décombres provenant de la démolition de l'ancienne ville envahissent les rues.

Ce monde de transition se manifeste non seulement sur le plan architectural mais aussi sur celui des conditions sanitaires : une épidé- mie de choléra décime cent cinquante personnes en une semaine; sur cinquante mille habitants, cinq mille en meurent. C'est cette terrible épidémie qui est à l'origine de l'amélioration des conditions sanitai- res: des égouts sont construits, les vieux fossés sont bouchés, les ordures sont désormais débarrassées régulièrement, l'eau des fontai- nes devient potable.

C'est dans ce cadre de pleine effervescence et de mutations sociales qu'Huber fréquente l'école secondaire de Zurich, le gymnase. Venant de la campagne zurichoise, il s'adapte et s'intègre très rapidement à cette nouvelle existence. Ses camarades de classe sont brillants: sept d'entre eux deviendront professeurs à l'université.

Eugen Huber a su tirer de son origine rurale une source d'intérêt supplémentaire, ce qui fait de lui un élève remarquable: éveillé et enthousiaste, volontaire et énergique, il est d'une vivacité intellectuelle peu commune. Grand de taille, un visage aux traits bien dessinés, les yeux bleus et très clairs, Eugen Huber, le «gaucher» recevra un nou-

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veau surnom: «l'enthousiaste» («der Schwarmer» ), surnom qu'il accepte volontiers à condition, dit-il, d'être un «enthousiaste intelli- gent» ( «ein kluger Schwarmer» ).

Toutefois, cette vie citadine est trop morne pour Eugen Hu ber; il ne se satisfait pas de la routine scolaire. Il éprouve le besoin de compenser ses sentiments exaltés par différents moyens d'expression. C'est alors qu'il écrit des poèmes: des cahiers entiers de vers ( «dichterische Ver- suche») dévoilent quelque peu l'intensité de sa vie intérieure et révè- lent une vie intérieure qui stipule l'action. Tel ce poème qui illustre bien la soif d'action qui anime Eugen Hu ber:

«Ne fuis pas le combat Ton devoir t'attend:

Lutter et souffrir

Pour un monde meilleur» 1.

Mais c'est le théâtre qui le passionne le plus car il lui permet d'ex- primer de façon paroxystique et condensée un vécu exemplaire. Il peut enfin vivre avec passion par personnages interposés. Pourtant il n'a pas rencontré de la part de son entourage le succès qu'il escomptait: il connaît dans ce domaine plus d'échecs que de succès. Les thèmes qui le fascinent sont ceux qui retracent l'histoire nationale. Par exemple, la résistance désespérée des Suisses à l'attaque française: Schindel- legi, Sattel, Rothenthurm, autant de noms qui résonnent dans son cœur.

Il a même écrit avec son ami Albert Heim, le maître suisse de la géologie, avec lequel il échange des livres, entreprend des grandes ran- données dans la nature, une pièce de théâtre intitulée Der Landam- mann in der Mm·ch. Heim la présente au professeur d'allemand. Peu complaisant, celui-ci la commente en disant: «l'œuvre est sans nul doute celle d'un débutant; elle ne manque pourtant pas de talent dans sa conception et sa présentation».

Dans le cadre de la société de gymnase, Eugen Huber organise la représentation de la pièce de Schiller Die Riiuber (les Voleurs). Il joue si bien le rôle de Karl Moor que ce fut pour lui un grand succès.

Par contre, lorsqu'il écrit Berchtold von Ziihringen, il essuie, cette fois-ci, un échec: ce texte ne parut jamais dans les librairies. Plus tard, à un ami écrivain considérant que le théâtre populaire suisse accueille- rait volontiers un tel ouvrage, Eugen Huber, blessé dans son amour propre, répondit: «Peut-être de telles pièces pourraient-elles remplir agréablement quelques longues soirées d'hiver des petites villes et des villages et trouver de fait leur utilité». C'est ainsi qu'il tourne le dos au théâtre.

Eugen Huber compense sa vie scolaire, trop morne à son goût, non seulement par des poèmes, par du théâtre, mais aussi en exerçant ses

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talents de compositeur. Il joue souvent avec sa mère et le frère de son ami Heim. Il souhaite même devenir musicien. En réalité, plus tard, il optera non pour une vie d'artiste, mais pour une profession libérale.

D'une manière générale, on peut dire que dans tous les domaines, ce qui caractérise fondamentalement ses aspirations, c'est son souci de concilier la réflexion et l'action, la compréhension du réel mais aussi l'action sur le réel. C'est cette perspective de vie qui accompagnera toute l'existence d'Eugen Huber; c'est elle qui permettra d'expliquer aussi bien ses insatisfactions que ses exigences.

Alors qu'il était dirigeant du mouvement d'élèves suisses du secon- daire n'avait-il pas déclaré en effet: «nous avons un objectif qui doit être poursuivi dans tous les gymnases pour nous amener à la création et à la réflexion, afin de transmettre plus tard ce que nous avons acquis par l'école et par la science».

C'est en automne 1868 qu'il passe brillamment son examen de matu- rité. Il n'y a qu'en latin, en français et en grec qu'il n'obtient pas les meilleurs résultats. En mathématiques, il surprend son professeur en démontrant de façon novatrice son raisonnement. La logique qu'il trouve dans les mathématiques fascine son esprit aspirant à la clarté et à la rigueur.

C'est alors que le jeune étudiant renonce à son ambition de devenir artiste: poète, musicien ou acteur. Il décide de s'orienter vers une pro- fession libérale. Il hésite entre la médecine - en souvenir de son père - et le droit. Mais son bras handicapé le contraint à opter pour le droit. Toute sa vie, il regrettera de ne pas être devenu médecin. Quel- que peu insatisfait de son choix, il trouve néanmoins les moyens d'étu- dier les fondements juridiques de la vie quotidienne. Et c'est sur le ter- rain juridique qu'il entend réaliser son ambition: contribuer à l'édifi- cation de la Suisse dans le cadre d'une action nationale.

Ce qui l'intéresse le plus, ce n'est pas le droit public ni le droit pénal, mais le droit privé. Là il saisit les normes régissant les rapports de la vie quotidienne entre les hommes, les rapports internationaux, les rapports d'obligations entre acheteurs et vendeurs, etc. C'est com- me si, très tôt, il entrevoyait, de manière prémonitoire, l'œuvre qui le rendra célèbre: la réforme du droit coutumier vers un droit plus cohé- rent, et ceci par l'unification des différents droits cantonaux en un seul et même droit privé suisse.

Ses premières années d'études sont assombries par la mort de sa mère atteinte d'un cancer, le 18 août 1869.

Bouleversé, Eugen Huber entreprend alors différents voyages. Il aime beaucoup séjourner dans les grandes villes étrangères. C'est, en

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effet, en dehors de la Suisse qu'il prend conscience de la profondeur de son enracinement dans le patrimoine culturel helvétique. C'est en côtoyant l'altérité qu'il prend conscience de son identité.

Mais en voyageant il dilapide aussi rapidement sa part d'héritage.

Tenté par le Nord, il part d'abord pour l'Allemagne qui vit une période tourmentée: la veille de la guerre franco-allemande. De l'au- tomne 1869 à l'été 1870, il étudie à Berlin. Il assiste au bouillonnement politique que connaît Berlin. Avec Bismarck s'instaure un Etat fort à propension impériale et expansionniste, ce qui rend son désir de répu- blique plus ardent. Et tout en vivant en Allemagne, ses pensées ne quittent pas la Suisse: il médite ce qui constitue, à ses yeux, la spécifi- cité helvétique. Pour lui, le jour de Sempach n'est pas réductible à la commémoration de la victoire des Confédérés contre l'Autriche; c'est bien plus la victoire des démocraties rurales et bourgeoises contre un régime féodal.

La situation sociale allemande l'interpelle aussi. A cette période de sa vie, il espère pouvoir améliorer un jour la condition des classes moyennes en Suisse et atténuer ainsi les différences entre riches et pauvres. Il admire Winkelried en qui il voit un «homme simple, sans rang ni fonction» ( «schlichter Mann ohne Amt und Rang»).

Un fait marquant dans le processus de sa formation intellectuelle mérite d'être souligné: sa rencontre avec le socialisme.

A Berlin, les débats idéologiques sont en pleine ébullition. La posi- tion d'Eugen Huber est hésitante: il est d'une part enthousiasmé par les exigences éthiques de justice, de fraternité, de liberté, et d'autre part il est effrayé par la radicalité de ces exigences dans l'idéologie socialiste et par le vocabulaire faustien de cette idéologie: lutte, trans- formation du monde, création d'un homme nouveau, révolution mon- diale, combat contre les aliénations économique, sociale, religieuse de toute l'humanité. Ce programme l'effraye. Le marxisme ne suscite au- cune curiosité à ses yeux.

En revanche, d'autres formes de socialismes, moins hardis, l'inté- ressent davantage: celui de Proudhon en particulier - qu'Engels qualifie d'utopique - , celui de Lassalle - que combattront les mar- xistes - , bref ces socialismes qui essayent de concilier exigences morales avec réformes partielles, ponctuelles et progressives de la société.

Toutefois, il n'épousera pas cette idéologie. Il a, pourrions-nous dire, un rapport d'attraction-répulsion face au socialisme. Cette dialec- tique trouve une échappatoire: l'étude du droit. Se former d'abord et opter idéologiquement par la suite. Telle fut la solution concrète adop- tée par Eugen Huber.

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Dans une lettre du 8 novembre 1869 à son ami Zürcher, il écrit: «1 e veux étudier de plus près les idées socialistes, en particulier celle selon laquelle «la propriété, c'est le vol» (Proudhon) ( ... ) et aussi les écrits de Lassalle, pour me mettre au courant des affaires de notre temps, comprendre et je l'espère admettre leur fondement; car je suis de plus en plus convaincu que notre situation n'est pas telle qu'on puisse la prendre comme modèle et que, comme tu l'as dit avec raison, une pen- sée en cache beaucoup d'autres. A quoi j'ajoute: une pensée cache aussi le futur.»

Intéressé par le socialisme mais récalcitrant quant à l'adhésion au pro- gramme de cette idéologie, il se propose d'étoffer et d'approfondir ultérieurement son information. La solution pratique: étudier d'abord le droit dans l'espoir que ses options idéologiques se clarifieront par la suite. Il rationalise cette décision avec l'aphorisme suivant: «la bonne voie est d'étudier et de penser et non de penser seulement». Ce dont il est d'ores et déjà certain, c'est qu'il ne sera jamais un militant d'un parti socialiste, même s'il n'entend pas renoncer à l'exigence de justice sociale.

Il est déjà intuitivement convaincu qu'il ne peut adhérer à un pro- gramme militant, velléitaire, à un parti qui se veut exclusivement un instrument d'une classe sociale.

De surcroît, il ne peut adhérer au projet socialiste quant au dépéris- sement du droit et de l'Etat dans la future société socialiste, car l'idée d'une société sans Etat ni droit lui semble fatalement vouée à l'échec, ne pouvant conduire qu'à la tyrannie et à l'anarchie, bref qu'au désor- dre. Bien au contraire, sa conviction est déjà arrêtée: le droit des suc- cessions et la propriété sont les deux piliers de la société actuelle et ils ne peuvent être détruits. Il faut impérativement les conserver.

Quant au problème de l'injustice sociale qui accompagne ces institu- tions, il peut être progressivement résolu par des réformes juridiques:

réorienter ces institutions dans la perspective d'une plus grande soli- darité sociale, en améliorant le sort des pauvres et le statut des déshéri- tés et des marginaux. Les réformes du droit lui semblent efficaces pour l'amélioration de la société.

A ses yeux, il suffit par exemple d'introduire un impôt sur la suc- cession, et d'attribuer la succession des individus sans héritiers à l'Etat, afin que l'Etat devienne une grande institution qui pourrait atté- nuer les disparités sociales par une œuvre de bienfaisance et d'intégra- tion sociale.

A ce stade de son évolution intellectuelle, Eugen Huber conclut au rejet définitif du programme socialiste qui ne correspond ni à sa sensi- bilité ni à son tempérament ni à son eschatologie.

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La lettre qu'il écrit à son ami Zürcher est éclairante. Et même s'il manque encore des justifications intellectuelles pour ce rejet catégori- que de l'idéologie socialiste, son choix lui semble irrévocable. Il écrit à cet ami: «cela implique: pas d'opposition de classes, égalité, républi- que. Telles sont mes conclusions rapides et très incomplètes. Une étude ultérieure pourrait les approfondir et les motiver».

Rétrospectivement nous nous apercevons combien son séjour en Alle- magne fut décisif, et ce à un double titre:

1. prise de conscience de la spécificité helvétique avec la confirmation de son sentiment d'appartenance à une identité nationale particu- lière;

2. rejet rapide mais définitif du socialisme.

En effet, loin de sa patrie, Eugen Huber pense avec nostalgie aux

«Alpes majestueuses», au Santis et à la «pureté morale» que ces mon- tagnes lui inspirent. Il a une vision romantique des montagnes suisses.

Il aime en particulier les cols: «les cols du Klausen, du Gothard, du Simplon ravivent le passé où ils étaient jadis les seuls liens entre les peuples».

Etranger à Berlin, il ne pense qu'à une seule chose: s'insérer le plus rapidement possible dans la vie politique suisse pour réaliser une plus grande justice sociale moyennant les réformes du droit, mais contre le parti socialiste: «combien de temps avant que nous ne puissions agir», s'impatiente-t-il, en écrivant à son ami.

Les bouillonnements des conflits idéologiques de son époque n'empê- chent pas Eugen Huber, ce voyageur qui éprouve une tentation pour le Nord, de tenir un carnet de voyages truffé de descriptions détaillées de la nature, des animaux et des hommes. Il a du plaisir à converser avec des étrangers. Ainsi, note-t-il dans son carnet de voyage, «avec les Danois, on peut s'amuser, on peut parler avec eux, les regarder, se divertir aussi...».

Enthousiaste, Eugen Huber entreprend des voyages qui dépassent souvent ses possibilités financières: un jour, Huber et ses amis sont à court d'argent bien avant leur retour à Berlin. Et pour gagner leur bil- let de retour sur le bateau, ils chantent. Le capitaine est charmé et fait cadeau de sa casquette à Eugen Huber.

Vers la fin du semestre d'été (1870), les événements à Berlin se précipi- tent: la guerre qui menaçait la France et l'Allemagne éclate. Les Etats allemands du Sud se rallient à la Prusse.

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Le retour en Suisse devient difficile. A travers la lecture des lettres d'Huber, il ressort que dans cette guerre franco-allemande de 1870/

1871, Eugen Huber optait pour la France depuis que la république avait remplacé la monarchie. C'est pourquoi la défaite de la France l'émeut beaucoup. Mais à travers la France républicaine qui le touche, c'est à la Suisse qu'il songe. En effet, note-t-il, «l'espoir demeure et notre démocratie pourrait bien le réaliser. Je suis un démocrate, je suis démocrate à cent pour cent et lorsque mes espoirs grandissent, c'est toujours vers la Suisse, vers la démocratie qu'ils se tournent.»

Des rhumatismes articulaires le contraignent à interrompre ses études.

Malgré cela, le 9 mars 1872, Huber obtient son doctorat «magna cum laude»: il a à peine 23 ans. Sa thèse porte sur Le droit des successions en Suisse.

Avant de s'installer définitivement en Suisse, il veut encore voyager.

A Vienne, il étudie le droit privé avec Jhering, l'histoire du droit avec Thomaschek et la philosophie du droit avec Lorenz von Stein.

Thomaschek a du travail pour lui dans les archives du droit. Mais les archives ne le contentent pas. Elles ne comblent pas, en effet, son désir d'agir sur la société par les réformes du droit. Il veut saisir le réel, découvrir le pays et les habitants. C'est ainsi qu'à côté de ses recher- ches d'archives sur le droit des temps révolus, il cherche à cerner la vie contemporaine dans les rues et les marchés.

A Venise, il se passionne pour l'étrange rapport qui s'établit entre la bourgeoisie et son chef républicain.

A Milan, il découvre les archives concernant le canton du Tessin.

Son travail d'archiviste le conduit encore à Bellinzone, puis à Genève.

Toutefois, ses différents voyages ne le détournent pas de son ambition première: réfléchir et agir de façon concomitante. Il entrevoit la possi- bilité de concilier ces deux postulats dans l'enseignement. C'est alors qu'il pose sa candidature de privat-docent à l'Université de Zurich.

Il est convoqué le 1er février 1873 pour donner des cours d'histoire du droit pendant le semestre d'été 1873. Ce cours fut très peu fré- quenté. Il ne renonce pas pour autant à ses voyages et ceux-ci ne sont interrompus que momentanément par ces cours. Il repart aussitôt libre, pour Genève, Paris, Londres, Amsterdam, puis Bruxelles.

Son retour à Zurich change sa vie.

En effet, au «Bollerei», le café des étudiants sur le bord de la Lim- mat, sert une jeune fille, Lina Weissert. De condition sociale très sim- ple, elle est née à Kathchenhaus près de Heilbronn. Son père était un

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artisan qui travaillait le cuir. Après la mort de sa femme, il s'établit à Zurich avec sa fille, mais il mourut alors qu'elle n'avait que 14 ans.

C'est pourquoi elle travaille dans ce café.

Eugen Huber fait sa connaissance. Leur rencontre n'est ni fou- droyante ni passionnelle. Il s'agit d'un sentiment qui relève de la pro- tection, de la prise en charge, une sorte de compassion affectueuse.

Toujours est-il qu'Eugen Huber s'occupe de cette orpheline, puis se fiance avec elle, fin 1873.

Il entend l'instruire quelque peu. C'est pourquoi, à Genève, elle prend des cours de français et d'anglais avec Madame Mermod.

C'est au printemps 1876 qu'Eugen Huber épouse Lina Weissert. Le 1er novembre 1877, une petite fille est née. Elle ne vivra pas longtemps et mourra au printemps 1879 de la diphtérie.

Meurtri par ce deuil, le souvenir de sa petite «Anneli» ne le quit- tera pas, sa vie durant.

Et ce d'autant plus qu'Eugen Huber est un homme qui apprécie beaucoup la vie de famille. Il aime se trouver assis dans son jardin avec les siens. Et même lors de période d'intense travail, comme lorsqu'il rédige le Code civil, il ne devient jamais esclave de son tra- vail. Il consacre toujours beaucoup de temps à sa famille; sa femme est sa fidèle collaboratrice. Aussi l'a-t-on surnommée «la mère du Code civil suisse».

Au foyer de «Gryphehübeli» se trouve une enfant que les Huber ont adoptée: Marieli. Cette enfant vient illuminer la vie d'Eugen Huber: il trouve toujours le temps de lui raconter des histoires, que celles-ci soient lues, vécues ou imaginées.

Parfois, il prend le pinceau et peint. Quand Marieli est plus grande, il lui lit les histoires pour enfants; tous les livres y passent. En voyage, il envoie à sa fille, qu'il appelle affectueusement sa «coccinelle», des cartes postales. Et lorsqu'elle a son anniversaire et qu'Eugen Huber se trouve absent, elle reçoit autant de cartes qu'elle a d'années.

Mais soudain de nouveau le malheur frappe.

Sa femme qui se savait malade a le zona. Elle meurt le 4 avril1910.

Commence alors la solitude pour ce sexagénaire. Huber se referme sur lui-même, refuse les invitations de ses amis. La seule personne qu'il voit, c'est sa fille adoptive.

Lorsqu'il est en voyage, sa fille reçoit de ses nouvelles. Il lui prodi- gue parfois des conseils, mais jamais il ne lui impose sa volonté ou ne prend de décision à sa place.

Il lui dit souvent: «sans la tension de la volonté, l'homme reste une balle soumise aux influences extérieures ... »

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Plus tard, son petit-fils deviendra son premier souci. Blessé par les aléas de la vie, il acquiert un sens aigu de la précarité de l'existence.

Par exemple, à l'annonce d'une baisse de la fièvre qui a atteint son petit-fils, Eugen Huber, qui n'est guère démonstratif, s'exclame, nous rapporte son secrétaire, «Dieu merci»2

Peu à peu, le sentiment de la vieillesse s'installe dans la vie d'Eugen Huber. C'est un sentiment profond qu'il ne laisse pas entre- voir. Il demeure très fidèle en amitié. Il accueille tout nouveau venu avec chaleur et sincérité; il sait tout de suite engager la conversation sur un sujet qui intéresse son interlocuteur.

Des témoignages recueillis de ceux qui l'ont connu, le biographe dégage l'image d'un homme profond, enrichi par diverses expériences de la vie; avec lui la discussion n'est pas du bavardage.

Même s'il lui arrive de se référer aux lieux communs, aux stéréo- types, c'est pour dire en termes simples ce qu'il juge essentiel. Il recourt, en effet, souvent à la litote. Ses commentaires sont toujours confortés par le bon sens.

Son souci n'est pas l'originalité de l'intellectuel ou la marginalité du penseur, mais l'authenticité de l'homme. Sa préoccupation est de dire vrai, même si cela frise la banalité et ne se dégage pas du prosaï- que.

Il s'agit d'un homme qui entend être l'écho des forces majeures de son époque, en harmonie avec son peuple, en adéquation avec sa société, en consonance avec le rythme de l'évolution de son temps.

Il donne l'image d'un conservateur averti, un traditionaliste ouvert et en même temps un réformateur pondéré.

Sur le plan existentiel, c'est une personne solitaire bien qu'homme de dialogue et de communication.

Les jours fériés, il part se promener seul dans la nature. Le recueille- ment est pour lui un moment de ressourcement. Bien qu'il ne soit pas né handicapé, il n'a jamais éprouvé le sentiment de bien-être d'un corps sain et épanoui. Les épreuves de l'enfance l'ont imprégné jus- qu'au désespoir. La mort l'a souvent frappé: mort du père, de la mère avant qu'il ne construise son propre foyer, d'Anneli avant qu'elle ne sache parler, de sa femme avec pour conséquence des années de soli- tude.

Le travail est un exutoire. L'isolement, un moment ou un espace pour une méditation introspective.

Néanmoins, en dépit de la faiblesse de son appétit de vivre, c'est un homme tenace dont la force morale l'empêche de se laisser abattre. De la lecture des témoignages de ceux qui l'ont fréquenté, et en particulier

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son secrétaire alors qu'il était juge d'instruction\ se dessine l'image d'un homme maîtrisé. On nous dit qu'il a toujours su dominer colère, emportement, hypersensibilité. Il a appris à garder le contrôle de lui- même et pourtant son tempérament est de tendance à s'enflammer vio- lemment.

C'est aussi un homme de conviction, pour qui la vérité ne se par- tage pas. Lorsqu'il exprime une opinion, il déteste être contredit.

Extrêmement ponctuel, précis et rigoureux, il s'arrange dans son travail pour être toujours prêt à l'avance. Son secrétaire le qualifie de véritable «bourreau de travail» ( «ein grosser Arbeiter» ), un grand organisateur qui ne laisse rien au hasard.

Ainsi avant le début des négociations du projet du Code civil dans les commissions, un plan de travail très détaillé est dressé. Les secré- taires sont réunis et instruits: ils ne doivent pas avancer à l'aveuglette.

Point d'improvisation, chacun doit se conformer à la tâche qui lui est imposée.

Eugen Huber se vit attribuer de nombreuses expertises. Souvent, il refusait même d'être payé, car pour lui «le brave homme fait plus qu'il ne doit» («Der brave Mann tut mehr als was ihm vorgeschrieben ist» ).

Avec l'entrée en vigueur du Code civil, les cantons doivent promulguer des lois d'application; Eugen Hu ber reçoit des lettres où on lui de- mande d'interpréter certains articles de lois, il leur répond toujours avec diligence et courtoisie.

Fier de son œuvre, Eugen Huber est convaincu que la Suisse, avec son droit unifié, est appelée à jouer un rôle sur la scène juridique inter- nationale. Du reste, 1 'influence du Code civil suisse sur les législations étrangères est attestée: l'exemple le plus édifiant est celui de la Tur- quie qui adoptera tel quel le Code civil.

A la Conférence pour la paix, à La Haye, est créée la Cour perma- nente de justice internationale. Eugen Huber y est délégué par le Con- seil fédéral.

En 1910, la Russie et la Turquie étaient en désaccord sur le dédom- magement des ressortissants suisses en Turquie, suite à la guerre russo-turque de 1877. Le différend devait être soumis à la Cour. Eugen Hu ber fut proposé comme juge. Le gouvernement tsariste rejeta la pro- position.

En été 1915, une nouvelle mtsswn est confiée à Eugen Huber: le Conseil fédéral le mandate pour surveiller la presse. Il faut créer à cet effet une commission de contrôle et tout un nouveau service. Il y a consacré toutes ses vacances.

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En octobre, il reprend ses cours. Les forces lui manquent. Son cœur ne suit plus. Il ne peut mener les deux tâches de front. Il décide de se retirer de la commission et de se dévouer entièrement à ses étudiants.

Au plan religieux, bien qu'Eugen Huber ne soit pas un pratiquant assidu, sa conscience est empreinte d'une religiosité profonde. Il dit de la religion: «c'est elle qui fait la personnalité, qui donne la valeur à la vie, qui nous en donne conscience. ( ... ) Dieu est la liberté innée. Il englobe joie de vivre, consolation, espérance. C'est notre dernier recours à chaque tempête, déception, espérance.»

Il n'a jamais milité pour l'œcuménisme religieux. La chrétienté est, à ses yeux, indéniablement au-dessus des autres religions: «Dieu s'est rapproché de nous en nous faisant vivre l'expérience chrétienne. Il nous enseigne la joie et les souffrances de l'existence. C'est pourquoi la chrétienté est la religion la plus humaine qui soit.»

Sa femme était très pieuse. Sa profonde piété semble avoir beau- coup touché, voire influencé, Eugen Huber. C'était un élément essen- tiel dans lem: relation et un soutien permanent dans les épreuves qui jalonnent l'itinéraire d'Huber.

Après la mort de sa femme en 1910, suivie par huit années de doulou- reuse solitude, il s'ouvre à la vie et, se remarie, fin 1917, avec Maria Schuler, la fille d'un ami d'enfance. Celle-ci lui apporte une lueur de bonheur qui manquait jusqu'ici dans sa vie. Il revit et poursuit avec enthousiasme ses activités de professeur.

Soudain, de nouveau, mais de manière irrémédiable, la maladie frappe. Les étudiants n'arrivent pas à croire qu'il ne reviendra plus jamais donner ses cours. Il guérit de sa première maladie. Mais il rechute. Il meurt le 23 avril 1923, dans sa soixante-quatorzième année.

Sur sa tombe, on peut lire l'épitaphe suivante:

«Ce que le législateur écrit vaut pour des milliers.»

Et plus loin:

«Le sentiment profond pour ce qui doit être

caractérise les grands hommes et les grandes époques.

Comme la source, l'eau, la source du droit doit laisser couler le droit.»4

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NOTES

L'importante et nombreuse correspondance d'Eugen HuBER se trouve déposée aux archives fédérales à Berne.

Nous remercions Monsieur O. GAUYE de nous avoir permis de la consulter.

Nous espérons avoir été fidèle aussi bien à l'esprit qu'à la lettre des textes d'Eugen HuBER que nous avons traduits dans cet ouvrage.

F. WARTENWEILER, Eugen Huber ... , op. cit., p. 145.

Ibid.

«Was der Gesetzgeber aufstellt, Wird zur Gesinnung von Tausenden.

(

...

)

Feuriges Gefühl für das Sein-sollende zeichnet die wachsenden Zeiten und Menschen aus.

Wie die Wasserquelle das Wasser, so muss die Rechtsquelle das Recht spenden.»

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Archives fédérales J I. 109

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II. EUGEN HUBER: JOURNALISTE

Eugen Huber a suivi une carrière journalistique en quelque sorte mal- gré lui.

En effet, la période journalistique dans l'itinéraire intellectuel d'Eugen Huber le plonge au cœur des conflits politiques et sociaux.

Or, son attitude se caractérise par un réflexe d'intellectuel qui consiste à prendre de la distance face à l'immédiat, non pour lui tourner le dos, mais pour mieux le percevoir: avec hauteur.

Esprit indépendant, refusant les dogmes idéologiques, Eugen Huber se veut au-dessus des pressions politiques des différents partis.

Homme de compromis, il cherche à réconcilier les antagonismes qui risquent à ses yeux de disloquer la Suisse.

Homme de réflexion et d'érudition, il éprouve un malaise certain à se prononcer rapidement, comme le postule tout travail journalistique.

Il répugne, en effet, à se fier à sa seule intuition, à faire confiance à sa seule sensibilité pour formuler un avis qui risque d'être hâtif, superfi- ciel par manque de sérénité.

Ces différents traits de caractère se manifestent en plein jour lorsqu'il assume la charge de rédacteur en chef du plus grand organe de presse:

la Neue Zürcher Zeitung. Traits de caractère qui s'avéreront incompati- bles avec ses fonctions et qui l'acculeront à démissionner.

On pourrait dire qu'Eugen Huber a eu la difficulté d'être journaliste à une époque où la Suisse connaît de profondes mutations et est déchi- rée par des enjeux économiques et politiques.

Cette conjoncture nationale implique des prises de position solides et rapides, alors qu'Eugen Huber n'entend être qu'un témoin lucide et un porte-parole éclairé. Un porte-voix légitime d'une conscience natio- nale qui transcende les disparités régionales, les inégalités sociales et surtout les passions partisanes qui occultent plus qu'elles n'éclairent, à un moment précisément où la Suisse se trouve secouée par des événe- ments dont l'enjeu consiste à remettre en cause l'équilibre ancien pour jeter les fondements de la Suisse d'aujourd'hui.

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Position bien inconfortable pour un homme de compromis qui se trouve de surcroît à la tête du plus grand journal suisse et qui n'entend renoncer ni à son indépendance idéologique ni à sa probité morale; et qui se veut résistant aux pressions, voire aux injonctions des groupes partisans qui agissent tant sur le plan international que national.

La conjonction internationale au sein de laquelle se trouve plongée la Suisse est bouillonnante. Et la Suisse ne peut pas ne pas être traversée, ne pas être touchée, voire même ne pas participer à ces bouleverse- ments profonds qui changent le visage de l'Europe et qui lui confèrent une configuration historique dont l'enjeu s'avérera décisif.

En effet, au lendemain de la guerre de 1870/1871, des changements importants se manifestent: l'Europe est à l'heure du mouvement des nationalités.

Au sud, la Suisse a désormais un voisin qui n'est plus une mosaï- que de principautés, mais un Etat unifié et puissant: l'Italie.

Au nord, se trouve une Allemagne que Bismarck a déjà unifiée. Un empire puissant voit le jour au cœur de l'Europe. Il se veut hégémoni- que, et ce d'autant qu'il vient de vaincre la France, ce voisin à l'ouest de la Suisse. En effet, l'Alsace-Lorraine se trouve d'ores et déjà occu- pée par l'Allemagne.

La France, quand à elle, est fort agitée. Napoléon III a perdu son trône, la république se réinstalle.

La Suisse se trouve donc entourée de nations animées du désir de s'épanouir tant au plan politique qu'économique. Elle se trouve encer- clée par les impérialismes conquérants: au nord le nationalisme alle- mand gonflé par ses succès militaires; à l'ouest, la France dont les revers subis n'altèrent pas fondamentalement la puissance: au sud, le royaume d'Italie et à l'est, la monarchie austro-hongroise empêtrée dans les affaires des Balkans.

Certes ce voisinage apporte d'excellentes relations commerciales et économiques à une Suisse en pleine mutation industrielle.

Attirés par une industrie en expansion, beaucoup d'Allemands viennent s'établir en Suisse1Mais la Suisse ne considère pas ce voisi- nage sans méfiance. En effet, après 1848, elle est devenue un Etat fédéral et démocratique qui cherche à préserver son équilibre.

Et ce d'autant plus qu'au plan interne, elle est travaillée par diffé- rentes forces centripètes: le traditionnel régionalisme sur lequel se greffent des affrontements de partis politiques (libéraux, radicaux, divers socialistes), sans oublier les conflits confessionnels dont le Kul- turkampf réactive la vivacité et exacerbe les dimensions.

C'est donc dans ce contexte mouvementé tant au plan national qu'international que se déploie l'activité journalistique d'Eugen Huber.

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1. Eugen Hu ber: reporter au Parlement

Dense, sa carrière de journaliste est bien brève: elle ne durera, en effet, que trois ans.

Mais elle se déroule à un moment capital dans la vie d'un homme:

de 24 à 27 ans.

Comment débute sa carrière? La Neue Zürcher Zeitung (Nouvelle Gazette de Zurich) cherche un apprenti journaliste: Eugen Hu ber se présente; il est engagé et entre au journal en mai 1873.

Les débuts ne l'enthousiasment pas beaucoup. C'est l'initiation au métier de journaliste.

Pour ce faire, il commence par sélectionner les nouvelles suisses les ciseaux à la main. Les informations sont contrôlées, raccourcies, corri- gées ou même éliminées. Toutefois, cette période d'initiation n'est pas dépourvue d'enjeux politiques, ce qui rend malgré tout son travail inté- ressant.

En effet, au sein du mouvement radical des années 1848 apparaissent de nouvelles revendications démocratiques qui traversent les cantons et bouleversent les bases du système politique.

Ce mouvement amorce une évolution vers une généralisation de la démocratie semi-directe en effectuant une critique virulente de l'ordre établi. L'idéologie démocratique remet en cause la nature du mandat politique en redonnant au peuple souverain la primauté effective sur la législation, la désignation des autorités et le contrôle de l'administration.

Le mouvement démocrate se propose de promouvoir ainsi l'avène- ment de nouvelles figures sociales par l'élection, tels ces intellectuels sans fortune, ces philanthropes qui n'hésitent pas à puiser leurs reven- dications dans les idéologies socialistes, ces nouveaux profils de politi- ciens campagnards qui entendent d'ores et déjà jouer un rôle sur la scène politique. Ce renouveau démocratique traduit aussi la révolte des bourgs contre les grandes cités et entend globalement fournir une alternative politique aux excès sociaux de l'industrialisation.

Ce mouvement démocrate qui s'amorce dans les années 1860 fait tache d'huile et se répand dans différents cantons.

A Zurich, là où Eugen Huber est journaliste, le régime paraît plus puissant que celui de la Confédération. Pourtant, ce mouvement démocrate provoque un véritable ébranlement.

Jusqu'ici la domination du parti radical semblait intouchable. Pen- dant des décennies Alfred Escher a exercé une influence considérable, aussi bien sur le canton de Zurich que sur la Confédération. Président

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administratif des chemins de fer du Nord-Est et de l'Institut du crédit, il a financé et contrôlé les plus grandes entreprises économiques de l'époque.

Or, depuis 1867, le groupe des démocrates se rebelle: il réclame la révision de la Constitution.

L'offensive contre les «seigneurs de Regensberg» réunit tous les mécontents, les libéraux exacerbés par ce qu'ils appellent la «dictature du système»; une frange des mouvements socialistes que représentent en particulier Treichler et BürklF; des pamphlétaires démocrates com- me Lange et Locher.

Très vite ce mouvement de rébellion prend de l'ampleur. Des polé- miques, on passe aux assemblées populaires.

En décembre 1867, ils réclament la révision de la Constitution zuri- choise. Le principe est accepté. La constituante, dominée par les démocrates, reprend les principaux points de leur programme. La nou- velle Constitution accorde au peuple zurichois des droits extrêmement larges: 1 'élection des magistrats et des fonctionnaires, l'initiative légis- lative, la protection des travailleurs et le droit de fixer le prix du sel.

Cette Constitution traduit la victoire des démocrates sur les libéraux, celle de Winterthour sur le chef-lieu, celle des plébéiens sur les patri- ciens, celle de Gottlieb Ziegler sur Alfred Escher.

Le journaliste qu'est Eugen Huber assiste à ces combats politiques. Ce climat social polarisé par les antagonismes politiques ne plaît pas du tout à Eugen Huber. En effet, son travail journalistique est aux anti- podes de ce qu'il a connu jusqu'ici.

Alors qu'il a cherché le passé du droit dans les salles froides et pai- sibles des bibliothèques ou des salles d'archives, où il peut avancer à son rythme, la rédaction exige au contraire des jugements prompts, des synthèses rapides et des prises de position tranchées.

Toutefois, ces premières difficultés ne découragent nullement Eugen Huber. Volontaire et tenace, il s'accroche en se disant: «je ne serai pas un poltron! Si cette vie pleine d'adaptation et de travail est dure, elle est toujours meilleure que de croupir dans une salle d'études»3

Les renvendications socio-politiques gagnent du terrain. Elles font boule de neige. Du plan cantonal, elles se répercutent au plan fédéral.

En tant que journaliste, Eugen Huber doit capter les différents enjeux qui jalonnent une époque riche de débats et de combats politiques.

En été 1873, Eugen Huber se rend à Berne et assiste pour la pre- mière fois, en tant que reporter de la NZZ, aux discussions des con- seillers fédéraux. II est fasciné par ces hommes qui forment l'élite suisse, par leur intelligence, par leur force morale.

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Il côtoie SUimpfli, surnommé «l'ours de Berne», raide et dur, cet homme de caractère qui s'affronte avec force à Alfred Escher, ce puis- sant baron des chemins de fer.

Cette année 1873 est marquée par un tournant capital pour l'avenir de la Suisse: on débat à l'Assemblée fédérale de la révision de la Consti- tution.

Certes, Eugen Huber a déjà vécu en tant qu'étudiant le premier stade de la révision. Mais maintenant, il assiste aux débats de l'inté- rieur, en tant que journaliste. Il s'agit du courant centralisateur qui réclame la révision de la Constitution afin d'élargir les compétences fédérales.

Rappelons brièvement que la répartition des attributions entre la Confédération et les cantons, qui a été consacrée dans la Constitution de 1848, était le résultat d'un compromis entre les deux tendances sui- vantes: d'un côté, les radicaux, partisans d'un Etat unifié, qui récla- maient un seul et même droit, une administration centralisée pour l'ensemble de la Suisse; de l'autre, les conservateurs, ceux qui crai- gnaient la domination des radicaux et tenaient à maintenir le statu quo afin de sauvegarder leurs intérêts et leur indépendance.

Ainsi, la Constitution de 1848 avait déjà permis l'unification du système douanier et monétaire, de même que celui des postes.

Quels sont les différents facteurs qui ont déclenché la nécessité de révi- ser la Constitution?

Il s'agit d'une conjonction de facteurs autant internationaux que nationaux. En effet, si la guerre franco-allemande n'a pas eu, dans un premier temps, d'influence directe sur le processus menant à la révi- sion de la Constitution, elle amena cependant les responsables à une prise de conscience: comment la Suisse était-elle à même d'assurer sa propre défense? Et ce d'autant plus que la période des unifications nationales faisait naître un autre danger pour la Suisse: le risque d'un démembrement du pays provoqué par les impérialismes voisins.

A cet égard, il est significatif de constater que c'est précisément à cette période que le discours politique de la Confédération se forge un nouveau vocable, celui de «nation politique» ( «Kulturnation» ). Le Tessin, par exmple, bien qu'italophone, n'en demeure pas moins par- tie intégrante de la «nation politique» helvétique. La dimension lin- guistique se trouve, dès lors, reléguée à un plan subsidiaire au profit de la dimension nationale.

Ce sont donc tous ces éléments qui amenèrent de nombreux Suisses à prendre conscience de la fragilité de leur Etat.

En 1868, le conseiller fédéral Welti propose un projet de réforme militaire. Jusqu'en 1869, on entend l'appel à <mn droit et une armée».

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