L'ENLÈVEMENT
DE SABINE
DU MÊME AUTEUR AUX PRESSES DE LA CITÉ:
MON PROPRE MEURTRE DE MORT NATURELLE EN CAS DE MORT MORT A HAUTE DOSE IL Y A PROMESSE DE MORT DES IDÉES NOIRES UNE MORT SI BELLE ESPRIT DE FAMILLE
LE RENDEZ-VOUS DES ASSASSINS MÉSENTENTE CORDIALE LA PUCE A L'OREILLE M. STANISLAS AGENT SECRET porté à l'écran par Jean-Charles DUDRUMET sous le titre « L'honorable Stanislas », avec Jean Marais.
Michel COUSIN
L'ENLÈVEMENT DE SABINE
PRESSES DE LA CITÉ 116, RUE DU BAC
PARIS
© 1963 by Presses de la Cité, Paris.
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays, y compris l'U. R. S. S.
PRELUDE
c OLETTE ETAIT LOVEE au centre du divan qui, avec l'aide de deux fau- teuils aussi confortables et anglais que lui, déli- mitait une zone accueillante autour de la cheminée du grand salon. Entourée de magazines traitant de modes et de tricots, elle écoutait vaguement les bruits familiers qui venaient du parc par la fenêtre ouverte. Des cris d'enfants excités et de gouvernante énervée, le ronronnement chuinteux de l'appareil à arroser le gazon, le crissement d'une roue de brouette composaient son univers sonore de fin d'après-midi, mêlés par instants aux détonations plus ou moins lointaines des chas- seurs de la fin septembre. — Madame a terminé ?
Colette sursauta imperceptiblement et fit un
signe affirmatif à une servante qui emmena avec elle une table roulante encombrée de tasses et d'une théière.
Restée seule, elle déplia ses jambes en accor- dant un coup d'œil satisfait à leur couleur pain d'épices et à leur forme presque parfaite, puis se dit que son devoir serait d'aller à la cuisine superviser le dîner des chasseurs qui allaient cer- tainement rentrer affamés. Au lieu de cela, elle bâilla avec lenteur et s'étira profondément. Dans huit jours, les vacances seraient terminées et Paris reprendrait ses victimes.
Colette songea sans joie aux mornes jours qui l'attendaient et aux tâches exténuantes qui se pré- paraient : se lever avant neuf heures pour surveil- ler le départ des enfants toujours prêts à ou- blier leur cartable, répondre à quelques lettres, prendre rendez-vous chez le coiffeur, attendre le chauffeur souvent en retard, accomplir le devoir conjugal et faire bonne figure à des relations de plus en plus nombreuses.
— C'est la vie! songea-t-elle en s'étendant de tout son long avant de lever ses jambes vers le plafond et de les maintenir ainsi pendant une ou deux minutes pour favoriser la circulation.
Le bruit de la cloche à la grille d'entrée la ramena à une position plus naturelle et elle alla vers la porte-fenêtre en remettant de l'ordre dans sa coiffure. A Paris, il y a longtemps qu'on ne
pratique plus les visites impromptu, mais à la campagne, il en est tout autrement...
Un instant plus tard, elle vit, perché sur son Vélo-Solex, le curé du village qui remontait l'allée en saluant les enfants d'une main bénisseuse.
Colette sortit sur le terre-plein de pierres qui entourait la propriété et attendit, dans une atti- tude accueillante, que son visiteur quittât la selle de sa monture.
— Quelle bonne surprise, Monsieur l'Archi- prêtre !
Elle avait une voix presque grave, voilée par la fumée des cigarettes américaines dont elle fai- sait grande consommation.
— Vous êtes trop indulgente ! déclara le prêtre.
Il actionna la béquille de son vélomoteur et entra dans le salon à la suite de son hôtesse. Des in- formations de première main s'échangèrent sur leurs santés réciproques, des considérations météo- rologiques furent énoncées, puis le visiteur en vint au but de sa démarche.
Ce n'était pas une question de bonnes œuvres, ainsi que l'avait supposé Colette.
— Ma chère amie, je viens vous parler de votre petite bonne...
Colette ouvrit deux yeux surpris.
— Marie-Louise ?
— Elle-même! J'avoue être assez inquiet à son sujet.
— Pourquoi?
Le prêtre eut un sourire ironique et leva la main comme pour prévenir une protestation.
— Tout d'abord, cela fait deux bons mois qu'elle ne s'est pas présentée au Tribunal de la Sainte Pénitence...
Colette, bien qu'elle ne s'y fût pas présentée depuis beaucoup plus longtemps, était tout de même assez bonne catholique pour comprendre qu'il parlait de son confessionnal. Elle hocha la tête d'un air désolé.
— Ensuite, continua l'archiprêtre, je suis loin d'être satisfait de ses fréquentations. Elle court tous les bals de la région et je crois qu'il serait bon que vous lui représentiez que ce n'est pas là une bonne conduite pour une fiancée de marin!
Colette approuva avec mollesse sans vouloir dire le fond de sa pensée qui était que le marin en question ne devait pas se priver, au cours de ses escales, de faire bien pire que fréquenter les bals.
— Puis-je compter sur vous? oraisonna le visi- teur en joignant ses deux mains.
— Bien sûr, Monsieur l'Archiprêtre ! Quoique mon influence sur Marie-Louise soit assez limi- tée... Molière a dit des choses très justes sur les rapports des maîtres et des valets !
L'ecclésiastique qui n'avait pas dû ouvrir un Molière depuis son entrée au Petit Séminaire, opina gravement du chef, faisant ainsi confiance à la culture de son interlocutrice, puis se mit en
devoir de lui fournir, sur la conduite de Marie- Louise, quelques précisions qui laissaient claire- ment entendre que l'honneur de la Marine fran- çaise était assez mal en point.
Mais Colette ne l'écoutait plus que fort distrai- tement. Elle revoyait Hubert, quelques années plus tôt, quand il revenait au village où elle habitait avec ses parents.
Lui aussi était marin.
CHAPITRE
1
A
LA FACULTE, LA période des vacances paraissait remplir de joie tout le monde autour de moi, mais personnelle- ment je ne la voyais jamais arriver sans un ser- rement de cœur. Les vacances cela ne voulait pas dire, la mer, la montagne ou les voyages vers des pays aux noms évocateurs d'aventure, mais sim- plement : Magny-l'Eglise.— Ma petite Colette, répétait souvent mon père qui se sentait d'humeur éloquente surtout après avoir avalé son quart de camembert, nous sommes des gens honorables mais simples. Il te faut donc choisir. Les études à Paris ou les vacances !
Inutile de dire qu'il avait choisi pour moi.
— D'ailleurs, ajoutait-il, l'air est bien meilleur ici qu'à Saint-Tropez !
— Tu sais, papa... J'ai les poumons en excel- lent état ! lui avais-je répondu un jour.
Mais mon père était résolument fermé à mon humour quand celui-ci mettait en danger l'équi- libre précaire du budget familial et je devais me contenter de trois mois et demi de vacances tou- rangelles.
Aux dires de certains, surtout de ceux qui n'y habitaient pas, Magny-l'Eglise était un charmant chef-lieu de canton, mais sa situation, à l'écart des grandes routes nationales, nuisait un peu à l'animation de sa vie quotidienne.
Je vivais là dans un décor de vieilles maisons et de suspensions, respirant une atmosphère raré- fiée à force d'être respirée plusieurs fois.
Nous étions ce qu'il est convenu d'appeler une vieille famille, c'est-à-dire que si le travail y avait été à l'honneur autrefois, mon père s'en faisait maintenant une telle idée qu'il ne pouvait guère en pratiquer aucun dans une époque de matière plastique, d'électronique et de spéciali- sation.
Il achevait donc, mais dans l'honneur et la dignité, de manger fort chrétiennement un petit capital hérité de mon grand-père et d'exploiter quelques vignes appartenant à ma mère qui au- raient peut-être rapporté davantage si elles n'avaient eu à supporter un surplus d'ouvriers et un régisseur inutile. Un Feugerolles ne tra-
vaille pas la terre : il la fait travailler par les autres.
Notre maison était solide et grande comme celles que l'on bâtissait au temps d'Emile Combes, .et la vigne vierge, à moins que ce ne soit l'ampélop- sis, coûtant moins cher qu'un ravalement, elle en était entièrement tapissée, ce qui lui donnait un petit air de gentilhommière.
Cette année-là, les premiers jours qui suivirent mon retour à Magny furent d'autant plus péni- bles que je prenais conscience de la fin prochaine de cette licence de Lettres à laquelle je me consa- crais, et qui, comme toute licence de ce genre, ne me menait strictement à rien, sauf peut-être à l'Enseignement, ce qui était exactement la même chose. Ayant peu de goût pour entreprendre une agrégation à vingt-trois ans, je voyais l'avenir assez sombre.
D'autant plus qu'à Magny-l'Eglise, je ressen- tait confusément combien je ressemblais à ma grand-mère.
A Paris, je n'étais qu'une étudiante comme les autres et mes goûts étaient à la fois simples et normaux. Je séchais mes cours dans la limite du raisonnable, je fréquentais les cinémas du Quartier latin à 100 francs, je faisais des festins gastronomiques à 400, je rendais visite une fois par mois à une vieille tante et j'embrassais un garçon de temps en temps, juste pour vérifier mon pouvoir et pour contempler à mon aise la
balourdise d'un homme dès qu'il a envie d'un jupon, ce qui est un spectacle bien réjouissant pour une âme féminine.
A Magny, je m'enfermais dans un mutisme hargneux, j'éprouvais une inquiétude métaphysi- que sur ma destinée et je passais mon temps à bâtir des plans insensés pour colorer la grisaille de ma vie. A toute extrémité, ces plans pouvaient aller jusqu'au désir un peu louche d'embrasser la carrière de grande cocotte, mais quelle honnête femme n'a pas eu, au moins une fois dans sa vie, une idée semblable, surtout à l'instant où elle se trouvait dans un lieu se prêtant fort mal à une telle pratique?
D'après ce que j'avais entendu dire, ma grand- mère n'avait pas été jusque-là, mais c'était tout juste! Cette brave dame était à la fois la honte de la famille et son secret, c'est-à-dire que per- sonne n'en parlait jamais mais que tout le monde était au courant. Un jour, dans le grenier, j'avais eu la chance de découvrir une vieille photo d'elle prise au cours de sa jeunesse, et, malgré la mauvaise qualité du développement, j'avais par- faitement pu me rendre compte que je lui ressem- blais d'étrange façon. Elle avait d'abord honteu- sement trompé mon pauvre grand-père maternel, puis, après en avoir fait la risée de tous ses amis, l'avait brutalement quitté pour suivre un Parisien qui l'avait présentée trois mois plus tard à un duc russe qu'elle avait complètement ruiné. Une
belle carrière, en quelque sorte... Contrairement à la légende, elle avait achevé et terminé sa vie dans le luxe, le soleil et l'opulence. D'aucuns qui l'avaient connue et qui vivaient encore, pré- tendaient qu'elle était folle.
Certains jours, je me demandais si je ne l'étais pas un peu moi-même.
La semaine suivante, mon père attaqua un sujet qui lui tenait particulièrement à coeur : Hubert.
— J'ai rencontré Masson... préluda-t-il. Son fils vient passer son congé au pays.
— Ah?
Il me jeta un coup d'œil en biais, puis adopta un ton ironique et bon enfant.
— Il est toujours amoureux de toi?
— Je le pense, quoique je ne puisse rien affir- mer à ce sujet, répondis-je.
Hubert Masson était officier dans la marine marchande et avait devant lui une belle carrière de commandant en second.
— Tu ne devrais pas prendre ce garçon à la légère, Colette ! Puis-je te rappeler qu'il appar- tient à une famille parfaitement honorable?
Je connaissais la rengaine... Cela voulait dire qu'ayant la chance d'être remarquée par un parti possible, je ne devais pas perdre de vue que ma dot était pratiquement inexistante.
Jusqu'à l'année dernière, Hubert s'était con- tenté de rougir et de bafouiller à chaque fois que nous nous étions rencontrés, mais j'avais parfaite- ment remarqué les regards concupiscents qu'il jetait sur moi et la petite lueur qui s'allumait dans ses yeux à chaque fois qu'il m'arrivait de croiser mes jambes en face de lui. Puis, aux vacan- ces dernières à l'occasion de la grande kermesse paroissiale et annuelle, il m'avait offert une glace et son nom le plus simplement du monde.
En cette circonstance, Colette Feugerolles avait été terriblement « jeune fille de bonne famille ».
— Hubert ! m'étais-je exclamée en rosissant et en ouvrant de grands yeux étonnés.
Sans prendre la peine de terminer sa glace, il l'avait jetée à terre, se rendant compte qu'elle nuisait un peu à son maintien qu'il voulait ro- mantique et, estimant m'avoir suffisamment ras- surée sur la pureté de ses intentions, m'avait entraînée vers des lieux plus tranquilles.
Quelques minutes plus tard, à l'abri d'un che- min creux, il avait longuement analysé ses états d'âme, tandis que son bras droit, après avoir entouré mes épaules, s'abaissait vers ma taille et chiffonnait avec ardeur ma robe d'été.
— Mais Hubert, le mariage est une chose sé- rieuse ! Je ne peux pas me décider comme ça, en Une seconde !
Hubert avait hoché la tête et, dans un élan magnanime, m'avait accordé une semaine. C'est
pourquoi, un mois plus tard, quand il était reparti vers son transatlantique, je lui avais laissé en- tendre qu'il ne me déplaisait pas, mais que je croyais préférable de soumettre ses sentiments à l'épreuve du temps.
Il avait bien fallu qu'il se contentât de cette semi-réponse. Nous avions échangé quelques let- tres pendant l'année et cela m'ennuyait bien, non de le revoir, mais de sentir qu'une décision était obligatoire.
— Il ne te plaît pas ? insista mon père.
— Je ne l'aime pas ! répondis-je.
Il haussa les épaules et je n'osai pas lui avouer que le principal avantage que je trouvais à Hu- bert en tant que mari, était qu'il serait souvent absent, du fait de sa profession.
Mon père ignorait également que je n'avais jamais complètement oublié Jacques...
— Comment peux-tu le savoir? demanda mon père
Je ne pris même pas la peine de répondre à cette question stupide. L'amour n'est tout de même pas comme un plat de lentilles et il ne suffit pas de se mettre à table pour avoir de l'appétit !
Dans le silence qui suivit, ma mère se con- tenta de lever les yeux un instant vers moi, au-dessus de l'éternel ouvrage qu'elle tenait sur ses genoux et mon père commença de bourrer nerveusement sa pipe.
— Ma fille, déclara-t-il, je veux te mettre en garde contre certaines idées de grandeur...
Les parents sont souvent bien illogiques ! J'avais peut-être des idées de grandeur, mais qui me les avait mises en tête? Qui, par souci de tenir son rang, m'avait envoyée préparer mon bachot dans la plus cotée des écoles privées? Qui m'avait per- mis de lier connaissance avec une fille comme Sabine? Je haïssais Sabine Vernier!
Et pas seulement depuis le jour où elle était devenue Mme Duvignaud. Mme Jacques Duvi- gnaud, pour être tout à fait précise...
Les religieuses qui géraient le collège pour jeu- nes filles, Sainte-Marie de Tours, s'étaient donné pour but de former autant l'esprit que le corps et je suppose qu'elles y parvenaient dans la grande majorité des cas.
A Sainte-Marie, il y avait des choses qui ne se faisaient pas, et, même si l'on n'était qu'une fillette de treize ans, il était nécessaire de faire montre de la plus parfaite éducation en n'im- porte quelle circonstance.
C'est ainsi que le jour où Sabine Vernier, aidée de quelques camarades, avait imaginé de jouer au
« zoo », elle avait été sévèrement réprimandée.
C'était un jeu très simple auquel il suffisait de penser. Sabine avait eu l'idée de confectionner
une cage sous le perron de la Chapelle, à l'aide de deux grillages dont l'utilité première était de protéger les fenêtres du rez-de-chaussée contre les ballons briseurs de carreaux.
Traîtreusement, elle m'avait entraînée sous un prétexte innocent et, brusquement, je m'étais trouvée enfermée, aux applaudissements de toute la classe qui se mit à tourner autour de ma cage en scandant un slogan où il était question de guenon.
A l'époque, Sabine paraissait dispensée de tou- tes les disgrâces dont sont quelquefois affublées les fillettes de cet âge. Elle était bien en chair et j'étais aussi maigre qu'un chat affamé; brune, elle avait un teint éclatant; blonde, j'avais des boutons un peu partout sur le menton, toutes cho- ses difficilement pardonnables.
Quand on m'avait délivrée, j'avais pris la dé- cision d'aller renverser un encrier dans le pu- pitre de Sabine, mais c'était une bien piètre ven- geance en face de l'affront que j'avais reçu.
Après une petite guerre à base de poil à grat- ter, de fluide glacial et de cahiers déchirés, nous nous étions réconciliées et embrassées sur le front dans la classe et sous l'œil attendri de Sœur Sainte-Cécile de la Croix.
Je ne savais pas encore, à cette époque, que je devrais un jour pardonner à Sabine l'énorme for- tune de son père et, le jour de son quatorzième
COLLECTION « ESPIONNAGE »
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