R EVUE DE STATISTIQUE APPLIQUÉE
M. G IRAULT
Stratégies de lancement
Revue de statistique appliquée, tome 13, n
o4 (1965), p. 61-68
<
http://www.numdam.org/item?id=RSA_1965__13_4_61_0>
© Société française de statistique, 1965, tous droits réservés.
L’accès aux archives de la revue « Revue de statistique appliquée » (
http://www.sfds.asso.fr/publicat/rsa.htm
) implique l’accord avec les conditions générales d’uti- lisation (
http://www.numdam.org/conditions). Toute utilisation commerciale ou im- pression systématique est constitutive d’une infraction pénale. Toute copie ou im- pression de ce fichier doit contenir la présente mention de copyright.
Article numérisé dans le cadre du programme Numérisation de documents anciens mathématiques
http://www.numdam.org/
61
STRATÉGIES DE LANCEMENT
M. GIRAULT
Professeur
àl’Institut de Statistique de l’Université de
ParisLa
programmation dynamique
adonné
lieuà d’intéressants
travaux au cours desvingt dernières années.
Lesidées
essen-tielles de cette
théorie
sedégagent
del’exemple qui
suit. Ila
été imaginé à part i r
d’unpro bl ème réel
t de lancementdansune usinefabriquant
destôles
pour carrosseries(automobiles
etaviation).
Cemême problème
adéjà été évoqué
dans la Revue en1957 (Vol. V, n01, page 91 )
sous le t i t re"Problème posé
par unabonné".
1 - ENONCE DU TYPE DE PROBLEME ETUDIE
Une
entreprise reçoit
une commande de Xpièces identiques
d’untype original.
Cespièces
sontfabriquées
en série par une suited’opé-
rations à
partir
d’une certainequantité
de matièrespremières.
Si lechef d’atelier lance une rafale de X
pièces
exactement, ilrisque
de neproduire qu’un
nombre insuffisant depièces
bonnesauquel
cas ou bienla demande ne sera pas satisfaite ou bien il faudra lancer une deuxième
rafale,
cequi
auragénéralement
pour effetd’augmenter
le coût de fa-brication (1).
Cette remarquesuggère
de lancer Npièces (N > X) ;
maiscomment choisir N ? là est le
problème.
Il est bien clair que l’on
risque
deux défaillances contradictoires :1/
Obtenir uneproduction
inférieure àX ;
cequi
conduit à ne pas honorer la commande, ou à effectuer un lancementsupplémentaire.
2/
Obtenir uneproduction supérieure
à X ; cequi
a pour effetd’augmenter
le coût de fabrication.Tel est, énoncé dans ses
grandes lignes,
leproblème
que nous voudrions étudier ici. Ils’agit
en réalité d’unproblème
de décisionséquentielle ;
car,quelle
que soit lastratégie adoptée (une stratégie
est le choix d’une fonctionN(x)
onrisque
de devoir effectuer un nombrequelconque
de lan-cements successifs pour réaliser une commande donnée.
Nous pensons que des
problèmes
de cetype
se rencontrent souvent dans lesentreprises ;
mais avecbeaucoup
de variantes :---
(1) Si le coût de fabrication d’une rafale de N pièces était proportionnel à N il faudrait lancer X pièces pour en fabriquer X ; mais ce cas est tout à fait
exceptionnel.
En général, le coût unitaire moyen décroit quant la longueur de la rafale augmente.
C’est ce que nous supposons réalisé ici.
Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4
62
- On
peut
rencontrer diverses fonctions de coût : P = P(N) (P désigne
le coût de fabrication d’une rafale de Npièces).
et diverses lois de
probabilité
de la fabrication : si on lance Npièces
on obtient Ypièces
bonnes. On suppose évidemment ici que Ypeut
être considéré comme un nombre aléatoire(compris
entre 0 etN)
et dont on connait la loi de
probabilité.
- On
peut
ou non supposerqu’on dispose
de délais suffisants pour lancer éventuellement une ouplusieurs
rafalessupplémentaires.
- D’autre
part,
onpeut envisager
lestockage
dusurplus
defabrication
(si
on enespère
la venteultérieurement) ; auquel
cas il faudraen évuluer le coût et la
probabilité
d’une vente future.- Pour des raisons diverses
(objets périssables ;
manque deplace ;
demande futureimprobable... )
onpeut
renoncer délibérémentau
stockage ;
mais diverses solutionspeuvent
encore êtreenvisagées
pour utiliser le
surplus (ou
s’endéfaire) : destruction, récupération,
vente à bas
prix...
Ces
quelques
indications, bien que trèsincomplètes,
montrent assezla très
grande
variété desproblèmes
dutype
considéré. La théoriegé-
nérale en serait très lourde et très
pénible.
Elle serait deplus
bieninutile car si
de multiples
détailspeuvent compliquer
la résolution nu-mérique,
ilsn’apportent
pas de difficultésthéoriques supplémentaires
et la méthode de résolution reste
toujours
la même dans sesgrandes lignes.
C’est cette méthode que nous voudrions exposer en traitant unexemple numérique précis.
2 - METHODE DE RESOLUTION EXPOSEE SUR UN EXEMPLE 2. 1 - Enoncé de
l’exemple.
Une
entreprise reçoit
la commande de Xpièces.
Cespièces
sontproduites
en rafales. Le lancement d’une rafale de Npièces
coûteP(N) = 3 + 0, 5 N
et laproduction
est aléatoire : chacune des Npièces
ainsi
fabriquées
est bonne avec laprobabilité 0, 7 (donc
mauvaise avecla
probabilité 0, 3).
Il y aindépendance
enprobabilité
des résultats dechacune des
pièces.
Ainsi le nombre Y depièces
bonnes obéit à la loibinomiale
B(N ; 0, 7). Enfin,
si la commande nepeut
pas être réalisée dans les délaisvoulus,
cela constitue unpréjudice
évalué à 5X.Quelle
est dans ces conditions la
stratégie optimale ?
2. 2 - Résolution par itération des lancements.Une
première
méthode va fournir la solution duproblème
à la foislorsque
le nombre de lancements àenvisager
est borné et au contrairedans le cas où ce nombre
peut
être arbitrairementgrand.
a)
Un seul lancementCherchons d’abord la
stratégie optimale lorsqu’on
nepeut
effectuerqu’un
seul lancement. Soit X la commande. On lance une rafale de Npièces.
Soit p laprobabilité
de réaliser Y X.L’espérance
mathéma-tique
du coût est alors :Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4
63
On cherche pour
chaque
valeur de X la valeur de Ncorrespondante qui
assure le coût minimum. On
désigne
parL1(X)
la valeur de N retenue et parC1(X)
le coûtminimum ( 1 ).
Exemple de calcul :
Il y a un seul
optimum
obtenu pour N =7 ;
le coût minimum cor-respondant
est6, 92,
d’où :Li(3) =7 Ci(3) =6.92
Les calculs ainsi effectués pour X 5 donnent les résultats suivants :
Stratégies optimales
pour un seul lancementb)
Possibilitéd’effectuer
deux lancements.Soit X la commande. On lance une
première
rafale de Npièces
etl’on obtient Y
pièces
bonnes.Si
Y ~ X l’opération
est terminée.Si Y X il manque
Xi =
X -Ypièces.
On effectue alors un deuxième lancement pour s’efforcer de réaliserXl pièces.
Ce lancement est alors le
dernier ;
son effectifoptimal
est donné par la loiLi précédente ( 2- 2-a)
c’estNi (X)
et le coût de cette deuxièmeopération
estCi(X).
On a ainsi tous les éléments pour calculerl’espérance
mathé-matique
du coût del’opération complète lorsque,
pourproduire X,
on lance unepremière
rafale de Npièces.
Exemple :
X = 3 N = 5---
(1) Pour abréger, on désignera dans la suite par
"coût",
l’espérance mathématique du coût considéré.Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N .4
64
d’où : Coût del’opération :
On trouve pour :
D’où la valeur minimale :
6, 33 ;
on la noteC2(3) = 6, 33 ;
tandisque
L2(3) -
6(effectif optimal
dupremier
lancement pour obtenir 3 ob-jets lorsqu’on peut
effectuer 2 lancementssuccessifs).
Le tableau des résultats est le suivant :
Stratégies optimales
pour deux LancementsL2(X)
est l’effectif dupremier lancement ;
P
désigne
laprobabilité
de réaliser la commande en un seul lance- ment.c)
Possibilitéd’effectuer 1
lancements (K > 2)Le
procédé précédent
s’étend deproche
enproche
à un nombrequelconque
de lancements.Par
exemple
supposonsqu’on puisse
effectuer 3 lancements suc-cessifs. Soit N l’effectif du
premier
lancement etYI
le nombre depièces
bonnes issues de cette
première
rafale :Si
Y1 ~ X l’opération
est terminée.Si
Y1 ~ X
il faut alors en deux lancements s’efforcer deproduire Xi =
X -Yi ;
On en connait lastratégie optimale :
à savoirL2(XI)
audeuxième
lancement ; puis L1(X2)
audernier,
s’ilmanquait X2 pièces après
les deuxpremières
rafales. Le coût de cesstratégies optimales
est
C2(X).
Ainsi le calcul 2-2-b s’étendprogressivement
à un nombrequelconque
de lancements.Supposons
l’étude faitelorsqu’on peut
effectuerK rafales successives et soit
Ck(X)
le coûtoptimal
de fabrication. On veut passer de K à K + 1 et soit N l’effectif dupremier
lancement. Dé-signons
parp la probabilité qu’il
manque npièces après
cettepremière opération (n =X-Yi).
Le coûtcorrespondant
à cettestratégie (N pour
X en K + 1
rafales)
est :Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4
65
On détermine la valeur de N
qui
rend ce coût minimum ; cette valeursera
désignée
parLk+1(X)
et le coût parCk+1(X).
Stratégies optimales
pour trois lancementsL3(X)
est l’effectif dupremier
lancement.On devine que, sous des
hypothèses
trèslarges,
la suite{Lk(X)}k
converge ainsi que la suite
{CkX)}k ;
ces suitesconvergent
même très ra-pidement
dans la mesure où lesprobabilités
notées P dans les tableauxpré-
cédents sont
grandes (ici,
toutessupérieures
à0, 8).
Eneffet,
on userapratiquement jamais
du droit d’effectuerplus
dequatre
lancements suc-cessifs
[la probabilité
en serait inférieure à(0,2)4 - 0,0016]
de sorte que,pouvoir
effectuer 5 lancements ; ou 7 ; ou 15 sont, dansl’exemple
étudiédes situations
pratiquement équivalentes ;
elles conduisent aux mêmesstratégies L(X)
et aux mêmes coûtsC(X).
De
plus,
ces valeurs limites :sont
indépendantes
despénalisations (ici 5X) qu’on
doitsupporter
dans lecas où la commande n’est pas réalisée. Il est bien clair en effet que dans le calcul des
coûts,
cespénalisations
seront affectées deprobabi-
lités très faibles
lorsque
Kdépasse quelques
unités(la
contribution deces valeurs sera
pratiquement
nulle pour K >4).
Onpeut
donc déterminerces fonctions sans faire intervenir cette
pénalisation :
c’est ce que nous allons faire maintenant.2. 3 - Recherche directe de la
stratégie
limite.Désignons
parL(X)
la limite pour K = oo deLk(X)
et parC(X)
cellede
Ck (X). L(X)
est l’effectifqu’il
convient de donner à une rafale lors-qu’on
a le droit d’effectuer un nombrequelconque
de rafales successives.Ces valeurs
L(X)
etC(X) peuvent
se déterminer deproche
enproche
pour X = 1
puis pour X = 2 ; X = 3,
etc...Calcul Z de L(l) et de C(l).
La
stratégie optimale
est la même pour tous les lancements succes-sifs
(on
se retrouvechaque
fois dans la même situation face à"l’éternité").
Supposons
que l’onadopte
lastratégie :
lancer 1 pour obtenir 1.Avec la
probabilité 0, 7
on obtient 1pièce
" " "
0,
3 il faut recommencer.Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’,4
66
Le coût de
l’opération
est donc :Premier
Opérations
lancement suivantes
La
stratégie " lancer
2 pour obtenir 1" entraîne le coûtS2(1) tel
que:(0,
9 est laprobabilité
de ne pas réussir en une seulerafale).
On obtient ensuite :
La
stratégie optimale
est donc :Calcul de L(2) et de C(2).
On étudie ensuite les diverses
stratégies
pour obtenir 2. En casd’échec : ou bien il faut à nouveau chercher à
produire
2 et le coût seraS(2)
inconnu ; ou bien chercher àproduire 1,
dont le coût est connu :C(l) = 4, 4.
Exemple
de calcul : on veut réaliser2 ;
on lance 4.coût :
d’où
on obtient :
d’où finalement :
On calcule ensuite
L(3)
etC(3)
àpartir
des valeursprécédentes ; puis L(4)
etC(4)
etc...Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4
67
Les résultats sont donnés par le tableau suivant :
Si l’on
applique
cettestratégie
pourproduire X ;
les nombres d’ob-jets qu’on
cherche àproduire
dans les rafales successives sont :X ; Xl ; X2 ; X3 ;...
Ces nombres forment une suite de Markov
homogène
dans letemps.
La matrice des
probabilités
de passage est la suivante : Valeurs deXn
Valeurs de
X. 1
Cette suite de markov admet 0 comme seul état final. On atteint cet état au bout d’un
temps
fini avec uneprobabilité égale
à 1. Les du-rées moyennes d’atteinte sont les suivantes :
a1.0 = 1, 09 a2.0 = 1, 16 a3.0 = 1, 177 a4.0
=1, 14 a5.0
=1,
21 Ainsi a3.0 =1, 17
est la durée moyenne pour passer de l’état 3 à l’état0 ;
c’est doncl’espérance mathématique
du nombre de rafales nécessaires pour réaliser la commande X = 3 et cela enappliquant
lastratégie
op-timale
précédente.
-Remarque :
On asupposé
ici quechaque
lancement avait la même fonc-tion de coût
P(N) =
3 +0,
5 N. Onpeut
au contraire considérer deux fonctions : l’une pour les rafalesprévues (la première
rafale de fabri-cation d’une commande entre dans cette
classe)
et un coûtplus
élevépour les rafales
supplémentaires,
car celles-ci viennentperturber
leplan
de fabrication. Cedétail,
de même que tous ceuxqui
ont été men- tionnés audébut, n’apportent
aucunchangement
fondamental aux méthodes derésolution ;
seules sont modifiées lesrègles
de calcul des coûts.Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4
68
Disons pour terminer un mot des difficultés
pratiques qu’on
ren-contre pour traiter ce
type
deproblème.
Ce n’est ni la méthode
(finalement
trèssimple),
ni lalongueur
descalculs
(ils
sont à laportée
d’unepetite
machine debureau) qui pré-
sentent de réelles
difficultés ;
mais la collecte dedonnées ;
nous voulons dire :- la loi de
probabilité
de la fabrication ;- la fonction de coût.
Il faut
pouvoir disposer
destatistiques
assezcomplètes
pour estimer les fonctionsprécédentes.
Revue de Statistique Appliquée. 1965 - Vol. XIII - N ’4