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La lettre. GAJAC Thomas. Ecole des Mines de Nantes

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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La lettre

GAJAC Thomas

Ecole des Mines de Nantes

Ce matin, une lettre est arrivée au bureau de poste du Village. Le postier a l'habitude des grandes enveloppes jaunes à l'adresse dactylographiée des services administratifs. Mais une lettre, c'est un événement. Il a beau réfléchir, il ne parvient pas à se souvenir la dernière fois que c'est arrivé. Qui peut bien écrire ? Et surtout à qui ? Il a longuement regardé le nom et l'adresse inscrits sur l'enveloppe, étonné que cette femme seule reçoive du courrier. Son mari est mort lors d'un éboulement dans un des tunnels de la mine, et il lui semble que le reste de sa famille habite toujours dans le Village. Elle élève tant bien que mal ses quatre enfants. ''Par chance, pense le postier, elle n'a que des garçons.'' Non qu'il juge les filles inférieures, mais les garçons vont travailler plus jeunes à la mine. Dans son cas, il vaut mieux avoir quatre salaires en plus. Le postier pose la lettre sur le coin de son bureau, et décide de porter lui-même la lettre à cette femme. Il veut être là, il veut connaître les secrets que renferment cette enveloppe. Le reste de la journée passe lentement. Sa curiosité augmente à mesure que les heures défilent. Il règle son réveil pour dix-sept heures, heure à laquelle il finit son travail, pour être sûr de ne pas être en retard. Il s'absente en début d'après-midi pour aller déposer à la mine tout le courrier reçu.

Puis il revient, et continue d'attendre. Il est incapable de se concentrer sur autre chose. Vers seize heures, il commence à s'agiter. Il s'empare soudainement de la lettre de la main droite et cherche un coupe-papier sur son bureau de la gauche. Au moment où il s'apprête à décacheter l'enveloppe, il suspend son geste. Il n'a jamais ouvert un courrier de sa vie, et sent que si la pointe du couteau traverse le papier, il ne pourra décemment plus se regarder dans une glace. Il se détend un peu et repose lentement la lettre sur le bureau. Il range le coupe-papier dans un tiroir et le ferme à double tour, pour ne plus être tenté. Plus qu'une demi-heure. Il n'ose plus toucher la lettre. Elle est là, face à lui. Son immobilité le nargue. Il la fixe, comme si elle pouvait s'échapper, comme si ses yeux pouvaient percer l'enveloppe et en lire son contenu.

Le réveil sonne. Il est l'heure. Le postier, un moment assoupi, se réveille en sursaut. Il reprend un temps ses esprit, respire un grand coup, et sort lentement de son bureau. Il remonte le long chemin caillouteux qui mène en haut du Village, levant ostensiblement l'enveloppe. Les rayons orangés du soleil du soir éclairent d'une sorte de halo la silhouette du petit homme trapu. C'est son moment de gloire. Il a en cet instant l'aura d'un messager des Dieux. Un silence impressionné et respectueux accompagne sa marche. Il marque un temps d'arrêt, solennel, face à la vieille porte en bois du destinataire de la lettre. Il frappe théâtralement trois coup et, conscient de son importance, dit d'une voix forte : ''Quelqu'un vous a écrit !''. Une femme ouvre timidement la porte, surprise que le postier s'adresse à elle. Elle l'invite à entrer et commence à préparer le café, rongée de curiosité. Pendant ce temps, quelques voisins se rapprochent. L’Ancêtre, assis sous le porche de la maison d'en face, se lève et rejoint le groupe à son rythme, en faisant de tous petits pas et s'appuyant sur sa canne. Puis il se laisse tomber lourdement sur une chaise, face au postier. Tout le monde se tait, immobile. On peut ouvrir la lettre.

Cette lettre, c'est le petit Al qui la lit. Il ne sait pas encore très bien lire, mais pas très bien, c'est mieux que pas du tout, et c'est surtout mieux que la majorité du Village. C'est le seul qui va à l'école parmi ses frères. Sa mère préférerait qu'il travaille, pour rapporter un peu d'argent à la maison. ''Trop chétif'' avaient-ils dit, à la mine, la fois où elle l'avait amené. Alors il apprend à lire, à compter, à écrire aussi, un peu. Il est fier de lire cette lettre, dans la cuisine, entouré de sa mère, ses frères et sœurs, le postier et les voisins. Il a croisé le regard plein de curiosité de l'Ancêtre, et jubile intérieurement d'être le

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centre d'intérêt. C'est la première fois que le Village lui accorde autant d'attention. Il a toujours été raillé par les adultes ou par ses camarades. Toujours dernier à la course, le dernier choisi lors des parties de ballons, et trop faible pour être capable de se défendre des moqueries. Il a vite compris qu'il valait mieux se faire discret, se tenir à l'écart, pour éviter d'avoir des histoires avec les autres. Mais maintenant, c'est son heure.

Il bute un peu sur certains mots mais tout le monde est tellement concentré sur ce qu'il raconte que cela passe inaperçu. C'est son oncle qui écrit. Celui qui vit à la Ville, le frère de sa mère. Al ne se souvient pas trop de lui. Juste d'un grand homme brun, un peu courbé, toujours souriant. Il travaillait comme la majorité du Village pour la compagnie minière. Comme il était habile de ses mains, il réparait les wagonnets endommagés. C'était un poste envié, qui lui permettait d'échapper à l'obscurité et à la chaleur infernale des souterrains. Toute la journée, il redressait la tôle, fondait les vis, graissait les roues. Le patron l'aimait bien. Il faisait du bon travail, toujours de bonne humeur. Mais un beau matin, il s'était réveillé de mauvaise humeur. Le soir, il était revenu du travail les sourcils froncés, l'air soucieux. Il avait dit ''J'en ai assez''. Personne n'a jamais su ce qui avait provoqué ce ras-le-bol aussi subit qu'inattendu. Le lendemain, il était parti. Il avait pris le chemin de la Mine avec un sac de jute sur le dos, et le soir il n'était pas rentré. Le patron ne l'avait pas vu de la journée. Alors le Village avait compris. Il était parti, vraiment parti, parti pour la Ville. Ce n'était pas le premier, ce ne serait pas la dernier. Cependant, tout le monde s'attendait à le voir revenir rapidement. Que faire là-bas quand on vient du Village ? Les gens de la Ville ne sont pas comme nous, ne vivent pas comme nous. Mais il n'était pas revenu. C'est la première fois depuis quatre ans qu'il donne des nouvelles. Il dit qu'il va bien, il raconte toutes les nouvelles choses qu'il fait, et tout ce qu'il n'est plus obligé de faire. Il explique qu'il est libre, que sa vie est plus facile, et qu'il est mieux payé. Il a une chambre pour lui seul, un collègue l'emmène tous les matins en mobylette dans le garage où il travaille. Le soir, il va au cinéma. Un voisin explique que le cinéma, ce sont des histoires avec des personnages qui bougent sur un grand drap blanc. C'est un cousin à lui qui le lui a dit. Al marque une pause, et chacun essaie de se représenter la chose. Les autres n'y font pas attention et le pressent de continuer.

Quand Al atteint le bas de la lettre, il retourne la feuille, déçu que ce soit déjà terminé. Il lève la tête.

Un silence rêveur envahit la petite cuisine. Le regard perdu, chacun s'imagine à la place de l'oncle. Au bout d'un moment, l'Ancêtre rompt les méditations de sa voix rauque et fatiguée. ''Tu as bien lu'', complimente-t-il, lui qui ne sait ni lire ni écrire. Puis il se lève, empoigne le couvre-chef usé qu'il avait posé sur la table de la cuisine, fini sa tasse et rejoint sa place sous le porche de sa masure, à l'ombre.

Comme un signal tacite, les autres s'en retournent à leurs occupations. Al reste assis sur sa chaise, et relit encore et encore la lettre, pour qu'elle reste gravée dans sa mémoire à jamais.

L'ancêtre ferme les yeux, affalé sur son fauteuil, sous le porche de sa maison. Cette maison, c'est lui qui l'a construite, de ses propres mains. Il en est fier. Il n'a jamais eu à la reconstruire. Quelques réparations de temps en temps, c'est tout. Maintenant, il ne peut plus travailler. La compagnie minière lui verse une petite pension, trois fois rien, de quoi ne pas mourir de faim. Il est soucieux. Cette lettre n'augure rien de bon. Elle risque de raviver les envies d'ailleurs. Il a toujours vécu au Village. Il y est né, il y a grandi, puis vieilli. Tout au long de sa vie, il a pu en voir, des curieux, qui ont tout quitté pour partir à la Ville. Ses deux frères aînés, son voisin d'en face, dans la maison duquel vivent maintenant le petit Al et sa famille. Son fils, aussi. Son seul fils. Le seul enfant qu'il ait eu avant que sa femme ne meure en couche, deux ans plus tard. Il l'a élevé comme il a pu. Un matin, il s'était réveillé. Son fils était parti, laissant sur la table de la cuisine le camion en ferraille que son père lui avait fabriqué quand il était petit. Il pleure, en silence. Il pleure comme il a pleuré ce matin-là. De chaudes larmes coulent sur ses joues tannées par le soleil et les ans. Et il sait au fond de lui que cette lettre est sûrement la pire chose qui soit arrivée depuis longtemps pour le Village.

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Al marche. Le soleil commence timidement à poindre à l'horizon, mais Al ne le remarque même pas. Il marche, droit devant lui, d'un pas sûr, régulier. Voilà huit ans que la lettre est arrivée. Deux autres, lui ont succédé. Al connaît par cœur chacune d'elles, serait capable de les réciter l'une après l'autre, sans hésitation. Il sait précisément quels mots l'oncle a raturé, de quelle manière il a signé, la date où il les a envoyées. Il a longtemps imaginé ce qu'avait pu ressentir le frère de sa mère au moment de partir, deviné quel événement l'avait poussé à faire le grand saut, à tenter l'aventure de la Ville. Avait-t-il reçu une lettre d'un proche ? Une dispute avec un collègue ? Tout le monde l'aurait su. La raison du départ est restée un mystère jusque-là. Le sourire présent sur son visage depuis qu'il a quitté le Village s'élargit. Al vient de se rendre compte qu'il ne sait pas lui-même ce qui le pousse à partir aujourd'hui.

Bien sûr il y a eu la lettre, mais cela aurait pu rester un rêve. Il n'était pas tellement malheureux au Village. La curiosité peut-être ? La soif d'une aventure qu'il se croyait incapable d'entreprendre ? Il ne sait vraiment pas. Il est simplement en train de répéter l'histoire de son oncle. Cela il le sait. La veille, il a pris sa décision. La nuit tombée, il a serré longuement sa mère dans ses bras, et lui a souhaité une bonne nuit. Elle l'a regardé d'un œil douteux, un peu inquiet, mais n'a pas posé de question. Puis il a préparé son baluchon. Une chemise, un peu d'argent, une gourde d'eau en peau, deux pains, le couteau offert par son frère aîné et les lettres, évidemment. Il a ouvert la porte, s'est arrêté brièvement sur le seuil. Le premier pas est toujours le plus dur. Jamais ce dicton ne lui a paru plus vrai. Il a repensé aux lettres, et il est parti. Depuis, il marche, sans arrêt. Il est le septième à entreprendre l'aventure depuis l'arrivée de la première lettre. Chaque pas l'éloigne du Village dans lequel il a grandi, du Village qu'il n'a jamais quitté. Chaque pas accroît sa soif de nouveauté, son envie de découvrir le contenu des lettres de son oncle pour de vrai, enfin.

Comme ses frères, Al avait fini par aller travailler à la mine et abandonner l'école. Il avait grandi, mais sa silhouette restait fine. Le patron l'avait donc envoyé tout au fond des souterrains, dans les galeries où seule une anguille aurait pu se faufiler. Il passait ses journées seul, éclairé de deux bougies, à se contorsionner pour atteindre le meilleur point où enfoncer sa pioche. Dans la touffeur des profondeurs, il s'imaginait la Ville. Les jeunes rêvent de dragons, de héros, de combats épiques, lui ne songeait qu'aux voitures, au cinéma, aux bars décrits par son oncle. Constamment dans la lune, il rêvait de s'installer sur un fauteuil confortable, une poignée de noisettes grillées dans un petit cornet en carton et de voir l'écran du cinéma s'animer d'histoire extraordinaire. Il avait du mal à imaginer comment sur un simple drap blanc pouvaient se dérouler des histoires aussi extraordinaires que celles racontées par son oncle dans ses lettres.

Il a mangé en marchant. Il ne veut pas perdre de temps. La nuit commence à tomber, quand au loin il aperçoit les premières lueurs de la Ville. Il progresse de quelques mètres encore au bord de la route qui descend vers la Ville, puis s'arrête, incapable d'aller plus loin. Il s'assoit sur un rocher plat et fixe ce dont il a rêvé pendant toute son enfance. La Ville se dresse enfin face à lui, majestueuse. Il a beau surplomber la vallée, jamais il n'a été dominé de la sorte. Même les montagnes qui entourent le Village lui paraissent insignifiantes comparé à ce qu'il voit. Certains bâtiments montent si haut qu'il en a le vertige. La rumeur indistincte qui s'échappe de la Ville lui paraît assourdissante. Jamais il n'a entendu un tel bruit. Mais rien ne l'impressionne plus que les lumières. Il ouvre grand ses yeux, comme s'ils pouvaient à eux seuls englober l'immensité de la Ville. Les lumières multicolores des enseignes clignotent ça et là, les traînées parallèles des phares des voitures le surprennent à chaque instant. Il contemple ce spectacle jusqu'à s'assoupir, submergé par la fatigue et l'excitation.

Il les entend avant de les voir. Le temps qu'il émerge de son sommeil, il a déjà la tête plaquée contre le sol. Il ouvre les yeux. Deux hommes se tiennent face à lui, hargneux. Le troisième pèse de tout son

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poids sur sa nuque. Al tente bien de se débattre, lance sa jambe pour essayer de se dégager, mais rien n'y fait. L'un de ses agresseurs fouille son sac. Il trouve l'argent, le couteau, et le fourre dans sa besace.

''Il n'a rien d'autre''. L'homme dans son dos le relâche un instant. Al a juste le temps de se relever, avant de recevoir un formidable coup de poing dans la mâchoire. Les trois hommes le rouent de coups, frustrés de n'avoir récolté qu'un si maigre butin. Ils déversent leur rage dans ce combat absurde, inégal.

Al se plaque au sol, encaisse tant bien que mal les coups, comme avant, au Village, quand il était le plus petit des enfants de son âge. Bien vite, les agresseurs se lassent de son manque de réaction. Après un dernier coup de pied, ils le laissent là et repartent comme ils sont venus.

Al a attendu longtemps avant de rouvrir les yeux. Il soulève ses paupières avec difficulté. La Ville se dresse toujours face à lui. Il se lève péniblement. Les voleurs lui ont seulement laissé les lettres, et sa chemise de rechange. Il enfile celle-ci, mets les lettres de son oncle dans sa poche intérieure et descend en boitant la route qui mène à la Ville.

_

Le genou gauche appuyé contre le sol, Al frotte. Il frotte de toutes ses forces, jusqu'à voir son reflet dans le cuir de la chaussure de son client. Cela fait deux mois qu'il s'est fait agressé. Sans argent, il a du dormir sur le trottoir les trois premières nuits. Durant la journée, il a erré dans les rues de la Ville, s'émerveillant à chaque carrefour devant les tours immenses, les voitures à la carrosserie lustrée garées au pied des hôtels de luxe, les motos pétaradant à chaque fois que le feu passe au vert. Il aime le quartier des bars. De chacun s'échappe une musique différente. La nuit, c'est à celui qui aura la devanture la plus colorées. Devant les plus chics, des jeunes femmes font des clins d’œil et prennent des poses suggestives pour attirer la clientèle masculine. Ces femmes ne voient pas Al. D'ailleurs, dans ce quartier, personne ne voit Al. Au Village, il essayait toujours de se faire le plus discret possible. Ici, il est définitivement devenu un fantôme qui se nourrit des découvertes qu'il fait chaque jour et qui erre le ventre vide à la recherche des mots écrits par son oncle. Le quatrième soir, il a enfin trouvé un cinéma. Il est resté assis un moment sur le trottoir d'en face, à regarder les affiches, puis il a poussé les portes de verre et s'est dirigé vers une salle. L'ouvreur l'a attrapé par le collet et l'a sauvagement repoussé dehors. Assis au bas des marches, il enrage en silence. Faire tout ce chemin pour se retrouver en guenilles bloqués à l'entrée d'un cinéma. Il commence à regretter son départ, quand une main se pose sur son épaule. C'est une main fripée, fatiguée, d'une étonnante couleur noire. Cependant, une chaleur et une force surprenante s'en dégage. Les yeux de Al ont remonté lentement le long du bras qui le tenait et a croisé le regard du vieil homme. Un regard calme, dominateur, démontrant la confiance de l'homme. Un regard qui a connu plus de souffrances qu'il n'en faut pour une vie. Un regard débordant de bienveillance pour ce jeune garçon qui se tient face à lui. Un regard surtout, qui n'accepterait pas de refus. Alors Al a baissé la tête et a suivi l'homme, sans mot dire. Il l'a conduit quelques rues plus loin jusqu'à une placette perdue au milieu de la Ville. Une place sans bar, sans magasin, sans lumières. Une place où le vieil homme rassemble les jeunes désœuvrés qu'il croise sur son chemin. C'est le patriarche de cette véritable cour des miracles. Mécaniciens, charpentiers, carreleurs, charpentiers, il s'arrange pour trouver un métier à tous. Ils se sont assis près d'un feu, avec un simple bidon pour cheminée. Le vieil homme a raconté son histoire. Il était arrivé comme lui d'un village de montagne. Il avait quitté une vie qui ne lui réservait plus grand chose. Plein d'espoir, heureux de découvrir la Ville, il avait vite déchanté. Les bandes organisées, rois de la nuits, le faisaient travailler en échange d'une protection. Il avait tout connu. Les affrontements, les assassinats, la drogue... Il était peu à peu monté en grade, et la Ville de la nuit le respectait. Un jour, à force de croiser tous ces gamins perdus, promis à un avenir identique au sien, il avait pris sa décision. Il avait quitté le milieu pour venir en aide aux jeunes, gardant toujours la protection de son gang. Depuis, il était devenu encore plus connu, même dans la Ville du jour. Les gens ont commencé à l'appeler le

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Père. Son histoire terminé, il a fait signe à un jeune de lui servir de quoi manger. Puis, Al s'est confectionné une paillasse en carton et s'est endormi lourdement.

Le lendemain, le Père a offert à Al une boite contenant un tube de cirage et quelques morceaux de tissu et l'a conduit à un carrefour passant, proche du centre-ville. Depuis, Al passe ses journées ici. Ses clients l'aiment bien, parce qu'il s'applique énormément, et surtout, parce qu'il sait lire. Ainsi, chacun lui demande les nouvelles du jour : actualité politique, nouveaux films, carnets mondains... Et Al raconte avec un grand sourire, toujours fier de surprendre le client ébahi qu'un cireur de chaussure sache lire et parvienne à retenir autant de choses. Al jubile, et se souvient du jour où il a lu la lettre pour la première fois. A la fin, le client donne souvent deux pièces au lieu d'une, et le remercie pour le cirage et la conversation. Al a rapidement compris l'étrange couleur des mains du vieil homme. Au bout d'une semaine, malgré le quart d'heure quotidien à frotter énergiquement ses mains, elles avaient pris la même teinte étrange que celles du Père. A la nuit tombée, il rejoint les autres sur la petite place.

Quand tout le monde arrive, la même routine suit immuablement son cours. Le Père possède deux boîtes, l'une vide, l'autre pleine. Chacun dépose dans la boîte vide ce qu'il a gagné dans la journée, avant que le vieil homme ne la ferme avec un cadenas. Puis, il ouvre la seconde boîte pour montrer qu'elle contient bien le butin de la veille, et part acheter de quoi manger en laissant la première boîte trôner au milieu de la place. Lorsqu'il revient des courses, il répartit en parts égales ce qu'il reste. Al s'est posé beaucoup de questions au début. Pourquoi ne pas utiliser une seule boîte ? Le Père lui a expliqué que c'était le seul moyen pour que la confiance règne au sein de la communauté. Confiance envers lui car il garde la boîte pleine pendant toute une journée sans jamais l'ouvrir, et confiance envers les jeunes car la boîte du jour reste au milieu de la place le temps des courses sans que personne n'ose s'en approcher. Un jour, un nouveau venu avait essayé de dérober la boîte. Il n'avait même pas réussi à sortir de la placette. Le Père était arrivé juste à temps pour empêcher sa jeune troupe de le lyncher, et le voleur avait été banni de la Ville à jamais. Al imagine quelle pourrait être sa vie si une telle sentence lui était imposée. Vu la taille de la communauté, déroger à la sanction serait impensable, malgré la taille de la Ville. Rentrerait-il pour autant au Village ? Il ne l'envisage pas non plus. C'est sur ces considérations qu'il s'endort comme tous les soirs dans un coin de la place, aux côtés de ses camarades de misère.

Al est satisfait de ce système de boîte. Il reste rarement une fortune après les achats de nourriture, mais comme il n'est pas dépensier, il a réussi à accumuler en un peu plus de quatre mois un petit pécule.

Alors ce matin, il décide de ne pas travailler. Après avoir averti le Père, il se dirige vers l'extérieur de la Ville. Il sait exactement comment utiliser cette journée libre. Après une longue marche dans les rues de la Ville, il s'arrête devant un garage dont les murs sont couverts d'étagères où sont rangés des outils de toute sorte et des pièces de voiture. Il se présente au patron, un vieil homme courtaud arborant une moustache poivre et sel et aux mains couvertes de cambouis, et lui parle de son oncle. Le garagiste se gratte la tête et fronce les sourcils. Puis il se souvient. L'homme était venu le trouver un matin. Un grand homme, pas très gaillard, mais un air franc et honnête. Il l'avait pris à l'essai pour la journée.

Satisfait, il l'avait engagé. Il avait vécu cinq mois au fond du garage dans un petit local aménagé, le temps qu'il puisse économiser assez pour pouvoir se trouver un endroit où vivre plus confortable. Le garagiste aimait bien l'oncle, car il pouvait discuter de tout. Il parlait souvent du Village dans lequel il avait vécu avant de partir pour la Ville. Les montagnes, la mine, le patron, la famille... Un jour, alors qu'il revenait du bar d'à-côté, le garagiste avait surpris trois hommes en train de sortir en courant du garage. Il s'était précipité vers l'entrée et avait retrouvé l'oncle au sol, portant des marques de coups.

Celui-ci s'était relevé péniblement, lui assurant que ce n'était rien. La semaine plus tard, il n'était pas venu travailler. Le garagiste, après trois jours d'attente, avait engagé un des jeunes du quartier. Il n'avait plus jamais entendu parler de l'oncle. Dommage, c'était un brave gars, un bon travailleur. Al

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revient vers le centre-ville. Il pense à son oncle. Est-il mort dans une rue obscure, assassiné par les trois hommes ? Est-il parti dans un nouvel endroit pour commencer une troisième vie ? Sur ces sombre pensées, il s'arrête sur un trottoir et regarde de l'autre côté de la rue. Il se tient face au cinéma devant lequel il était assis quand il a rencontré le Père. Il rentre, demande une place au guichet. Il passe devant l'ouvreur qui l'avait mis à la porte avec un sourire fier et satisfait. Celui-ci bien sûr, ne le reconnaît pas. En entrant dans la salle, la jubilation laisse place à la timidité. Al s'assoit du bout des fesses sur le siège confortable, tout au fond de la salle. Il est envahi par la curiosité. Les gens rentrent au compte-goutte, seuls ou par deux. Tous s'installent comme lui face à deux grands rideaux rouges.

Soudain, les lumières s'éteignent. Les rideaux rouges s'écartent, découvrant une large toile blanche tendue sur la scène. La salle est plongée dans le noir. Une lumière s'allume dans la cabine située dans son dos, et éclaire la toile face à lui. Le chiffre 5 apparaît, 4... 3... 2... 1...

Assis sur la terrasse d'un bar, Al écrit, frénétiquement. Il donne d'abord rapidement de ses nouvelles, écrit qu'il va bien, pour rassurer sa mère. Puis il raconte tout ce qu'il a vécu et découvert depuis qu'il est arrivé en Ville. Les immenses immeubles, les lumières de la nuit, le bruit dans les rues, la rencontre avec le Père... Il omet volontairement l'agression du premier jour, les nuits à la belle étoile, la disparition de l'oncle... Il raconte la séance de cinéma qu'il vient de voir. Le héros poursuivi par une bande de meurtriers, l'escalade du mur du château dans lequel une jeune femme est retenue prisonnière. Il décrit la beauté de l'actrice du film. Une grande brune aux longs cheveux bouclés tombant sur une robe noire mettant ses formes en valeur, dont les yeux pétillants avaient l'air de le fixer tout au long du film. Enfin, il demande des nouvelles de tous, sa mère, ses frères, l'Ancêtre...

Quand il se relit, il sourit en remarquant qu'il a écrit mot pour mot certains passages des lettres de son oncle. Il écrit le nom de sa mère, l'adresse du bureau de poste du Village, colle le timbre sur l'enveloppe. Il finit son jus de fruit et se lève pour chercher une boîte aux lettres. Il parcourt deux rues avant d'en apercevoir une à un carrefour. Al poste la lettre en se demandant si il reviendra un jour au Village.

Al est toujours plongé dans ses pensées quand il entend les cris d'une bagarre. Il s'approche par curiosité en fendant la foule. Il voit un des jeunes de la communauté à terre, en train de se faire tabasser par deux hommes. L'un porte un blouson de cuir. Il reconnaît l'autre, un de ses agresseurs du premier jour. Son sang ne fait qu'un tour, il se rue sur l'homme les poings en avant et tombe à terre avec lui. Ils se battent comme des chiffonniers. Al met toute sa rage dans ses coups, mais il est vite dominé. Au sol, il tourne la tête et voit son compagnon sans connaissance, le visage en sang. L'autre agresseur se relève, écarte son complice et sort un pistolet de son blouson. Al fixe l’œil noir de l'arme.

L'homme tire.

Ce matin, une lettre est arrivée au bureau de poste du Village.

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