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Fonctions des pots, fonctions des femmes
Marie-Claude Mahias
To cite this version:
Marie-Claude Mahias. Fonctions des pots, fonctions des femmes. 1989, pp. 229-240. �hal-02423043�
Marie-Claude Mahias
FONCTIONS DES POTS, FONCTIONS DES FEMMES.
A propos de Daniel Miller, Artefacts as Categories. A Study of Ceramic Variability in Central India. Cambridge, Cambridge University Press, 1985, 253 p., biblio, index.
Encore un livre sur la poterie indienne dira-t-on peut-être si l'on sait qu'une bibliographie sur le sujet atteint facilement une centaine de titres.
Celui-ci se présente comme une étude de culture matérielle, dans une perspective archéologique pour laquelle le monde matériel doit constituer une voie d'accès aux relations sociales. Son but est de comprendre les facteurs qui sous-tendent la variabilité des formes matérielles, selon l'hypothèse que les objets "intègrent les principes d'organisation des processus humains de catégorisation" (p. 1), et que la variabilité des objets résulte des mêmes forces que la différenciation interne des groupes sociaux (p. 5- 6). Deux questions orientent tout le travail : comment comprendre la variabilité particulière représentée par un corpus d'objets (ici tous les pots d'un village) en fonction des rapports sociaux qui en constituent le contexte; et comment le faire en considérant la nature des objets comme des catégories (p. 12).
Disons tout de suite que l'on devra à un archéologue d'avoir ouvert le champ de la sémio-technologie en Inde. L'accent mis sur la variabilité et la catégorisation des objets permet à l'auteur, tout au long de 200 pages, de faire la preuve de la relation entre poterie et société, et du rôle signifiant des pots, alors même que ce rôle, qui ne fait l'objet d'aucun discours explicite, est nié par les villageois (p. 192). Bien plus, explorant la nature et les formes de cette relation, il en dévoile le comment et le pourquoi, et montre que la poterie atteint sa signification culturelle parce qu'elle est à la fois utilitaire et banale : « Dans le premier cas, les divisions culturelles arbitraires sont surimposées à des associations 'naturelles' (c'est-à-dire fonctionnelles), et dans le second, la poterie contribue à la reproduction culturelle parce que, ne retenant guère l'attention, elle est appropriée au cadrage (framing), » (p. 192).
Voyons cela de plus près. D. Miller a mis toutes les chances de son côté en choisissant une région pour laquelle existaient des données historiques et archéologiques ainsi que des études ethnologiques de la parenté et de la religion; il peut donc se consacrer à une micro-analyse des pots tout en bénéficiant d'une connaissance approfondie du milieu social.
Après avoir présenté le village et les principaux facteurs de différenciation sociale, il examine les rapports entre la variabilité des objets et, d'une part les processus de fabrication, d'autre part leur fonction et leur distribution. Pour lui — et on ne peut que le suivre dans cette voie — ni le processus de fabrication ni les caractères formels du produit ne sont « donnés »; ils se déterminent réciproquement dans une relation dynamique. La notion de « style » permet de préciser la nature de cette relation. Fondé sur la sélection de certaines dimensions utilisées pour structurer la variabilité (p. 6), le style est ce qui permet la reconnaissance d'un objet comme élément d'un ensemble (p.
35). Il apparaît alors que « chaque stade du processus de fabrication contribue à la différenciation en créant une dimension sur laquelle la variabilité peut être structurée »
(p. 36). Remarquons que c'est donner d'emblée aux dimensions socioculturelles tout leur poids sur les processus de fabrication.
La discussion des relations entre variantes de forme et fonction des pots — association conventionnelle aussi bien pour les archéologues que pour les villageois — conduit à noter une énorme « redondance » des formes de contenants, suggérant que les
« notions de fonction et d'efficacité n'ont qu'un rôle minime pour expliquer dans le détail les aspects spécifiques de la variabilité » (p. 67). Cette redondance fonctionnelle évoque fortement une forme de consommation ostentatoire, « bon révélateur des significations explicites ou latentes que véhiculent les objets; » (Bromberger 1979 : 108). On voit ici que, loin d'être limitée aux sociétés de pseudo-abondance ou industrialisées, elle peut aussi caractériser des objets de valeur marchande infime, produits par des artisans parmi les plus pauvres.
L'étude de la distribution des pots révèle deux types de relations entre les potiers et leurs clients :
- un système d'échange formalisé (asami) qui implique la fourniture, indépendante de toute demande, de certains pots (rouges), à certaines périodes de l'année et lors des rites du cycle de vie, contre un paiement en grains ou une réciprocité de service, et le droit — contre tout potier extérieur — de fournir le village. Une forme particulière de ce système d'échange (ayath) inclut la fourniture de tous les pots culinaires (noirs) dont le client-patron a besoin.
- l'échange en ville ou dans un autre village, contre grains ou argent, des pots culinaires et des autres, à la demande. Le marché permet de répondre aux besoins pratiques et occasionnels, et apparaît comme un complément nécessaire au système d'échange formalisé, une condition de sa permanence : « on peut considérer que le marché assure la flexibilité nécessaire et permet ainsi de préserver un système embedded du défi de l'utilité » (p. 93). L'articulation de formes d'échange et de produits spécifiques remet en question la complétude supposée du système dit traditionnel, ainsi que l'absence de compétitivité et d'innovation qui en découlerait; car, relayée par le phénomène d'émulation à l'œuvre dans toute société hiérarchisée, c'est la forme d'échange formalisé, ritualisé, qui sert de voie de diffusion des produits nouveaux (p.
190).
La description du rôle du potier et de la place des pots dans les rites annuels et du cycle de vie montre que les pots « peuvent représenter des figures rituelles majeures; ils peuvent constituer l'espace dans lequel ont lieu les rites, [...] et même signifier le mariage lui-même » (p. 135).
L'analyse des patterns qui organisent la variabilité des pots en ensembles structurés — comme celui des couleurs (rouge, noir ou beige), ou ceux des traits formels (bord, angularité, ouverture) —, montre que les traits matériels sont constitués en codes
— qui s'emboîtent et se prolongent — et ont un rôle de signe. La mise en relation de ces patterns et de principes d'organisation sociale fait apparaître une correspondance entre codes des poteries, des nourritures et des groupes sociaux.
Là où s'arrêterait une bonne analyse structurale, D. Miller, soucieux d'échapper à la nature normative de l'analyse symbolique, s'inspire de la pragmatique pour tenter une analyse contextuelle de la conceptualisation et de la perception des catégories, et emprunte le concept de framing à l'analyse de E. Gombrich opposant l'ornement à l'art.
Plus que signes ou symboles directement signifiants, les pots établissent le cadre (frame) approprié pour un acte symbolique ou un comportement et pour leur interprétation; mais leur perception est elle-même soumise à des cadres variables, ce
qui rend compte d'une large polysémie de ces pots selon les personnes et les circonstances.
Se pose alors la question des intérêts et stratégies sociales qui permettent la reproduction des catégories matérielles selon un modèle dynamique. Il est particulièrement intéressant de considérer le point de vue du potier. Son intérêt est d'élever le statut des pots en général et de créer le besoin de formes nouvelles; alors qu'il y a déjà pléthore de formes, dans une période de déclin inéluctable des potiers et dans une société si souvent et sommairement qualifiée de statique, certains réussissent à introduire de nouvelles formes par imitation de récipients en métal ou en faïence, ou dans le prolongement d'une série existante. Mais sa stratégie est surtout d'insister sur l'appropriation de formes spécifiques à certaines personnes et certains contextes, sur la ritualisation des pots garantissant leur fourniture indépendamment de toute demande (p. 190). Elle s'appuie donc sur un modèle on ne peut plus traditionnel où le religieux et l'économique sont indissociables; c'est en renforçant son rôle et son statut de serviteur indispensable d'un client/ patron, que le potier assure son revenu et aujourd'hui sa survie.
Ce livre, ouvert sur une liste des formes et termes vernaculaires, apporte des données précises, minutieuses, permettant de discuter l'analyse, jette un éclairage nouveau et stimule la réflexion sur bien des points. Il témoigne aussi d'un esprit de dialogue qu'on ne saurait qu'envier de ce côté-ci du Channel. Essayons de le poursuivre sur quelques points.
Forme, fonction, fonctionnement
La notion de fonction est utilisée par D. Miller après une critique prudente et méthodique de ses prédécesseurs, mais cela ne l'empêche pas d'en avoir une conception limitée à l'usage (use), à l'efficacité, et fluctuante. On ne saurait lui jeter la pierre car, si la fonction est plus omniprésente que bien définie chez les archéologues, les ethnologues ne sont guère plus avancés bien qu'ils lui donnent des acceptions différentes. Mais ce qui gène dans l'argumentation de D. Miller, c'est qu'il ne s'accorde pas toujours avec lui- même. On sent trop que l'examen du rapport de la forme à la fonction est pour lui un exercice obligé dont il veut se débarrasser pour chercher d'autres logiques.
D'une part, c'est la fonction — en l'occurrence l'absence de fonction — des seuls paramètres formels retenus comme critères de variabilité du corpus (bord, angularité, couleur) qui est censée l'intéresser; mais lui-même entraîne la confusion en éliminant certains paramètres comme la composition et la forme de la base (parce que non visibles ou parce qu'évidemment fonctionnels ?), et en en introduisant d'autres comme la largeur de l'ouverture par exemple. Il semble osciller constamment entre fonction (efficacité) de tel ou tel trait formel et fonction de l'objet, et du caractère non utilitaire d'un bord rond ou plat conclut à l'absence de relation entre forme et fonction (p. 67). Ce qui est trop vite généraliser.
Pour montrer qu'il n'y a pas de rapport entre la largeur de l'ouverture des pots et la « fréquence d'accès », il choisit de comprendre celle-ci comme fréquence d'utilisation (p. 60), ce qui frise la mauvaise foi. On pourrait au contraire montrer que l'ouverture des pots culinaires s'élargit en passant des liquides aux solides (eau, lait, légumes, viande) et correspond bien à une nécessité et une manière d'accès en cours d'utilisation. Cela permettrait d'ailleurs d'inclure dans la série le dhatri, récipient dans lequel est pétrie la pâte à galettes. Mais cela l'aurait empêché, croit-il, de chercher plus avant et de conclure
: « it was shown that degree of closure was not a response to efficiency of use; the relation to purity, by contrast, can account for the specificity of variability in this dimension » (p.
150).
D'autre part, l'usage d'un pot est parfois réduit à un mot, isolé des processus dans lesquels il s'accomplit. Comparer l'ébullition du lait en Angleterre et en Inde comme un besoin culinaire « quite similar » (p. 60), c'est rester à un degré de généralité où il est peu probable qu'apparaisse une relation entre l'opération et la forme spécifique de l'instrument; à ce niveau tout contenant fait l'affaire. Par contre, lorsqu'on sait que dans un village nord-indien (ne serait-ce pas le cas à Dangwara ?), le lait trait le matin est mis à bouillir sur un feu étouffé de bouses de vache où il demeure toute la journée, sans surveillance, on imagine plus aisément que le contenant puisse être différent de celui utilisé par les ménagères britanniques (et françaises) qui procèdent de manière toute différente.
En ce qui concerne les pots à eau, D. Miller affirme d'abord qu'ils ont tous les mêmes fonctions de base « carrying and storage of water » (p. 60), avant de s'interroger sur leur adaptation formelle au puisage puis aux manières d'y prendre l'eau; ce sont déjà trois (ou quatre) fonctions : leur désignation ne va donc pas de soi. Si l'on a pu dénombrer 21 exigences 'fonctionnelles' auxquelles doit répondre une bouilloire (Alexander cité par Bromberger 1979), comment réduire à deux celles d'une jarre à eau?
Une des fonctions premières est sans doute de contenir l'eau. Une autre fonction essentielle, qui subsiste même dans les maisons urbaines ayant l'eau courante et ne disparaît qu'avec le frigidaire, est de conserver l'eau fraîche, bonne et agréable à boire. A cela concourent la porosité de l'argile et la plus grande surface possible en contact avec l'air, ce qu'offre une forme arrondie et fermée. On ne peut évacuer la relation entre ce trait morphologique et cette fonction, sous prétexte que d'autres pots ont une forme arrondie. Cela n'empêche pas que la forme sphérique puisse aussi être associée à la notion de pureté.
La taille d'une jarre est un compromis entre une capacité supérieure et un poids qui autorise son portage. Une autre conséquence de ce compromis conduit à avoir des jarres moyennes pour transporter et stocker l'eau et une autre, plus grande, qui ne sert pas au transport. N'est-ce pas cela que l'auteur implique en notant que les goli « are not moved from their stand when in use » (p. 86). Ce rapport taille/poids est lui-même fonction de l'épaisseur des parois, la recherche de finesse étant limitée par celle de solidité. Un seul auteur a noté la surprenante légèreté au regard de leur taille des jarres fabriquées à Ceylan selon le même processus opératoire. Elle est due, selon lui, à la finesse des parois que seul le battage permet d'obtenir (Raven-Hart 1962). Pour unique qu'elle soit, faut-il négliger cette observation de quelqu'un qui avait sans doute l'habitude de manipuler les poteries ? Elle indique une relation précise entre un aspect morphologique, certaines exigences fonctionnelles et une opération du processus technique. Cela n'exclut pas que les lignes des parois puissent être organisées en codes culturellement signifiants.
Le concept d'usage (use), ou d'efficacité (efficiency), est source de confusion car il recouvre ou masque au moins deux aspects irréductibles l'un à l'autre : la fonction et le fonctionnement, ou, dans les termes d'un muséologue : la destination et le mode d'action ou d'utilisation (voir à ce sujet Sigaut 1987 : 1-6 et David 1987 : 35). Même si tous les auteurs ne l'expriment pas de manière identique, la distinction est fondamentale justement pour comprendre la réalisation des formes. N'est-ce pas cette ambiguïté qui
conduit D. Miller à examiner, au titre de la fonction, tantôt à quoi sert le pot, tantôt comment il est utilisé, tantôt encore le contexte (par exemple les divers aliments cuits dans un pot). Tous ces rapports ont certes leur place mais ils ne sont ni exclusifs ni juxtaposés. "Dans le monde vivant, humanité comprise, la réalisation des formules fonctionnelles parfaites est rare, car la vie implique la multiplicité des fonctions, de sorte que l'adéquation fonctionnelle est le fait des créatures et des objets à fonction unique"
(Leroi-Gourhan 1965 : 123). Les produits humains ont toujours plusieurs fonctions, d'importance variable, parfois contradictoires; une forme se réalise à un point de compatibilité entre toutes ces fonctions et donc dans une approximation plus ou moins grande avec chacune.
Outre dans la définition de la fonction et dans l'idée qu'à chaque trait formel devrait correspondre une et une seule fonction, la difficulté réside ici dans le présupposé que fonction et signe s'excluent mutuellement. Limiter la fonction à l'efficacité établit une hiérarchie implicite des contraintes ou des contextes d'utilisation, une primauté de l'utilité matérielle sur les exigences culturelles, ce que les données ethnologiques ne permettent pas de soutenir. Si l'auteur a raison de ne pas vouloir en rester à l'explication fonctionnelle, ce n'est pas tant parce qu'il n'y aurait pas de relation entre forme et fonction; ces relations existent nécessairement même si archéologues et ethnologues, technologues non techniciens, sont souvent bien mal armés pour les analyser. Mais elles ne suffisent pas à rendre compte de la diversité ni de toutes les dimensions des formes, et l'analyse sémiologique n'a pas à se justifier en invalidant toute analyse fonctionnelle.
L'écueil est de les opposer comme des démarches qui ne pourraient être appliquées aux mêmes objets, et de ne pas voir la possibilité et la nécessité de s'interroger sur la signification possible, explicite ou implicite, d'éléments évidemment fonctionnels.
Terminologie, forme, contexte
D. Miller soulève une autre question intéressante : « Pourquoi, dans certaines circonstances, une différence de contexte entraîne-t-elle un changement de la forme ou du décor, tandis que dans d'autres exemples elle se traduit par un usage ou une interprétation différente du même pot » (p. 179). Les cas examinés montrent que c'est aussi la question du rapport entre le changement terminologique et le changement formel qui est posée.
Si des raisons fonctionnelles (usage) peuvent conduire à une diversification des formes sans changement de signifiant (ex. kunda), la précision ou le changement terminologique, avec ou sans changement de forme, traduit essentiellement le passage du plan séculier à un plan ritualisé, c'est-à-dire la transformation d'un pot qui figure alors autre chose que lui-même et son usage habituel.
On retrouve là un phénomène peut-être courant dans le domaine des objets : dans certains cas, un même terme désigne des outils de forme différente mais de fonction semblable, tandis que dans d'autres un outil peut avoir plusieurs désignations : par exemple un nom spécifique et un nom de divinité, ce qui implique alors une transformation du statut de l'opérateur et de l'activité.
La variabilité linguistique, indépendante de la diversité dialectale, est signifiante et révélatrice. Elle est un indice de la conception d'un objet ou d'une action, et constitue une voie d'accès aux représentations culturelles. Cette attention de l'auteur aux faits de langue nous fait d'autant plus regretter la variabilité de certaines translittérations, qui rend difficile sinon impossible la reconstitution des termes vernaculaires. La plupart des
termes spécialisés ne figurant pas dans les dictionnaires, il devient très aléatoire de les retrouver. Et face à la richesse du corpus présenté, la décision éditoriale de sacrifier tous les signes diacritiques est tout bonnement indigne !
Division sexuelle du travail
La répartition sexuelle des opérations n'a encore fait l'objet d'aucune étude sérieuse en Inde (à l'exception de J. Brouwer 1986) et on en reste généralement aux banalités attribuant aux femmes les travaux les moins pénibles, les moins outillés, les moins qualifiés. D. Miller ne traite pas directement cette question mais il y apporte quelques éléments intéressants.
L'analyse des décors peints sur les pots, de leur apprentissage et de leur transmission, ainsi que l'absence de considération de ces décors et de leur qualité dans la distribution des pots (faite par le potier) donnent à l'auteur « l'impression générale que les peintures en tant que produits féminins, ne pénètrent pas les dimensions étroitement liées au pouvoir et au statut que sont la richesse et la caste » (p. 120).
D'après lui, les éléments socialement signifiants, utilisés pour marquer les différences essentielles de caste et de pouvoir économique, sont produits dans des opérations maîtrisées par les hommes, ce qui traduirait « la tendance à inférioriser le travail féminin ». Pourtant le décor des pots n'est pas sans connexion avec le contexte de leur utilisation. D. Miller montre (chap. 8) que tous les pots utilisés cérémoniellement appartiennent à la classe des pots rouges-peints, sauf lors des rites consécutifs à la mort où des pots noirs ou beige sont requis. Il me semble qu'on doit lire, dans l'appropriation des pots rouges-peints au contexte cérémoniel, la marque de leur caractère auspicieux plutôt que sacré. Si cette notion ne contredit pas l'impression générale précitée, elle permet de la nuancer et de la prolonger.
Les produits des opérations féminines ne sont pas pris en compte pour des différenciations sociales de statut et de pouvoir, c'est-à-dire relevant de la pureté et de la hiérarchie; ils sont au contraire essentiels pour doter les pots d'un caractère auspicieux et d'une capacité de transformation qui leur permettent de figurer dans les rites. On touche là un point important qui rejoint l'une des thèses énoncées par F. A. Marglin (1985) à propos des courtisanes. Les oppositions de statut fondées sur celle du pur et de l'impur sont masculines, maintenues et héritées par les hommes, alors que l'auspicieux, qui a trait au bien-être et à la santé et plus généralement à tout ce qui créé, promeut et maintient la vie, est une dimension spécifiquement féminine et totalement disjointe du statut. Par ailleurs, le caractère faste, auspicieux, indispensable à l'accomplissement des rites, s'articule sur un principe de transformation et non d'opposition.
C'est alors qu'il devient particulièrement intéressant de voir les pots décorés par les femmes se prêter, dans l'espace et le temps des rites fastes, à des transformations anthropo- et théo-morphiques (p. 145). C'est en tant que dotés par les femmes d'une dimension auspicieuse et d'une capacité latente de transformation que les pots rouges- peints deviennent appropriés aux rituels comme aux échanges formalisés qui, en permettant au potier d'accomplir son devoir socioreligieux (dharma) de potier, transforment son travail en une activité rituelle. Certes les femmes n'interviennent ni dans la hiérarchie de pureté ni dans le pouvoir; elles apportent en revanche à leurs produits une autre dimension qui ne s'oppose pas à celle des valeurs masculines mais s'y ajoute comme un aspect nécessaire, dès qu'il y a ritualisation. Cette spécificité de l'apport féminin éclaire également l'observation (p. 110) selon laquelle il est parfois
important de pouvoir associer un produit avec tel artisan particulier, tandis que le résultat du travail féminin vaut en tant qu'il a été exécuté par une femme, qu'elle soit épouse, sœur, mère ou fille de potier.
Le décor — champs, éléments, motifs — où l'analyse formelle et symbolique sait lire des informations sociales, n'est pas ici en cause. Ce qui est signifiant est l'opération même de peindre parce que féminine, quels qu'en soient les instruments et les résultats.
La distinction se rapporte aux « degrés du fait ». On sait que, pour Leroi-Gourhan, les faits s'opposent aux tendances en ce qu'ils sont liés au milieu dans lequel ils se produisent, et obéissent à un mécanisme d'individualisation progressive, du premier degré correspondant à la fonction, aux degrés successifs, de plus en plus particuliers et liés à des groupes sociaux spécifiques.
Dans la description statique d'un pot, le décor appartient aux derniers degrés du fait; il n'en va plus de même lorsqu'on passe aux processus, car il ne faudrait pas confondre dernier moment d'un processus et dernier degré du fait. Le fait décoration est encore proche de la tendance; il se spécifie en degrés de plus en plus sélectifs, qui chacun excluent des possibilités : décorer -> peindre -> avec un pinceau -> en poil de tel animal -> avec telle couleur -> tel dessin, etc. D'un point de vue dynamique, l'apport spécifique féminin, ou la différenciation hommes/femmes, se situe donc au niveau d'une opération encore indifférenciée du processus, et non pas à celui du décor de l'objet comme dernier degré du fait. On peut alors s'interroger sur une éventuelle relation entre une forme de différenciation sociale et le niveau de fait auquel elle se manifeste.
Quoi qu'il en soit de cette question à laquelle je n'ai pas le premier élément de réponse, le travail des femmes, leur rôle dans le processus technique comme dans la production des valeurs, en sont singulièrement éclairés, et cet exemple montre que c'est sans doute plus du côté des représentations que du côté de la raison musculaire qu'il convient d'en chercher la logique et le sens.
Ces quelques thèmes sont loin d'épuiser la richesse de ce livre où archéologues et ethnologues trouveront ample matière à réflexion. Si la méthode de D. Miller a porté ses fruits, les résultats des analyses ne sauraient être généralisés sans examen car le corpus de ce village a ses particularités. Les pots noirs ne sont pas fabriqués ni utilisés partout;
les décors peints avant cuisson sont limités à l'Inde du nord-ouest; si la forme sphérique est ici le référent, d'autres régions produisent de nombreux pots avec base plate, socle et bec verseur; comment sont alors marqués les pots rituels et que deviennent les codes de couleurs et de formes ? La présence même des pots dans les rituels et les formes d'échange varie aussi : au Gujarat, la cérémonie funéraire des Mers exige la fourniture d'une centaine de pots devant être payés en argent (Fischer and Shah 1970 : 124).
Comme les valeurs ou faits sociaux en jeu relèvent de la société globale et ont souvent une portée panindienne, que deviennent-ils, comment sont-ils signifiés ? Doit-on supposer avec Bromberger (1979 : 119) que "si un trait disparaît, la fonction distinctive qu'il remplit se fixe sur un autre" ? Dans ce cas, quels autres traits s'ordonnent en quels codes ? Bien des questions demeurent et la voie reste ouverte à des travaux comparatifs sur la poterie indienne, du moins tant que des potiers vivront.
M.-C. M.
CNRS, UPR 191
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